PREMIÈRE PARTIE
Puisqu'il y a une science qui étudie, à un point de vue général, les lois en vertu desquelles la richesse se produit, se reproduit, se transforme, se répartit, se dépense, s'oppose à elle-même par la concurrence ou s'adapte à elle-même pai' l'association, on ne voit pas pourquoi il n'y aurait pas une science qui, à un point de vue non moins général, étudierait la genèse et la conservation du pouvoir politique, ses transformations, sa répartition, son exercice, ses oppositions et ses harmonisations. Ce n'est pas à dire que la science du Pouvoir doit se modeler sur celle de la Richesse : je critiquerai plus loin les divisions de l'Economie poUtique et montrerai l'utilité de leur substituer un autre classement des matières qui lui appartiennent. Mais laissons pour le moment cette question, après tout secondaire, et jetons-nous librement dans notre sujet.
Tarde. — Transf. du pouvoir, 1
Une même population se décompose en groupes de bien inégale étendue : groupes liuguistiques, formés d'individus qui parlent la même langue ; groupes religieux, formés d'individus qui professent la même religion; groupes économiques, formés d'individus qui produisent ou consomment les articles d'une même industrie et en font échange ; groupes politiques, formés d'individus qui sont soumis au même pouvoir gouvernemental ; enfin groupes sociaux, expression plus compréhensive par laquelle on peut entendre la communauté d'un même type de civilisation, qui suppose un ensemble de similitudes économiques, juridiques, morales, religieuses, scientifiques, politiques. Comme on le voit, la vie politique n'est qu'un des aspects de la vie sociale, à laquelle cependant on l'oppose souvent, et non sans raison, en prêtant un sens plus restreint à cette dernière expression.
Demandons-nous d'abord : qu'est-ce que la vie politique d'un pays.î^ — Il n'est pas une forme de l'activité sociale qui, par quelque côté, à quelque moment, c'està-dire lorsqu'elle est entravée dans son cours, ou, au contraire, lorsqu'elle est surexcitée, ne devienne polirtique. Quand elle est entravée, cela signifie que, à propos de ce genre d'action sociale, se livrent ou se sont livrés d'innombrables duels logiques*, perplexités inquiétantes, dans le cerveau des individus. « La langue tchèque doit prévaloir sur la langue allemande — la langue allemande doit prévaloir sur la langue tchèque y> . Cette affirmation et cette négation affrontées se heurtent
1. Voir l'explication de cette expression dans nos Lois de l'Imitation au chapitre sur les lois logiques de l'imitation.
à chaque instant dans Tesprit des habitants de la Bohême, chaque fois qu'ils hésitent à parler dans Tune plutôt que dans l'autre de ces deux langues. Et quand deux d'entre eux ont mis fin à cette hésitation, l'un en optant pour le tchèque, l'autre pour l'allemand, ce sont alors leurs deux cerveaux qui se heurtent, sinon les deux thèses dans chacun de leurs cerveaux. Alors, d'individuelle, l'opposition est devenue vraiment sociale. Voilà pourquoi il y a une question des langues en Autriche-Hongrie, et aussi bien en Alsace-Lorraine, en Belgique, en Suisse. Pour la même raison il y a une question des religions un peu partout, ou une question de la religion et de la libre-pensée ; une question du travail, sous forme de concurrence aiguë, de grèves importantes, etc. Les plus modestes questions de droit prennent un caractère politique des plus marqués, comme on le voit bien par les incidents de l'affaire Dreyfus, quand le public se divise à leur égard en partis contradictoires. Il n'est pas jusqu'aux questions littéraires qui n'aient parfois de la sorte divisé le pays : querelle des anciens et des modernes sous l'ancien régime, querelle des classiques et des romantiques sous la Restauration.
Quand une forme de l'activité sociale, à l'inverse, est surexcitée, cela signifie qu'au Ueu d'opposition il y a eu adaptation, union logique féconde, à la suite d'une entreprise, d'une initiative, d'une idée nouvelle qui s'est propagée. Si le génie inventif se tourne vers l'art, il surgit des créations nouvelles et harmonieuses du beau, d'où résulte une effervescence artistique, à laquelle le gouvernement ne saurait demeurer indifférent : par exemple, dans l'Itahe de la Renaissance. Si des découvertes d'érudit ont exhumé le Droit romain, en harmonie merveilleuse avec des besoins nouveaux, une effervescence juridique s'ensuit, à Bologne et ailleurs. Si les inventions d'un âge, tel que le nôtre, sont surtout
de nature industrielle, une effervescence de vie économique se produit, qui est la grande préoccupation des jhommes d'Etat.
Cela veut dire que la politique est Tensemble des : activités quelconques d'une société en tant qu'elles col- \laborent ou s'efforcent de collaborer en dépit de leurs mutuelles entraves. Par suite, tout ce qui tend à fortifier ou à affaiblir cette collaboration, tout ce qui révèle qu'elle se fortifie ou s'affaiblit, a une importance politique ; et l'Etat, détenteur du pouvoir, a pour tâche de diriger ou de rétablir cette convergence de toutes les forces nationales vers un même idéal, de noter ses progrès ou ses reculs.
¥ Comparée à l'activité économique, scientifique, esthétique, religieuse, l'activité politique est d'une grande simplicité relative, soit comme buts, soit comme procédés. Elle suppose toujours la division d'une société en partis ou en nations, en partis qui apportent des réponses différentes aux problèmes posés par les duels logiques, en nations qui ont des prétentions diamétralement contraires. Et il s'agit toujours d'établir ou de /consolider en politique intérieure la prépondérance d'un parti sur d'autres, en politique extérieure celle d'une nation sur d'autres ; c'est-à-dire, d'imposer de nouvelles lois* ou de nouveaux traités de paix. Les lois, à vrai dire, sont aussi des traités de paix auxquels le parti vaincu est forcé de se soumettre jusqu'au jour de sa revanche. Tel est le but constant; et, si les moyens employés pour l'atteindre sont variés, ils le sont beau-
1. Si, aux époques barbares ou demi- civilisées, les rois n'ont pas pour fonction principale, comme à présent nos ministres, d élaborer de nouvelles lois, s'ils reconnaissent ou ont l'air de reconnaître l'autorité d'une coutume réputée souveraine et invariable, c'est qu'en réalité elle ne les gêne guère d'babitude. Ou bien, si elle les contrarie, ils la violent. L essentiel alors est de posséder la terre ; l'expropriation violente et l'implantation de nouveaux propriétaires, vassaux fidèles du roi, sont les véritables procédés pour établir la prépondérance d'un nouveau parti ou mieux d'une nouvelle classe. *
CONSIDERATIONS PRKLIMINAIllES O
coup moins que les procédés industriels pour réaliser les fins multiples des besoins de l'individu, ou les procédés artistiques pour répondre à la diversité infinie des goûts individuels.
Si Ton descend au détail, empressons-nous d'ajouter que la vie politique ne laisse pas d'être passablement complexe, soit au point de vue intérieur, soit au point de vue extérieur. Qu'on songe, d'une part, aux intrigues de chaque commune, de chaque canton, durant l'agitation électorale, à la hausse et à la baisse alternatives des influences, aux achats de journaux; d'autre part, aux levées, au recrutement, aux exercices des troupes, au service d'egpionnage, à la diplomatie.
La vie politique s'appuie nécessairement sur la vie économique d'un pays, et, en général, sur toute sa vie sociale. Mais, d'autre part, la vie économique fermente, en grande partie, sous l'action du levain politique. Il n'est pas de temps, il n'est pas de pays où les travailleurs en s'enrichissant, et aussi bien les apôtres en convertissant, les poètes en s'illustrant, n'aient cherché à acquérir, après la richesse et moyennant la richesse, le pouvoir, — après et moyennant le prestige ou la gloire, le pouvoir. L'activité économique, — ou même religieuse, scientifique, esthétique, — est donc toujours politique par un grand côté. Par suite, elle est toujours aussi, sciemment ou à son insu, législative, car elle tend à créer ou à grossir des intérêts qui, parvenus à un certain degré de développement, susciteront des droits nouveaux pour les consacrer ou les contenir^
1. Les sociétés humaines se distinguent des sociétés animales, entre autres diflérenccs, par le développement proportionnel du côté politique de leur activité. Presque toute la vie des sociétés animales (du moins telle qu'elle nous apparaît, car je ne laisse pas d'y soupçonner autre chose) est économique ; toute la conduite de leurs membres est dirigée vers la production industrielle du miel, par exemple, ou la construction de digues, ou la chasse d'une proie. Il y a là souvent une grande activité collective, convergeant vers un but. mais vers un but propre à satisfaire directement les besoins organiques des sociétaires. Jamais il n'y a de volonté collective
D LES TUANSFOHMATIONS DU POUVOIU
Mais cela veut-il dire que toute politique soit essentiellement égoïste, comme, d'après certains économistes, toute activité économique le serait par nature? Non ; pour les mêmes raisons qui ont fait corriger Terreur de ces savants, on doit dire ici que, soit en politique intérieure, soit en politique extérieure même, il s'est toujours mêlé à la poursuite du triomphe d'un' parti ou d'une nation autre chose que le désir de triompher, à savoir le désir fde réaliser un programme de réorganisation sociale qui, conçu par les chefs d'un parti, est sa vraie raison d'être, ou un programme de réorganisation internationale dans lequel l'idée d'un bien public commun aux vaincus et aux vainqueurs, d'une commune civilisation à sauvegarder, à développer par des voies différentes dans un groupe fraternel de peuples, se fait jour lentement mais avec une clarté déjà perceptible aux yeux les plus attardés. Les nations tendent à devenir elles-mêmes de grands partis ayant chacun son programme de réforme idéale du bonheur hu-
poursuivant une fin librement choisie, et qui ne tend qu'indirectement à la satisfaction des besoins primitifs. Parfois, il est vrai, on voit des moyens collectifs employés pour obtenir la domination de la tribu sur une autre tribu ; on voit même des batailles rangées entre tribus animales, des guerres entre fourmis et entre essaims d'abeilles. Mais ce sont là des faits exceptionnels, car. en général, la lutte pour la vie s'y opère par l'action des forces extérieures, suivant qu'elles favorisent la propagation des uns ou empêchent celle des autres, beaucoup plus que par les conflits belliqueux. D'ailleurs, rien qui ressemble à nos luttes civiles, à nos guerres civiles entre partis différents : cette vie proprement politique de nos sociétés fait défaut aux sociétés animales. Qu'on relise, à ce point de vue, les Sociétés animales d'Espinas.
On peut dire que, par deux caractères de plus en plus accusés, les Sociétés humaines se séparent peu à peu de leurs sœurs inférieures : par le développement du côté intellectuel d'abord,' des croyances collectives, et en second lieu par le développement du^côté volontaire, des desseins collectifs.
La religion et la science et la politique, donc, caractérisent, par l'éminence de leur rôle, nos sociétés humaines.
On peut trouver dans les sociétés animales l'équivalent de toutes nos industries (tissage, bâtisse, cuisine, extraction de substances chimiques...) on n'y trouvera rien d'analogue à nos constitutions politiques, à notre diplomatie, ù notre tactique militaire.
CONSIDERATIONS PRELIMINAIKES 7
main. C'est ainsi que de tout temps, quelque paillette d'or moral s'est mêlée à l'airain de la politique ; et peutêtre dans l'avenir y aura-t-il plus d'or que de bronze. Sans être optimiste, on peut voir la justification de cette espérance dans la causalité réciproque qui existe entre la sympathie et^ l'imitation, le développement de la première stimulant la seconde, dont le progrès l'aiguillonne a son tour. A force de s'assimiler imitativement, ce qui est fatal, les hommes ne peuvent s'empêcher de sympathiser de plus en plus, et, parvenus à un certain niveau de civilisation, malgré un air de scepticisme égoïste qu'ils affectent, ils s'aiment plus qu'ils ne croient.
De ce qui a été dit plus haut, il résulte que le pouvoir politique est dans une nation ce que la volonté Consciente et personnelle est dans une âme. Sans atla-" cher beaucoup d'importance à cette comparaison, il me sera permis de m'y arrêter un peu. Qu'est-ce qui devient conscient et volontaire dans la vie cérébrale ? N'importe quoi, fonctions des sens inférieurs ou supérieurs, fonctions de la circulation, de la respiration, de la digestion, quand l'exercice en est entravé ou en est surexcité. Alors les régions nerveuses afférentes à ces fonctions ont leur retentissement dans le moi. Ma conscience et ma volonté, pourrais-je dire, sont tour à tour visuelles, auditives, olfactives, tactiles, imaginatives, intellectuelles : elles sont tour à tour pectorales ou stomacales, bracchiales ou crurales, etc.
Une perception, une volition, ont ainsi une double origine. Une perception a lieu, soit quand un point très brillant fascine Tattention spontanée et se subordonne aussitôt tous les autres éléments sensitifs, soit quand, au contraire, dans la pénombre, on saisit avec
une attention efforcée divers signes coexistants et qu'on tâche de concilier leurs significations contradictoires. Une volition a lieu, soit quand un désir très vif surgit et prend aussitôt la tête de toutes les tendances, hiérarchisées et disciplinées par lui, qui se partagent l'esprit au même moment, soit quand des tendances contraires qui se disputent obligent le moi à intervenir et à rétablir entre elles la hiérarchie rompue.
De là, deux manières de penser et de vouloir, comme deux manières de gouverner. Vouloir, c'est tantôt s'obéir à soi-même, quand on ne fait qu'apposer, en quelque sorte, la formule exécutoire au bas de son désir le plus puissant ; tantôt se commander à soi-même quand on départage les désirs en conflit. Penser, c'est tantôt être crédule à soi-même, quand on se borne à dogmatiser les illusions de ses sens, les suggestions de sa fantaisie dominante ; tantôt s'enseigner soi-même, quand on met un terme au désaccord apparent de ses sens ou de ses représentations et de ses souvenirs. De même, gouverner (dans le sens temporel d'abord), c'est tantôt formuler en décrets, passivement, toutes les injonctions du parti régnant, tantôt s'interposer entre les partis et diriger celui que l'on préfère dans une voie plus ou moins opposée à ses velléités. Gouverner (dans le sens spirituel) c'est tantôt, comme tant de fondateurs de religions inférieures l'ont fait, consacrer en dogmes toutes les folies de l'esprit public, tantôt, comme l'ont fait les fondateurs des religions supérieures et les grands philosophes, lui imposer des vérités qui lui déplaisent.
Les vrais rapports entre la vie sociale en général et l'activité politique en particulier nous sont indiqués par là. La vie sociale consiste en courants multiples d'exemples qui se croisent, interfèrent, s'anastomosent. La vie poHtique consiste à diriger ces courants, soit en les contenant, soit en les activant, dans le sens de leur plus grande convergence et de leur moindre diver-
COXSIDKllATIONS PUKLIMI>AIIIES 9
gence. Semblables sont les rapports entre la vie cérébrale et Tactivité personnelle : la première consiste en souvenirs et en habitudes, qui sont des répétitions de soi-même, des imitations de soi-même ; et l'activité personnelle consiste à faire sliarmoniser ces courants cérébraux d'images pareilles, d'impulsions pareilles, iJ^ qui se répètent incessamment.
Avec une grande raison, le moi se dislingue de ses habitudes et de ses souvenirs, de même que l'Etat se distingue de la société proprement dite. Mais il n'en est pas moins vrai que tout ce qui est simplement social a commencé par être politique, comme tout ce qui est purement psychologique, habitudes et souvenirs latents, a commencé par être conscient et personnel. On n'en doutera pas si l'on se rend compte que tout ce qui est indiscuté aujourd'hui a été discuté au début, que tout ce qui est vulgarisé en actes et idées innombrables a commencé par être une innovation combattue et que, dans presque tous les combats, l'Etat a dû intervenir, — soit r Etat-famille, soit TEtat-tribu, soit l'Etat-cité, soit l'Etat-nation. Tout ce qui est maintenant le plus étranger au pouvoir a commencé par lui être inhérent. — Par exemple : je parle français, moi fils du Midi : mais, il y a quatre siècles encore, ma région offrait à l'homme d'Etat une question des langues, très brûlante et très ardue. Je suis né catholique, mais, il y a trois siècles, c'était, dans ma province, une question terrible que celle des religions. Je pense à ma guise et je fais imprimer sur tous sujets sans permission, mais il n'y a pas si longtemps qu'en France on ne se bat plus dans les rues pour la liberté de penser et la liberté de la presse. Enfin, je professe, à l'occasion, dans une école libre, et c'est une grosse question, a peine résolue, que la question de la liberté de l'enseignement. En somme, ma vie privée se compose d'une suite de solutions successivement apportées à une série de pro-
blêmes politiques. Et chacun de nous peut en dire autant. La vie sociale est Fallu vion lentement déposée par le courant de la vie politique.
Ainsi, en un sens très large, tout ce qui est le plus exempt de caractère politique à présent, en fait d'actes individuels, écrire, voyager en voiture, acheter n'importe quoi, etc., a eu jadis son heure d'importance politique aussi bien qu'une déclaration de guerre ou une entreprise coloniale ou le dépôt d'un projet de loi. Pourquoi cependant ces derniers actes sont-ils proprement appelés politiques et ne peuvent-ils émaner que du pouvoir politique ? Parce que, seuls, ils visent directement cette convergence des forces nationales, qui n'est poursuivie que d'une manière très indirecte, quand elle l'est, par les découvertes scientifiques ou les inventions industrielles ; et parce que autre chose est la mutuelle assistance à laquelle servent les initiatives privées dont il s'agit, autre chose la collaboration à un but commun où tendent les initiatives gouvernementales. J'ajoute que les inventions et les découvertes ordinaires servent à mettre fin au duel logique individuel, au conflit d'idée à idée, de désir à désir, dans un même cerveau* ; tandis que les initiatives gouvernementales, inventions d'autre sorte, inspirations du général sur le champ de bataille, de l'homme d'Etat dans son cabinet, ont pour cfiet essentiel, quand elles atteignent leur fin véritable, de terminer un duel logique collectif, un conflit de deux partis ou de deux nations, une opposition de cerveau à cerveau. Ce duel individuel et ce duel collectif
1. Par exemple, certaine découverte de Fresnel a mis fin aux doutes des savants hésitant encore entre l'hypothèse de rémission et celle de l'ondulation, en optique ; l'invention des chemins de fer, en abaissant le prix des voyages, a mis fin à l'hésitation de beaucoup de gens dont le désir de voyager était paralysé par le goût de l'économie. L'invention des moulins à eau avait eu pour effet de faire cesser le combat entre le désir de manger de bon pain et la crainte de la fatigue musculaire exigée par la meule aatique, etc.
CONSIDKliATlONS PIIKLIMINAIUES 1 1
ne sauraient, évidemment, se confondre, puisque le second n'est possible qu'après que le premier a pris fin. Quand les individus n'hésitent plus, qu'ils ont fait leur choix, c'est alors qu'ils peuvent s'opposer et que l'hésitation sociale commence.
Les actes du gouvernement, comme les innovations quelconques, tendent a se transformer en habitudes et en souvenirs sous la forme administrative. Le gouvernement, en effet, est. à l'administration ce que la volonté est à l'habitude, ce que la perception est au souvenir.
On pourrait, sans grand effort d'esprit, pousser bien plus loin cette analogie entre la psychologie et la science sociale à ce point de vue. La politique a ses maladies comme la volonté : aboulie et anarchie, — hyperboulie et autocratie, etc. Mais laissons ces images. Notons seulement que pour le pouvoir, comme pour la volonté, il y a lieu de distinguer la force d'initiative et la force de résistance, souvent en raison inverse l'une de l'autre. Telle volonté est très forte pour résister aux passions internes, qui est impuissante à les diriger hardiment vers un but. Tel gouvernement est très fort pour comprimer les émeutes, qui est très timide, très poltron en politique extérieure. Le pouvoir d'inhibition politique et le pouvoir d'entreprise politique font deux. Notons aussi que l'Etat, dans certains pays, comme la France, est d'autant plus entreprenant que l'individu l'est moins, et que Tun de ces caractères explique l'autre. Dans d'autres pays, c'est l'inverse.
Je suis assez frappé d'une certaine ressemblance que je crois remarquer entre le rang qu'occupe en psychologie la question si débattue du libre arbitre, et la place faite par les théoriciens de la politique à la question non moins discutée de la souveraineté. Il semble à beaucoup de psychologues qu'on ne puisse concevoir la volonté autrement que comme libre, et que nier sa liberté ce soit au fond la nier elle-même. Et
12 LES TRAXSFORM AXIONS DU POUVOlIl
la plupart des publicistes estiment que le pouvoir politique doit être souverain à moins de cesser d'être luimême. Le libre arbitre, c'est (ou ce serait) la souveraineté du moi ; la souveraineté, telle que certains métaphysiciens de la politique Tentendent, ce serait le libre arbitre de l'Etat. Incidemment nous voyons par là ce que gagne en clarté une notion en passant de la sphère psychologique à la sphère sociale. Car, autant ridée du libre arbitre est obscure et insondable, autant Vidée de la souveraineté est claire. Dans les limites de son domaine propre, tout pouvoir est souverain, il n'y a pas de doute à cela. Il n'y a de pouvoir qu'à cette condition. Seulement, nous voyons aussi que le progrès a consisté non à développer mais à refréner ce libre arbitre gouvernemental en divisant, précisant et harmonisant les pouvoirs.
Par suite de la chute incessante de la volonté dans l'habitude et du gouvernement dans la coutume, le pouvoir, comme la volonté, doit, à partir d'un certain point d'apogée, aller s'affaiblissant, devenu moins utile. L'évolution psychologique exige que la volonté, en se répétant, devienne habitude, de même que l'évolution politique montre que le pouvoir personnel, à force de s'exercer, s'épuise, se délègue à des chefs d'administration, ce qui lui donne l'apparence d'un pouvoir impersonnel, illusion des démocraties. Tout gouvernement nouveau qui se fonde ou se refond commence par être dû à l'exercice d'un pouvoir personnel très fort, celui d'Auguste, de Charlemagne, de Henri IV, de Louis XIV, de Charles-Quint, de Mahomet. Mais, inévitablement, après les grands sultans, viennent les grands-vizirs ; après Charlemagne, Louis le Débonnaire et de nouveaux maires du palais ; après Auguste qui s'occupait de tout, ses successeurs qui ne s'occupaient que de leurs plaisirs ; après Charles-Quint et Philippe II qui administraient eux-mêmes en détail
tout leur vaste empire, Philippe 111 et autres qui ont été conduits par leurs ministres : après Henri IV, Louis XIII conduit par Richelieu ; après Louis XIV, Louis XV.
Mais peut-il y avoir des sociétés sans gouvernement et sans administration à la fois, sans organisation politique ? S pencer raffi rme ; et ce serait là pour lui l'idéal futur. Pour nous de même, car cela supposerait que la convergence et l'unanimité de toutes les forces, de toutes les pensées s'opéreraient d'elles-mêmes. Mais, si la chose est possible dans une toute petite société, elle elle ne l'est pas, elle le devient de moins en moins a mesure que le monde social grandit. Même dans une société minuscule, combien la réalisation de cet idéal est ardue ! On comprend que, dans une paix profonde, des familles laborieuses de bons sauvages échangent, sans collaborer à rien de commun, les fruits de leur industrie séparée. Seulement, on ne va jamais très loin, sans nulle collaboration civile ou militaire, dans cette voie de mutuelle assistance. Puis, là où le pouvoir politique paraît manquer, en réalité il existe, mais dispersé, dans chaque famille ou dans chaque clan régi par son chef, chef élu ou héréditaire, sans lequel la production agricole ou pastorale ne pourrait s'effectuer.
On voit l'erreur des anciens économistes qui voulaient réduire à néant le rôle de l'Etat. Elle est analogue à celle des psychologues qui regardent la conscience et la volonté comme un épiphénomène, simple traduction de l'inconscient et de l'involontaire.
D'après Spencer, le véritable gouvernement, c'est l'opinion commune. Si l'on entend mal cette formule, d'ailleurs banale, on peut en déduire qu'un gouvernement ne saurait jamais être illégitime ; qu'il ne saurait jamais contribuer à faire naître l'opinion et le sentiment commun puisqu'il est censé en naître ; qu'il ne saurait jamais les diriger, ni avoir aucune initiative propre.
Cependant il est indubitable que son vrai rôle est d'être initiateur et directeur. — La formule spencérienne n'est exacte qu'au sens négatif. Un gouvernement ne peut longtemps gouverner contre l'opinion ; on ne navigue pas contre le vent. Mais comment l'opinion coni^ mune est-elle devenue commune ? Ce n'est pas spontanément, vu la diversité des gens et la complexité des questions. Il y a eu suggestion par des inspirateurs qui, à toutes les époques, font l'opinion en l'exprimant ; et il y a eu imposition par des despotes militaires ou civils qui, en faisant violence à l'opinion, l'ont entraînée. Rectifions donc : le gouvernement véritable, c'est l'opinion du groupe des meneurs ou du groupe des terroristes militaires ou civils.
Ce groupe varie d'après les temps et les lieux : prophètes et sorciers, chefs de clams, patres familias et tribuns, prédicateurs, suzerains féodaux, journalistes. A travers toutes les variétés, on voit se dessiner une espèce de loi générale : c'est que l'écart va grandissant entre le nombre des meneurs et le nombre des menés. Avec 20 orateurs ou chefs de génies dans la main, on gouvernait dans l'antiquité une ville de 2,000 citoyens, par exemple : rapport de 1 à 100. A présent, avec 20 journalistes dévoués ou achetés, on gouverne dans certains cas 40 milUons d'hommes : rapport de 1 à 200,000. De même, l.'ijcart va grandissant entre le nombre des défenseurs armés du pouvoir (gendarmes ou soldats, licteurs, prétoriens) et la masse des citoyens contenus ou dominés par eux. C'est que les moyens mécaniques (parole, écriture, imprimerie, — ou bien pique, arc, arquebuse, fusil à aiguille) destinés à porter loin et fort l'action suggestive du meneur ou l'action impérative de l'homme armé, n'ont cessé de progresser. Par la simple éloquence, on hypnotisait cent ou mille auditeurs ; par le livre manuscrit, déjà beaucoup plus de lecteurs ; par la presse, on fascine
CQNSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES 15
à des distances inouïes des masses humaines incalculables.
Le Pouvoir n*est, en somme, que le privilège de se faire obéir ; et l'Autorité publique est, comme la Richesse, quelque chose de très multiforme. Elle est la grande direction générale des courants d'exemples dans les lits multiples de la croyance et du désir, la grande voirie de ces voies navigables. — Mais il y a à.distinguer r Autorité indéterminée, imprécise, exercée par tous les directeurs extra-officiels de Tesprit public, du cœur public, — poètes, artistes, littérateurs, orateurs, journalistes, apôtres, hommes illustres de tout genre — et rAutorité déterminée, précise, des chefs d'Etat. L'une ou l'autre, parfois Tune et l'autre, sont exercées par les supériorités sociales qui existent toujours a un moment donné : les corps aristocratiques hier, aujourd'hui les capitales, modèlent à leur image leurs admirateurs dociles. Les ancêtres, quand ils sont l'objet d'une vénération coutumière, ou bien les étrangers célèbres, quand l'exotisme est en vogue, sont vraiment des (( autorités sociales » dans un sens plus compréhensif que celui de Le Play. La plus grande des autorités sociales dans la France de notre siècle a été Paris.
Or, chacune des formes et des catégories de Tautorité indéfinie, extra-officielle, cherche et parvient à son tour, un jour ou l'autre, à prendre rang parmi les formes de l'Autorité officielle. Chacun de ces grands prestiges sociaux, antiquité vénérée, caste respectée, capitale admirée, illustration étrangère, engendre des gouvernements qui lui correspondent et qui diffèrent profondément. Il y a des gouvernements ancestraux, nobiliaires, et des gouvernements urbains ; des gouvernements nationaux et des gouvernements en quelque sorte exotiques. Les pouvoirs d'un gouvernement provisoire, émané du prestige de Paris, n'ont presque
rien de comparable au pouvoir d'un Louis XIV, ap- \^ puyé sur le prestige d'une dynastie à demi-divinisée.
Cette nature officielle de TAutorité, qu'est-ce qui la caractérise? C'est non seulement sa précision, mais la brusquerie de son action, la soudaineté relative du rayonnement imitatif dont elle est le foyer. L'imitation rayonnée par une autorité extra-officielle se répand peu à peu de proche en proche ; l'imitation imposée officiellement se répand tout d'un coup et presque partout a la fois. Presque, car il n'en est pas toujours ainsi : par exemple, on a eu beau décréter l'adoption des mêmes poids et mesures dans toute la France, l'assimilation à cet égard, comme à bien d'autres, n'a été que lente et graduelle. Cequi veut direque,pourêtreefficace, le pouvoir officiel doit agir dans le même sens que les pouvoirs non consacrés et jamais en sens contraire. Il excelle à précipiter l'action exemplaire de ceux-ci, non à la refouler.
— Que signifie la célèbre distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel ? Elle répond à celle de la croyance et du désir. Ces deux pouvoirs sont intimement solidaires. Cependant ils ne sont que rarement réunis d'une manière expresse. Mais leur séparation n'est jamais que relative, plus apparente que réelle, et accompagnée de grandes difficultés. Auguste Comte a pensé, il est vrai, après Joseph de Maistre, que le grand progrès du moyen âge sur l'antiquité avait été précisément cette séparation des deux pouvoirs. Mais, au fond, ce que veulent Comte et J. de Maistre, c'est la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, avec cette seule différence que, d'après le fondateur du positivisme, le pouvoir spirituel de l'avenir, et déjà du présent, doit être celui des savants positivistes, des conciles scientifiques dont il serait le pape. En réalité, il n'est pas douteux que les idées, encore plus que les intérêts, conduisent le monde, et, en ce sens, les deux grands penseurs ont dit vrai.
Une <iiatin£lionjQul avilrfî el non moins fondamentale est celle du pouvoir intérieur et du pouvoir extérieur. Ils sont d'autant plus dissemblables qu'on remonte plus près de l'origine des peuples, quand les rapports du roi ou du chef de clan avec ses sujets, avec ses hommes, sont empreints d'une autorité religieuse ou patriarcale qui lui donne un caractère intense et profond, tandis que ses rapports avec les autres petits Etats voisins sont ce qu'il y a de plus sauvage et de plus anarchique. Peu à peu, les conlacts multipliés entre Etats et, dans chaque Etat, entre les citoyens qui le composent, tendent d'une part a dessiner, a préciser des garanties individuelles contre l'omnipotence de l'Etat, d'autre part, a étendre, à resserrer un réseau de droits et d'obligations réciproques d'Etat a Etat qui constitue le Droit international. Il n'en est pas moins vrai que la difEércnce subsiste toujours très nette entre ces deux branches du Pouvoir. Par exemple, on voit facilement au cours duxvii* siècle que le pouvoir de Louis XIV s'étend sans cesse sur ses sujets et aussi sur les peuj^les voisins, mais pas de la même façon. Sur ses sujets, son autorité n'est pas faite de crainte surtout, mais de respect, de fierté nationale, d'admiration; il s'accroît de la terreur même que Louis impose à ses ennemis. A l'extérieur, le pouvoir de Louis, ou, en termes plus propres, sa puissance est la force même de ses armes et l'ombre portée de cette force. Comme ombre, elle est quelque chose de moins brutal déjà mais d'immoral aussi. C'est ce qu'on appelle V injluefi££.y a l'influence de la France en Syrie », (( l'influence de l'Angleterre en Extrême- Orient )), etc. Cette notion d'influence, qui complète celle de force militaire et en dérive, n'en dérive pas exclusivement. Il y entre de la sympathie, de l'admiration aussi, des souvenirs et des espérances mêlées, et non pas seulement de la crainte.
Tarde. — Transf. du ffouvoir. 2
— Nous avons des inventaires de la Richesse publique, des Bourses qui nous donnent les variations numériques de ses sources diverses* Pouvons-nous espérer d'avoir un jour de bons inventaires du pouvoir politique, des Bourses politiques? Ce serait fort difficile, mais fort désirable. Si Ton pouvait, par de sûres statistiques, mesurer approximativement la hausse ou la baisse des quantités de pouvoir incarnées dans le cabinet anglais ou dans la reine d'Angleterre, dans les divers souverains ou ministres d'Europe, d'Amérique, d'Asie, rien ne serait plus précieux pour les diplomates. En apparence, ce serait aisé : en ce qui concerne le pouvoir intérieur, compter les électeurs du parti gouvernemental en comparaison avec ceux des oppositions ; ne pas oublier non plus le nombre des gendarmes en ce qui concerne le pouvoir intérieur, compter les soldats et aussi les milliards dont peut disposer le crédit de l'Etat. Mais l'essentiel à savoir est moins ces dénombrements que la quantité d'obéissance et de courage contenue au cœur des soldats et le talent de leurs chefs, la quantité de confiance, de dévouement et de fidélité inhérente au cœur des électeurs et de toute la population. Et, si l'on essayait de mesurer cela d'après des indices plus ou moins trompeurs, on verrait la difficulté de comparer entre eux les résultats numériques obtenus. Car les pouvoirs comparés seraient hétérogènes. Quoi de moins semblable au pouvoir patriarcal de l'empereur de Chine que celui du pt^ésident de la République des Etats-Unis ?
Après avoir répondu plus ou moins sommairement, dans ce qui précède, à deux questions connexes : qu'est-ce que la vie politique ? qu'est-ce que le pouvoir.^
CONSIDÉRATIONS PUKLIMINAIRES 19
il nous reste à dire un mot d'une troisième : qu^st-ce q^ue FEtat ?
L /Etat, en un sens étroit, c'est le pouvoir gouvernemental personnifié dans son chef, roi absolu ou président du conseil. Mais, d'autre part, que pourrait le gouvernement sans l'administration ? L'Etat, dans une acception plus large du mot, est donc le groupe des gouvernants et des administrateurs de tout grade, des fonctionnaires, dépositaires d'habitudes et de traditions séculairement formées et accrues, instrument nécessaire du pouvoir et sa condition d'existence. Mais, en outre, si le public, qui est la matière pétrie incessamment par les fonctionnaires, ne se prêtait pas à leur action, s'il n'était pas façonné à l'obéissance par un ensemble de coutumes et de mœurs, traditionnelles aussi, dont il est imprégné, les diverses administrations ne seraient-elles pas frappées d'impuissance ? Il s'ensuit que, à voir profondément les choses, l'Etat c'est la nation tout entière. Mais la légitimité du premier sens indiqué n'en subsiste pas moins. Car, au regard du gouvernant qui commande, la nation tout entière qui lui obéit, y compris son personnel administratif, est un simple moyen dont il se sert pour atteindre sa fin momentanée ; et cette distinction de la fin et du moyen a sa raison d'être, quelle que soit la nécessaire haison des deux.
L'armée, surtout l'armée en guerre, est une sorte de colonie d'une espèce à part, un bourgeon détaché de la nation dans lequel celle-ci condense tout ce qu'elle a de sève et de vie juvénile et par lequel elle agit au dehors comme par sa vivante image. Dans ce microcosme national, donc, se reproduit en relief saisissant la grande société qu'il représente sous sa forme la plus active, la plus politique, par conséquent. C'est là qu'il conviendra d'étudier les rapports de Vindividu et de Y Etat, Or, Y Etat, dans l'armée, ce n'est rien de bien
mystérieux, c'est tout simplement Tautorité du général en chef. Tout le reste, les deux ou trois cent mille ou les millions d'hommes qu'il met en mouvement à son gré, qu'il envoie à la mort certaine pour le succès d'un de ses plans, c'est Yindividu.
Voyons donc ici ce que pèse le droit individuel contre le droit social, pour parler comme M. Henry Michel, qui a étudié à fond cette question dans son grand ouvrage sur Vidée de l'Etat : voyons ce que pèse le droit de ces millions d'hommes à vivre, ?i être libres, à jouir de leurs hbertés de pensée, de conscience, de presse, de réunion, d'association, condition supposée et sine quâ AiOAide leur personnalité autonome, ce que pèse et vaut tout cela quand tout cela s'oppose au droit qui appartient au général en chef de faire servir toutes ces personnalités, toutes cesjîns en soi, dirait Kant, comme de simples instruments passifs et sacrifiés de sa volonté propre. Ici le droit individuel, qui est précisément celui d'une collectivité, s'annule, s'évanouit devant le droit social, qui est remis aux mains d'un seul individu; car, remarquons-le, ce n'est point du tout le triomphe de la force sur la faiblesse. Au contraire ; où est la force, si ce n'est du côté des millions d'hommes.^ où est la faiblesse, si ce n'est du côté du général .^^ Toute la force de ce dernier lui vient de ce que les individus, propriétaires de droits qu'on nous dit sacrés et constitutifs de leur personne, cessent d'y croire et ne croient qu'au sien, hostile aux leurs, au moment de la bataille, et non seulement à ce moment, mais dans tout l'exercice de la vie militaire, en vue de la guerre éventuelle.
Mais ce qui est vrai de la guerre extérieure, où éclate avec tant d'évidence l'écrasante supériorité de l'Etat sur l'individu, l'est aussi, au degré près, de cette guerre intérieure, sourde et permanente, qui est la vie politique des partis, en temps dit de paix. Dans chaque
CONSIDERATIONS PIIELIMINAIRES ^2 1
parti, le chef, le meneur, el, dans le parti au pouvoir, le président du conseil des ministres, ou, si Ton veut, le groupe des ministres, voilà TEtat. Car, remarquonsle, l'Etat n'est presque jamais unifié, il est presque toujours multiple, comme le moi, presque toujours en proie à des rébellions internes, à des dissidences qui tendent à fractionner la nation en deux ou plusieurs morceaux. — Or, dans les moments où la vie politique s'exalte, se soulève, aux dépens de la vie économique, intellectuelle et artistique, qui va se resserrant, les libertés de l'individu subissent des mutilations presque aussi fortes que sur les champs de bataille ; on proclame l'état de siège, plus de journaux, plus de réunions, les cafés fermés, la parole étouffée, toute dissidence expulsée ou comprimée par la violence. Et personne ne proteste, même, souvent, en son for intérieur : on sent ou l'on croit que cela est nécessaire.
C'est donc seulement aux époques où les conflits intérieurs, aussi bien qu'externes, s'apaisent, où là vie politique languit devant la vie privée prospère et exubérante, où nul danger ne menace ni la nation ni le parti triomphant, que, dans les limites tracées par la réglementation juridique émanée de ce parti, réalisation de son programme, les libertés des individus tendent à se déployer et s'affirment avec une conviction croissante. Mais alors, aussi, elles ne tardent pas à se heurter douloureusement contre ces limites dont je parle, à les battre de flots révoltés : nouvelle lutte interne qui commence, appelant de nouveaux excès de vie politique, essentiellement tyrannisants.
On peut, maintenant, se poser la question de savoir si^ dans les intervalles des guerres et des luttes intérieures les plus vives, l'Etat ne saurait faire un meilleur usage de sa Hberté à lui, c'est-à-dire de son autorité, que de tendre à accroître de plus en plus celles des citoyens, — qui se développent nécessaire-
ment aux dépens de la sienne, — alors même qu'il verrait les citoyens faire de leurs libertés un emploi nuisible à eux-mêmes et aux autres. Est-ce que le devoir de l'Etat n'est pas plutôt de ne viser ainsi à se rendre impuissant que dans la mesure où il voit qu'il devient inutile, c'est-à-dire où il voit s'orienter d'elle-même la conduite des citoyens vers des buts jugés louables? En définitive, c'est la direction de la conduite soit collective, soit individuelle qu'il importe de considérer.
Après ces préliminaires, attachons-nous à rechercher les sources du Pouvoir, à remonter aux causes de sa production ou plutôt de sa reproduction incessante. Car ne faut-il pas qu'il se reproduise sans cesse pour que, étant sans cesse miné et détruit, il subsiste toujours ? Le pouvoir s'use, se consomme incessamment, comme la richesse, et si, malgré son usure rapide, il se conserve comme elle ou a l'air de se conserver, c'est que cette conservation apparente recouvre un renouvellement continu. ^f ^ f
Ne confondons pas les sources et les canaux dii Pouvoir. C'est une erreur de croire que l'élection populaire en soit une source, et, à plus forte, la source unique, elle n'en est qu'un canal. Pourquoi élit-on un homme ? Voilà le hic. On l'élit à raison d'une supériorité qu'on croit reconnaître en lui, d'un prestige qui rayonne autour de lui. Ces prestiges sont multiples : vieillesse, force corporelle, richesse, chance, origine étrangère (podestats), éloquence, demi-folie (Rienzi, Masaniello), courage, noblesse du sang réputé divin, etc. Pourquoi tel prestige est-il plus fascinateur à telle époque et tel autre à telle autre ?
L'élection, d'ailleurs, n'est pas le seul ni le plus sûr canal du pouvoir. Il y a d'autres modes de transmission : lanomination royale, l'achat des offices, les cérémonies
"Z-i LES TRANSI OUMATIONS DU POLVOIU
de Tordination, l'hérédité, etc. Si absurde que soit un mode, pourvu qu'il soit tonsacré par l'usage, il est efficace. On n'admire pas assez la facilité avec laquelle les hommes se soumettent à l'autorité officielle qui leur est désignée de la sorte. On ne remarque pas l'étrangeté de ce fait quotidien : un tel, inconnu la veille, devenu détenteur d'une autorité indiscutée parce qu'il a paru un décret le nommant conseiller à la Cour, préfet, général. L'électrisation par le contact n'est pas plus surprenante que cette investiture de l'autorité moyennant certaines formes traditionnelles . Le pouvoir ne s'échange pas, comme la richesse, mais, comme elle, il circule et se transmet par la vertu de certaines délégations rituelles. On dirait qu'il y a un besoin général de subordination, et d'obéissance qui cherche à se satisfaire et se précipite vers le premier venu désigné comme maître, pourvu que ce soit conformément à l'usage, encore une fois, car alors chacun obéit parce qu'il voit les autres obéir ou parce qu'il sait que les autres vont obéir.
Mais quelles sont les sources de ce besoin d'obéissance.»^ Il y a une différence qu'on ne supprimera pas : c'est celle des forts et des faibles. Tant qu'elle subsistera, elle aura pour conséquence, en vertu de la sympathie humaine, le désir et le plaisir de protéger et de diriger, le désir et le plaisir d'être protégé et dirigé. Le rêve de l'anarchie est un rêve de forts — ou se croyant tels. Il n'y a pas à espérer que ce besoin et ce goût de protection et de direction aillent en diminuant : ils ne peuvent que grandir à mesure que s'accroît le nombre des intérêts à protéger, le nombre ou l'importance des entreprises à diriger *. On peut se demander pourtant
1. Ajoutons : à mesure que le tempérament des civilisés devient plus nerveux. Dans Névroses et idées fixes ^ M. Pierre Janet parle des personnes affligées de la maladie du doute, à qui une affirmation ou un commandement énergique rend le calme et la paix, car elles ont un besoin absolu de direction et de domination.
SOllU.KS 1)1 POIAOÏH
si, sans la famille, le bc.soiii de protection et de direction, quoique très réel, eût été senti avec une force suffisante pour donner naissance à des habitudes de discipline et de respect sans lesquelles il n'y a pas de pouvoir possible.
On a beaucoup dit — c'était un beau thème à développements oratoires — qu'il n'y a rien de plus enivrant que de se sentir libre, affranchi de toute soumission à autrui, de toute obligation envers autrui. Et, certes, je suis loin de nier ce sentiment très noble, mais je le crois infiniment moins répandu qu'exprimé. La vérité est que, pour la plupart des hommes, il y a une douceur irrésistible inhérente à l'obéissance, à la crédulité, à la complaisance quasi-amoureuse à l'égard d'un maître admiré. C'est au fond ce que disait mon compatriote La Boëtie dans sa Sertntude volontaire. Ce qu'étaient les défenseurs des cités gallo-romaines après la chute de l'Empire, les sauveurs de nos sociétés démocratiques et révolutionnaires le sont a présent, c'est-adire l'objet d'une enthousiaste idolâtrie, d'un agenouillement passionné \
Eh bien, n'est-ce pas dans la famille d'abord, que l'habitude d'être protégé et dirigé a été contractée, que l'homme a appris à connaître et à goûter ce rapport primitif de protecteur à protégé, antérieur même à celui de gouvernant a souverain, car, avant de pouvoir exécuter un ordre, le petit a besoin d'être défendu ? Par cette protection, l'animal, puis l'homme, prend possession des siens y de ceux qui reflètent sa personne, qui la multiplient soit par l'hérédité, soit surtout par l'exemple.
1. Les domaines ecclésiastiques, les monastères devaient, au moyen âge, recourir à la protection' d'un seigneur laïque qu'on appelait leur as'oué et qui était le plus souvent leur tyran, mais aussi adoré qu'abhorré. Toutes les chroniques monastiques sont pleines de récriminations contre les exactions de ces singuliers protecteurs. Et. cependant, jamais les moines n'ont pu se passer d'eux. (Voir Flach, Les Origines de Vancienne France.)
26 LKS TRANSFOUMATIC»!^ DU POUVOIR
Comment expliquer la coexistence, chez les sauvages et les barbares, de ces deux prestiges, le prestige de la vieillesse et le prestige de la force ? La vieillesse n'est-ce pas la faiblesse ? Mais Torigine familiale de Tautorité sauve la contradiction, les parents étant à la fois plus âgés et plus vigoureux que les enfants. Comment concilier en outre avec le prestige de la vieillesse celui de riiérédité noble, quand au vieux père mort succède le fils jeune et déjà respecté ? Encore par l'origine domestique de Tautorité : dans la famille seule s'acquiert le sentiment profond de la réversibilité héréditaire des qualités, des aptitudes, des droits, du caractère divin propre à certains ancêtres. Aussi Spencer remarque-t-il fort justement que (( l'obéissance aux parents prépare à l'obéissance aux chefs » et que (( les tribus indociles aux chefs, anarchiques, sont sans soumission aux parents », tandis que les races supérieures, disciplinées, sont, à l'inverse, patriarcales. D'ailleurs, le grand évolutionniste anglais ne s'aperçoit pas qu'il contredit ainsi ce qu'il a dit d'autre part sur l'origine toute militaire du pouvoir. Le respect, crainte aimée ou amour tremblant, ne pouvait naître que dans la famille, j'entends dans la famille sociale.
C'est aussi dans la famille seulement qu'a pu être appris, le plaisir spécial et très fort attaché à la protection exercée ou reçue et, par suite, à la possession active ou passive. C'est une joie vive pour la femme d'être maîtrisée et protégée en même temps par l'homme ; c'est une joieTdifférente mais non moins profonde pour l'enfant d'être dominé par des parents. De là dérive l'espèce de bonheur aussi, pour le vassal, de se sentir lié à son suzerain, et, pour le fidèle d'une religion, de s'abriter sous la tutelle sacerdotale. Il est curieux de voiries mêmes hommes, les peuples naissants, les peuples enfants, sauvages ou civilisés, ressentir avec une force égale le plaisir d'entreprendre et la volupté d'obéir.
vSOlRCES DL POIVOIU 27
l'amour du risque et le besoin de sécurité. Chose remarquable, le pays du monde où l'esprit d'entreprises chanceuses est le plus développé, les Etats-Unis, est aussi celui où se développent le plus les compagnies d'assurances. Et cela, au fond, n'a rien de surprenant, car l'amour du risque n'est en somme que l'espérance du succès, la confiance en soi, qui est une sécurité aussi, une sécurité émouvante et périlleuse.
Mais qu'est-ce que la famille, dans le sens social du mot ? Ce n'est pas seulement le lien du sang et ce n'est pas tout le lien du sang. C'est le groupe d'associés naturels, femmes, enfants, enfants adoptifs, esclaves, tenus dans la main du père-maître et cohabitant ou collaborant ensemble à la chasse, à la pêche, à lart pastoral, au défrichement, à la guerre. Dans la famille animale on ne connaît ni les ancêtres morts, ni la postérité encore à naître. Dans la famille sociale, l'instinct protecteur du père ou de la mère sur les enfants s'est réfléchi et développé par calcul ; le lien du sang n'a servi qu'à suggérer au père l'idée de protéger pour dominer et de se faire plus tard de ses enfants adultes un appui, une force auxiliaire . De même , l'idée lui est naturellement venue d'utiliser (par le culte domestique) ses parents morts. Le même besoin de dominer et de se faire servir, qui a suggéré l'idée de Tesclavage et de la domestication des animaux, autres formes de la protection intéressée, a produit à la fois le culte pieux des ancêtres et l'éducation autoritaire des enfants. Pour lutter contre l'hostilité de la nature ambiante, terrible, féroce, énigmatique, ce groupe a dû se serrer très fort, morts et vivants pelotonnés ensemble.
Le caractère extérieur auquel on reconnaît la famille sociale, c'est essentiellement, non la consanguinité, mais ce double fait : le fait d'avoir mangé ensemble un gibier tué ensemble, un poisson pris ensemble, un animal domestique élevé ensemble, et le fait d'avoir un
28 LES ÏRANSFOUMATIOS DU POl VOIU
culte commun pour un même ancêtre *. Souvenonsnous de ces deux traits, car ils nous expliquent pourquoi les castes, les corporations, les cités antiques, etc., attachent tant d'importance au commensalisme, aux banquets fraternels ou confraternels et périodiques, et à Taccomplissement des rites funéraires , Entre confrères, on se doit de fraterniser à table de temps en temps, à certains anniversaires, pour peu que la secte soit étroite, et de figurer aux obsèques de ses membres. En Algérie, deux tribus ne sont fusionnées en cités dans TAurès que du jour où elles ont accompli ensemble le banquet funèbre a la fête des morts dans leurs cimetières musulmans. Tout cela serait difficile a comprendre si Ton ne se reportait aux débuts domestiques de ces groupes non familiaux, mais qui ont dû copier les usages de la famille pour se constituer en sociétés plus vastes.
Du reste, nous ne trouvons pas partout à Torigine la famille sociale ainsi constituée. Ici comme sous ses autres aspects, le monde social nous offre la multiformité des points de départ de l'évolution. Il y a des tribus où les enfants sont lâchés de bonne heure, d'autres où la mère seule les protège et en est aimée et respectée. Même dans les races supérieures, la famille patriarcale est très dissemblable, tantôt démocre^tiquement, tantôt despotiqucment régie, avec plus ou moins de théocratie paternelle. Il est vraisemblable que, avant Tinvention des sépultures, le culte des morts, dont les cadavres restaient exposés aux dents des bêtes, a dû être empêché de naître ou rester embryonnaire. Aussi n'en trouve-t-
1 . Fustel de Goulanges a eu le tort de "ninsistcr que sur le second de CCS faits et de vouloir y ramener le premier, en ne voyant qu'un rite religieux, dans les repas publics, qui seraient nés des banquets funèbres. Dans les études de Lyall sur l'Extrême-Orient, on trouve une interprétation bien autrement acceptable du commensalisme. A mon avis, il faut donner à Tbabitude de ces repas corporatifs une origine économique avant tout. Quand on a tué ensemble un gibier, rien de plus naturel que de le manger ensemble . .
on nulle trace dans Tage paléolithique (silex taillé). Avec leurs instruments grossiers il était mal aisé aux troglodytes de creuser des fosses. L'idée d'ensevelir les morts, dès qu'elle a été réalisable, et, plus tard, celle de l'embaumement, ont dû contribuer beaucoup à préciser, à développer la religion domestique, grâce surtout à une autre invention, celle du feu — le feu du foyer — et à provoquer des croyances superstitieuses relatives aux pérégrinations souterraines ou infernales du double des morts ou à leurs pouvoirs mystérieux. Quoi qu'il eu soit, il est remarquable que, sous des formes distinctes, une religion funéraire et domestique très forte a régné en Egypte, en Grèce, a Rome, en Arabie, en Chine, chez les Aztèques, etc., et que, partout où elle a été pratiquée, une autorité très forte a pris naissance. Chez les Germains, où le culte ancestral paraît avoir eu moins d'importance, où la famille a été moins fortement organisée, le pouvoir politique est resté faible.
Entendons-nous bien sur cette dérivation famiUale du pouvoir. On a dit, au contraire, que la cité, pour se former, doit se fonder sur des principes diamétralement opposés à ceux de la famille. Et il y a ceci de vrai que la famille ou plutôt l'agglomération de familles, la tribu, doit ^'ouvrir, de close qu'elle était, pour se fusionner avec d'autres familles simples ou complexes en une même cité, qui devra, close aussi d'abord, s'ouvrir aussi, a d'autres éjDoques, pour se fusionner avec d'autres cités en un même grand Etat. Or, pour s'ouvrir, la famille doit renoncer a son esprit d'exclusion, cesser de regarder l'étranger comme un impur dont le contact la souille ; elle doit accueillir, à côté et au-dessus des dieux domestiques, un dieu ou des dieux urbains... Mais il n'en est pas moins vrai que, en se constituant, la cité commence par prendre modèle sur la famille^
1. Dans Y Année sociologique (première année), publiée par M. Dur-
et que F esprit urbain, quoique en apparence le contraire de Tesprit domestique ou de l'esprit de clan, en provient.
Demandons-nous aussi pour quelle cause familles et cités s'ouvrent de la sorte, à la longue. Est-ce simplement par, suite d'un danger commun à ^repousser, ou des avantages de F association .î^ Non, car c'est au début surtout que ce danger esfgrandT^'que ces avantages seraient précieux, et on ne les sent pas alors. On n'arrive à les sentir que lorsque, peu à peu, l'imitation des familles ou des cités voisines a suffisamment agi. Mais c'est dans le sein de la famille que ces hommes ont pris l'habitude d'imiter; et c'est là aussi qu'ils ont appris à se soumettre à un chef, sans quoi la formation de la cité, puis de plu» grandes formes de l'Etat, serait impossible. — On voit que les mêmes principes, la tendance de l'imitation à un rayonnement indéfini et la stimulation réciproque entre l'imitation et la sympathie, font comprendre pourquoi les hommes s'emmurent d'abord dans la famille, puis en sortent. Il leur est aussi essentiel d'en sortir que de s'y enfermer, comme il leur est aussi essentiel de sortir ensuite de la cité, de la nation même, que de s'y enfermer.
Ce qui nous dissimule à présent, à nous civiUsés, la formation familiale des cités, ce sont des faits tels que la fondation des villes américaines de nos jours, sur un plan géométrique, ou bien celle des bastides, des villes neuves, des villes franches, des refuges du moyen âge. Mais ce sont là les produits d'une longue évolution. Les villes se forment de mille manières, comme nous le verrons plus loin. En généralisant beaucoup, nous pouvons déjà distinguer 1° leurs formations spontanées, 2° leurs formations coloniales. Celles-ci ne sont possibles
kheim, M. Gaston Richard a contesté que le feu des vestales dérivât du feu du foyer ; mais il ne me semble pas avoir ébranlé sur ce point les arguments érudits de la Cité antique.
que parce que celles-lu les ont précédées. Pour que, d'une ville ou de plusieurs villes, se détachent des rameaux qui vont se planter en terre étrangère et fleurir en cité nouvelle, il faut d'abord que la ou les métropoles aient pris naissance spontanément. Or, c'est tantôt par agglutination directe de clans ou de tribus, de phratries, de dêmes, de dérivés de la famille, que les villes se fondent, quand ce n'est point par voie de colonisation intérieure ' ou extérieure ; tantôt par fusion de bandes d'abord errantes qui se fixent et s'enracinent en se fusionnant. Ces bandes, même les plus criminelles, /raierm^e/i/, copient la famille ; et, à mesure que la cité germe, apparaissent les corporations. Les corporations sont des familles partielles et artificielles, des familles interfamiliales, qui développent exclusivement un côté spécial des familles d'où elles procèdent: corporations religieuses, professionelles, militaires. Le pouvoir paternel, quand le pouvoir clérical, patronal, militaire, se déploie à côté de lui, se trouve affaibli d'autant; mais, sans lui, rien de cela ne serait. Supposez que, même de nos jours, où il est en rivalité avec tant d'autres autorités, le pouvoir paternel ne soit plus respecté; avant peu, quand les nouvelles générations deviendraient adultes, le pouvoir politique ne subsisterait que dénaturé à fond. Les hommes resteraient bien capables encore d'admiration et de crainte d'une part, — d'autre part, d'ambition et d'orgueil, — mais ni de respect hi d'autorité tutélaire.
Quoi qu'il en soit, si la famille est toujours la sourcemère, elle cesse d'être, etdeplusenplus, la seule source de l'autorité. 11 faut citer encore Y église, l école, Y atelier, le régiment, qui ont déployé séparément les germes confusément éclos et indistincts dans la famille primi-
1. Intérieure, quand il s'agit de villes nouvelles fondées sur le territoire même de lÉtat, comme tant de villes du moyen âge.
tive. Le pouvoir politique peut naître, soit par délégation, soit par usurpation, en tout cas à l'image et sur le modèle, ou de la puissance paternelle, ou de la puissance sacerdotale, ou de la puissance patronale, ou de la puissance militaire. Il peut s'alimenter aussi et se fortifier d'autres prestiges, qui, sous ces puissances précises et reconnues, étendent et ramifient les racines de leurs influences enchevêtrées : la richesse , la noblesse, la chance, la victoire, le pouvoir surnaturel, le génie scientifique ou industriel, le génie artistique, littéraire, oratoire, la politesse urbaine, etc.
Le pouvoir diffère étrangement en étendue, en profondeur et en couleur suivant la nature de la source principale qui le reproduit incessamment. Le caractère de l'obéissance ne diffère pas moins que le caractère du commandement \ Un pouvoir né surtout de l'autorité paternelle et du prestige de la tradition agricole et rurale, comme celui de l'empereur de Chine, est autrement étendu et profond, autrement autorisé à réglementer la vie privée que le pouvoir électif d'un président des Etats- Unis, d'origine industrielle, ou même d'un Napoléon, tout militaire, ou le pouvoir héréditaire même, mais tout militaire aussi à l'origine, d'un empereur allemand de nos jours. L'empereur chinois, à une époque assez récente encore, rendait des décrets de promotion, par lesquels les âmes des ancêtres de ses sujets étaient élevées en grade dans la hiérarchie des êtres divins ou demi-divins. Mais, en revanche, ce (( père et mère » de ses sujets ne pourrait pas les lever en masse et les tnobiliser en un jour comme le pourrait l'empereur Guillaume. Il lui serait même plus mal aisé qu'à un président des Etats-Unis d'opérer une révolution économique par un décret de protectionnisme ou de libre-échange.
1. Il en est de même de la richesse, qui diffère profondément suivant qu'elle est due à la fabrication domestique ou à la grande industrie, à un atelier rural ou urbain.
souRCKS DU porvoiu 33
Si le hiao, le sentiment de la piété filiale, sur lequel repose rautorité du Fils du Ciel, venait à disparaître du cœur des Chinois, l'Empire du Milieu serait réduit en poudre. Dans la même hypothèse, Tempire des tzars s'évanouirait aussi.
Le pouvoir peut être héréditaire ou électif. Mais, héréditaire, il a commencé par être individuel, et les causes qui Font suscité sont nombreuses, nous le savons; non seulement l'élection, mais la prise de possession directe parla gloire ou la violence, parla reconnaissance publique ou la terreur générale ; différence initiale qui, si elle ne tarde pas à s'atténuer quand le pouvoir s'est consolidé par l'hérédité, ne laisse pas de se faire sentir toujours. D'autre part, quand le pouvoir est resté électif, il faut bien distinguer si ses électeurs sont des pères de familles agissant comme tels et déléguant à l'élu leur patria potestas , ou s'ils sont des seigneurs féodaux, lui transmettant leur suzeraineté féodale contractuelle et spécifiée, ou s'ils sont des individus majeurs et supposés égaux, ne pouvant déléguer que l'autorité qu'ils ont sur eux-mêmes puisqu'ils sont censés n'en pas avoir d'autres. Et à ces sources réelles il faut ajouter ou superposer les sources mystiques et sacrées, celles qui résultent de l'élection supposée du chef, roi, empereur, tzar, pape, par une volonté divine. Dans le pouvoir des papes, au moyen âge, on distingue nettement les deux origines différentes de leur pouvoir politique, — je ne dis pas de leur pouvoir proprement religieux que je laisse à part. Ce pouvoir de domination terrestre procède d'abord, ou est censé procéder, des pouvoirs vagues d'ailleurs et indéterminés, mais d'autant plus redoutables, conférés à saint Pierre par Jésus, puis par saint Pierre à ses successeurs inspirés par le Saint-Esprit; et, en ce sens, il s'étend sur toute la chrétienté. Il procède, en second Ueu, en ce qui concerne le domaine dit de saint Pierre, de la donation faite par Char-
Taude. — Transf. du pous'oir. 3
Ô-l LES TRANSFORMATIONS DU POUVOIR
lemagne. Eh bien, la distinction de ces deux grandes branches du pouvoir politique des papes a été si bien sentie que Tune s'est aflaiblie à mesure que Tartre s'est fortifiée. Au moyen âge, le pape, pendant qu'il faisait reconnaître jusqu'à l'extrémité du monde chrétien son droit de détrôner ou d'introniser les rois, de délier les sujets du serment d'obéissance, ne jouissait que d'une autorité des plus précaires sur les Etats-Romains ; il était souvent chassé de Rome par les rébellions de ses sujets. A la Renaissance, au contraire, sa puissance étendue et supérieure se retire pendant que sa puissance étroite et inférieure se consolide ; il devient prince italien d'autant mieux obéi que, comme primat pohtique de l'Europe chrétienne, il perd chaque jour de sa force et de son influence.
Ce que je dis du pouvoir politique, il faut le dire aussi bien de la législation. La vertu impérative de la Loi varie d'après sa source : elle est bien loin d'avoir partout la même profondeur et la même étendue d'action.