‹ Les transformations du pouvoir (volume 2)Chapitre 5 sur 75 · AVANT-PROPOS VU · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS VU

d'action, par le champ indéfiniment élargi des combinaisons ouvertes aux spéculations diplomatiques et guerrières aux ambitions intérieures ou extérieures des hommes d'Etat, a plus de valeur véritable qu'il n'en a jamais eu. On peut dire non seulement que toute vérité et toute utiUté onéreuse a une tendance (souvent arrêtée) à devenir gratuite, mais encore que, par l'effet de cetfe dépréciation même, elle devient d'autant plus réellement précieuse. Considération propre, après réflexion, à rehausser le prestige des pouvoirs actuels qui, je le reconnais, à première vue, ne brillent guère par là.

La transformation que nous venons d'indiquer, comme toutes celles qui seront esquissées dans cet ouvrage, sont les manifestations visibles de ce sourd et universel besoin de coordination interne, de cette logique cachée, qui meut au fond les sociétés humaines et qui, combinée avec les accidents du génie, données des problèmes résolus par elle, fait tout l'intérêt de V histoire. Uhistoire, qu'est-ce au juste ; 11 me semble que presque personne, depuis l'avènement de la métaphysique de l'Evolution, ne s'en fait plus une idée très claire. Cournot, jadis, avait fait d'heureux efforts pour préciser cette notion capitale. Il y avait signalé comme caractéristique un mélange d'accidentel et de rationnel à doses telles que l'imprévu y domine le cours des événements. Toute série de faits n'était pas histoire à ses yeux ; il ne voyait rien d'historique ni dans une série de faits purement fortuits, comme on en voit se dérouler sans fin et sans Uen dans certaines vieilles chroniques qui relatent tour à tour « tous les faits réputés merveilleux ou singuliers, prodiges, naissances de monstres, apparitions de comètes, épidémies », ni dans une série de phases rigoureusement enchaînées, d'où le hasard, — rencontre impossible à prévoir de séries causales indépendantes jusque-là, — est tout à fait exclu. Evolution est si loin d'être synonyme d'histoire que les deux

peuvent être regardées comme contraires ; car, par évolution, on entend une série de phases réglées, se répétant ou apte à se répéter périodiquement, avec des variantes insignifiantes. Si les phénomènes sociaux qui se sont succédé dans la préhistoire nous étaient connus en détail, mériteraient-ils tous le nom d'histoire ? Ce n'est pas probable. Un grand nombre de tâtonnements dans les ténèbres et de piétinements sur place de ces petites humanités primitives à la merci d'accidents extérieurs, ont dû être aussi peu instructifs, aussi dépourvus de signification et d'intérêt que la lecture des annales ou des chroniques les plus insipides. A l'inverse, si, comme le conjecture Gournot avec plus ou moins de raison, le progrès de la civilisation est un acheminement vers une période de développement social d'une régularité presque absolue, oùTaccident ne jouera plus qu'un rôle sans cesse amoindri et à la fin inappréciablie, il viendra un moment, dans cette hypothèse, à partir duquel la suite des événements humains n'aura plus rien d'historiquement intéressant, pas plus qu'un recueil d'observations astronomiques. La « phase historique » serait donc intermédiaire entre les débuts et la fin des destinées humaines. Il n'y a pas toujours eu, il n'y aura pas toujours matière à histoire.

Cette conception de Cournot demande à être reprise et éclaircie. Telle qu'il la présente et qu'il la déploie dans ses Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes elle donne prise à de fortes objections. Il convient de n'en retenir que deux choses : d'abord, sa notion capitale du hasard, scientifiquement fondée sur la très réelle indépendance de séries causales qui viennent à se rencontrer, jonction qui devient le point de départ, le « premier commencement )) comme dirait Renouvier, de séries nouvelles destinées peut-être elles-mêmes éventuellement, mais non poussées par une nécessité interne, à des croise-

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