‹ Les transformations du pouvoir (volume 2)Chapitre 10 sur 75 · L INVENTION KT LE POIVOIU · texte numérisé non relu

L INVENTION KT LE POIVOIU

graphique servirait plus tard à peindre aux yeux de tous le mouvement de la criminalité, la hausse ou la baisse de la natalité, de la mortalité, des fonds pubUcs, les changements quelconques survenus dans l'état social et susceptibles d'une expression numérique. Or, cette extension gi^aphique donnée à la statistique a beaucoup accru son importance, son action sur l'opinion. Les courbes graphiques qui figurent les cours de la Bourse donnent une idée précise et frappante du degi'é de crédit des divers Etats et de leur puissance d'emprunt qui a tant de rapports avec leur puissance mih taire. IV est donc certain que les spéculations de Descartes sur les rapports de l'algèbre et de la géométrie n'ont pas été sans quelque influence politique.

Si la découverte du télescope, en nous ouvrant le monde des astres, a eu pour conséquence d'abolir le prestige des pouvoirs politiques terrestres, même de ceux qui n'étaient pas expressément étabhs sur des origines solaires ou lunaires, la découverte du microscope, en nous révélant le monde des animalcules et des microbes, a rectifié la notion des rapports de l'animal humain avec le reste de la faune terrestre. Voilà des myriades d'êtres vivants qui échappent entièrement, par leur petitesse ou par leur nombre, au pouvoir soit d'extermination, soit de domestication de l'homme. Le roi de la création est détrôné par- des bacilles. Si de pareilles découvertes, celles du microscope encore plus peut-être que celle du télescope, avaient été faites dès l'antiquité, elles auraient frappé au cœur l'art des augures, qui a joué dans la pohtique militaire ou civile des anciens le rôle que l'on connaît.

Le développement surtout mathématique, astronomique et physique des sciences au xvn* siècle a eu pour effet pohtique, indirect mais très puissant, d'affermir les pouvoirs établis. Pourquoi et comment ? Parce que la science, en tant que mathématique, astronomique et

physique, n'apportait, par ses découvertes anciennes ou récentes, aucune contradiction qui parut, à la réflexion, capitale et insoluble avec le dogme chrétien, et que, par suite, Taccord « de la raison et de la foi », en devenant possible, fortifiait à la fois la conservation religieuse et la conservation politique liées Tune à l'autre. Mais, au xviii® siècle, commence, et au xix* siècle s'accentue, le développement de la science dans des voies surtout biologiques, psychologiques et sociales, et, pour une raison précisément inverse, il contribue à ébranler et à renouveler tous les pouvoirs.

Me demandera-t-on, par hasard, l'influence politique qu'ont eue la philosophie de Descartes, celle de Leibniz, de Locke, de Condillac, de Kant.? Mais toute philosophie, au bout d'un temps, engendre une littérature qui agit sur l'opinion, la passionne et parfois la révolutionne. De Locke et de Condillac procèdent les encyclopédistes. Descartes, en faisant fermenter toutes les têtes, prépare le mouvement philosophique du siècle suivant. Leibniz est père de Kant, qui a dans ses veines aussi du sang de Rousseau, et de qui dérivent, à travers Schelling et Hegel, Proudhon et Karl Marx.

Maintenant, disons un mot des conséquences qu'ont eues sur la nature et l'étendue des pouvoirs pohtiques les principales inventions industrielles ou autres. Je ne dirai rien de l'invention de la poudre et de l'artillerie ; on sait assez que, en donnant à l'attaque l'avantage sur la défense, elle a peu à peu aflaibU les pouvoirs féodaux au profit du pouvoir royal. Sans l'invention de la JiQuaaole, l'Empire britannique eût été à jamais impossible. La boussole a étendu prodigieusement le champ d'action de la politique extérieure et servi à l'assimilation future des peuples, mis en contact social à des distances infinies. Les inventions industrielles, suscitées par des découvertes physiques ou chimiques, ont développé le

l'iNVEIST10> et le POLAOIR 53

^apitaj à côté de la propriété foncière, favorisé le prestige de la richesse au détriment de celui de la noblesse, et, en minant l'édifice de la féodalité, préparé les grandes monarchies modernes avec leur vaste outillage administratif, militaire et financier.

L'imprimerie a érigé la formidable puissance de la Presse, pouvoir spirituel des temps nouveaux. Alors même que la Presse ne suggère pas, d'une manière explicite, des idées révolutionnaires ou réformistes, elle contribue sans cesse à dissiper, par la netteté et la rapidité croissantes de ses informations, le caractère mystérieux du personnel gouvernemental. Par là elle l'affaiblit. D'autre part, le journal est un stéréoscope quotidien où passent, sous les yeux de son public, les miroitements de la vie politique, sous le nom de nouvelles. Cette répétition périodique enracine et généralise le besoin de ce spectacle, et répand partout la tendance à considérer le Pouvoir comme un sport supérieur dont l'exercice a pour principal mérite d'être intéressant. Ruineux, désastreux, tant pis ; si un gouvernement tient ses spectateurs en haleine, s'il les intéresse, il sera sûr d'être applaudi au moindre succès.

Toutes les inventions qui tendent à faciliter et à multiplier les communications entre hommes, allongent d'autant les bras ou les tentacules du Pouvoir, armés en outre d'engins militaires toujours plus formidables. En sorte que, si, par les divulgations plus rapides de ses secrets et de ses coulisses, le Pouvoir est de plus en plus déconsidéré, il est de plus en plus rigoureusement obéi à raison de ses croissants moyens d'action. Cette progression inverse du Prestige et de la Puissance chez les gouvernants, de la soumission respectueuse et de l'obéissance forcée chez les gouvernés, crée une situation dont nous avons déjà, sous un autre aspect, signalé l'anomalie, anomalie telle que les théories anarchistes ont pu aisément, à sa faveur, faire leur chemin.

rv

' Eji-résumé, c'est dans l'état des croyances généraleset des besoins généraux d'un pays à un moment donné qu'il faut chercher la raison d'être du pouvoir politique qui le régit. Et c'est par les changements à la fois des croyances et des désirs, changements dus à des découvertes et des inventions accumulées ou substituées, que les transformations de ce pouvoir s'expliquent. Il en résulte que celles-ci sont « fonction » des transformations religieuses et des transformations in- /dustrielles avant tout. De là la complication plus , grande du transformisme poH tique, l'accidentalité plus 'marquée de l'évolution des formes et des événements , politiques ; car les irrégularités des deux séries compo- / sante^^ se multiphent les unes par les autres dans le j composé.

Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous pour remarquer que cette expHcation est en opposition partielle avec deux groupes de théories contraires : 1 ° avec les théories tout intellectualistes dont celle de Fustel de Coulanges, exposée dans la Cité antique, peut être considérée comme l'exemplaire le plus pur; 2° avec les théories tout utilitaires, tout économiques, de la majorité des socialistes actuels. Répondons brièvement, et successivement, à ces deux sortes d'adversaires.

CHITIOIES DIVERSES 55

Fustel de Coulanges, dans sa Cité antique, explique toute rhistoire politique par la succession des idées religieuses et philosophiques et ne s'occupe presque pas de la succession des besoins, des intérêts, des travaux à accomplir \ Cependant il est certain que, dans une large mesure, la nature des travaux à exécuter dans la famille, dans la tribu, dans la cité, influe sur l'organisation de la famille, de la tribu, de la cité. Cette famille patriarcale, fondée sur le culte du foyer et des ancêtres divinisés, d'où part Fustel, était-elle possible à l'époque chasseresse, avant la domestication des animaux? Non, aucune tribu de chasseurs, en Amérique, n'a présenté ce régime familial. La famille patriarcale suppose Fère pastorale et ne se maintient qu'en s'afiaiblissant sous l'ère agricole. Il a fallu d'abord l'invention industrielle du feu, condition sine quâ non de l'adoration du foyer. Les travaux à eflectuer par les chasseurs les dispersent, les éloignent de leurs femmes, qui sont inutiles ou gênantes les trois quarts du temps et s'occupent seules des enfants : de là l'absence de vie de famille pour les hommes, et, par suite, malgré la condition abjecte des femmes, l'habitude fréquente de n'admettre la parenté que par les femmes, et le matriarcat ou ce qui a paru tel. Les vieillards aussi sont encombrants k cette phase de l'humanité; on les tue. Impossible dès lors de concevoir le prestige du vieillard et la divinisation de l'ancêtre.

Mais viennent les inventions pastorales : la nature des travaux groupe les parents collaborateurs, ils

1 . Quand Fustel de Coulanges s'est attaqué plus tard aux origines du système féodal, aux transformations politiques de tout genre qui se sont opérées aux époques mérovingiennes et carolingiennes, il a invoqué les intérêts des hommes et non pas seulement leurs idées. C'est ainsi que Taine. quand il étudie la Révolution, oublie profondément sa thèse de la race, du milieu et du moment, et fait jouer aux individus le rôle prépondérant. Le bon sens des deux, leur sens historique profond, a prévalu sur l'esprit do système.

voyagent ensemble, non dispersés, en caravane; les femmes rendent les plus grands services, ainsi que les vieillards dont rexpérience a son prix. La femme devient ménagère. La famille patriarcale naît et se constitue. — Viennent les inventions agricoles ensuite : de nouveau, dispersion des travailleurs, mais bien moindre et compensée par leur cohabitation dans des demeures fixes. Le besoin de propriété individuelle se fait sentir et oblige à se relâcher Tautorité paternelle : pécule militaire ou civil.

Remarquons-le : à mesure que cette évolution, cette insertion successive d'inventions, a lieu, les produits du travail deviennent aptes à une conservation plus prolongée, à une plus grande accumulation. Cette considération a une haute importance. Elle me paraît propre, par exemple, à expliquer l'anthropophagie primitive. Quand des peuples chasseurs sont en guerre, en effet, ils ne peuvent plus chasser, et, comme le gibier qu'ils ont tué avant la guerre a été consommé immédiatement, de quoi peuvent-ils vivre si ce n'est de chair humaine? Et que feraient-ils des captifs s'ils ne les mangeaient.^ C'est le seul moyen de les utihser, car les faire chasser avec soi c'est être sûr qu'ils s'échapperont, grâce à la nature dispersive de l'unique travail qui soit connu. — Cette même considération explique aussi l'inégalité croissante des familles ; pendant la période chasseresse, les familles, ou, si l'on veut, les groupes quelconques unis par une consanguinité réelle ou fictive, étaient à peu près égales en pauvreté, leur richesse n'étant jamais que momentanée et nullement capitalisable. Mais, à la période pastorale, naît le capital, le cheptel; alors apparaît la noblesse aussi, le prestige des tribus riches, leur imitation par les autres. Il y a aussi des intérêts à défendre, autres que la vie à conserver. Les troupeaux attirent la convoitise des tribus pillardes; il faut se coaliser pour lutter

CUITIQLKS nnEUSES 57

contre elles. Mais la guerre s'adoucit, il devient plus avantageux de réduire le captif en esclavage que de Fimmoler, à moins que ce ne soit comme victime religieuse. — Le besoin de protection des intérêts redouble à Tâge agricole. Avec l'accroissement énorme des richesses accumulées, la cupidité des agresseurs grandit et la nécessité de l'union défensive suscite des fédérations de tribus, qui deviennent des villes, dont l'inégalité va croissant. Et les capitales se montrent, succédant aux noblesses par leur rôle social.

Voilà des observations dont Fustel de Coulangcs semble ne tenir aucun compte. Il ne dit pas un mot, non plus, et c'est la à mon sens la plus grave lacune de son livre, de l'action profonde et continue de l'imitation ; il oublie cette sympathie imita tive qui, au sein de la famille patriarcale la plus close, la plus exclusive et intolérante, forçait à regarder au dehors, à accueillir, de loin en loin, les exemples des familles voisines, et peu à peu préparait leur fusionnement futur. Si les choses avaient été telles que le grand historien nous les décrit, les agrandissements successifs du champ social, le passage de la famille à la phratrie, au dème, à la cité, à l'Etat, seraient inconcevables.

Il a raison de remarquer que, si la religion municipale du dieu de la cité, dans le monde italique et dans le monde hellénique, était restée aussi vivace, aussi énergique aux v% iv% m" et second siècles avant J.-C. qu'aux vm^ et vn** siècles, la conquête romaine eût été bien plus difficile, sinon peut-être impossible. A coup sûr, s'il y avait eu la conquête romaine, il n'y aurait pas eu l'Empire romain, c'est-à-dire la fusion de tant de cités, italiennes, grecques et autres, en une même civilisation homogène, romanisation de l'univers méditerranéen. Il a fallu, pour cela, que le terrain eût été labouré pour la conquête et la fusion par la propagation des idées philosophiques de Pythagore, d'Anaxagore,

58 LKS THANSFOilM.VTlONS DU POl VOIK

des sophistes, de Socratè, des stoïciens, qui ont engagé dans les âmes où dans les cités un long combat infiniment multiplié avec les vieilles croyances, ébréché puis démoli ce rempart moral des cités, élargi le domaine de la sympathie et du patriotisme.

Mais pourquoi cette propagation d'idées philosophiques a-t-elle eu lieu? Il a fallu d'abord qu'elles aient été créées quelque part, qu'elles aient trouvé quelque part les conditions favorables à leur éclosion ; et il a fallu ensuite qu'elles aient rencontré dans chaque âme, dans chaque cité, les conditions favorables à leur diffusion, c'est-à-dire telles que le duel logique, douloureux, qui se livrait dans chaque âme antique entre les idées nouvelles et les vieux dogmes, aient tourné le plus souvent à l'avantage des premières. Or, les conditions favorables à la méditation philosophique se sont produites surtout en Asie-Mineure et en Grande- Grèce, là où une race bien douée a dû à sa richesse commerciale et maritime de longs loisirs. D'autre part, l'amollissement des mœurs, suite de l'enrichissement rapide, prédisposait à bien accueillir des idées libératrices du joug sacerdotal. — Ajoutons, ou plutôt répétons, que la même cause qui avait poussé les familles, d'abord closes, à s'ouvrir et à se fusionner en cités, devait à la longue pousser les cités elles-mêmes à se sentir à T étroit dans les murs moraux de la religion municipale et du patriotisme civique. Cette cause était la sympathie de l'homme pour l'homme, qui, précisément parce qu'elle s'exerçait en dedans de la famille d'abord, de la cité ensuite, par l'imitation réciproque et intense, se développait et aspirait à déborder ses limites. Elle était aidée par toutes les inventions industrielles et artistiques, par les progrès de la navigation notamment et du commerce d'exportation, qui avaient développé le capital mobilier à côté de la richesse immobilière. Aussi les villes du littoral, comme Athènes,

CRITIQl'KS DIVERSES 59

étaient-elles ouvertes aux idées nouvelles beaucoup plus que les cités situées dans l'intérieur des terres, telles que Sparte, et l'opposition de la montagne et de la plaine était, en général, liée à celle de l'esprit conservateur, aristocratique, religieux, et de Fesprit novateur, démocratique, philosophique. On aurait de la peine, soit dit en passant, à appliquera cette opposition celle de V industrialisme et du militarisme chère à Spencer. Car les villes maritimes et industrielles n'étaient nullement moins militaires, moins agressives que les autres ; elles l'étaient davantage.

D'après Fustel, le patriotisme, vers le vi* siècle avant notre ère, se transforme. D'étroit et d'essentiellement religieux*, qu'il était, il devient plus large» mais, dit-il, essentiellement utilitaire. Ou plutôt il commence d'abord par se dénaturer en esprit de parti; et, dans chaque ville, le parti démocratique et le parti aristocratique formaient comme deux cités, chacune fraternisant, inter-municipalement pour ainsi dire, avec les partis de même nom dans les villes étrangères. Mais, à travers ces alliances antipatriotiques, peu à peu s'élaborait un patriotisme fédéral, plus ample, et qui me

1. La répulsion contre l'étranger, dans la cité antique, comme dans la tribu antique, a été un sentiment en parti artificiel formé ou renforcé par la religion, qui devait lutter alors contre le goût intermittent et l'engouement pour l'étranger, contre l'amour pour les femmes étrangères, pour les modes étrangères. Plus tard, au contraire, on voit partout la religion travailler à étendre les frontières du cœur, à supprimer les rivalités et tes haines nationales, à fusionner les peuples en une grande fédération, telle que l'islam ou la chrétienté. — Comment cela s'est-il fait ? Pourquoi, après avoir fortifié Y imitation-coutume , voit-on la religion favoriser V imitation-mode ? Par la même raison que la religion de la famille était devenue celle de la cité, puis de la nation, etc. Toute religion ne devient pas prosély tique, c'est-à-dire désireuse de se propager en dehors du groupe national ; mais, avant dêtre prosélytique, une religion brillante a inspiré à ses voisins le désir de la copier, et c'est ce désir passif, antérieur toujours au désir actif, qui a agrandi le champ des religions jugées supérieures, en dépit même de leurs résistances. — La preuve que le culte du dieu de la cité n'avait pas le caractère d'exclusivisme rigoureux, étroitement patriotique, que lui attribue à l'excès Fustel de G..., c'est la grande vogue, des la plus haute antiquité, des oracles étrangers, par exemple, en Grèce, celui d'.\mmon.

semble, comme le premier, avoir été dominé par un idéal, par un culte supérieur, non par des intérêts seulement. On sentait, dit Fustel, « la nécessité de sortir du régime municipal et d'arriver à une autre forme de gouvernement que la cité. Beaucoup d'hommes songèrent a établir au-dessus des cités une sorte de pouvoir souverain qui veillât au maintien de Tordre. Phocion, un bon citoyen, conseillait à ses compatriotes d'accepter l'autorité de Philippe et leur promettait, à ce prix, concorde et sécurité. » Voilà où en étaient moralement les cités grecques, et aussi bien les cités italiennes de la Grande-Grèce et de l'Etrurie, quand Rome, grâce a la supériorité de son organisation militaire, grâce à sa légion, à ses armes de jet, a sa discipline, a commencé à conquérir l'Italie d'abord, la Grèce ensuite. Et cette conquête a eu pour effet de consommer la transformation intérieure de ces villes, qui l'avait facilitée.

Fustel de Coulanges attribue donc a deux causes, avec sa sagacité habituelle, cette transformation morale et politique des cités antiques. Ces deux causes sont, dit-il, « l'une de l'ordre des faits moraux et intellectuels », l'autre « de l'ordre des faits matériels », à savoir : 1° la propagation d'idées philosophiques contraires aux croyances religieuses ; 2° la conquête de Rome. — Or, cette dualité d'une propagande et d'une conquête, on la trouverait aussi bien dans toute révolution qui a eu pour conséquence d'étendre le champ social. C'est là un fait général, car la défaite des armées ne produit une a éritable annexion morale et sociale du peuple vaincu et la formation d'une société plus large qu'autant qu'elle a été ou précédée ou suivie, soit chez le vaincu, soit chez le vainqueur, de la diffusion d'idées nouvelles qui sont devenues communes aux deux.

Et il importe de remarquer que ces deux causes,

loin d'être profondément dissemblables comme le suppose Fustel, présentent une similitude cachée, fondamentale, que notre manière de voir permet de reconnaître. Si elles différent, c'est comme la croyance diffère du désir. — En effet, qu'est-ce que la conquête romaine — et aussi bien égyptienne, assyrienne, macédonienne, arabe, — si ce n'est l'effet d'une série de batailles où se sont heurtés, sous forme d'armées, deux blocs de volontés, de désirs contraires, dont l'un a écrasé successivement tous ses rivaux. ^^ Et qu'est-ce que la propagande philosophique de la Grèce, — et aussi bien, ou mieux, celle du christianisme, de l'islamisme, du cartésianisme, du darwinisme, — si ce n'est l'effet d'innombrables petits combats invisibles qui se sont livrés sous des crânes entre un groupe de propositions nouvelles, plus ou moins systématisées, et un autre groupe ancien de propositions, moins cohérentes, qui, dans la plupart de ces engagements successifs, ont succombé devant cette invasion.^^ Ainsi, les propagandes comme les conquêtes sont la résultante d'une suite de combats visibles ou invisibles, collectifs ou individuels, qui consistent toujours, essentiellement, en oppositions logiques, en duels d'idées ou de volontés. Ajoutons que la distinction du collectif et de l'individuel, en fait de combats, ne correspond pas toujours ici, malgré ce qu'on pourrait induire de l'exemple choisi, à celle du désir et de la croyance. Les conflits de croyances ne restent pas tous renfermés dans le champ clos d'un crâne individuel; ils se déploient souvent dans les plaines en bataillons enthousiastes ou fanatiques. D'autre part, les conflits de désirs ne sont pas tous des luttes guerrières. Enfin, sous forme collective même, des luttes de croyances et de désirs ont lieu qui ne sont point des batailles militaires, pour ainsi parler \

1. Voir sur ce point le bel ouvrage de M. Novicow sur la Lutte des peuples.

Donc, il ne faut regarder les guerres que comme un cas singulier, le cas manifeste et retentissant, de la lutte soit individuelle, soit collective des croyances et des désirs. Réintégrées de la sorte dans ce fait général, perpétuel, universel, elles apparaissent à la fois comme quelque chose de bien moins exceptionnel et de bien . moins nécessaire. De bien moins exceptionnel, puisque rien n*est plus ordinaire que l'opposition logique dont elles ne sont qu'une espèce, et de bien moins nécessaire, puisqu'on voit très bien que cette variété d'opposition, qui n'a pour elle que son intensité et sa férocité propres, peut être suppléée par d'autres et n'est pas la seule solution possible des problèmes sociaux. Des deux causes d'agrandissement du champ social, indiquées par Fustel de Coulanges, la première est seule absolument nécessaire; la seconde, quoique habituelle, ne l'est pas au même degré.

En résumé, ce que nous lui reprochons, c'est d'abord d'avoir outré le rôle des croyances au point d'avoh* méconnu presque celui des désirs ; c'est ensuite et surtout de n'avoir pas tenu compte du caractère de diffusion imitative inhérent aux désirs comme aux croyances. — Mais, malgré tout, sa thèse est digne de la plus haute attention. Il a eu raison de dire que les idées mènent le monde : il aurait mieux dit encore s'il se fût souvenu du mot d'un lettré psychologue : « Ce sont les idées sourdes, et non les idées claires, qui mènent la vie. » Les idées antiques n'ont eu tant de force que parce qu'elles ont été conçues par les anciens avec infiniment moins de netteté que par notre auteur. — Quoiqu'il en soit, si les intérêts ont pu les susciter, leur action a précédé celle des intérêts et leur a tracé la voie. Peutêtre y a-t-il lieu de voir une confirmation de cet ordre de succession dans une remarque qu'on peut faire en lisant l'histoire. Partout et dans tous les temps, quand un homme a été investi d'une double puissance, spiri-

CRITIQUES ni YEUSES 63

tuelle et temporelle, religieuse et politique, et qu'on a voulu Tamoindrir, on a commencé par lui enlever le pouvoir temporel et politique d'abord, et ce n'est qu'ensuite et beaucoup plus tard qu'on a contesté son pouvoir sacerdotal. Il en a été ainsi du pape aussi bien que du basileus grec primitif, ou de l'empereur japonais, ou du khalife. Dans toutes les cités grecques, les choses se sont passées de la sorte, ce qui donne une généralité très frappante à ce fait. Pourquoi cela.^ pourquoi pas l'inverse .^^ N'en est-il pas du pouvoir comme de la mémoire dont les couches les plus récemment formées sont les premières qui s'effacent par l'usure des années.^ Et n'y aurait-il pas là une raison nouvelle de penser que le pouvoir spirituel a précédé et engendré le pouvoir temporel?

La thèse tout intellectualiste de Fustel sur l'origine et les transformations du pouvoir s'oppose à celle des socialistes d'aujourd'hui. Je ne dis pas d'hier ; car l'expKcation donnée à notre problème par les socialistes français de 1848 était intellectualiste aussi ^ On aurait de la peine à trouver une expression phis nette, plus crue, de l'idée nouvelle que celle qui a été publiée il y a quelques années par un économiste italien. M, Loria^ Sa^these,^i2elle de Karl Marx au fond, est double. 1° Le pouvoir, d'après lai, a toujours et partout été monopoKsé parles détenteurs, par les usurpateurs de la richesse, et les changements du pouvoir ont été déterminés par les changements survenus dans la répartition

1. Je suis heureux de constater, parmi la plus récente génération de nos socialistes, une reprise de la tradition française à cet égard. Comme symptôme excellent de cette tendance, signalons le livre de M. Fournière sur V Idéalisme social (1898) paru dans la Bibliothèque générale des sciences sociales. (Paris, Félix Alcan).

2. Les bases économiques de la Conslitution sociale, par Loria, trad. franc. (Félix Alcan, 1893).

b^ LKS TRANSFORMATIONS DU POl VOIR

des richesses, par la succession des formes de la richesse, par l'apparition notamment de la propriété mobilière, du capital, à côté et au-dessus de la propriété foncière. 2° Les détenteurs de la propriété, les propriétaires terriens ou capitalistes, ont toujours et partout exercé le pouvoir en vue exclusivement de conserver et d'étendre leur propriété.

A cela on peut répondre brièvement, après ce qui a été dit plus haut. En premier lieu, le pouvoir se rattache à la noblesse plutôt qu'à la richesse, et ce n'est pas seulement ni surtout la richesse qui est ennoblissante, mais la manière dont elle est acquise, par le courage et non par la ruse. La gloire militaire ennobht le plus pauvre des capitaines. Souvent, dans le passé on a anobli les plus grands serviteurs de l'Etat pour se dispenser de les enrichir, comme à présent on décore un homme pour se dispenser d'augmenter son traitement. Au moyen âge ces deux idées semblent se confondre ; mais, à cette époque même, il n'est pas vrai que propriété et souveraineté ne fassent qu'un à l'origine. M. Flach, dans ses profondes recherches sur le régime féodal, a montré clairement que la société féodale ne reposait pas originairement sur la terre, que le serment de foi, de fidélité, de dévouement personnel s'y montre antérieur et supérieur au serment d'hommage pour le fief, et que jamais la propriété n'a suffi à y expliquer la souveraineté. Si cela est vrai du régime le plus propriétaire qui ait existé, à plus, forte raison est-ce vrai des autres. En cherchant bien dans toute institution politique, on trouvera comme fondement, sous la cupidité, sous l'avarice, la foi et l'amour ou l'amour et la haine ^ L'erreur de M. Loria vient de ce qu'il oublie que le pouvoir politique réside dans l'opinion des gouvernés qu'il faut persuader et satisfaire à la fois. La vérité, inverse de son idée, c'est que le pouvoir donne la fortune bien plus souvent que la fortune le pouvoir. En

" CRITIQUES D1\TERSES 65

temps démocratique, n'arrive-t-il pas souvent que l'enrichissement est une cause d'impopularité, et que, plus on s'enrichit, moins aisément on devient conseiller municipal, député, sénateur, ministre, — à moins qu'on ne soit devenu assez riche pour acheter un grand nombre de voix ou qu'on se soit assez aplati devant le peuple souverain pour se faire pardonner son luxe ?

Au demeurant, je veux bien que la richesse soit une des principales sources du pouvoir politique. Mais d'où provient la richesse ? Des inventions industrielles. Il suffit d'une invention nouvelle pour tarir bien des fortunes et en faire jaillir d'autres, pour déplacer entièrement le cours de la richesse. Le pouvoir doit donc être dit, à ce point de vue, fils de l'Invention, c'est-à-dire d'abord de la Découverte. Les doctes sont ceux qui se sont approprié les découvertes de leur temps et du passé et qui en font l'objet d'un enseignement en partie ésotérique. Les riches sont ceux qui se sont approprié les inventions de leur temps, application des découvertes de tout temps. Que cette appropriation soit un privilège injuste, c'est possible. Mais ce qui est certain, c'est que, sans cet accaparement par une éUte, la vulgarisation des découvertes et des inventions n'aurait pas eu lieu ou aurait subi d'énormes retards. Les doctes servent à répandre la science qu'ils croient accaparer. Les riches servent à répandre la richesse qu'ils croient monopoliser.

En second lieu, il n'est pas vrai que l'œuvre du Pouvoir vise uniquement la conservation et l'extension de sa richesse. M. Loria ne nie pas, et ne peut pas nier que, dans certains cas, un peu partout dans le courant de ce siècle, en France, en Angleterre, en Amérique, il ait été pris des mesures législatives en faveur des classes ouvrières et au détriment des capitalistes. Il aurait pu reconnaître que, longtemps avant ces change- Tarde. — Transf. du pouvoir, 5

ments de la législation, le changement des mœurs les avait préparés. Il voit venir d'ailleurs une période meilleure encore où, a bien loin de viser à la protection et à l'accroissement de la propriété, comme dans la première phase, c'est à la défense du travailleur, à l'amélioration de ses conditions que s'appliquera l'œuvre du pouvoir collectif. » Mais comment conciHer avec ce grand mouvement humanitaire le principe d'oii il part, à savoir que la propriété règne et qu'elle ne fait rien, ou n'a rien fait jusqu'ici, que dans son propre intérêt ? Le savant italien ne s'embarrasse pas pour si peu. Il croit expliquer la chose par la scission de la propriété .en deux branches, la propriété immobilière et le capital, et par la rivaUté réciproque de ces deux formes du revenu, et des deux classes qui les détiennent, les capitalistes et les propriétaires fonciers.

De bonne foi, peut-on dire que cette scission et la rivaUté qu'elle engendre soient la cause du sociaUsmc d'Etat qui déborde en France, en Allemagne, en Angleterre même, depuis une trentaine d'années ? Si cela était vrai, ce courant philanthropique n'aurait pas attendu si longtemps à se creuser son Ut, car il y a des siècles que le capital s'est dressé en face de la propriété foncière. Déjà les traitants du xvm® siècle et les marchands enrichis de la même époque faisaient ombrage aux gentilshommes terriens. Cependant ni alors, ni sous le premier Empire, ni sous la Restauration, il n'a été fait aucun pas vers le sociahsme d'Etat. En outre, pourquoi y aurait-il eu nécessairement rivalité, lutte, ou plutôt émulation de philanthropie entre les deux branches de la propriété? Est-ce que, au lieu de lutter ensemble, elles n'auraient pas eu plus d'intérêt à s'allier contre l'ennemi commun .^^ Et n'est-ce pas au moment où cet ennemi commun, le quatrième Etat, lève la tête, apparaît menaçant, que le capital et la propriété foncière, loin de se combattre, devraient, si

Tégoïsme seul dictait leur conduite, former une alliance défensive et offensive ? On ne voit pas pourquoi les classes possédantes — les plus intelligentes, on raffirme, et même on le leur reproche — seraient moins clairvoyantes, moins conscientes de leur intérêt collectif, et moins habiles à le poursuivre, que ne le sont les classes non propriétaires, qui savent si bien se coahser, se syndiquer, pour monter à l'assaut du pouvoir.

Pour ne prendre qu'un exemple, comment comprendre, dans la théorie que je combats, la brusque innovation du suffrage universel en 1848, le don du pouvoir politique fait à des millions de prolétaires par une assemblée de capitalistes et de propriétaires ? Où est ici la correspondance prétendue entre « l'acquisition de la propriété et l'adjonction consécutive du pouvoir » ? Et n'est-il pas clair que ce grand événement politique a été déterminé par une propagation d'idées parmi un groupe de philosophes d'abord, dans les classes cultivées ensuite, et d'idées contraires à l'intérêt de ceux qui les ont jetées en circulation, de ceux surtout qui les ont accueillies ?

Si les détenteurs du Pouvoir n'avaient jamais agi que dans l'intérêt de leur bourse, jamais les classes inférieures, esclaves, serfs, plébéiens, roturiers, ne se seraient affranchies et élevées au-dessus de leur condition. C'est parce que la nature humaine, au fond, est bonne plus que méchante, est sociable avant tout, sensible à l'estime et à l'amour des inférieurs, d'autant plus sensible qu'ils s'assimilent davantage à leurs maîtres en les imitant, c'est pour cela que les inférieurs s'élèvent, s'affranchissent et viennent prendre place au banquet du Pouvoir.

En voilà assez sur ce point. Mais l'occasion nous est bonne de préciser un peu les rapports entre la propriété et le pouvoir. Y a-t-il un lien entre les caractères de l'un et les caractères de l'autre, entre l'évolution de

Tun et révolution de l'autre ? Et quel lien? Est-ce que, par exemple, la propriété collective, dans le clan primitif, s'accompagne du pouvoir collectif? Non, ce semble, le pouvoir du chef de clan, plus tard du pater familias, était essentiellement individuel, et même despotique le plus souvent. A Finverse, l'apparition et le développement de la propriété individuelle ne sont nullement incompatibles avec le pouvoir collectif : la diffusion et le morcellement de la propriété sont ce qu'il y a de plus favorable à l'éclosion du suffrage universel, exercice de la souveraineté collective. L'évolution de la propriété et celle di^ pouvoir sont donc indépendantes dans une large mesure.

La mobilisation graduelle de la propriété, la substitution graduelle du capital à la terre, comme forme prépondérante de la propriété, est la grande transformation économique. De quelle transformation politique, qu'on puisse dire analogue, a-t-elle été accompagnée ? Dira-t-on que c'est du passage de la féodalité à la monarchie administrative, d'un pouvoir terrien, fixe, routinier, à un pouvoir souple, mobile, envahissant, appuyé sur les finances de l'Etat? Mais, en Angleterre, où la puissance du Capital a été s'accroissant plus rapidement qu'ailleurs, ses progrès, à partir d'Elisabeth, ont eu pour accompagnement l'affaiblissement du pouvoir monarchique et l'avènement du pouvoir parlementaire. En France même, après avoir miné le pouvoir féodal et profité à la puissance du roi, les progrès du Capital ont eu, plus tard, pour conséquence la constitution, sous couleur démocratique, d'une ploutocratie*. Mais nous ne savons ce que nous réserve l'avenir.

Il n'en est pas moins vrai que, à chaque révolution

1. On peut se demander si ce que certaines démocraties ont de mieux à faire n'est pas d être ploutocraliques. Là où il n'y a rien de mieux à opposer à la puissance du nombre que la puissance de l'argent, on a beau haïr et mépriser celle-ci, on lui doit cette reconnaissance de servir à l'autre de frein. Mais quel frein !

dans la répartition des fortunes, à chaque nouvelle forme de richesse qui surgit, correspond une transformation ou une extension du pouvoir. Il est bien certain, tout au moins, que, si la propriété n'eût pas évolué, révolution du pouvoir n'eût pas eu lieu, pas plus que toute autre évolution sociale. Si le régime collectiviste, ou plutôt familial, de la propriété primitive eût pu résister à toutes les causes qui devaient inévitablement le détruire, jamais l'humanité n'eût franchi les premières étapes de la civilisation. Quelques écrivains socialistes vont jusqu'à reprocher à la richesse d'avoir cherche à justifier son usurpation du pouvoir par la supériorité intellectuelle de ses détenteurs. Mais de quelle manière, autrement que par les loisirs individuels nés de la propriété individuelle, aurait pu se développer dans le monde social une élite de chercheurs et de penseurs désintéressés, curieux des secrets de la nature, et aussi une élite morale d'âmes affranchies d'un égoïsme étroit, soucieuses, par orgueil ou par ambition, du bien pubhc, accessibles à une sympathie plus large et propres à élargir ainsi, par le rayonnement de leur exemple et de leur apostolat, le domaine social et moral .»^ Certes, l'enrichissement est souvent démoralisateur, souvent il dégrade le parvenu à l'instar de ces parasites végétaux ou animaux que leur parasitisme atrophie. Mais il suffit que, parfois, exceptionnellement même si l'on veut, la richesse ait suscité des intelligences et des âmes supérieures et qu'elle ait été jadis la condition nécessaire du développement mental, pour que tout le mal opéré par la plupart des riches soit promptement réparé et au delà par quelques-uns d'entre eux, et pour que l'institution de la propriété individuelle, en dépit de sa répartition monstrueusement inégale, soit justifiée historiquement, comme une voie indispensable de tout progrès, du progrès même en égalisation relative des fortunes.

Ces critiques faites, revenons à notre exposition d'idées. Nous avons vu que les sources véritables, les sources profondes de tout pouvoir sont des découvertes ou des inventions propagées. Maintenant se pose à nous une question importante. Les conditions exigées pour la création d'une institution sociale quelconque ou pour une réforme de ces institutions, pour la formation ou la transformation d'une langue, d'une religion, d'une science, d'un gouvernement, d'un droit, d'une industrie, d'un art, d'une moralité, sont-elles les mêmes que requiert la propagation de cette nouveauté? Non. L'Europe moderne est dans les meilleures conditions de diffusion et de propagation rapide d'une langue; elle est incapable d'en créer une. La facilité et l'étendue de ses communications, la grandeur de ses Etats et l'abaissement de leurs frontières permettent à un idiome de se répandre aA^ec une vitesse et une force d'entraînement inconnues du passé ; mais ces avantages à cet égard sont des obstacles au point de vue de la création linguistique, dont nous ignorons, à dire vraj, les conditions exactes. Nous savons cependant qu'elles sont, avant tout, un mélange tout primitif d'ingéniosité et d'ignorance, de souplesse et de confusion d'esprit, de curiosité et d'émerveillement devant l'écheveau du monde extérieur à débrouiller, toutes choses bien diffi-

LES >'OBLESSES 71

elles à réaliser en dehors d'une peuplade étroite, isolée, ramassée en soi, jouissant de longs loisirs en une région plantureuse et n'ayant d'autre débouché facile pour son génie inventif, à défaut de progrès industriels ou esthétiques encore impossibles, que le jeu varié des émissions vocales.

De même, notre monde moderne, à l'exception de quelques nations moqueuses et sceptiques, est encore dans des conditions assez favorables à la propagation d'une religion existante ou du moins à sa conservation de père en fils ; mais il est certain qu'il a passé Tâge des créations religieuses.? La civilisation impériale de Rome était une condition excellente pour la propagation du christianisme, mais ce Ur'est pas elle qui aurait jamais pu le susciter, il y a fallu la fermentation intense du petit peuple juif. Le xvi^ siècle est la dernière époque où cette puissance créatrice spéciale, chez nous, ait donné signe de vie, et, certes, ses produits, les sectes protestantes, sont loin d'égaler en richesse, en imagination et profondeur, les grandes religions du*passé, à peu près comme l'anglais, la dernière création linguistique de l'Europe, est loin, très loin, avec sa pauvreté grammaticale, d'atteindre à l'originale beauté du grec ou du sanscrit. Une religion ne s'élabore que dans la conscience exaltée d'un homme qui vit en un groupe étroit de disciples et d'apôtres s'enfiévrant réciproquement de son exaltation.

De même, à notre époque, un vieux tronc monarchique, tel que la dynastie des HohenzoUern ou la maison de Savoie, peut être favorisé dans son expansion , dans la propagation extérieure de son prestige et de son système de gouvernement, par les révolutions mêmes, démocratiques et niveleuses, qui rendent inipossible désormais la création de nouvelles souches monarchiques viables et vivaces.

Nous fabriquons beaucoup, de lois, à chaque séance

de nos parlements; mais est-ce là des créations juridiques véritables? Un Droit passé dans le sang d'un peuple, un Droit réputé sacro-saint, obéi avec une sorte de crainte amoureuse, un droit national, ne sort pas, au grand jour, de l'écume des vagues parlementaires, comme Vénus. Il n*a que deux manières de se former : ou peu à peu, dans le mystère, par la vertu de la coutume enracinée d'abord dans un étroit canton, comme le droit des Quirites, puis répandant ses racines dans un vaste empire ; ou bien ex abrupto, mais à la faveur d'une gloire prestigieuse qui imprime à Toeuvre législative d'un Lycurgue, d'un Solon, d'un Justinien, d'un ïhéodose, d'un Napoléon, le sceau apparent d'une sagesse supérieure. Dans un temps comme le nôtre où le respect s'est perdu, qu'est-ce qui peut s'établir de respectable? Mais, si nous ne sommes plus capables de créer une nouvelle législation viable, nous le sommes toujours d'employer et même de propager au dehors, pour répondre à notre besoin d'assimilation civilisatrice, un corps de Droit déjà constitué. — Toutefois, cela n'est vrai, encore une fois, que du droit vraiment national, qui n'a que le nom de commun avec des lois d'un jour votées par des Chambres.

M. Boutmy a signalé le fait que les institutions parlementaires et politiques dont l'Angleterre est si fière n'auraient pu naître dans l'Angleterre d'aujourd'hui, déjà démocratisée. (( La démocratie a pu s'approprier le régime parlementaire et l'imiter avec effort, après que des exemplaires parfaits en ont été façonnés et fixés par d'autres mains. Une aristocratie pouvait seule le créer, en former les mœurs, en commencer les traditions. )) Ces institutions anglaises qui ont fait le tour du monde sont écloses au sein d'une noblesse peu nombreuse, dans le coin d'une île*.

1. Il en est des innovations destinées à se répandre le plus loin comme des plantes importées du dehors ; .elles ont besoin de s'acclimater par une

Ne vicudra-t-i] pas un moment où, tout en étant toujours favorable, et de plus en plus, a la vulgarisation des sciences, les conditions de notre vie civilisée seront moins compatibles avec la découverte de nouvelles théories scientifiques vraiment profondes? On trouve énumérées, dans V Histoire clés sciences, de M. de GandoUe, les circonstances les plus propres à former de vrais savants, créateurs originaux : est-ce que cette vie de famille austère, morale, étroitement close, traditionnaliste à la fois et inspiratrice, cette paix des champs, cette demi-solitude, que réclame le meilleur développement du génie scientifique, seront possibles dans le tourbillon de vie urbaine toujours plus affairée et plus dispersive où semblent courir les peuples modernes? — Et quelles sont les meilleures conditions pour la formation et la croissance du génie de Tart, dans toutes les voies? Assurément ce ne sont pas celles qui sont le plus favorables à son succès, à sa gloire, quand une fois il est né quelque part ^ .

culture d'abord très restreinte dans une serre ou un petit enclos. Toute civilisation a commencé de la sorte par fleurir dans un jardin, avant de germer en pleine terre. J'ai dit, dans mes Lois de l'Imitation, que l'innovation qui consiste à admettre l'égalité des membres d'une société n'échappe pas elle-même à cette loi, et que, comme toute autre mode le plus souvent, elle doit ses premiers progrès à lexemplo donné par une aristocratie. Et, de fait, c'est par la haute noblesse, pairs en Angleterre, courtisans en France, que l'habitude de se traiter sur un pied d'égalité a débuté dans la pratique quotidienne. Quelle que fût la diversité des origines et des rangs, la pairie anglaise rendait égaux tous ceux qui entraient en elle. Il en était de même de la vie de cour. D'elle aussi, comme Cicéron de l'amitié, on pouvait dire : pares aut facit aut ins'enit. C était bien de cela précisément. que se plaignait Saint-Simon quand il revendiquait avec tant de hauteur pour l'ordre des ducs dont il faisait partie un privilège de considération et d'égards supérieurs qu'il voyait de plus en plus méconnu autour de lui. Car l'assimilation graduelle produite par l'intensité des relations de la cour s'y accompagnait inévitablement d'une égalisation graduelle. Plus tard, la vie de salon a continué et généralisé ce mouvement assimilateur à la fois et niveleur. En Angleterre, les divers étages de la Société ont donné le spectacle d'un travail pareil en vue de niveler chacun d'eux, malgré la distance qui les séparait les uns des autres et qui, d'une époque à l'autre, a beaucoup changé, tantôt diminuant, tantôt s'accentuant, au contraire, momentanément.

1. Sans être porté à abuser le moins du monde des comparaisons bio-

Après ces considérations générales, il convient de remarquer l'importance du rôle que jouent, comme créatrices ou comme propagatrices tour à tour d'une forme de gouvernement, et aussi comme pépinières du personnel gouvernemental, ces deux grandes supériorités sociales reconnues, dont Tune ou l'autre est dominante suivant les temps, une ns>kkss& et une capHale^ Une noblesse ou une capitale, en même temps qu'elle est un agent de propagation descendante, un château d'eau social, pour les nouveautés littéraires, religieuses, morales, industrielles même, nées en dehors d'elle*, a l'étranger ou dans les couches inférieures de la nation, est un agent quelquefois nécessaire, toujours utile, de création pour les institutions politiques et administratives d'un pays. Ce n'est pas seulement la noblesse anglaise qui a fait la constitution anglaise ; c'est, en Amérique, l'aristocratie des grands planteurs des Etats du sud qui a fait la constitution des Etats-Unis. C'est la noblesse française qui a fait la monarchie capétienne el, après elle, c'est Paris qui a achevé la France, comme, après les lords, c'est Londres qui a fait l'Angleterre. Demandons-nous donc d'abord comment se

logiques, je puis me permettre d'ajouter que peut être, dans le monde vivant aussi, la création d'une nouvelle espèce exige une réunion de circonstances toutes singulières et locales, reproduites à de longs intervalles (ce qui explique pourquoi nous n'y assistons jamais), tandis que les circonstances habituelles se prêtent très bien à la propagation des espèces déjà nées.

1. Parmi les défauts dont un « honnête homme » est exempt, et qu'il oiiumère, le chevalier du Méri, à côté de « l'injustice, la vanité, l'avarice, l'ingratitude, la bassesse, le mauvais goût, l'air qui sent le Palais, la bourgeoisie, la paresse, etc. », ne manque pas de noter « la façon de procéder qui s'attache trop aux coutumes et qui ne voit rien de meilleur. »

Ce qui prouve que l'aristocratie, de son temps encore — l'aristocratie dont r « honnêteté » est l'expression la plus pure — était conçue comme la classe la plus ouverte aux innovations.

fonde une noblesse? Problème capital en sociologie politique, aussi bien que cet autre qui sera examiné plus loin : comment se fonde une ville?

Il y a plusieurs origines différentes, souvent co-existantes, de la noblesse : le succès à la guerre, la richesse, la sainteté ou la moralité transcendante et mystique, la culture esthétique et civihsée. Mais la supériorité à ces différents points de vue dépend toujours de réadaptation d'un individu — puis de ses enfants et de sa famille, par hérédité présumée des aptitudes — à l'état des connaissances et des ressources de tout genre qui permettent de vaincre, de s'enrichir, d'être jugé saint ou héroïque, d'être réputé empreint d'une civilisation supérieure. Il s'agit toujours du rapport, vrai ou supposé, entre cet individu d'abord, sa famille ensuite, et les idées ou les besoins de son temps, aux divers points de vue énumérés.

Quand on n'a inventé, en fait d'arme que la massue, en fait de moyen de faire fortune que le harpon de pêche ou l'arc et la flèche, en fait de moralité que la fidélité aux prescriptions de la vendetta familiale ou aux exigences d'un rituel fétichiste, en fait d'art ou de luxe que le tatouage ou de grossières sculptures sur bois de renne, le plus noble ne peut être que celui qui a le plus de force musculaire et d'habileté comme archer, qui est le plus férocement vindicatif ou le plus follement superstitieux, qui possède le tatouage le plus compliqué ou le plus beau bâton de commandement. — Plus tard, quand des animaux auront été domestiqués, que l'art de la couture et du tissage aura été inventé ainsi qu'un commencement de métallurgie, le plus noble sera le meilleur cavalier, le plus riche en troupeaux, le plus fidèle observateur de la religion du foyer et des ancêtres et le plus savant en divination auguralc, le mieux paré de colliers d'or, de bracelets, de vêtements de pourpre tissés par les femmes. — Plus tard encore.

quand la connaissance des plantes cultivables, l'invention des outils aratoires et des secrets agricoles, de la maçonnerie, auront rendu sédentaires les groupes sociaux et permis à de petites armées de se rassembler, de soutenir des sièges, quand les beaux-arts de tout genre se seront perfectionnés et que les idées religieuses se seront sublimées, la noblesse sera acquise, par l'habileté stratégique, parla richesse en terres, en domaines cultivés par des esclaves conquis à la guerre, par la conformité de la vie à des exemples divins, la possession de Livres Saints, les sacrifices dans les temples, par des combats de gladiateurs donnés au peuple, un grand luxe de vie, un grand luxe de table surtout, de vêtement et de logement, pas encore d'ameublement. — Enfin, à l'époque industrielle, quand les inventions et les découvertes se seront accumulées, la noblesse s'acqucrra-t-elle encore? Oui, dans le sens d'aristocratie, de distinction tout industrielle, non héréditaire en général, mais prestigieuse pourtant. Alors on deviendra gentleman, sinon gentilhomme, par le génie déployé à manœuvrer des armées nombreuses, à diriger de puissantes batteries, par de hardies et heureuses spéculations commerciales, par de grandes entreprises industrielles, par la gloire scientifique, artistique, littéraire, ou simplement par un dilettantisme passionné.

Il est à remarquer que, à cette dernière époque, ces distinctions aristocratiques de divers genres, tout individuelles mais incessamment renouvelées et reproduites, transmises non plus par le sang, réellement ou fictivement, mais par l'exemple aidé de la sélection sociale, tendront à se concentrer dans les grandes villes, dans les capitales. Voilà pourquoi j'ai émis ailleurs *

1. Voir Lois de limitation, p. 244-249 (2° édition), et Philosophie pénale, chapitre sur le crime ^ section II.

ridée, mal contredite parfois, que les capitales sont destinées à remplacer les noblesses. Elles sont les aris: tocraties impersonnelles des temps démocratiques et ne sont pas sans participer aux vices et aux qualités propres des corps nobiliaii*es qu'elles amplifient même en les reflétant : même orgueil entretenu par une même admiration béate, où il entre une reconnaissance assez justifiée des services rendus ; même rayonnement imita tif d'idées, de besoins, de modes quelconques, d'immoralité et de moralité supérieures ; même usure et affinement rapide de la race qui vient se consommer et se consumer là.

En somme, nous avons trouvé quatre sources de la noblesse : une source militaire, une source économique, une source religieuse, une source esthétique. Le tort de Fustel de Coulanges, dans son explication du patriciat romain ou hellénique, est de n'avoir tenu compte que de la source religieuse. L'insuffisance de son interprétation des faits a déjà été indiquée ^ Si Fustel avait songé aux dettes des plébéiens envers les patriciens et au rôle que ces relations de débiteur à créancier ont joué dans l'histoire romaine des premiers siècles, il n'aurait pu s'empêcher de remarquer qu'un des traits les plus saillants du patricien était d'être riche et notamment capitahste. Il en était de même du noble irlandais tel que nous le montre, d'après Sumncr- Maine, le droit brehon : cette noblesse celtique était

l. Les familles patriciennes, d'après lui, sont celles qui ont eu seules « la puissance de créer des dieux, d'instituer un culte, d'inventer l'hymne et le rythme de la prière. » Soit, mais si c'était là la vraie et unique cause du patriciat, comment eut-il pu se faire que les familles inférieures — incapables, je le veux bien, d'inventer un culte (invention, d'ailleurs, dont toutes les familles patriciennes n'ont pas dû faire les frais) — n'aient pas songé à s'ennoblir en imitant en cela les familles patriciennes, ce qui eût été si facile ? — N'y a-t-il pas lieu plutôt de penser que, ayant eu, elle aussi, des fétiches à l'origine, comme toute famille sauvage, la famille plébéienne les a perdus, éclipsés qu'ils étaient par l'éclat supérieur des dieux domestiques propres aux familles patriciennes. Or, d'où leur venait cette supériorité d'éclat ?

riche en troupeaux, le capital de son temps, et son procédé d'assujettissement des classes inférieures consistait à leur prêter des bœufs suivant un bail à cheptel très singulier. La tenure féodale des terres^ pendant notre moyen âge continental, marque une phase plus avancée des rapports économiques entre la noblesse et le peuple. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'est pas de pays où il suffise de s'enrichir pour s'ennoblir, quoiqu'il puisse parfois suffire dêtre né riche, ce qui n'est pas la même chose. Il faut y joindre un certain degré de respectabilité, et de respectabiUté héréditaire, — car c'est là la caractéristique de la noblesse proprement dite, — dont les causes sont de nature religieuse ou de nature militaire. Je laisse de côté la source esthétique, comme secondaire et plutôt urbanisante qu'ennoblissante. Aussi y a-t-il, chez les Arabes, par exemple, des familles de marabouts, où la sainteté est héréditaire, à côté des familles guerrières où la bravoure est héréditaire pareillement *. La même distinction n'a pu, à raison du célibat des prêtres chrétiens, s'établir dans notre Europe : ici les pairs ecclésiastiques et les pairs gentilshommes n'avaient l'air d'appartenir à la même caste noble qu'autant que les premiers étaient gentilshommes de naissance. Mais, sous d'autres formes, la dualité dont il s'agit se reproduit : notre noblesse de robe est intermédiaire entre la noblesse militaire et la noblesse religieuse des Arabes, et tient plutôt de celleci que de celle-là. Il y a quelque chose de sacerdotal dans la noblesse de robe, quelque chose d'ambigu aussi. Suivant les époques, tantôt elle incline à constituer un clergé laïque, tantôt elle singe la gentilhommerie d'épée.

1. Chez les anciens, nous trouvons les deux noblesses presque confondues ; cependant, nous voyons en Grèce et à Rome des familles sacerdotales exclusivement.

Mais l'essentiel, je le répète, c'est que, — née toujours d'un prestige individuel, car il faut toujours partir de là, — la supériorité d'une famille sur les familles environnantes devient noblesse quand la supériorité individuelle en question est censée avoir été transmise par hérédité. Dans le droit brehon, nous voyons que force paysans emprunteurs de bestiaux s'enrichissaient par les emprunts : ils étaient alors bo-aires, et leurs fils, mais non eux, devenaient nobles. Dans notre ancien régime, et partout, il en a été de même : un parvenu avait beau faire fortune, il ne se « décrassait » pas de sa roture, mais sa famille, après lui, « vivait noblement )). De même, la bravoure et la sainteté doivent, pour être ennoblissantes, être réputées héréditaires, comme il arrive pour tant de familles, où certains pouvoirs surnaturels, tels que le privilège de guérir les écrouelles par l'attouchement, étaient censés se transmettre de père en fils. Chez les radjpouts, chez les nobles écossais, on naît brave.

Ainsi, l'enracinement héréditaire des qualités ou des avantages, des pouvoirs, du luxe même, qui attirent l'attention sur un homme et sur les siens, est une condition sine quâ non de la noblesse. D'autre part, nous savons que la noblesse, quelle que soit son origine, a pour caractère propre de servir de modèle aux classes inférieures. C'est là le trait commun à toutes les noblesses, hindoues, écossaises, irlandaises, romaines, grecques, arabes, etc. Toutes sont des foyers d'imitation. Si nous réunissons ces deux caractères, nous voyons qu'une noblesse peut être définie une sélection héréditaire propagée imitativement. Et, par ce mutuel renforcement des deux formes — vitale et sociale — de la Répétition universelle, nous nous expliquons son

80 LES TRANSFOllMATIOS DU POUVOIR

extraordinaire puissance, sa persistance ou sa survivance indéfinie.

— A quelle phase du développement humain correspond l'apogée de la noblesse? Dirons-nous que, plus on remonte dans le passé, plus on le voit briller? Non. Ce n'est pas aux époques les plus primitives, à l'âge de la pêche et de la chasse, que l'inégalité des familles a atteint son plus haut degré. Les familles alors, a défaut d'accumulation possible des richesses, devaient être à peu près égales, ou du moins l'inégalité que tendait à créer entre elles la bravoure, l'adresse ou la chance supérieures de quelques-uns de leurs membres était peu de chose comparée à celle qu'accentuera, que creusera plus tard le régime pastoral, surtout le régime agricole, où la noblesse jette son plus vif éclat. Aussi la noblesse est-elle presque inconnue chez les Peaux-Rouges ^ Chez les peuples chasseurs, où la vie de famille n'existe pas, l'inégalité des individus est bien plus frappante que celle des familles. L'individu est bien plus compté pour lui-même qu'à l'époque pastorale où il s'absorbera le plus souvent dans son groupe ramassé et organisé. Alors on sera bien plus porté à remarquer l'inégalité des familles que celle des individus. On distinguera des familles grandes et petites, glorieuses ou obscures, prospères ou pauvres, puissantes ou faibles, et l'on aura d'autant plus d'admiration pour les qualités supérieures prêtées à certaines familles qu'on sera moins habitué à admirer le talent ou le mérite d'un individu pris à part. Quoiqu'on ait d'abord remarqué ces qualités chez des individus exceptionnels, ceux-ci ont attiré l'attention non

1. On signale comme une exception une tribu, la plus esclavagiste de toutes, dont le totem tend à devenir une sorte de blason. — Letourneau fait observer que les tribus peaux-rouges les plus esclavagistes sont en même temps les plus inégalitalres ; et le fait n'a rien de surprenant.

LES NOBLESî^ES 81

pas sur eux, comme il arriverait à présent, mais avant tout sur leurs familles, par suite de la solidarité sociale inhérente à la consanguinité.

Si rinégalité des familles nous frappe moins de nos jours, l'inégalité des villes, en revanche, nous fascine de plus en plus, et nous distinguons, sans nous l'avouer, des villes nobles et des villes roturières, des grandes villes, des capitales, où Ton est sottement fier de résider quand on n'y est pas forcé, et des petites villes, des bourgs, où l'on rougit d'être confiné. Ces sentiments ne sont pas étrangers, il s'en faut, à l'émigration des petites villes vers les grandes. — L'inégalité des Etats est aussi de plus en plus remarquée et prise en considération. Entre les grands Etats de l'Europe et les petits Etats, l'abîme va se creusant de siècle en siècle : le (( concert » européen, — comme qui dirait la cour des pairs nationaux, — n'admet qu'un nombre limité de nations, qui règlent souverainement les affaires du monde. Et cette évolution amplifiante, cet élargissement graduel du domaine des inégalités remarquées, ne s'arrête pas. Pareils aux barbares qui, s'agcnouillant devant le succès de certaines familles, l'attribuaient à des dons mystérieux imroortellement inhérents àleur sang, de même, éblouies aujourd'hui par l'expansion coloniale et la prospérité croissante de l'Angleterre, par exemple, les nations contemporaines sont trop portées à saluer en elle, comme un privilège de sa race, €ommeun avantage immortel et inné, les qualités qui lui ont valu sa prépondérance actuelle, due à l'àpropos de ses défauts mêmes \ Et ce que je dis de l'Angleterre, je pourrais le dire aussi bien de l'Allemagne ou des Etats-Unis. De là l'illusion historique des explications tirées de l'idée de race, et le mensonge

1. J'ai dit ce que je pensais à ce sujet dans le Figaro du 11 octobre 1898, en réponse à une interview épistolaire de M. Jules Huret.

Tarde. — Trnnsf. du pom'oir. 6

prestigieux de cette notion, qui tend à consacrer le caractère quasi-nobiliaire, ou plutôt supra-nobiliaire, de la supériorité, toujours passagère, manifestée par certaines nations. Il y aurait ainsi des nations nobles et des nations roturières. Le malheur est, pour cette illusion, que si Ton prend la peine de remonter dans le passé des peuples aujourd'hui prospères et entreprenants, on les voit pauvres, faibles, sans nul esprit d'initiative, et que, si on lit l'histoire des peuples aujourd'hui déprimés, routiniers, languissants, on est tout surpris de les voir jadis héroïques et puissants, aventureux, superbes, quoiqu'il ne soit pas prouvé le moins du monde que la race ait changé.

Il y a, en général, un rapport inverse entre Tinfluence politique ou sociale des noblesses et celle des villes. Dans l'antiquité, nous voyons le patriciat romain et athénien décliner pendant que Rome et Athènes qu'ils ont formées s'élèvent. La noblesse française et Paris, les magnats florentins, pisans, génois et Florence, Pise, Gênes présentent le même rapport *. Inversement, après la chute de l'Empire romain, le dépérissement graduel des grandes villes a été accompagné de la formation et de l'élévation graduelle des noblesses féodales. Autre exemple, plus récent. En Amérique, où tout se passe plus rapidement qu'ailleurs, on a vu, aux Etats- Unis, l'aristocratie terrienne des grands planteurs du Sud, religieuse mais sans rien de miUtaire, noblesserichesse essentiellement, fonder l'Union, arriver à son apogée, à une époque où il n'y avait encore que de toutes petites villes, et pâlir, décroître ensuite, même

1. Venise semble faire exception, car le pouvoir politique de sa noblesse se fortifie en même temps que sa prospérité rayonne. Mais il ne s'agit que de la fraction urbaine de l'aristocratie vénitienne ; la noblesse rurale allait déclinant pendant que cette noblesse citadine, sorte de dynastie complexe, sentait, malgré ses efforts, grandir sous elle un esprit municipal hostile à l'esprit aristocratique. Il s'agissait d'ailleurs d une noblesse du type économique et militaire, beaucoup plus que religieux, d'une noblesse -richesse, la plus propre à s'urbaniser.

avant la guerre de sécession, tandis que brillaient d'un éclat grandissant les villes des Etats du Nord et de TEst. D'après M. Paul de Ronziers, une aristocratie nouvelle est en voie de formation dans la grande République américaine ; mais, à vrai dire, les grands patrons industriels dont il entend parler composent une aristocratie toute urbaine et individuelle qui, n'ayant rien jusqu'ici d'héréditaire, n'est pas une noblesse. C'est plutôt une sélection d'hommes éminents qui viennent se grouper dans certaines villes et qui attachent à ces villes un caractère d'élévation en quelque sorte aristocratique. Ces milliardaires cherchent à se recommander par leur générosité plutôt philanthropique ou utilitaire que fastueuse. Dès que la noblesse héréditaire, la vraie, est envahie par une noblesse individuelle, dès que le gentilhomme fait place à V honnête homme du xvii* siècle qui est déjà un gentleman français, copie originale et agrandie du cortigiano italien de la Renaissance, le rôle des noblesses a commencé à s'amoindrir et celui des villes à grandir.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi cette inversion ? Parce que, — à partir de la maisonnée primitive, du premier noyau social, quel que soit le nom qu'on lui donne, qui se présente comme formé par le lien de consanguinité réelle ou fictive combiné avec celui de cohabitation, et surtout, bien entendu, par la communauté de langage, de culte, d'intérêts, d'autorité, — il n'y a que deux voies d'agrandissements possibles pour le groupe social : IMe grossissement du groupe familial, la réaUté ou la fiction de la consanguinité poussée aussi loin qu'elle peut s'étendre sans cesser d'être sentie comme un lien social : par cette voie on obtient des clans, des tribus, et, parmi ces

LKS CAPITALKS 85

tribus et ces clans, des castes nobles ; 2° l'association de plusieurs familles*, de plusieurs clans ou tribus, et leur fusion en un groupe nouveau, susceptible d'infiniment plus d'extension, et fondé sur le lien de cohabitation, non dans une même maison, mais sur un même territoire, de plus en plus vaste.

Ces deux voies, l'une monogéniste, l'autre polygéniste, d'agrandissement social, peuvent être rapprochées d'une bifurcation analogue que nous observons dans le monde vivant. Il y a là aussi deux méthodes d'agrandissement vital, l'une monocellulaire, l'autre polycellulaire. Cette comparaison, d'ailleurs, n'est pas pour justifier le moins du monde l'intrusion des idées biologiques en sociologie : autre chose est d'assimiler une société à un organisme pour chercher dans celui-ci l'explication de celle-là, ou même dans celle-là l'explication de celui-ci, autre chose de les comparer pour mettre en lumière ce fait important, que cet Esprit mystérieux qui s'agite dans la vie est soumis comme notre esprit social à certaines nécessités logiques, qu'une même logique domine à la fois le monde vivant et le monde social. Pareillement, lorsque Cournot fait observer qu'il y a dans les appareils digestifs, circulatoires, respiratoires, musculaires, des ressemblances frappantes avec nos cornues, nos corps de pompe, nos soupapes, nos soufflets, nos leviers, il entend, non pas expliquer mécaniquement ou physiquement ou chimiquement la vie, mais montrer que les corps vivants, quand ils veulent faire œuvre chimique, physique, mé-

1. Les membres détachés de plusieurs familles peuvent aussi former une horde, qui, en s' organisant, deviendra secte ou corporation, et n'aura, elle-même, pour se développer, que le choix entre deux voies : 1° devenir une caste, grande famille supérieure, tribu professionnelle, où régnent Tendogamie, un culte spécial, où l'on ne mange jamais avec l'étranger ; 2° se confédérer avec d'autres corporations qui, dès lors, forment une ville et peuvent se recruter non plus par hérédité ou adoption mais par élection .

canique, procèdent à peu près comme nous, semblent appliquer les mêmes principes que nous, et, par là, attestent la vérité objective, et supérieure à nous, de nos sciences, de notre mécanique, de notre physique, de notre chimie*.

Entre les formations monogénistes et polygénistes, la différence essentielle est que, dans les premières, rimitation est subordonnée et attachée à Fhérédité, tandis que, dans les secondes, elle s'en détache. Ajoutons que le type familial n'offre aux élargissements et aux perfectionnements possibles du groupe social qu'un champ très limité. Le type urbain est seul compatible avec de grands Etats et des civihsations élevées : ces deux types de développement social peuvent coexister, comme dans le monde arabe, comme dans l'Inde même, mais dans ce cas l'évolution urbaine ne va pas très loin et l'évolution famiUale se dénature en la reflétant. C'est peut-être l'explication de la caste hindoue, sorte de tribu demi-civilisée \ fondée sur la commu-

1. L'estomac est une sorte de cornue, notre tube digestif est un alambic, les divers types de nos leviers sont réalisés par le jeu de nos muscles et de nos os, notre cœur est un corps de pompe avec des valvules analogues à nos soupapes, etc. Que prouvent ces coïncidences? Elles prouvent que nos conceptions mécaniques, physiques, chimiques, sont adaptées à la nature des choses, puisque, sans s'être copiés assurément et sans se ressembler en aucune manière, le génie de la vie et notre génie à nous, dans la poursuite de leurs fins, sont conduits à appliquer les mêmes principes. — il y a donc, et c'est important, dans quelques-unes au moins des sciences que nos sociétés élaborent, des vérités qui dominent de très haut la société comme la vie, et qui, comme nous en avons la conviction, régissent aussi bien toutes les planètes et toutes les étoiles du firmanent. Mais on peut me demander : Pourquoi n'y aurait -il pas aussi bien une biologie ou une sociologie supérieures, une biologie qui formulerait des vérités réalisées par nos sociétés humaines aussi bien que par nos organismes, et une sociologie qui découvrirait des principes explicatifs du monde vivant aussi bien que du monde social? G est une question de fait ; fut elle résolue affirmativement, ce qui est possible mais non démontré, il ne s'ensuivrait nullement qu'organisme et société sont identiques.

2. La caste indienne est endogamique, comme toutes les tribus, et les clans qui la composent, comme tous les clans, sont exogamiques ^hiàiquons. à ce propos, l'explication, toute conforme à nos idées, que donne M. Senart, dans ses remarquables éludes, de Tendogamie générale des

naulé de profession autant que sur la fiction d'une descendance commune. Quoi qu'il en soit, nous comprenons maintenant pourquoi les noblesses, qui sont des supériorités familiales, demandent, pour atteindre à leur apogée de puissance, un monde encore régi parle lien de la consanguinité, et commencent à s'affaiblir devant l'éclat naissant des capitales.

A présent, il s'agit de répondre à cette question : comment se fonde une capitale ? Mais d'abord à celleci : comment se fonde une ville ? Question qui répond en partie a cette autre : « comment se fonde un pouvoir politique.^ », puisque ce qui devient plus tard un simple pouvoir municipal a commencé par être un pouvoir souverain.

Il y a toujours un noyau autour duquel les maisons se groupent et qui renferme le principe vital de la nouvelle ville. Une ville peut naître : i" autour d'un temple, d'un sanctuaire miraculeux, d'un lieu de pèle-

castes indiennes. Elle se serait formée, d'après lui, par imitation de la caste supérieure. Après la conquête aryenne, les conquérants auraient songé à défendre la pureté de leur sang en proscrivant toute alliance avec les vaincus. « C'est l'analogie, c'est limitation de ce groupement primitif qui, se répandant de proche en proche, avec l'autorité que lui prêtait la sanction des classes dirigeantes, aurait multiplié à linfini les ramifications, dérivées, tour à tour et suivant les cas, de causes diverses : communauté de langage, voisinage ou identité de profession, etc. » Cette explication est vraisemblable et peut s'étendre à toutes les régions où l'on trouve des tribus, qui toujours sont ehdogamiques : car, quel est le pays qui n'ait pas été conquis, quel est le conquérant qui n'ait pas considéré comme une mésalliance lalliance avec le vaincu de race inférieure, et quel est le sujet qui ne soit pas tenté de singer son maître ? — « L'imitation des règles brahmaniques, dit M. Senart, s'est infiltrée jusque dans des populations restées d'ailleurs très barbares. Elles montrent à les adopter un penchant des plus forts. Le rite brahmanique du mariage s'est implanté jusque dans des tribus qui n'appellent même pas de brahmanes à leurs cérémonies. »

88 LES TRA>SF0UMAT10>S DL POUVOIR

rinage, d'un monastère, d'une lamaserie ; S*" autour d'un fort ou d'un palais ; 3° autour d'un port, d'une gare, d'un hôtel bâti près d'une source minérale, ou d'un puits dans le désert, ou d'une fabrique, ou d'une mine d'or, de fer, de houille. Dirons-nous, enfin, qu'il y a des villes qui se construisent ; 4° autour d'un champ de courses, d'un jeu de paume, d'un cirque, d'un théâtre, d'un musée? Non. Ce n'est pas qu'il n'existe des villes d'un type avant tout esthétique, comme il en est où domine le type religieux, ou le type mih taire, ou le type économique ; mais celles même qui ont fini par avoir pour âme dominante un théâtre, un musée, un cirque, n'ont pas commencé par là. Ainsi, nous compterons quatre types principaux de villes * , comme de noblesses, mais, pour les uns comme pour les autres, trois sortes d'origines seulement.

Ces types embrassent des variétés fort distinctes : les villes-temples et les villes-écoles différent de plus en plus ; les villes-forts, d'origine seigneuriale, et les villespalais, d'origine monarchique, telles que Versailles,, ne différent pas moins ; les villes-ports, les villes-Jabrifjues, les villes-hôtels (villes d'eaux), les villes-gares, ajoutons*, pour l'Amérique, les villes-abattoirs et les viUes-fjreniers, appelées villes de viande et villes de blé, n'ont pour tiait commun que l'esprit mercantile : les viUes-lhéntres (Bayreuth), les villes-musées, sont aussi diverses entre elles que les chefs-d'œuvre de l'art.

1. NotnTj>s cette multiformité que nous retrouvons partout, dès les plus liantes oriji;incîi où il nous soit permis de remonter. C'est ce qui frappe tout obstirvaleur sérieux, Masqueray, par exemple, qui, tout en bornant son chamjï d observation à des villes formées par des populations plus ou moins parçintes et coreligionnaires, y distingue toutes les formes possibles de constitutions ► — Remarquons aussi que, suivant le même observateur soj^ce^ le sito, remplacement topographique des cités ne sert pas à grand'chose pour expliquer leur formation et leur nature. Jl en donne la preuve. — L'identité do races n'explique pas non plus la fusion des familles ou cUésn Le plus souvent, ce sont, dit-il, des tribus hétérogènes qui se sont

LES ilAPlTALKS 89

Les villes saintes, dont Moscou est un exemplaire, survivant en pleine vie moderne, sont peut-être les plus anciennes de toutes*. Au moyen âge, on voit les villes ecclésiastiques, monastiques, précéder les villes seigneuriales et royales ; et il est probable que le même ordre de succession s'est observé dans l'antiquité. Les villes industrielles ou commerciales ont apparu les dernières. Entre autres caractères extérieurs qui les mettent en contraste avec les précédentes, notons que les villes d'industrie ou de commerce s'étendent dans des plaines, tandis que les villes militaires se dressent sur des hauteurs. Lenormand, dans la Grande-Grèce, a constaté, sur beaucoup de points du littoral, le déplacement alternatif, séculaire, d'une même ville qui, suivant les temps de sécurité ou d'insécurité, de commerce ou de guerre, descendait sur le rivage ou remontait sur la colline voisine ^

Il ne faut^pas confondre non plus les villes formées peu à peu, par évolution lente, et les villes nées brusquement, ex abrupto. On les distingue sans peine, rien qu'à jeter un coup d'œil sur leur plan. On trouve un air de courbes vivantes aux irrégularités gracieuses des premières, à leur pittoresque urbain qui, adouci plus tard et comme humanisé par des nivellements et des alignements, par des haassmanisations successives, n'en

1. Et les plus prospères souvent. Pour n'en citer qu'un exemple, les cinq villes saintes du Mézab, bien avant dans le sud africain, « ont été bâties, dit Masqueray, au xii« siècle (précisément à l'époque de nos bastides, lieux d'asile aussi et noyau de repeuplement) par des puritains (musulmans) persécutés, dont les pères et les ancêtres avaient fertilisé rOuad-Rhiv. » Il s'y est joint des fugitifs accourus des régions voisines. « Tous ensemble ont creusé des puits, planté des palmiers, ouvert des marchés.. . Leurs villes sont non seulement plus prospères, plus grandes que les villages de Cheonia (de l'Aurès) et des Kabyles, mais encore l'organisation en est plus complexe, et peu s'en faut qu'elles ne ressemblent exactement aux nôtres. »

2. Le même phénomène a eu lieu en Afrique. D'après Masqueray, les villes du mont Aouràs, au sud de Constantine, auraient été formées pendant l'invasion des barbares, avec les débris des cités antiques de la INumidic qui se seraient réfugiées alors au cœur de ces hautes montagnes.

subsiste pas moins pour imprimer un caractère esthétique même aux quartiers neufs d'une vieille ville. Au contraire, les villes créées par génération spontanée se reconnaissent à leur tracé géométrique. Regardez le damier régulier et froid d'une ville américaine. Dans l'antiquité aussi, les villes grecques bâties par des colons, et, au moyen âge, les bastides, présentaient cette forme quadrangulaire, ces rues se coupant, rectilignes, à angles droits. Notons, en passant, que, lorsque les foi'mes géométriques se rencontrent, par hasard, dans les œuvres de la vie, c'est dans les organismes inférieurs, rayonnes, diatomées ; à mesure qu'on s'élève, la dyssymétrie augmente et la sinuosité. Mais, dans les œuvres sociales, il y a une tendance à la régularité, à la symétrie, qui croît avec la civilisation, malgré l'obstacle qu'elle rencontre dans la nature des choses, éprise de libre diversité.

D'ailleurs, quel que soit leur type, et que leur formation ait été lente ou brusque, les villes sont toujours dues à l'initiative d'un ou de quelques individus qui, ayant eu l'idée d'utiliser les avantages spéciaux de leur emplacement, ont attiré là des familles de colons, des corporations, ou fixé là des hordes, des bandes guerrières et nomades * .

Toutes les fois que nous pouvons remonter à l'ori-

1. Ce principe que lindividuel est la source première du général a beau être d'une vérité palpable, il contrarie si fort cette idolâtrie naturelle du langage d'où procèdent toutes les métaphysiques nébuleuses, qu'il a été souvent contredit avec obstination. L explication des choses par des termes abstraits, par des entités, qui sont des généralités, n'est, au fond, que le renversement de ce principe. Je lis dans Masqueray que les historiens arabes, lorsqu'ils cherchent à se faire une conception générale de l'humanité, conçoivent « le monde barbare comme une masse liomogène (tout à fait le rêve de Spencer) subdivisée en nations, peuplades, tribus, familles, de sorte que, dans leur système, la nation engendre la peuplade, la peuplade la tribu, et ainsi de suite jusqu'à l'individu qui se trouve être la fin, non le début, de la société .. » Ces sociologues musulmans ont été, on le voit, les précurseurs de beaucoup des nôtres.

gine d'une ville antique ou moderne, de n'importe quelle partie du monde, nous découvrons qu'elle a été non pas l'œuvre impersonnelle et anonyme d'une foule, mais l'œuvre d'un homme. Fustel de Coulanges a retrouvé, sous des broderies légendaires, la réalité indéniable des fondateurs que les cités antiques se vantent toutes d'avoir eues pour pères. Les cités africaines aussi ont un fondateur, un héros éponyme, mais le plus souvent oubhé *. Pas toujours cependant. Les Aoulad Abdi se prétendent tous des descendants d'un romain qu'ils désignent sous le nom de Bourk « et doivent peut-être leur cohésion, dit Masqueray, k cette antique parenté. » Partout, dans les cimetières arabes, s'élèvent haut les tombes des marabouts protecteurs de la cité.

Non seulement les archéologues ont cessé de regarder comme fabuleux le récit que nous fait Plutarque, dans sa vie de Romulus, des rites religieux accomplis par son héros lors de la fondation de Rome, mais encore il paraît, d'après certaines découvertes contemporaines, qu'on retrouve dès Tâge du bronise ces rites traditionnels. Il s'agit du tracé solennel, par l'augure, des quatre Ugnes a angle droit qui formaient l'enceinte, et du creusement d'un fossé à l'entour. « Or, dit M. Geffroy, ces traits primordiaux, qui ont présidé aux premiers commencements de la ville Eternelle et probablement à ceux des petits Etats de l'Italie centrale qui l'avaient précédée, ces traits dont plusieurs ont subsisté à travers les temps historiques, par exemple dans le mode d'établissement des colonies romaines et du camp romain^, les antiquaires italiens croient pouvoir

1 . On a cité la Kabylic coQime la population la plus démocratique, la plus égalitaire. Cependant nulle part le rôle des grands chefs n'est plus apparent; et. pour mettre en mouvement ces cités closes, pour entraîner ces masses, il faut, là comme ailleurs, un conducteur, un séducteur d'hommes. Il n'est ni foule sans meneur, ni parti sans chef, ni ville sans fondateur.

2. C'est à limitation des castra siatis'a romains, d'après Flach, que

92 LKS TH.V^SFO»MATIO^S DL POLVOIU

les reconnaître maintenant jusque dans les terramares de l'âge du bronze. Les terramares, fréquents dans l'Italie du Nord-Est, sont des lieux d'habitation humaine primitive, construits en terre ferme sur un plancher factice que soutiennent des pilotis, à l'exemple et sans doute a la suite des cités lacustres... La forme des terramares est presque toujours quadrilatérale, il y a un fossé extérieur. » D'autre part, les fouilles faites dans les nécropoles de l'Etrurie ont abouti à cette remarque importante (( que des ressemblances incontestables rattachent la civilisation de cette période (de la plus ancienne période étrusque) à celle des terramares. Le rite est le même : l'incinération ; les formes des vases y sont pareilles, particulièrement celles des ossuaires; il y a certaines particularités caractéristiques qui sont communes dans la fabrication de ces objets d'usage familier, agrafes, épingles à cheveux. »

M. Small, savant américain \ nous apprend comment se forme une ville en Amérique. Il nous montre d'abord le pionnier arrivant dans une vaste prairie, au bord d'une rivière (il s'agit de fonder une ville du type économique) aA^ec sa femme, son chien, sa vache, son chariot à bœufs, des poules et un coq. D'autres familles arrivent. Peu à peu un village, et le village devient ville. Mais de quelle manière devient-il ville .^ Il faut, pour cela, une conception individuelle, un dessein, un plan. « Des pionniers estiment que ce heu convient à la création d'une ville, forment une société^, dans laquelle entrent plusieurs fermiers et qui obtient

les bastides du moyen âge ont été construites. « Le plan était traditionnel : une enceinte carrée ou rectangulaire, flanquée de tours, percée de quatre portes orientées et communiquant par des rues qui se coupaient à angles droit ».

1. M. Levasseur a rendu compte de son livre dans la Bévue de sociologie, d'octobre 1895.

2. Cela ne rappelle- t-il pas la corporation du moyen âge, la confrérie principale, qui fait la commune jurée ?

la cession d'une section carrée d'un mille de côté*, et achète une bande complémentaire de terrain qui rend la future ville riveraine du cours d'eau. La corporation trace le plan des rues se coupant à angle droit, attribue un certain nombre de lots aux membres de la société comme parts de fondateur, en donne en outre gratuitement quelques-uns pour attirer des hôteliers, des manufacturiers \ » Puis viennent les grands travaux d'édilité : égouts, aqueducs, etc. D'après la nature différente des populations, l'ordre dans lequel se suivent les travaux publics diffère beaucoup. Ici c'est le temple, qui est le premier édifice, ailleurs c'est l'hôtel ou la banque ou la gare. Le dernier est-ce l'hôpital? Parfois c'est le théâtre.

Les déclassés, les aventuriers de toutes sortes, abondent dans le berceau d'une ville américaine. Et il en a été de même dans les bastides du moyen âge. Mais, M. de Rouziers nous le dit, les vraies forces vives, il faut les chercher dans les familles de 12 enfants, dans ces ménages honnêtes, qui s'y établissent aussitôt. (( Il y a, dans quelques Etats de l'ouest, des régions entièrement peuplées de familles de même nationahté et liées les unes aux autres par des attaches plus ou moins fortes. )) Voilà le noyau familial, vraiment fécond, des formations urbaines, en Amérique ou ailleurs, et c'est ce qui permet aux autres éléments, aux repris de justice même, de concourir à leur prospérité. On nous cite un essaim de Ménonites, établis près de Hilsboro, dans le Kansas. Ces Ménonites, Allemands d'origine, se refusent, par principe religieux, au service militaire. Au nombre de 4,000 agriculteurs ils ont émigré aux Etats-Unis, comme jadis les Puritains d'Ecosse.

1. Se rappeler la forme carrée des villes de refuge au moyen âge, des terramares, etc.

2. Se rappeler les privilèges, les franchises promises à ceux qui viendraient bâtir dans les villes franches ou les villes neuves ou les saulvetés du moyen âge.

y 4 LES TRANSFORMATIONS DU POUVOIR

Mais ces groupes de familles ne partiraient jamais si quelque individu plus entreprenant que les autres ne les entraînait par son exemple. Et cet individu plus entreprenant se retrouve toujours, dans tous les cas — car le cas de colonisation en masse, par groupes de familles, est exceptionnel. « C'est sous la pression exercée par des hommes riches et puissants, dit le sagace observateur déjà cité, que les territoires nouvellement ouverts sont enlevés aux Réserves indiennes ». M. de Rouziers cite le nom et raconte l'histoire de Tun de ces « colons éminents )), de ces fondateurs de nouvelles colonies. Les Réserves indiennes sont de nos jours successivement empiétées, de la même manière que l'ont été les grandes forêts, les Réserves de bêtes fauves, dans la haute antiquité et au moyen âge, ou comme, sous l'Empire romain, l'était le désert africain par les colonies militaires. Un moine aventureux, héroïque, au moyen âge, fondait un monastère, ovule initial et fécondé d'une ville, au milieu d'un marécage. Quand ces hommes d'une volonté tenace, indomptable, ont ouvert la voie, les hommes ordinaires suivent.

Ce n'est pas seulement au début, c'est à chaque pas en avant d'une ville, qu'une initiative industrielle est indispensable. (( Une condition est nécessaire, dit M. de Rouziers que nous ne saurions trop citer ici, c'est un leader] il faut que, parmi tous ces hommes, il s'en trouve au moins un capable de conduire le mouvement... Quand cet homme fait défaut, il n'y a jamais de boom sérieux et durable. » Ce ne sont donc pas les conditions géographiques qui exphquent, avant tout, l'essor de certaines édiles. L'émulation est extraordinaire entre toutes ces villes américaines. Il n'y a pas un village nouvellement fondé qui ne rêve aux destinées de Chicago. Entre les mieux situés, le hasard du génie humain décide. N'est-il pas vraisemblable que, dans le

très haut passé égyptien , il en a été des premiers villages pré-pharaoniques comme de ces villages du Nouveau- Monde ?

Nous devons insister sur la composition familiale ou corporative des agglomérations urbaines. Elle a été contestée et donne lieu à des» objections spécieuses. Dans les villes récentes et civilisées, il est vrai, cela nous paraît tout naturel que diverses familles s'unissent et se soumettent à la même autorité. Mais, dans les temps et les pays barbares, la chose est ardue. La difficulté est de comprendre comment deux ou plusieurs familles ont pu, à Tépoque où la vie familiale est dans toute sa force, se fusionner. Et la difficulté apparaîtra très grande si Ton songe à ce qu'avait d'abrupt le rempart de préjugés, d'orgueil collectif, où se retranchait chaque groupe domestique. Comment ce rempart a-t-il pu être ébréché.î^ Un'a pu l'être que par la sympathie imitativc qui rend l'homme sociable et sans laquelle la famille elle-même ne serait pas, et d'abord par l'éclat de quelque individu exceptionnel qui a attiré sur lui l'attention, l'admiration non seulement de son groupe mais d'autres groupes. Alors ces groupes peuvent tendre à se rapprocher et à s'ouvrir discrètement les uns aux autres, et il y a des signes auxquels on reconnaît que cette demi-fusion s'accomplit.

D'après Lyall, quand deux Hindous étrangers l'un à l'autre ont mangé ensemble et qu'ils acquièrent la permission de se marier ensemble, eux ou leurs enfants, ils ont fondé une nouvelle caste. A ces deux signes extérieurs de la formation d'un nouveau groupe social, il en faut ajouter un troisième, qui est indiqué par Masqueray k propos des Arabes. Après que deux familles arabes ont échangé de bons procédés, pratiqué l'hospita-

96 LES TRANSFORMVTIONS Dl POUVOIU

lité réciproque, marié leurs enfants, elles commencent à se fédérer ; mais le sceau n'est mis à leur union qu'à partir du jour où elles enterrent leurs morts ensemble \ Dès lors elles ne se sépareront plus. <( Deux familles, dit cet auteur, se fusionnent ainsi, puis une troisième, puis une quatrième. Et, ainsi naît la cité chez nos Africains sédentaires, quelque nom qu'elle porte, Taddert chez les Kabyles, Taqueleth dans l'Aurès, Arch chez les Béni-Mézal, Tireremt au Maroc. »

Comment donc Masqueray peut-il dire, après cela, que la cité arabe ne naît point de la famille.^ U y ^ ici un mal entendu. Il veut dire, cela est clair, que l'esprit de cité est opposé à Fesprit de famille, à l'esprit de caste, en ce sens que l'exclusivisme propre au groupe familial a été détruit par le groupe urbain. Mais il est plutôt vrai de dire que cet exclusivisme s'est élargi. Les remparts des familles ne se sont abaissés que pour la construction d'un rempart urbain commun à plusieurs d'entre elles ; l'antipathie des diverses familles ne s'est dissoute que pour former l'antipathie des diverses cités. Nous avons, nous, civilisés européens, poussé plus avant cette transformation. L'antipathie des cités a fait

1. Les Américains des Etats-Unis, ce peuple si remuant et si actif, qui ne saurait se fixer ni à un métier ni à une demeure, qui toujours change de campement et de profession, ne souffrent pas qu'on déplace les tombeaux de leurs morts. Et, dans des grandes villes di^ fois plus affairées que les nôtres, dans des capitales où on ne connaît pas de foyer stable, une tombe stable est si assurée aux morts qu'on n'y désaffecte jamais les anciens cimetières. (Voir de Ronziers, p. 489 et 490 à ce sujet.) « En France, aucune de nos grandes villes ne présente l'activité prodigieuse de New- York. Aucune n'a cru pouvoir conserver dans son enceinte ses anciens cimetières : on a bâti des casernes, des théâtres ou des maisons de rapport sur des terrains qu'ils occupaient, sans souci de la profanation que l'on commettait ainsi. Et cependant, on loue emphatiquement le respect parisien des morts... Mais ce respect même est léger et passager, superficiel et peu durable, et il aflecte des allures théâtrales, comme tout ce qui est parisien. On enguirlande les tombes une fois l'an — jusqu'à ce qu on les oublie et qu'on les laisse détruire. En cela la jeune Amérique s'est montrée moins utilitaire et plus respectueuse que ses aînées. »

« Chez eux (les Américains), l'esprit de tradition s'allie très bien avec le culte du passé... »

LES C.VPITALES 97

place à celle des provinces, puis des Etats. Le champ de la haine, comme le champ de l'amour, a été ainsi s'élargissant mais s' amincissant. Et la paix sociale, en somme, a gagné au change.

Une considération semble venir à Tappui de l'idée de Masqueray : par la formation de la cité, dit-il, les liens de Tindividu avec sa famille sont rompus ou relâchés, et, au lieu d'ôtre solidaire de tous les siens et sans valeur propre, il acquiert une personnalité relativement hbre, une responsabilité individuelle. Cela est certain, mais n'oublions pas que, si les liens de l'individu avec son groupe familial sont détendus, ils sont remplacés par des liens nouveaux avec son groupe urbain; et, en temps de guerre, il n'est pas moins assujetti à sa cité qu'il ne l'était à sa famille. Et d'oîi lui vient, si ce n'est de la famille, cette facilité d'obéissance, de discipline, de dévouement, que la cité emploie h ses fins? — Masqueray dit que l'exphcation vraie, universelle, des cités africaines, c'est, non pas la famille, mais la sympathie innée de l'homme pour l'homme, de l'individu pour l'individu. Il oubhe que, précisément, cette sympathie précieuse a été cultivée par la famille, et que, sans les développements qu'elle a reçus dans la famille, elle n'aurait pas manqué de se noyer dans un déluge de sang. — En somme, la cité n'est qu'une plus grande famille, et c'est pour cela qu'elle naît contraire à la famille puisqu'elle s'en nourrit et la copie en l'agrandissant. En effet, c'est sur le modèle de la famille qu'elle se constitue et qu'elle agit. Elle a sa horma, son honneur collectif, comme la famille ; elle a son hospitalité sacrée, inviolable, ses repas fraternels ', son

1 . En Kabylio existe un usage à rapprocher des repas publics de Sparte et d'autres villes. Avec le produit des amendes, la cité achète un bœuf ou des moutons et en partage la viande entre les maisons. Avoir mangé de ces parts, cela engage, cela resserre la solidarité des copartageants quasi communistes.

Tarde. — Transf. du pouvoir. 1

culte des morts, comme la famille, et, comme elle, sa protection (anaya) accordée à tel pu tel voyageur. — L'esprit de cité ressemble et s'oppose à l'esprit de caste, de même que plus tard l'esprit de nation, le patriotisme, né de l'esprit de cité élargi, ressemblera et s'opposera à l'esprit de cité.

M. Flach, résumant ses belles recherches sur les fondations urbaines au moyen âge, arrive à la même conclusion : « C'est la famille élargie, par la parenté fictive ou la parenté spirituelle, qui a enfanté les éléments primordiaux de la commune {fara ou genealogia, associations de voisinage, corporations, gildes, confréries) et fourni à la commune même son cadre essentiel. )) Les villes étant l'expression la plus intense de la sociabihté et de la sympathie humaine, l'élaboration domestique de la sympathie était leur préparation nécessaire; et cette origine familiale sert à comprendre pourquoi, soit dans l'Amérique moderne, soit dans le monde antique ou au moyen âge, pelotonnées autour d'un temple ou d'un marché, d'un port ou d'un couvent, d'un château-fort même, les villes ont toujours été fondées pour la défense ou le travail, rarement pour le plaisir, jamais pour l'attaque. Quand les hommes se sont rassemblés dans un but criminel d'agression et de pillage, ils ont organisé des bandes, rempli des cavernes, tout au plus construit un château-fort. Mais, quand ce château-fort est devenu le cœur d'une ville par le groupement des maisons peureuses autour de lui, c'est sa protection contre les enneuiis qu'on a recherchée, non son aide pour attaquer les voisins. Il n'en est pas moins vrai que toutes les villes finissent par se militariser et quelquefois deviennent agressives. Mais leur principe vital est essentiellement pacifique.

11 l'est alors même qu'il s'agit d'une colonie militaire, comme il y en a eu tant sous l'Empire romain. Ici, c'est la légion qui a joué souvent le rôle de la fa-

mille initiale et pour ainsi dire ovulaire. <( Dans la Germanie romaine, les premières cités qui s'élevèrent sur la rive gauche du Rhin naquirent autour des camps militaires construits par les légions. Telle fut Torigine de Colonia Agrippina (Cologne), d^Ulpia Noviomagus (Nimègue), de Mogontiacum (Mayence). Il en fut de même sur la frontière du Bas-Danube, dans la Mœsie- Inférieure ou Scythie (par exemple Iglitza) » *. Les Romains, depuis Auguste, ont souvent fondé aussi des colonies de vétérans, de soldats licenciés. Seulement, tantôt, sous Auguste et ses premiers successeurs, on envoyait une légion tout entière de vétérans, avec son corps d'officiers, ses tribuns et ses centurions, avec son organisation militaire, pour servir de noyau à la cité qu'on voulait fonder et qui se complétait bientôt par l'afiluence de familles indigènes ; tantôt, et Tacite déplore quelque part ce changement, qui s'est produit de son temps, on groupait ensemble, artificiellement, des vétérans isolés, pris dans des légions diverses, pour les envoyer coloniser. « Ignoti inter se, diversis manipulis, sine redore, sine ajfectibus mutais, namerus magis quàm colonia. » Tacite a grandement raison, en un sens, de se lamenter sur cette substitution d'un groupe factice, sans unité de tête et de cœur, à une vraie corporation ou confrérie militaire : celle-ci, du temps d'Auguste, jouait précisément, parmi les familles d'indigènes accourus, le rôle joué au moyen âge par la corporation dominante qui parvenait à s'imposer aux autres et à constituer la commune jurée. Cependant, M. Toutain a aussi raisoil de remarquer que, grâce à sa moindre cohésion, le groupe des vétérans hétérogènes rassemblés du temps de Tacite pour coloniser, avait l'avantage de se fondre plus aisément avec la population autochtone. Dans les deux cas, d'ailleurs,

Page 1