Toutain, Essai sur l histoire de la colonisation romaine
nous voyons la vie municipale se produire comme la fermentation d'une pâte soulevée par un levain. La pâte, ce sont les familles du pays : le levain, ce sont les vétérans et leur chef.
Il ne suffit pas de dire qu'une ville est née d'un rassemblement de familles, ou de dérivés de la famille, entraînés par une initiative individuelle. Car pourquoi cette initiative a-t-elle été suscitée ici plutôt qu'ailleurs .^^ Et pourquoi ces familles ont-elles composé en se rassemblant une ville de tel type et non de tel autre ? Ici il faut faire intervenir, comme conditions fondamentales, la manière d'être des campagnes environnantes, leur état industriel, religieux, moral, social en un mot, état produit lui-même, il est vrai, par d'autres initiatives individuelles imitées, mais anciennes, qui, (suscitées elles aussi par d'autres plus anciennes encore, et ainsi de suite), ont fait l'industrie, les connaissances, les mœurs, les particularités locales et les singularités historiques d'une région. Il y a un lien étroit entre la nature des populations rurales et la nature de la ville qui se fonde au milieu d'elles. Campagnes et villes se sont mutuellement nécessaires et se complètent. M. de Rouziers explique très bien la naissance et le progrès des « villes de viande », dont la plus florissante est Chicago actuellement (jadis Cincinnati), là où elles ont apparu. Le développement de l'élevage des porcs et des bœufs dans les régions de TOuest, de porcs et de bœufs destinés à la consommation de l'Est, faisait désirer, dans la zone intermédiaire entre l'Est et rOuest, un heu de grand marché permanent, qui ne pouvait être qu'une ville. C'est ainsi qu'au milieu de steppes ou de déserts traversés par des tribus nomades
et commerçantes, il faut aussi, — quand la période agricole a donné l'idée de la vie urbaine, — des villes spécialement affectées au repos des caravanes, à leur approvisionnement, à leurs échanges. Cette explication peut être étendue à toutes les villes du type commercial. Partout où il existe dans une région une culture spéciale, une industrie spéciale, le besoin s'y fait sentir d'une ville spéciale pour la fixation des prix et la commodité des transactions : ici d'une ville de viande, ailleurs d'une ville de blé (Minnéapolis), ou d'une ville de vin (Bordeaux), ou d'une ville de soie (Lyon), etc. Si la nécessité dont il s'agit est plus rapidement et plus infailliblement sentie en Amérique que jadis dans notre Europe, c'est parce qu'il y existe, grâce à l'invention des chemins de fer et des télégraphes, des moyens de communication plus faciles. S'il y avait eu au xni^ siècle des voies ferrées, combien de villes y auraient prospéré qui n'ont pas pris naissance I
Or, pourquoi l'élevage du porc et du bœuf s'est-il répandu dans l'Ouest américain.^^ D'abord, parce que ces animaux y ont été importés et acclimatés par l'initiative de colons entreprenants ; puis parce que d'autres colons, trouvant ce mode d'exploitation des ressources du sol plus avantageux que les autres modes à leur portée, les ont imités. Mais pourquoi n'avaient-ils à choisir qu'entre ces divers modes. ^ Cela dépendait de l'état de l'agriculture, qui tenait à la nature des découvertes ou des inventions déjà faites et connues. Que telle ou telle culture, par suite d'inventions agricoles vulgaires, devienne ou paraisse plus avantageuse que cette utilisation pastorale du sol, et l'élevage sera remplacé par elle. C'est certainement à des initiations individuelles aussi qu'il faut attribuer l'importation de la fabrication des soieries dans le Lyonnais, de la fabrication des cotons à Manchester.
Les villes du type militaire, ou rehgieux, ou artis-
tique, s'expliquent de la même manière, au fond, et avec plus d'évidence encore. C'est le caprice de tel. moine d'Occident, c'est l'état de son âme, mystiquement éprise des bois ou des rochers, des vallées ou des monts, qui a décidé de la fondation et de l'emplacement d'un monastère, centre de cristallisation d'une ville chrétienne. La * renommée d'un pèlerinage, d'une grotte d'ermite, rendue fameuse par un miracle, phénomène individuel s'il en fut, a de tout temps suffi à susciter des villes saintes ou à sanctifier les localités les plus profanes. Tel seigneur féodal est allé percher son donjon sur ce plateau rocheux, où bientôt une ville se formera, parce que, de son temps, l'état de l'artillerie rendait ce lieu presque inexpugnable. Un siècle ou deux plus tard, il se fût bien gardé de se planter là et eût préféré un tout autre site, à cause des inventions qui ont renouvelé l'armement et transformé la balistique. — Il est à peine besoin d'indiquer qu'une ville devient un foyer d'art à raison des génies esthétiques qui y ont fleuri et qui lui ont laissé leur couleur.
En somme, une ville n'a pas qu'un fondateur, elle en a des milliers. Son fondateur apparent, et aussi Bien chacun de ses transformateurs successifs, n'est venu là, comme toutes les familles et les individus qui l'ont suivi, que pour mettre à profit les ressources offertes par de nombreux inventeurs obscurs ou célèbres, sans lesquels la cité ne serait pas ou ne serait pas ce qu'elle est. Il faut toujours en revenir à cette cause profonde : le fonctionnement de l'invention et de l'imitation, la propagation imita tive d'initiatives.
Il est surtout une nature ou une voie spéciale d'imi-
1. Flach nous apprend que Sens, en 1308, émerveille les contemporains par sa prospérité « grâce à la foule des pèlerins qui y accourt, à la nouvelle qu'on vient d'y découvrir des reliques extraordinaires, la verge de Moïse entre autres. »
tation qui joue un grand rôle dans la formation ou la transformation des villes, et dont nous n'avons encore rien dit. Les villes ont un penchant prononcé à se copier les unes les autres ou plutôt à copier Tune d'entre elles. Le premier sentiment collectif qui se développe dans une ville naissante, dès que les maisons commencent à s'y aligner le long d'une rue unique baptisée grand! rue (car à peu près toutes débutent ainsi, quand elles naissent peu- à peu), c'est Tamourpropre et l'émulation. Il n'est pas de si petite ville américaine qui ne tienne à honneur d'avoir un éclairage électrique et des tramways, alors même que leur inutilité est manifeste *. — Avoir toutes les villes de l'Empire romain, même les plus éloignées de Rome, même les plus étrangères nationalement au génie de Rome, par exemple les cités africaines, se peupler d'arcs-de-triomphe, de thermes, d'amphithéâtres, d'cxèdres, de basiliques, de monuments de tout genre en tout semblables, au degré près, à ceux de la ville Eternelle, on pourrait croire que cette romanisation splendidement monotone de l'univers a été imposée par les maîtres du monde. Mais non; dans son livre sur les Cités romaines de Tunisie (1896), M. Toutain démontre que la plupart de ces grandes constructions ont été édifiées par les municipahtés elles-mêmes ou par des associations privées. Il y a eu là imitation spontanée, tout au plus suggérée, mais nullement obligatoire et contrainte. Tel a été le prestige de la ville impériale.
1. M. dé Rouziers cite une petite ville nommée Guthrie, où l'on allume consciencieusement chaque soir 5 on 6 feux électriques pour éclairer un espace vide au sommet d'un coteau, mais bien en vue. — Sous cette vanité, il est vrai, il y a un calcul, et cet étalage est une réclame qui, donnant à une hourgade l'apparence d'une ^iHe en progrès, tend à faire monter le prix des terrains. De tout temps, la vanité a été cupide ou la cupidité vaniteuse. Au moyen âge, les seigneurs qui faisaient annoncer à son de trompe la fondation prochaine d'une bastide sur leurs terres ne songeaient-ils pas à voir s'élever, sinon le prix de leurs terres environnantes, du moins celui de leurs produits agricoles ?
Il y a à distinguer, chez les villes, le désir d'en imiter d'autres et le désir d'en être imitées. Ce dernier désir, qui est la forme active du premier, est, au fond, l'inspiration principale de ces entreprises de colonisation qui, depuis la plus haute antiquité, se sont multipliées à certaines époques. Il n'est pas une cité grecque un peu ancienne qui n'ait essaimé en Grande-Grèce, en Asie-Mineure, en Sicile, des images vivantes d'ellemême et agrandies, où elle se revoyait avec fierté. Toute ville prospère a toujours rêvé d'être métropole. Il y a un peu de ce besoin de maternité urbaine, ou plutôt nationale, mais sous une forme très amplifiée, dans les colonisations des nations modernes. Il y aurait peut-être lieu de ne pas confondre, avec les colonisations qui procèdent de ce mobile conscient ou inconscient, celles qui naissent d'une imitation plus passive, du besoin de reproduire la mère-patrie ou la ville-mère et non, chez celle-ci, le désir d'être reproduite. Mais, dans un cas, comme dans l'autre, il y a fièvre coloniale, sorte de rut social. Ce n'est pas seulement depuis la découverte de l'Amérique que l'Europe a connu cette maladie féconde. Le moyen âge n'y a pas échappé. Seulement, c'était surtout de colonies à Vintérieur qu'il s'agissait, quand, par exemple, après la Peste de 1346 ou la guerre de cent ans, il a fallu songer à repeupler les territoires dévastés. Alors a commencé la série rayonnante des bastides, des villes symétriquement bâties sur un plan presque uniforme à partir de la première, avec des privilèges calqués les uns sur les autres, et conviant les émigrants de toutes les villes, de toutes les campagnes, à venir y chercher refuge. La colonisation de ces petites Amériques-lh S ou plutôt
1. « Le cas n'était pas rare, au moyen âge. de domaines entièrement déserts et puis repeuplés par de nouveaux colons. » Exemples : A la fin du viiie siècle, la Septimanie « que les guerres des Arabes avaient réduite en solitude, est repeuplée par des réfugiés espagnols. » Dans les siècles sui-
de ces petites îles océaniennes de l'Europe, s'est opérée à la faveur de grands courants, intermittents et fiévreux, comme celle du Nouveau-Monde.
Ces villes neuves ressemblaient étrangement aux anciennes, aux villes-mères, d*où elles sortaient et qu'elles copiaient. Mais elles s'en distinguaient aussi, et précisément comme les Etats-Unis diffèrent de l'Angleterre, c'est-à-dire en accentuant beaucoup plus fort les tendances naissantes et à demi-avortées dans leur pays d'origine. Villes de refuge, villes relativement exemptes de traditions ou de préjugés, elles devaient à cet affranchissement relatif leur prospérité matérielle souvent supérieure. Sans compter qu'elles étaient formées d'éléments plus audacieux et plus actifs. — La mode des villes neuves, des bourgs neufs, qui commence au XI* siècle, est née, d'après M. Flach, à l'imitation des bons effets produits par l'immunité ecclésiastique, par la protection dont un monastère couvrait l'agglomération urbaine qui, spontanément, se formait autour d'elle. La puissance protectrice d'un saint, du tombeau et des reliques d'un saint, a paru d'abord supérieure à celle d'un grand, d'un prince, d'un roi. La première confiance collective suffisante pour grouper des masses d'hommes en une ville est née de croyances religieuses. On appelle sauveté un asile d'origine religieuse, bien que garanti plus tard par le pouvoir laïque. Le territoire d'un sauveté était délimité et rendu apparent par quatre croix, qui indiquaient où s'étendait (( la paix de Dieu ». Impunité était assurée aux criminels \ Or, cette paix de Dieu a été imitée par la (( paix du roi » des sauvetés plus récentes, d'origine
vants, les dévastations des Normands dans le Nord, des Sarrazins au Midi, des Hongrois à TEst, sont réparées de la même manière (Flach).
1. N'est-ce pas là, au fond, ce qui a attiré tant d'émigrants en Amérique ? Les Etats-Unis eux-mêmes, en dépit de tous les traités d'extradition, inexécutables, n'ont- ils pas été longtemps un véritable asile ?
106 LES TllA>-SFORMATIO>"S DU POUVOIR
seigneuriale ou royale. De même que le terrain compris entre les quatre croix avait été assimilé à une église, il le fut dorénavant au palais du roi. C'est aux xn* et xni° siècles que s'opéra. cette laïcisation des villes de refuge.
Nous venons de répondre, un peu longuement, à la question de savoir comment se forme ou se transforme une ville. Nous pouvons être plus brefs dans notre réponse a cette autre' question : Comment une ville devient-elle ou naît-elle capitale?
Une ville est capitale, d'abord, parce qu'elle est, en pays monarchique, la résidence du monarque. La capitale de l'Egypte ancienne a changé d'après les déplacements des Pharaons. Le sort d'une ville est souvent Ué aux destinées d'une famille puissante qui l'a choisie pour séjour : la prospérité des Habsbourg a fait celle de Vienne; celle des HohenzoUern, la suprématie de Berlin; celle des ducs de l'île de France, le succès de Paris. Si la dynastie des Bourbons avait persisté à habiter Versailles, sans nul esprit de retour a Paris, la vraie capitale politique de la France eût fini par être Versailles. — Il y a ainsi quelquefois, dans un État, plusieurs villes qui se disputent la prépondérance, deux ou trois capitales, l'une ancienne, l'autre nouvelle (La Haye et Amsterdam au commencement de ce siècle encore, Lyon et Paris sous les Mérovingiens, etc.), de même qu'il y a dans certains pays une ancienne et une nouvelle noblesse en rivalité. Madrid est devenue capitale de l'Espagne pour deux raisons : parce que les événements historiques ont favorisé la primauté de la maison de Castille parmi les maisons régnantes des petits royaumes de la péninsule; et parce que Philippe H y a transporté le siège du gouvernement.
LKS CAPITALES 107
Avant lui, sous Charles-Quint, Tolède était capitale de toutes les Espagnes, après Tavoir été de la Castille seulement. Si la dynastie carolingienne avait duré, si l'Empire de Charlemagne ne se fût point morcelé, Aixla-Chapelle eût pu être la capitale de toute l'Europe occidentale.
Pour la formation d'une capitale aussi bien que d'une ville quelconque, et de même que pour la formation d'une aristocratie, il faut distinguer un procédé évolutif, naturel, et un procédé brusque, artificiel. De même qu'il y a des noblesses créées par décret, il y a, nous le savons, des villes bâties sur plan, et aussi des capitales qui, comme Byzance, montent sur le trône du soir au lendemain.
Même sans être la résidence d'une famille dynastique, une ville peut, par sa situation privilégiée comme port, comme route commerciale, s'enrichir et se peupler îi tel point qu'elle est regardée comme la capitale so- ^inle^ sinon politique, d'un pays : telle est New- York à l'égard de Washington. — Une ville devient encore capitale, soit par sa fécondité coloniale qui lui fait une auréole de villes-filles la reconnaissant pour métropole, soit par la conquête de villes voisines, soit a la fois par les deux voies, comme Rome.
Nous avons distingué la capitale politique de la capitale sociale dans certains cas. Cette dernière catégorie demande a être subdivisée ; elle comprend : 1 ** des capitales religieuses, des villes saintes, La Mecque, Jérusalem, Moscou, qui correspondent aux noblesses religieuses, à la sainteté héréditaire dos familles des marabouts; 2° des capitales économiques, puissantes par leur richesse, Tyr, Venise, équivalent des noblesses financières; 3" enfin des capitales esthétiques, rcctrices de l'art, du luxe et du goût, comme certaines noblesses finissantes. En sorte qu'il y a quatre types de capitales comme d'autres villes.
Mais, en général, la capitale politique, autant vaut dire militaire, tend à attirer à soi tous les prestiges. Elle suppose la centralisation du pouvoir et grandit k mesure que celle-ci progresse. Plus un État est centralisé, plus il est capitalisé, pour ainsi dire. Une capitale vraie, une capitale sans épithète, est souvent le foyer dont la nation n'est que le rayonnement : ainsi Rome a fait l'Empire romain, Athènes l'Empire athénien, Carthage l'Empire punique, Venise la république vénitienne, Londres même, jusqu'à un certain point, l'Angleterre. D'autres fois ce foyer n'a été allumé qu'à la longue par la convergence des rayons partis de tous les points du territoire. C'est le cas de Paris. Mais, une fois née n'importe comment, une capitale est toujours l'ouvrière de la prospérité ou de la ruine d'un peuple. Et quand ce peuple est en déclin, elle continue souvent à prospérer et à briller, comme Paris au cours de ce siècle, comme Alexandrie sous les Ptolémées, comme Constantinople sous le Bas-Empire, comme Florence et Venise pendant la décadence de leurs Etats *. Et, quand un peuple est mort, la capitale le plus souvent lui survit : Rome a survécu à l'Empire romain, Athènes à la puissance athénienne, etc. — Est-ce qu'une capitale, tout en humant et absorbant les forces d'une nation, ne contribue pas, malgré tout, à la retenir sur le penchant de sa décadence, comme fait un grand arbre pour un terrain en pente, qu'il épuise et retient à la fois ?
Remarquons enfin que, à toutes les époques, dans le groupe des peuples qui ont formé une même civilisation, dans le monde asiatique, dans le monde grec, dans le monde romain avant même l'achèvement de la conquête romaine, dans la chrétienté du moyen âge, dans l'islam de la conquête arabe, dans l'Europe moderne, il
1. N'est-ce pas l'éclat grandissant de Paris qui a dissimulé aux Français de notre siècle, jusqu'en 1870, la diminution graduelle de l'influence de la France dans le monde ?
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y a eu parmi la constellation des villes-reines une étoile de première grandeur, une capitale des capitales : Babylone, Athènes, Rome, Bagdad, Constantinople, Paris.
Mais Tère des capitales sera-t-elle sans fin ? Non, et, malgré l'accroissement numérique de la population des villes en général, il y a longtemps que leur importance relative a commencé à décliner. Revenons en arrière. Au commencement de la période agricole, les villes, même déjà grandes, ont été d'abord bien peu de chose, politiquement et même socialement, à côté des noblesses. Une ville s'élevait, il est vrai, parmi des villages, comme une famille patricienne parmi des familles plébéiennes. Mais, tant que le groupe social le plus fortement organisé était le groupe domestique, la maisonnée, tant que le groupe villageois des maisonnées semblait quelque chose de factice et une pure entité, un nombre plutôt qu'un être, que pouvait bien être la plus volumineuse de ces entités, une ville, si ce n'est une réalité bien faible encore ? Peu à peu, cependant, cette demi-réalité se précise, s'accentue et atteint une organisation si puissante que celle de la famille, qui s'amoindrit et se resserre, pâlit singulièrement \ Alors luit à tous les yeux, comme la réalité sociale par excellence, le groupe urbain ; et, sur divers points du globe, une ville, qui s'appelle La Ville, éblouissante et retentissante, surgit : Memphis, Thèbes, Babylone, ailleurs Mexico ou Tombouctou, — par-dessus tout Rome. Rome a réalisé l'apogée suprême du groupe urbain, son triomphe éclatant. A elle seule, elle paraissait avoir plus de réalité,
1. Les villes, néanmoins — ou plutôt par suite — se modèlent sur les familles qu'elles remplacent. Elles adoptent des armoiries à leur image. Les corporations, à l'image des familles nobles aussi, avaient leurs blasons.
110 LES TRANSFORMATIONS DU POUVOlH
de vie, d'importance que TEmpire romain. Et, de fait, n'était-il pas clair, encore une fois, que Rome avait fait la romanité, que TLtat romain tout entier n'était que la multiplication variée de son image, que, sans elle, sans son visage auguste et déifié rayonnant au centre, tous ces innombrables reflets d'elle-môme auraient perdu leur raison d'être? Son apothéose, chose toute nouvelle, était toute naturelle.
Eh bien, c'est pourtant Rome qui a le plus travaillé à susciter le groupe social qui devait succéder au groupe urbain et le subordonner : la nation. Existait-il, avant l'Empire romain, une nation sentie comme telle, à part de la cité qui en était l'âme et le foyer .^^ Nulle part. Mais l'Empire romain était si discipliné, et si homogène malgré sa grandeur, que le sentiment d'une nationalité commune a tous les sujets de Rome, et non pas seulement d'une concitoyenneté en tant que pourvus du droit de cité à Rpme, prit naissance et se répandit. — Ainsi, en même temps que la vie municipale atteignait à Rome son plus haut faîte de gloire et d'éclat, elle inaugurait la vie nationale qui, en se dévelopant plus tard, devait la reléguer au second plan. Il ne faut pas, en effet, s'imaginer que nos capitales modernes soient à leurs Etats respectifs ce que Rome était à l'Empire romain. La France, pour le Français, subsisterait après que Paiis aurait été détruit ; de même la Prusse sans Berlin pour le Prussien, et l'Angleterre sans Londres pour l'Anglais. L'esprit de patriotisme, né du sentiment de la nation réelle et vivante, s'est substitué à l'esprit de civisme urbain. Une ville à présent, même capitale, est bien peu de chose à côté d'une nation, j'entends d'une nation véritable, aux racines historiques, France, Angleterre, Italie même, non Autriche-Hongrie.
Ce déclin relatif de l'importance et de la réalité du groupe urbain, malgré l'émigration des campagnes
vers les villes, deviendra de plus en plus apparent. Jusqu'ici il est masqué par ce fait que le pouvoir politique, tout en passant, comme la réalité sociale, des villes aux nations, est resté le plus souvent localisé dans une ville, dans la capitale, de même que jadis, en passant des familles aux villes, il était resté attaché à une famille dynastique. Mais l'importance que la capitale acquiert par là est de nature toute nationale et non principalement urbaine. Si, ce qui pourrait bien arriver dans l'avenir, il n'y avait plus de capitale politique unique et permanente, l'amoindrissement de la vie urbaine comparée à la vie nationale apparaîtrait avec évidence.
Donc, c'est entre la prépondérance du groupe familial, clans, tribus, noblesses, et la prépondérance du groupe national, Etats, que se place la prépondérance du groupe urbain, cités, capitales. La loi d'Amplification progressive, ou de Répétition amplifiante et diversifiante, que nous retrouvons partout en sociologie, s'applique manifestement ici au groupe social.
On entre dans une ville moderne d'à présent avec la plus grande facilité, on s'y incorpore même sans la moindre peine, à la condition d'être un national. Tout Français, né n'importe où, peut, en résidant six mois à Toulon ou à Lille, devenir citoyen toulonnais ou lillois. Il n'y a plus, à vrai dire, de droit de cité, expression qui est une survivance. En revanche, il faut toujours rempUr des formaUtés assez difficiles pour être naturalisé Français, et n'entre pas dans la nationaUté française qui veut. — Qu'est-ce que c'est, comme être collectif, que cet immense rassemblement hétérocUte de Normands, de Bretons, de Gascons, de Berrichons, d'étrangers quelconques, qu'on appelle Paris ? On y professe toutes les religions, on y pratique tous les genres de mœurs ou d'immoraUtés, tous les partis politiques s'y déploient à leur aise. Qu'est-ce que ces gens-là ont de commun et de propre à la fois, qui les réunisse et qui les
dislingue du reste des Français, si ce n est de voir ensemble passer certains grands enterrements, ou le cortège du Bœuf gras, ou de voter, quand ils votent, pour les élections municipales ? Combien nous sommes loin des citoyens d'Athènes confondus dans le culte de Pallas, assistant religieusement à la procession des Panathénées, navrés d'une douleur unanime si les hermès des coins de rue ont été ébréchés, ou si le feu sacré de la cité s'est éteint par mégarde ? — Ce sentiment de sympathique et amoureuse solidarité qui unissait jadis, dans l'antiquité, au moyen âge, les citoyens d'une même ville en dépit de leurs discussions fréquentes, perd de sa force et de sa profondeur à mesure que la cité s'étend au-delà de certaines Umites. Il n'est réellement vif, efficace, qu'en deçà d'un certain chiffre d'habitants. Le malheur est que si, par cette extension prodigieuse des villes qui est la caractéristique de la vie moderne, le cœur collectif, pour ainsi dire, s'affaibUt, r amour-propre collectif continue à grandir; et l'on est d'autant plus fier d'être Parisien ou Berlinois que Paris ou Berlin est plus populeux. C'est donc l'orgueil, et non l'amour, qui bénéficie du développement moderne des villes, et aussi des nations : car on est d'autant plus fier d'être Allemand, Russe, Anglais, que la population allemande, russe, anglaise, répandue sur le globe, est plus nombreuse et plus rapidement croissante. Ce serait un danger pour la Paix sociale, si Tafiaiblissement des liens de sympathie entre compatriotes n'était une condition nécessaire de l'atténuation des antipathies entre étrangers.
Les noblesses, inconsciemment, ont travaillé à se rendre inutiles. Nées pour servir de château d'eau social, elles fonctionnent un certain temps, répandant autour d'elles la fécondité, souvent malsaine, de leurs exemples, et quand, par leur inégalité même, elles ont contribué à égaliser, elles tendent à disparaître ou à se survivre
SOUS forme esthétique. En sera-t-il de même des villes, des capitales surtout? Est-ce que, après avoir rempli leur office de vulgarisation et d'égalisation démocratique, elles déclineront, perdront de leur puissance et de leur prestige et ne conserveront plus que leur beauté ou leur charme de vie? La question mérite d*être examinée. Revenons encore en arrière. Quand le cercle urbain s'est tracé autour des familles, le pater familias de chacune d'elles a cessé d'être roi ; la famille est restée famille mais elle a cessé d'être un petit Etat. Quand, autour des cités, s'est tracé le grand cercle national, la ville à son tour a cessé d'être un petit Etat, et les magistrats municipaux ont dû abandonner aux chefs du groupe national le pouvoir politique^ Seulement, parmi les familles fusionnées en cité, il en est d'ordinaire une prépondérante, dynastique, quia d'abord monopolisé le pouvoir politique de la cité d'abord, de la nation ensuite. Et, parmi les cités fusionnées en une nation, il en est une le plus souvent en qui s'est localisé le pouvoir poUtique de la nation. En général même, et encore de nos jours, on a vu coexister ce monopole du pouvoir dans une famille régnante et sa locaUsation dans une capitale. Or, quand une nation monarchique s'est transformée en répubUque, est-ce que, après avoir supprimé le privilège dynastique, elle songe aussi à faire disparaître le privilège municipal de sa capitale? Est-ce que la France de 1792, après avoir décidé qu'il n'y aurait plus de dynastie, que les dépositaires du pouvoir seraient Ubrement élus dans n'importe quelle famille française, a décidé aussi qu'il n'y aurait plus de capitale, et que Paris deviendrait une ville française comme une
1. Le pouvoir politique est toujours le pouvoir suprême, celui qui régit le cercle social le plus étendu, dans lequel sont emboîtés des cercles moindres, province, canton, ville, famUle, qui, jadis pourvus du pouvoir politique, en ont successivement été dépouillés à mesure que se traçait un cercle supérieur à chacun d'eux.
Tarde. — Transf. du pouvoir. 8
autre, de même que la famille Capet était devenue une famille française comme une autre? Au contraire, le monopole politique de Paris s'est renforcé de la suppression du monopole politique enlevé aux Bourbons, et jamais Paris n'a autant régné sur la France que depuis que nulle famille royale ne règne plus sur la France et Paris. Or, doit-on voir là une inconséquence destinée à être sentie et efiacée, ou n est-ce pas plutôt une nécessité pratique de compensation instinctivement recherchée ? En réalité, les Etats démocratiques, pour être vraiment d'accord avec leurs principes, devraient promener de ville en ville la tente nomade de leurs ministères. Mais cela ne se peut et la fixité locale du gouvernement s'impose d'autant plus qu'il grandit davantage. Toutefois, de môme que les Etats qui ont conservé la forme monarchique parce qu'ils ont jugé son maintien commode et rassurant, l'ont vidée d'à peu près tout son contenu de puissance et ne lui ont laissé qu'une valeur de symbole vivant, encore utile, de même, les capitales maintenues commencent à voir leur absolutisme ébranlé, démoli chaque jour, par les progrès de la représentation nationale, d'où résulte inévitablement une décentralisation politique de fait, très supérieure dans la France actuelle à la décentralisation apparente et de droit. Le Conseil municipal de Paris de nos jours, comparé à la commune de Paris de 1793, suffit à donner ridée de cette diminution de pouvoir.