L'INVENTION ET LE POUVOIR
Résumons-nous. Le Pouvoir est en quelque sorte un bassin entretenu, malgré ses déperditions, par des sources cachées, toujours coulantes : famille, atelier, école, église, régiment. Et la nature du Pouvoir (Jifi^red'après celle de ces sources qui prédomine. Ces sources, au début, se confondent toutes dans la famille, qui est à la fois atelier, église, école, régiment. Etat. Une partie de l'autorité paternelle passe, en s'ampbfiant, au prêtre, à l'instituteur, au patron, au capitaine, au ministre, au journaliste même. Ce sont là des rejetons du pouvoir paternel, devenus tiges à leur tour.
Mais pourquoi, si nous entrons dans le détail des faits, l'autorité s'est-elle déplacée, à telle époque et en tel pays, dans tel sens et non dans tels ou tels autres comme ailleurs ? Pourquoi l'autorité du père de famille passet-elle ici à des chefs militaires, là à des rois pacifiques et agriculteurs, autre part à des collèges de prêtres .^^ Pourquoi aux prêtres de telle religion et non de telle autre, à telle dynastie plutôt qu'à telle autre, à tel capitaine plutôt qu'à tels autres? Et d'abord, pourquoi estce au sein de la famille qu'est née et a dû naître la première notion vivante du pouvoir ? Ma réponse sera d'abord que les hommes, dès leur plus tendre enfance, tendent à se soumettre toujours à celui qu'ils croient
le plus apte à protéger les biens qu'ils désirent le plus garder, à les diriger vers les biens qu'ils désirent le plus acquérir. Personne, mieux que le père et la mère, ne peut s'offrir à l'enfant comme protecteur et comme guide; de là l'obéissance filiale, la naissance du pouvoir dans la famille. Une fois né là, il eh sort pour une raison identique, et le sens de chacun de ses déplacements est déterminé de la même manière que son premier jaillissement. L'explication de ses transformations est la même que celle de sa première formation . A chaque modification, en effet, que subissent les désirs généraux à diriger ou à protéger, ouïes croyances générales en une aptitude tutélaire ou directrice, l'autorité change. Or, qu'est-ce qui modifie les désirs et les croyances, si ce n'est les inventions et les découvertes, les besoins suggérés, ou les idées suggérées, par l'exemple contagieux d'hommes novateurs et influents .^^
Il s'ensuit que plus, dans un groupe social, il y aura d'innovations, soit nées dans ce groupe même spontanément, ce qui est assez rare, soit importées de l'étranger, ce qui est plus fréquent, et importées mihtaircmcnt, ou commercialement, ou religieusement, n'importe comment, plus il y aura de changements du Pouvoir, d'agitation politique. Nous voyons par là l'insuffisance des théories qui ont attribué le progrès des peuples à leur seul contact belliqueux (Gumplowicz), ou à leur seul contact commercial, ou à leurs seules communications religieuses, ou même (Gobineau) au plus ou moins d'inventivité de leur propre race sans tenir compte des importations et des ensemencements d'idées étrangères. Il suffît, pour que le progrès soit possible partout, que des novateurs soient spontanément éclos quelque part.
Mais ceux-ci, comment ont-ils innové.^ En rompant pour quelques instants le charme de l'imitation ambiante, et se mettant face à face avec la nature, avec le dehors
l'invention et le PorvoiR 37
universel, représenté, réfléchi, élaboré en mythes ou en connaissances, en rites ou en procédés industriels. C'est une erreur de croire que les primitifs ne regardent pas la nature : bien plus que pour nous, elle est troublante et magique pour eux. Animaux énigmatiques, plantes stupéfiantes, soleil, ciel : toujours apparaît, à travers la minceur transparente du peu qu'on sait. Tinconnu immense. Le grand problème alors, posé par les rapports de l'homme avec la nature, est de se nourrir par elle et de se garantir contre elle. La part du risque et de la chance, dans la vie du chasseur ou du pêcheur primitif, est bien plus grande que dans notre vie à nous, et le hasard est frère du merveilleux. Aussi voyonsnous que, bien longtemps avant d'avoir peuplé l'univers d'esprits d'ancêtres, réputés protecteurs, les hommes enfants s'étaient donné pour protecteurs quasidivins des animaux ou même des plantes. De là la totem, qui dénote la préoccupation habituelle de la pensée extériorisée,
La nature de la faune ou de la flore, du climat ou du sol influe sur l'organisation de la famille et de la peuplade, en tant qu'elle suggère telles ou telles idées, tels ou tels actes. Suivant la nature de l'animal particulièrement dangereux ou particulièrement utile, ou plutôt réputé tel — lion, crocodile, serpent, âne, éléphant, lama, gibier de poil ou de plume, poissons de côtes ou de rivière — les talents et les aptitudes physiques requises pour exterminer ou capturer cet animal diffèrent beaucoup et désignent tel ou tel individu à la confiance, à l'obéissance de ses concitoyens. Car la légende s'empare aussitôt de ce talent et le grossit. Ajoutez le mystère dont s'entourent à l'origine les moindres recettes utiles, remèdes, poisons, les moindres inventions transmises de père en fils, comme les rites du culte, comme des secrets d'Etat. Tel charmeur de serpents devient sorcier. On lui prête non seulement le pouvoir
qu'il a d'apprivoiser les vipères, mais celui de faire pleuvoir à volonté ou de changer les hommes en loups.
Distinguons les découvertes réelles et les découvertes imaginaires, les inventions réelles et les inventions imaginaires. Qu'il y ait eu, dès les plus hauts temps, des découvertes réelles, les langues, la première création humaine, en sont la preuve. Chaque nom commun, chaque verbe, exprime une petite généralisation, une découverte vraie. Mais, en même temps, la mythologie, née avec les langues, est un ensemble de découvertes imaginaires. L'imaginaire et le réel, ici, découlent de la même tendance innée à se projeter soi-même au dehors. La phrase, la proposition verbale, consiste, en toutes langues, à regarder la chose nommée comme une personne qui agit ou pâtit. L'animisme, première et universelle forme de la rehgion, consiste à voir une âme cachée dans toute chose frappante. — Qu'il y ait eu, dès les époques les plus reculées, des inventions réelles, rien de plus manifeste aussi : le fer, l'arc, les poisons des sauvages, la poterie, l'apprivoisement du chien, ne laissent pas de doute à cet égard. Et des inventions imaginaires : culte du foyer, sacrifices aux morts, pratiques de sorcellerie, divination. Le tout pêle-mêle, confondu.
Quiconque, par suite d'une croyance vraie ou fausse, d'une découverte réelle ou imaginaire propagée dans son public, parvient à s'approprier le monopole d'une de ces inventions réelles ou imaginaires, dispose d'un pouvoir spécial qui l'impose aux autres hommes. Et son pouvoir subsiste jusqu'à ce que la croyance dont il bénéficie se déplace ou que quelqu' autre invention jugée préférable vienne supplanter celle qu'il monopoUse. Uemontons aux sociétés tellement éblouies par le prestige du monde naturel qu'elles sont fières d'obéir à une dynastie qui se vante d'avoir pour ancêtre éponyme, pour protecteur divin, un animal, un végétal même.
l'i>ve>tio\ et le poivolu 39
ou un astre, souvent un minuscule et ridicule animal tel que le rat, ou la moins brillante des étoiles. Il est clair que chaque observation faite, par un observateur claivoyant, sur la régularité invariable des instincts, des mœurs de cette espèce animale, sur la régularité invariable des mouvements de cet astre, qui semble comme asservi à tourner quelque meule céleste — on nous a rapporté les réflexions sceptiques d'un Inca méditatif à ce sujet — tend à ébranler, et peu à peu à détruire la foi admirative et superstitieuse en la puissance de cet ancêtre supposé, et, par suite, Tautorité divine de la dynastie qui fonde sur ce prestige son droit au respect.
C'est non la force réelle mais la force supposée d'un \ homme, père, prêtre, capitaine, roi, qui fait son pou- j voir. Et cette force supposée tient à un préjugé accrédité qu'un préjugé nouveau vient combattre. Quand on croit que la malédiction paternelle fait mourir, que la colère du patriarche de Constantinople. — comme le croyaient les Grecs byzantins, d'après Ranke — empêche les cadavres de se décomposer et les rend impropres à la résurrection future, que tel sorcier peut faire tomber la lune du ciel, etc., il est certain que le progrès et la vulgarisation des connaissances physiques ou physiologiques doivent singuUèrement aJTaibUr l'autorité de ce patriarche, de ce sorcier, du père même. De lu nqn pas surtout un aflaibhssement, mais un déplacement de pouvoir. Car le besoin de crédulité et de docilité qui était auparavant satisfait par le pouvoir paternel, sacerdotal ou autre, ne disparaît pas pour s'être détourné d'eux; il cherche ailleurs à se satisfaire, il se tourne vers le confesseur de la nouvelle foi quia détruit l'ancienne, vers d'autres dépositaires de raulorité.
Dans une société où pénètrent de nouvelles idées et de nouveaux besoins, à la suite d'innovations imitées, il arrive inévitablement que beaucoup de prestiges sont ébranlés ou démolis : celui du vieillard, du chef de clan,
du noble de race, du riche propriétaire, etc. Mais les habitudes d'obéissance, de confiance, de respect, que ces prestiges ont fait naître, leur survivent comme nous venons de le voir, et se reportent sur un autre objet. C'est ainsi que, par exemple, vers la lin du moyen âge, quand les divers fiefs ont été mis en communication plus facile et que le résultat de cette comparaison a été défavorable au seigneur local, éclipsé par l'éclat du roi, naguère seigneur comme un autre, les populations ont laissé leur docilité habituelle aller naturellement vers le représentant de l'autorité royale ; et, peu à peu, s'est formé ainsi, comme un fleuve par la convergence d'innombrables ruisseaux, l'absolutisme d'un Louis XIV. — Il n'est pas même nécessaire que les besoins nouveaux impUquent la négation des besoins anciens pour que leur opposition afiaibUsse les pouvoirs nés de ceux-ci. En efiet, une société, comme une personne, ne dispose, à un moment donné, que d'une certaine quantité d'obéissance et de confiance, qui se répartit entre les divers pouvoirs auxquels on se soumet. Si l'on vient à se montrer docile à un nouveau pouvoir, ce ne peut être qu'au détriment des autres. Par exemple, les protestants du xvi® siècle et les jansénistes du xvn*, à mesure qu'ils s'humiUaient davantage devant Dieu, se montraient plus fiers et plus roides devant les pouvoirs civils et politiques.
En somme, le changement des idées, résultant de la série des découvertes, et le changement des intérêts, résultant de la série des inventions, ont le double effet de transformer la nature de l'autorité en chacune de ses catégories, et de la déplacer. Ils la transforment : suivant que le père a été envisagé surtout comme un guei*rier possesseur d'armes invincibles, ou comme un sacrificateur disposant de secrets magiques, oa comme un chef d'industrie possédant des. secrets de fabrication, ou
l'invi:>tio> kt lk poivoiu il
comme un vieillard doué d'une sagesse supérieure, ou comme un simple tuteur légal et un banquier donné par la nature, son autorité a beaucoup changé de nature, plus ou moins mélangée de crainte ou d'amour, de superstition ou de tendresse. On en peut dire autant de l'autorité du prêtre, ou de celle du roi. Quant aux déplacements du pouvoir, ils accompagnent d'habitude ses transformations, mais peuvent s'opérer sans elles.
Y a-t-il un sens, une direction générale et irréversible, à cette suite de transformations? Y a-t-il un sens, une direction générale et irréversible, a cette suite de déplacements. ^^
Oui, dans la mesure où il y a un enchaînement logique des découvertes et des inventions. Et nous n'en douterons pas si nous jetons un coup d'oeil d'ensemble, d'une part, sur le progrès des connaissances, d'autre part, sur les grands groupes d'inventions solidarisées qui ont formé successivement l'art de la pêche et de la chasse, l'art pastoral, domestication du bœuf, du mouton, de l'âne, du chameau, du lama, l'art agricole, domestication des diverses plantes ahmentaires ou textiles, enfin l'art industriel. A chacune de ces grandes étapesdu progrès humain, et à chacun des pas qui mènent de l'une à l'autre, nous voyons le champ social toujours, et même le plus souvent le champ politique,. s'agrandir, et les pouvoirs publics se déplacer en passant du chef d'un groupe plus étroit au chef d'un groupe plus ample, du chef de clan au magistrat de la cité, ou bien du Seigneur au représentant du roi, et en même temps le pouvoir perdre de son caractère relativement sentimental, personnel, imprécis, pour revêtir un caractère relativement précis, impersonnel, objectif.
Toutefois, remarquons que le sens des transformations du Pouvoir est beaucoup moins nettement indiqué que celui de ses déplacements, et plus loin nous verrons pourquoi. Pour le moment, revenons au lien des idées
\2 LKS TUANSFOllIMATIO^ï!; DU POLVOIK
et des intérêts avec la nature et Tétendue du Pouvoir, et tâchons de le préciser.
En essayant d'esquisser ailleurs une théorie de la valeur \ j'ai cru montrer que, dans la valeur des objets, il entre deux éléments : 1 ° le plus ou moins de foi dans leur aptitude a satisfaire un désir, et le plus ou moins de généralité de cette foi ; 2° le plus ou moins de vivacité et de profondeur de ce désir, et sa diffusion plus ou moins grande ^ De telle sorte que, si la foi en l'aptitude d'un objet se généralise ou s'intensifie pendant que le désir auquel il répond se resserre ou s'affaiblit, sa valeur restera égale (quoique ayant changé de nature). Il en est de l'autorité, du pouvoir d'un homme, comme de la valeur d'une chose. Le pouvoir d'un homme d'Etat, d'un fonctionnaire, d'un magistrat quelconque, a deux sources : 1** le plus ou moins de confiance qu'on a dans son aptitude à remplir ses fonctions, et le plus ou moins de diffusion de cette confiance ^ ; 2° le plus ou moins de besoin qu'on a de cette fonction, et la diffusion plus ou moins étendue du sentiment de ce besoin. Quand, dans un temps de troubles, le besoin d'une police de sûreté grandit tout à coup et se répand, le pouvoir du préfet de police, l'autorité dont il est in-