Lois de l'Imitation, 2" édit.. p
2. Par exemple, la chute graduelle de la volonté dans rtiabiludc, ex-
218 LKS TRA>SFOKMATM)NS DL POUVOIU
rait d'une importance majeure. Nous avons vu que les Etats vont et doivent aller s'agrandissant et que le progrès de la civilisation avait pour eflFet de multiplier et de grossir les intérêts dont le Pouvoir a la protection. Nous aurions pu dire aussi que le même progrès tend à agrandir Tesprit d'entreprise politique, à rendre plus vastes et plus profonds les desseins des hommes d'Etat, les aspirations qu'ils doivent diriger. Nous avons vu, enfin, que Técart entre le groupe des meneurs et la masse des menés allait s'élargissant par suite des ressources grandissantes que le progrès des armements, des communications, de la Presse, métaux mains des gouvernants. S'il fallait trente orateurs pour remuer les 20,000 citoyens d'Athènes, il ne faut pas plus de dix journalistes pour agiter 40 milUons de Français. — S'il en est ainsi, la puissance publique dont un homme d'Etat dispose ou peut disposer doit aller toujours en s'amplifîant et s'élevant, malgré les dénigrements et les diffamations. Car, s'il est vrai que la déconsidération du Pouvoir marche parfois de pair avec son renforcement, cela ne saurait être qu'une anomalie passagère. En réalité, l'extension nécessaire du champ social a pour effet d'accroître prodigieusement, d'accélérer, d'intensifier les renommées, les gloires, les prestiges, et, quand il se trouve un homme à la hauteur des circonstances, d'agrandir énormément l'intervalle entre lui et les multitudes qui l'acclament. — D'autre part, que nous envisagions le Pouvoir comme protecteur ou comme directeur, nous voyons qu'il doit aller en grandissant. A mesure que nous nous civilisons, le nombre et l'importance des intérêts ou des droits que nous avons à défendre ne ces-
pliquant celle du pouvoir dans l'administration, permet de comprendre le caractère administratif de plus en plus prononcé d'un gouvernement qui se prolonge : car les habitudes gouvernementales s'accumulent plus facilement que le pouvoir gouvernemental ne s'accroît. Oui, à moins qu'il ne surgisse un génie tyrannique.
sent de grandir et de susciter un pouvoir à leur taille, de force à résister aux avidités jalouses qui menacent ces biens et deviennent de jour en jour plus redoutables. Et, à mesure que nous nous civilisons, le nombre et l'importance des buts, soit extérieurs, soit intérieurs, que la volonté collective peut se proposer, des desseins et des programmes qui la tentent, croissent et appellent un Pouvoir digne d'eux. — En outre, la puissance d'un homme d'Etat se proportionne au nombre et a l'intensité des passions ou des convictions sur lesquelles il s'appuie, qui attendent de lui leur assouvissement ou leur réalisation. Et, comme à mesure que le champ social se développe, les idées et les besoins, les convictions et les passions se multiplient, et, à raison des communications plus aisées, des contagions plus rapides, s'intensifient, se fortifient, s'accumulent, s'étendent, il s'ensuit que la Puissance publique mise à la portée des hommes d'Etat grandit toujours, en dépit des dénigrements de la Presse. D'ailleurs, la Presse elle-même n'est-elle pas une des grandes forces capitales de notre âge dont un homme d'Etat s'empare et se sert.^^
Aussi pouvons-nous prédire, à coup sûr, que l'avenir verra des personnifications de l'Autorité et du Pouvoir :u côté desquelles pâliront les plus grandes figures des 'despotes dupasse, et César, et Louis XIV, et Napoléon. ■Quand un homme d'Etat glorieux sera soulevé par un prestige immense, par le plus haut prestige que notre société puisse enfanter, — et elle est capable d'en produire de beaucoup plus éblouissants, sinon d'aussi durables, que ceux des âges légendaires — cet homme d'Etat pourra réaliser des programmes politiques et sociaux d'une hardiesse qui aurait épouvanté Bismark lui-même \ — Mais, ce qui doit nous rassurer un peu
1. Quand le tzar, dans dix ans, aura à la disposition de sa puissance héréditaire, profondément ancrée dans le cœur et la foi de 150 millions de moujiks, toutes les ressources de la locomotion et de la mobilisation
220 LES TIIA^SFOR\l \TIO>S lU IHH VOIR
devant riinminence de ce Pouvoir gigantesque, c'est son élévation même*. « Sur ces hauteurs il passe de grandes ombres », dit Dupont-While. Il y a des chances pour que l'homme porté à ce niveau s'élève au-dessus des passions de son propre parti et obéisse avant tout à ses personnelles et généreuses pensées. En haut, l'amour passionné, orgueilleusement dévoué, du bien public: en bas. la confiance enthousiaste et universelle : rien de plus rare que la rencontre de ces deux grandes forces, mais, sans cela, il ne se fait rien de grand et de beau dans le monde.
Le dévoûment, l'amour désintéressé et passionné du vrai pour le vrai, du bien pour le bien, est le fait d'une élite très rare, très clair-semée, de même que l'amour du mal pour le mal, la méchanceté, la haine, est le fait d'une minorité infime. Le reste de l'humanité, intermédiaire entre ces deux pôles d'attraction, est. avant tout, assez égoïste. Mais cet égoïsme de la majorité neutre et suggestible est susceptible de suivre les inspirations soit de l'élite, soit de la lie qui parvient au pouvoir, au pouvoir social ou au pouvoir politique. Et le bien doit l'emporter à la longue, quoique le bien soit poursuivi par une minorité plus faible encore que la minorité haineuse et méchante par nature. En effet, les dévoûmenls s'accumulent tandis que les haines se neutralisent et les égoïsmes aussi. Les dévoûments collaborent, les égoïsmes et les méchancetés se combattent. 11 a suffi d'une mince lignée de chercheurs, séparés par de grandes distances d'espace et de temps, pour faire croître et prospérer l'arbre de la science, par
modernes, toutes les forces matérielles de notre âge, il y aura là un confluent prodigieux des sources superstitieuses et des sources positives dû Pouvoir. Déjà, le tzar a pu faire, d'un trait de plume, 1 émancipation des serfs, de son immense Empire, chose inouïe. Que ne fera-t-ii pas plus
1, C'est aussi, comme nous le savons, la lutte interne entre la croyance t*t le Jésir, cnlre la ^miveraineLé de Vidée et la souveraineté du but g] «ouveitt, par bujiUcur, contraires l'une à lautre.
une série d'insertions de vérités successives ; et il a suffi d'une mince lignée d'inventeurs pour faire l'industrie moderne, faisceau d'heureuses inventions pratiques, la roue, le char, la suspension du char, le rail, la machine à vapeur et ses perfectionnements successifs. Et, pareillement, il suffira de quelques hommes d'Etat ^ généreux et sublimes, même séparés par de grandes distances dans le temps et dans l'espace, pour faire la paix du monde quand, par hasard, quelque soulèvement du cœur populaire aura porté au pouvoir l'élite humaine.
Avant de finir, nous avons à revenir sur un côté des transformations politiques que nous avons effleuré plus haut et qui mérite d'être examiné de plus près : la division graduelle des pouvoirs. Nous avons à interpréter ce fait qui, souvent exagéré ou mal compris, parce qu'il paraît rentrer dans la fameuse loi générale de l'évolution par différenciation de l'homogène supposé primitif, a souvent égaré les théoriciens.
En réalité, la division du pouvoir, comme la division du travail, n'est un progrès que dans la mesure où elle sert à l'organisation du pouvoir ou à celle du travail ; et, de fait, c'est cette organisation qui est visée, à leur insu, par ceux qui vantent cette division. Ce qu'on entend, au fond, par là, c'est la substitution d'une division ratione materiœ à une division ratione loci, pour emprunter aux juristes leur langage. Là où il y a, après la constitution d'une cité ou d'un grand Etat, un seul gouvernement divisé en un certain nombre de magistrati^res ou de ministères, il y avait, au temps des tribus et des clans, un très grand nombre de gouverne-
222 LFS TRA\SFORy%TIO\S Dl POLTUIR
menls concentré* séparément en un seul chef*. Là où il y a un seul moulin à vapeur où les tâches sont distinctes et solidaires il y avait cent petits moulins rivaux oii les tâches étaient confondues. Par cette substitution y a-t-il eu augmentation de différences? Non, ce n'est pas la le fait qu'il importe de mettre en relief. Aussi, quand Girardin écrit : « sans contredit l'atelier où s'élabore l'action gouvernementale (les bureaux d'un Ministère) est de beaucoup inférieur à la dernière des fabriques sous le rapport de la division du travail », s'il se persuade avoir signalé de la sorte le vice le plus fâcheux de notre Conslilution, il fera rire tout employé ministériel qui sait à quel point la division du travail est non pas insuffisante mais excessive et extravagante dans les Ministères où elle cause la paperasserie dont on se lamente, lui tout le premier*.
On dirait, d'après la manière dont la fameuse loi de la division du travail — en physiologie ou en sociologie — est entendue, qu'il y a eu, dès les temps les plus anciens, une certaine somme de travail, toujours la même en nature, à accomplir, et que le progrès a consisté à le découper en tâches de plus en plus menues réparties entre un nombre de plus en plus considérable de travailleurs dont chacun est devenu de plus en plus incapable de faire autre chose que sa minuscule besogne. Or, il y a, dans ce point de vue vaguement accepté,
1 . Même dans les grands Etals, la division des pouvoirs commence par être ratione loci avant d'être ratione materiae. « L équilibre de la Constitution (sous Charles-Quint et ses successeurs) repose sur celle rivaiiié qu on a toujours vue exister entre laulorité centrale et les aulorités locaU.H, rivalité qui fait que non seulement les plus éminentes magislraturtîS mai, sinon toujours en lutte, du moins dans une sorte de jalousie lêciproque avec les cours provinciales, celles ci avec les échevins des villes, les échevins et surtout le bailli du prince avec les grands conseils, et irnïln les conseils avec les maîtrises et les communes. » (Ranke.)
2. Proudhon, dans ses contradictions politiques, critique la division des pouvoirs, mais, comme il admet qu'elle a été inspirée par la division du travail, il est un peu enibarrassé, après avoir vanté les bienfaits de, cellc-ct, pour dire son fait à celle là.
une double erreur très grave. D'une part, le travail à effectuer ne reste jamais le même pendant l'évolution économique, qui consiste, avant tout, dans la transformation du travail, c'est-à-dire dans l'addition ou la substitution de nouveaux travaux aux anciens, par suite de nouvelles inventions et de nouveaux besoins. Or, quand il y a addition, peut-on dire que le travail s'est divisé.^ Il s'est compliqué, ce qui est bien différent. Et, quand il y a substitution, à savoir quand un métier ancien disparaît, remplacé par un autre métier, phénomène qui se produit chaque jour par les envahissements de la machinofadure, ou par la fabrication incessante de nouvelles machines jugées préférables, ou par la découverte d'articles jugés meilleurs, est-ce qu'il y a là division du travail ?
L'observation des ouvriers anglais et américains, parmi les populations réputées les plus progressives, a fait constater précisément l'inverse de ce qui a été dogmatisé comme la loi du progrès. De moins en moins l'ouvrier se spécialise à demeure dans une industrie, parce que, de moins en moins, on est assuré de gagner sa vie en pratiquant un seul métier, alors même qu'on y serait devenu très habile. Un des observateurs les plus clairvoyants qui constatent ce fait, M. de Rouziers, en dit la raison : l'ouvrier anglais « sait parfaitement qu'aujourd'hui le métier ancien disparaît aisément devant l'invention nouvelle, et que la sécurité ne peut se trouver que dans l'aptitude à se retourner promptement. » De là la simplification de l'apprentissage et son ^ orientation plus large : il s'agit de devenir apte non pas à un métier comme jadis, comme au moyen âge surtout, mais à un grand nombre de métiers indistinctement ^ Une aptitude générale à « faire des affaires » et
1 . Les recherches statistiques sur la récidive peuvent servir à montrer s'il en est de la profession criminelle comme des autres où, pour réussir maintenant, l'ouvrier doit non pas se spécialiser de plus en plus et rester
2'24 LF.S TRWSFORMATIOXS Dl POUVOIR
iioii une aptitude très >péciale à faire une tache distincte : \oilk ce qu'on s'efforce d'obtenir de l'homme par 1 éducation, si vantée, qu'on donne en Angleterre et en Amérique. Celui qui ne sait qu'un métier, dans bien des cas. dans des cas qui vont se multipliant, est exposé à mourir de faim. Il en est ainsi à cause des inventions mécaniques qui, permettant aux machines-outils d exécuter les genres de travaux les plus déUcals à la place de la main humaine, réduisent la besogne de FouATier à une simple direction.
Observons que, pour une raison identique au fond, dans le monde de la pohtique, on voit se produire quelque chose d'analogue. Le progrès démocratique nous vaut des hommes d'Etat qui, loin de se spécialiser de plus en plus dans des attributions distinctes, passent d'un Ministère à un autre, de la guerre aux finances, des travaux pubUcs à la marine, de l'agriculture à l'instruction pubUque, avec une désinvolture croissante. Pourquoi cela.^ Parce que les perfectionnements de la machine administrative — qui, pendant ce temps-là, va se compliquant, encore plus que se différenciant ^ h*s diï^pi Jistril ou î?oriihleiit les dispenser d'une t'onnîi'h^iifo spi'i'iiile. — (a' n'est pas, certes, que j'apjirouvt^ ici. |kjs plus que l*'i. celte abusive indistinction ilt's fiii'li('r>, cri te fiit^irt^ niiivrrsalité d'aptitudes. Je crois iju'il eal un gi'initl nombre (te professions où le rem- (ilrict'furiil du Ira va il huma in, manuel ou intellectuel, par I*' hiivîill marInuaL os[ eL aéra toujours impossible, que, paj' siiilr, il IniporLo de maintenir à la hauteur du passé, d'élever plus haut encore l'apprentissage en ce
fiflMd au iiiAinî> ini'rlioi, loïnme le veul 1r prétendue loi de la division du injv'iiil, Jtiiiife iiti fnritrainj jjasier nqiiderncnt d un métier à un autre avec uiK' pinitU^ wiujjIosso d{^ lainiit, S'il en e^\. ainsi, on le verra en constatant f(ut' kl rïVidivti dt lU-rlil k dèVa d'un nirmo genre devient moins fréquente (jUH lu récîdivû d« délit a délit dllliéront. Mais, par malheur, c'est ce que Vvini ttctuel des *tfttistii|uei criminelks ne permet pas de décider claire-
LA LOI DES TRANSFORMATIONS POLITIQUES TZb
qui concerne les professions non atteintes par cette marée montante du machinisme. Mais ces professions, qu'est-ce, si ce n*est les industries d'art et les beauxarts, — y compris l'art supérieur de la Politique, la Politique conçue comme le premier des arts nationaux — c'est-à-dire précisément celles où l'on ne songe pas à invoquer comme formule suprême d'évolution la fameuse loi de la division du travail? Car, certainement, aucun esthéticien n'a prétendu que le progrès de l'architecture ou de la peinture consiste, avant tout, à ce que chaque architçcte n'ait que son type de construction et chaque peintre son petit genre.
On aurait pu voir, cependant, une application esthétique de la loi de la division du travail dans l'apparition de l'opéra, qui, venant à la suite de la tragédie, du drame ancien, nés d'un seul auteur, nous a montre longtemps la collaboration d'un librettiste etd'un compositeur, travaillant chacun à part. Mais Wagner arrive et nous voyons, dans une nouvelle phase de l'évolution dramatique, jaillir des œuvres puissantes où l'inspiration poétique et l'inspiration musicale, engendrées l'une par l'autre, se présentent comme indissolubles. Tant il est vrai que ce n'est pas la division du travail qui importe, mais l'harmonie et Ja solidarité des travaux, en art comme en industrie, comme en science, comme partout.
Je ne dis pas, on le voit, qu'il n'y ait une part de vérité dans la formule en question. Mais c'est une de ces vérités vagues et demi-profondes qui, n'atteignant rien d'essentiel, font miroiter à l'esprit déçu l'illusion d'avoir expliqué le fond des choses. Elle s'applique surtout au travail exécuté par les m^achines. Ce travaillà se divise et se subdivise jusqu'à un certain point entre des machines distinctes. Mais est-ce là ce qui est le plus remarquable en ceci? Le plus remarquable, ce n'est point cette analyse du travail machinal, mais la
Tarde. Transf. du pouvoir. 15
226 LES TRANSFORMVTIONS Dl POUVOIR
synthèse intelligente, faite par l'homme, de ces travaux mécaniques, leur coordination, leur harmonisation consciente et volontaire. L'union et non la division du travail, voilà l'essentiel.
Ce qu'on appelle différenciation, ce qui fait croire à la réalité du progrès des choses par la substitution d'une hétérogénéité relative à une homogénéité relative, quand il n'y a, comme nous l'avons dit, que la substitution d'une diversité logique à une diversité illogique, c'est le plus souvent le passage d'une différence invisible à une différence apparente. Par exemple, voici une foule qui, à force de se reproduire périodiquement, est en train de se constituer en corporation. Qu'elle reste foule ou devienne corporation, les caractères différentiels des individus qui la composent, leurs diverses aptitudes, leurs diverses tendances, n'auront ni augmenté, ni diminué en diversité, par hypothèse. Leurs actions, il est vrai, auront changé s'ils s'organisent, mais, si de nouvelles espèces d'actes apparaissent, telles que celles de servir de secrétaire ou de trésorier, beaucoup d'autres espèces d'actes irréguliers, indisciplinés, non orientés vers le but général, auront été éliminées. La foule, en effet, est pleine de Ubres fantaisies, de remous dans son courant. Mais, si la foule reste foule, l'amas de toutes ces différences emmêlées aura quelque chose d'indistinct, et cette confusion semblera être de l'uniformité. Si la foule devient corporation, on verra se dessiner en elle nettement deux ou trois classes de personnes, distinguées par la spécialité de Ipnrs fonctions, un groupe de chefs, subdivisé en présidenL, secrétaire, etc., un comité délibérant, des membres actifs de diverses catégories, des membres honoraires, etc. Et l'on dira alors que cette masse humaine, homogène à l'origine, s'est différenciée. A vnû dire» c'est tout le contraire en un sens, car le
principal changement qui s'est produit a consisté en ceci, qu'une ségrégation des aptitudes et des fonctions, préexistantes à l'état confus, s'est opérée, que les aptitudes ou les fonctions les plus semblables ou les moins dissemblables ont été groupées ensemble — ce qui est un effort vers l'assimilation, non vers la différenciation — et que plus d'ordre, plus de régularité et de hiérarchie, plus de discipline, nullement plus de diversité, caractérise à présent cet agrégat humain.
Il en est de même peut-être, probablement même, du changement qui transforme une masse protoplasmique, d'apparence homogène, en un être vivant. Y a-t-il homogénéité réelle dans le protoplasma primitif .^^ Rien de moins vraisemblable. Cette « foule » d'éléments cachés, si nous pouvions les dévisager de près, nous apparaîtrait aussi riche en physionomies variées que les multitudes de nos places publiques. Le progrès en ( organisation est donc un progrès en union des forces, \ non en diversité des forces, quoique cette union serve J à révéler cette diversité, à l'émanciper en la disciplinant. \ Seulement, grâce à la cohésion et à la durée que son unité lui procure, la masse organisée devient attractive et conquérante, elle absorbe et s'assimile des éléments hétérogènes du dehors qui lui apportent de nouvelles différences, des innovations parfois fécondes. La foule devenue corporation se grossit, recueille des informations, devient un centre d'inventions et un foyer de leur rayonnement. Et c'est par suite de cette ahmentation croissante qu'elle est forcée de monter de plus en plus sur l'échelle de l'organisation, dont chaque degré plus haut lui confère une vertu d'assimilation plus puissante.
L'organisation, par elle-même, ne crée rien, n'invente rien, ne différencie rien, elle ne sert qu'à coordonner et propager les inventions. Le progrès en organisation et le progrès en diversité font deux, et le
second n'est pas né du premier. C'est plutôt Tinverse, nous venons de le voir. Le progrès en différence se pjxiduit quand une société organisée accueille des nouveautés dues à la méditation ou aux recherches solitaires d'individus exceptionnels qui se sont abstraits de leur foule ou de leur corporation natale, et sont sortis ainsi du courant général des exemples. Mais l'organisation aurait beau se perfectionner spontanément, par l'espèce de différenciation mal nommée dont je parlais tout à l'heure, c'est-à-dire par voie de simple ségrégation et de sous-ségrégation, il n'y aurait pas, dans la masse sociale, une nouveauté de plus, une invention de plus/^La locomotive n'est pas née par différenciation des anciens modes de locomotion ; le télégraphe électrique n'est pas né par différenciation des anciens moyens de communication ; l'éclairage électrique n'est pas né par différenciation des anciens modes d'éclairage ; notre système astronomique n'est pas né par différenciation de la science confuse des Grecs, ni notre chimie par différenciation de l'alchimie. /Si nous ignorions qu'il eût existé Un Watt, un Papin, un Ampère, un Edison, un Newton, un Lavoisier, nous serions peut-être obligés, comme pis aller, d'adopter ce genre d'exphcation, comme le font les naturalistes, qui, eux, ignorant ce qui se passe dans le sein des éléments vitaux, doivent ou renoncer à expliquer une variété nouvelle, une race nouvelle, ou se contenter de formules analogues aux précédentes. Pour eux, puisqu'ils ne sauraient apercevoir la riche diversité intérieure des éléments et les nouveautés fécondes, comparables à nos idées générales, qui doivent éclore là, tout progrès organique apparaît comme une véritable différenciation. Mais, plus heureux, les sociologues ont la connaissance intime et profonde des éléments individuels, source des phénomènes généraux ; et il ne leur est donc pas permis de se payer de mots. Voilà pourquoi ceux qui proposent —
OU qui proposaient, car on ne l'ose plus — d'éliminer la psychologie de la sociologie, ressemblent à un ingénieur qui proposerait au mineur de souffler sa lampe pour mieux avancer dans ses travaux souterrains.
La vie politique s'enrichit et s'élève, non par la différenciation de pouvoirs déjà existants, mais par la création de j)Ouvoirs nouveaux, qui s'ajoutent ou se substituent aux anciens*. Or, comment se créent de nouveaux pouvoirs ? Nous le savons : par de nouveaux buts offerts à l'activité collective grâce à la vulgarisation de nouvelles idées ou de nouveaux besoins, ou par de nouveaux moyens d'action. Ces buts montrés, il s'agit de trouver un mode de pouvoir adapté à les poursuivre ; CCS moyens découverts, il s'agit pour le pouvoir, s'ils sont mieux adaptés que les autres à la poursuite des fins politiques, de devenir apte à s'en emparer et à les employer.
Cela est bien évident quand on voit se former, dans un Etat, un nouveau département ministériel. La formation et la complication des ministères se sont opérées conformément à ce qui vient d'être dit. Quand un ministère de l'Instruction pubhque est créé là où il n'existait pas auparavant, n'est-ce pas parce qu'il a été suscité par la générahsation du besoin de s'instruire à la suite de découvertes scientifiques, et par la transformation de ce besoin privé en but poUtique quand le suffrage universel a été inventé ? Si un ministère des colonies a été créé en France, il y a quelques années, n'est-ce pas pour répondre à cette avidité coloniale qui s'est développée chez nous par une série d'explorations et d'ini-
1. Rappelons que les pouvoirs, pendant une première période de l'évolution politique, vont se concentrant dans une même main, ce qui est précisément le contraire de leur diflTérenciation. — Or, il n'est même pas vrai que la division des pouvoirs, d'une tout autre nature, dont cette concentration des pouvoirs a été la condition préalable et nécessaire, ait été régie par la loi de différenciation. C'est ce que j'essaie de montrer
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tiatives heureuses, par Tëinulation d'autres peuples, par la nécessité sentie d'étendre au dehors la patrie mutilée ? Partout, dès qu'une nation se forme et s'agrandit, on voit naître, peu à peu, sous des noms quelconques, un ministère de la guerre ou de la marine suivant qu'il s'agit d'un Etat continental ou maritime, un ministère des finances, un ministère de la justice. Et il est curieux de voir comment sur le tronc commun d'autres rameaux, successivement, viennent se greffer plutôt qu'ils ne s'en détachent, quoi qu'ils aient souvent l'air de s'en détacher simplement.
L'évolution comparée des ministères, dans les grands Etats, fournirait une occasion excellente de montrer d'abord que, ni dans le point de départ, ni dans le trajet, ni dans le terme d'aboutissement, les diverses évolutions historiques ne coïncident. Ce n'est pas que les coïncidences spontanées fassent défaut, surtout entre peuples parents, de commune civilisation. Telles sont celles que présente, sous Napoléon, la séparation des ministères français, où aboutit toute une évolution antérieure, avec la séparation des ministères romains sous Dioclétien, où vient s'épanouir une Constitution élaborée par quatre siècles de domination impériale. On ne s'attend pas, d'ailleurs, à trouver sous Dioclétien un ministère de l'Instruction publique ni rien de semblable à notre ministère du commerce : mais il y avait l'équivalent de notre ministère des Travaux Publics.