‹ Les transformations du pouvoir (volume 2)Chapitre 19 sur 75 · L*ART ET LA MORALE POLITIQUES · texte numérisé non relu

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la loi d'après laquelle l'unilatéral précède le réciproque. Tantôt le vol, tantôt le don ont précédé l'échange : dans les deux cas, le passage de l'unilatéral au réciproque a été observé. Tantôt l'obéissance spontanée et enthousiaste, tantôt le commandement despotique et violent ont précédé le devoir et la justice : même observation. Tantôt la créduhté aveugle, tantôt le mensonge cflVonté ont précédé le libre examen, la vérité, la science, susceptible de démonstrations réciproques par tous et pour tous : encore ici il y a eu mutualisation de ce qui était unilatéral au début. — H y a donc de multiples entrées, et des entrées de deux sortes, l'une bonne, l'autre mauvaise, qui conduisent à l'évolution sociale. Et elle diffère étrangement d'après la diversité des points de départ. Il y a aussi plusieurs issues de ce long dédale historique que traversent les sociétés. Il y en a de deux espèces, les unes bonnes, les autres mauvaises. Le plus souvent, il est vrai, c'est par les deux à la fois que débouchent les peuples, mais ce n'est pas une raison pour les confondre.

Si l'on doutait de l'importance d'entrer par une bonne porte ou par une mauvaise dans l'évolution sociale, qu'on regarde le Nouveau-Monde. Le contraste entre les Etats-Unis de l'Amérique du Nord et les RépubUques espagnoles de l'Amérique du Sud, au point de vue de la puissance et de la richesse, s'explique-t-il, comme il est de mode de le faire, par la différence des prétendues races anglo-saxonnes et des prétendues races latines .^^ A coup sûr, l'explication est loin d'être suffisante, et il me semble qu'une autre, plus naturelle, s'offre à nous, ne serait-ce que pour compléter la précédente. Qu'on remonte a l'origine de ces deux sortes de colonies. Les premières, celles du Nord, ont eu pour initiateurs des hommes hautement religieux, des puritains persécutés cherchant un asile pour leur dieu et leur foi; les secondes, des conquistadores, des aven-

turiers, des écumeurs de mers, des gens uniquement assoiffés d'or et de plaisir. Ce qui est surprenant, c'est que, malgré Tafflux continuel d'immigrants cupides et grossiers aux Etats-Unis depuis les fondateurs primitifs, le caractère moral des institutions s'y soit en partie maintenu et, en dépit de la prodigieuse vénalité des fonctionnaires, ait jusqu'ici sauvé le pays. — Je dis jusqu'ici, pour ne rien préjuger de l'avenir, que les appréhensions causées par la guerre contre l'Espagne assombrissent à nos yeux. Là se sont révélés, chez les fils des puritains, devenus conquistadores à leur tour, contre les fils des conquistadores devenus pacifiques, des instincts de proie que leur satisfaction a redoublés. — Mais ce qui n'est pas moins frappant, c'est que, depuis trois siècles de révolutions, de crises, de tâtonnements sanglants et désastreux, les répubhques hispanoaméricaines n'aient pu encore apprendre la nécessité sociale de la moralité, c'est que l'expérience des désastres que l'immoralité entraîne n'ait point suffi à leur suggérer utilitairement le Devoir. Aujourd'hui, tout aussi bien qu'à leurs débuts, le Pérou, le ChiU, la Plata sont, malgré les dons les plus brillants de l'esprit unis à l'énergie souple du vouloir, des foyers d'improbité sans scrupules, de cupidité sans freins, et ne peuvent parvenir à s'élancer décidément dans la voie de la prospérité même matérielle. L'expérience ne les améliore pas. Qu'est-ce que cela signifie, si ce n'est, d'abord, que la moralité ne saurait être uniquement ni avant tout appuyée sur le sentiment- de l'utilité, et qu'elle requiert une source plus haute ^? Et qu'est-ce

1. A propos des sociétés de mammifères (des castors notamment), notons une remarque importante d'Espinas (Sociétés animales, p. 49^). a Si le danger modéré resserre au premier abord les liens sociaux, le péril extrême les relâche et quelquefois les rompt tout h fait, w — J'en conclus que, en des âges d'insécurité terrible, dans des régions infestées de fauves, jamais le sentiment du danger, précisément parce qu'il était extrême, n'eût suffi à organiser les premières sociétés humaines. Il y a

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que cela veut dire, aussi, si ce n'est que Timpulsion initiale, le lancement premier d'une cite, d'un Etat, d'une petite barque nationale destinée à devenir un grand navire, décide en majeure partie de ses destinées et se poursuit longtemps, bien longtemps, à travers toutes ses fluctuations ?

Concluons donc que l'antinomie si souvent établie entre la Morale et la Politique est artificielle, et que, en réalité, pour les peuples comme pour les individus, la moralité, à la condition de s'assouplir aux changements des choses humaines, est la grande voie de la prospérité et de la paix. Mais il faut convenir — et c'est ce qui a donné lieu à la réputation d'immoraUlé habituelle faite aux hommes d'Etat — que la morale de la vie privée, essentiellement conformiste, à laquelle les particuliers doivent se soumettre, ne s'accorde pas toujours dans ses prescriptions ou ses interdictions, avec la morale de la vie pubhque, nécessairement bien plus novatrice, que les chefs des peuples ou des partis ont à pratiquer et à refaire en même temps.

Rendons-nous bien compte de la nécessité qui a fait, dans les relations privées, créer la morale, c'est-àdire établir des règles de conduite uniformes dans des perplexités pareilles. Pourquoi y a-t-il des solutions toutes faites de ces innombrables petits ou grands problèmes de la vie, des solutions acceptées aveuglément, jugées excellentes à priori, sans qu'il soit permis de subordonner leur application à la prévision de leurs

fallu avant tout la sympathie ; et c'est probablement dans les régions de sécurité relative — car il y en a toujours eu — que les premières peuplades se sont formées, essentiellement paisibles et pacifiques. — Autre remarque du même auteur, dans le même sens : a 11 ne peut être profitable aux perroquets, pas plus qu'à certains passereaux de se laisser massacrer jusqu'au dernier quand l'un d'eux est .tombé sous le premier coup du chasseur. »

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conséquences; ce qui leur donne un air d'autorité absolue, d' (( impératif catégorique? » Tout simplement parce qu'il est impossible de prévoir, dans le détail des décisions individuelles, les conséquences ultimes qu'elles pourront avoir. C'est seulement à regarder les actions des individus en masse et en gros qu'on peut prédire à coup sûr que, en moyenne, telle nature d'acte, l'assassinat ou le soin des malades, le vol ou le don, le respect de la pudeur ou l'attentat à la pudeur, produira des effets favorables ou contraires à ce grand but final de la conscience sociale : l'extension du champ social, de la sympathie et de la soKdarité humaines. Mais, si, doué du don de prophétie, un particulier avait la certitude qu'en commettant tel assassinat il empêcherait une catastrophe autrement inévitable, qu'en commettant tel vol il enrichirait le monde d'une nouvelle industrie, qu'en commettant tel viol il donnerait naissance à un bienfaiteur du genre humain, on peut croire qu'il se ferait un devoir de conscience, dans ce cas, de tuer, de voler, de violer. Encore aurait-il à se demander si, par la contagion probable de son exemple, il ne courrait pas le danger de susciter des maux plus grands encore que les biens certains dont il s'agit. Et c'est cette considération, au fond, qui est la plus propre à retenir sur la pente dangereuse des infractions exceptionnelles à la loi du devoir les consciences tentées par l'éblouissement de leurs avantages directs, parfois assez probables. En général, d'ailleurs, les difficultés pratiques de la conduite privée sont des problèmes de probabihté très compliquées, et dont la solution exacte, si on la demandait uniquement aux données connues, dépasserait de beaucoup la capacité ordinaire ou même extraordinaire du cerveau de riiomme. Dois-je me marier ou ne pas me marier, dans l'intérêt de mon bonheur .^^ Dois-je, à ce même point de vue, me marier dans tel ou tel milieu, de telle

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OU telle manière ? Avoir peu ou beaucoup d'enfants ? Prendre telle ou telle carrière ? Répondre rationnellement, par a plus b à ces questions serait impossible. Le plus sûr semble donc l'argument d'autorité dont la conclusion est l'imitation d'autrui : « Nos voisins ont réussi dans la vie en agissant ainsi, faisons comme eux; faisons un mariage de raison, soyons malthusiens... )) L'imitation est donc, dans beaucoup de cas, une réponse pseudo-logique a des questions en ellesmêmes insolubles. Or, ce qu'il y a de plus insoluble encore que les questions précédentes, ce sont les difficultés qui surgissent quand on se demande si telle action qu'on hésite à faire satisfera ou non, par ses effets derniers, ce vœu profond de la conscience morale dont je parlais tout à l'heure, le vœu d'extension de la sociabilité même. Si, indépendamment de l'exemple général d'autrui, chacun de nous devait, dans chaque carrefour de conduites ambiguës, décider quelle est la voie du Devoir ainsi compris, il serait le plus souvent dans l'impuissance d'agir. Plus les questions de cet ordre se comphquent et s'obscurcissent et plus on devient, par force, imitatif en les tranchant. Plus la nuit est noire et plus, en y marchant, on se serre de près les uns les autres, on emboîte le pas du chef de file. Voilà pourquoi c'est surtout en fait de moralité que l'homme est et doit être conformiste. Il y trouve deux grands soulagements de cœur : l'obéissance au Devoir ordinaire lui épargne la peine de calculer et de prévoir et elle le dispense de réussir.

Mais, précisément, l'homme d'Etat, avant tout, doit prévoir, et avant tout, dit-on aussi communément, il doit réussir \ Sa prévision à lui, quoique très ardue,

1. Pourquoi ne serait-il pas beau, pour un peuple comme pour un particulier, pour un chef de peuple par conséquent, de sacrifier son intérêt à son devoir, de mépriser ou de repousser le succès dû à une injustice, de manquer l'occasion d'être scélératement prospère ? Le jour viendra peut-être où cet héroïsme collectif sera admiré.

est un peu moins conjecturale, du moins dans un certain rayon de temps et d'espace, que celle de l'homme privé. Il y a des cas où il sait, à n'en pas douter, qu'une agressioninjuste, une cruelle exaction, la violation d'une promesse solennelle, d'un traité formel, seront utiles à sa patrie, qu'il regarde comme la nation-reine du monde. D'autre part, il n'a pas trop, pense-t-il, à s'inquiéter du précédent qu'il crée, car il sait que, les circonstances politiques ne se reproduisant jamais les mêmes, jamais du moins avec la même exactitude de répétition que les circonstances de la vie privée, on peut toujours contester la légitimité de l'argument tiré en politique des exemples antérieurs. Aussi la tentation doit-elle être infiniment plus grande pour l'homme politique que pour l'homme privé, à moralité égale * d'être immoral à bonne intention, de « sortir de la légalité pour rentrer dans le droit » , de mentir ou de falsifier des dépêches par patriotisme, de massacrer et de terroriser par philanthropie. C'est l'excuse, insuffisante, des hommes d'Etat qui font des coups d'Etat, et de ceux, bien plus nombreux, qui en projettent.

Ajoutons que, soit pour protéger les intérêts natio-' naux, soit pour diriger les entreprises nationales, l'homme au pouvoir doit être initiateur. Il doit l'être en morale même parfois, et il ne saurait lui suffire, comme à un particulier, de se conformer strictement à la morale courante. De là, même quand il ne fait qu'adapter.la morale ancienne a deg besoins nouveaux, l'air d'immoralité qu'il se donne aux yeux de la foule conformiste. Mais il importe essentiellement de ne pas confondre avec les cas où il viole la morale et tend à la faire rétrograder ceux où il la développe et la déploie. A quel signe les distinguer ? A un signe certain, qui nous est naturellement suggéré par les tendances générales de l'histoire, telles qu'elles se dégagent des considérations présentées dans ce livre. Un homme d'Etat, dirons-

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nous, aide aux progrès de la morale en ayant Tair de la méconnaître, toutes les fois que sa manière d'agir, si elle se généralisait, aurait pour effet d'étendre ou d'approfondir le champ social, d'agrandir le domaine de la sympathie et de la soUdarité. Il est moralement rétrograde, au contraire, quand la généralisation de son acte serait suivie d'un resserrement du champ social. Par exemple, il n'est pas douteux que la violation des traités librement consentis — car tous les contrats internationaux ne sont pas viciés par l'abus de la force, et il en est beaucoup, tels que la Convention de Genève, qui émanent de volontés Ûbres — ne soit une rétrogradation morale ; car, si elle se généraUsait, elle limiterait le champ social aux frontières de chaque Etat. Les alliances purement défensives entre plusieurs Etats contre un autre Etat ou un autre groupe d'Etats alHés, sont favorables à la paix du monde, et à l'extension des relations cordiales entre les peuples. Mais les alliances offensives sont un danger perpétuel de guerre, de retour à l'état de nature dans les rapports mutuels des nations. Quand cet accord agressif de deux ou trois nations a pour objet le partage d'une de leurs sœurs, il est entendu que cette vivisection nationale est l'un des plus grands crimes collectifs qui se puissent étaler sous le soleiL II est vrai que, par des annexions scélérates, les Etats cannibales et co-partageants se trouvent agrandis, mais, par cet agrandissement même, l'esprit de division et de séparation égoïste s'accentue dans la société générale des nations qui ont toutes à redouter un sort pareil au moindre affaiblissement de leur vigueur. Les partages coloniaux ne tombent pas sous le coup de reproches aussi vifs : ici, quand les pays à partager sont peuplés de tribus sauvages ou barbares toujours en guerre les unes avec les autres, le bienfait de la paix qui leur est imposé au prix d'une soumission acceptée sans révolte est souvent inestimable et réalise à la longue une allu-

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vion prodigieuse du champ social. Mais le malheur est que ces découpages de pays barbares entre des nations civilisées ont souvent pour eflTet de barbariser celles-ci, en surexcitant en elles des instincts déprédateurs, plutôt que de civiliser ceux-là.

En politique intérieure, les alliances — qualifiées monstrueuses — entre deux partis coalisés contre un troisième sont-elles propres à favoriser ou à entraver la fusion des classes, Tapprofondissement du champ social ? Il semble qu'elles favorisent cette assimilation dans une large mesure ; mais, par l'exemple qu'elles donnent et qui est toujours imité, elles contribuent fort à alimenter, à perpétuer l'esprit de parti et de scission nationale. Ce qui est par-dessus tout contraire à l'accroissement du domaine de la sympathie en profondeur, dans les rapports réciproques des couches superposées d'une société, c'est la politique de coterie et de camarilla, qui, destinée à être imitée toujours, par représailles, tend à hacher menu le corps national. Toute poUtique qui se propose le triomphe exclusif d'une classe ou d'une caste, fût-ce de la classe ou de la caste la plus nombreuse et la plus déshéritée, est rétrograde au premier chef. Un parti socialiste peut être dans le grand courant du progrès; un parti ouvrier, non. Faut-il dire toujours la vérité au peuple .^^ Et me demandera-t-on, par hasai^d, en quoi une politique franche, loyale, est propre à développer le champ social, en quoi une politique de mensonge et de photophobie tend à le rétrécir ^ Est-ce qu'il n'y a pas des mensonges bienfaisants, et des intérêts opposés qui « ne s'accordent jamais mieux que dans le silence » et dans l'obscurité, où se dissimule leur opposition ? Mais il n'est point de paix et de fraternité sans confiance, ni de confiance sans franchise, et il n'est rien de tel que les mensonges des gouvernants pour ruiner le crédit matériel et moral, pour semer la méfiance et la discorde entre les gouvernés. Le mensonge

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appelle le mensonge, et une politique de cachoteries ou de menteries, comme une politique protectionniste, entraîne à hausser sans cesse des barrières factices, de plus en plus intolérantes et intolérables, qui croulent un beau jour, il est vrai, dans le mépris public, mais laissent après elles des ferments de haine. Le protectionnisme peut avoir son utihté momentanée, mais, en somme, une poUtique libérale doit finalement prévaloir, comme la plus morale, comme la plus apte à déployer dans tous les sens, en largeur, en profondeur, en hauteur, la sociabilité humaine.

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Avant-propos V

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