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LA LUTTE DES PARTIS

le cerveau. Mais une nalion n'est pas toujours ni partout divisée en partis. Il n'y en a guère dans le clan primitif: dans la cité anticjue, il y en a souvent, niais non aux moments d'action décisive, pendant une guerre, et Ton guerroie alors frécfuemment. ]3ans nos Etats modeiMies, aussi, l'action belliqueuse a pour cfTet immédiat d'assoupir les partis et de produiic une véritable unanimité qui dure le tenij^s du danger national. En somme, c'est seulement dans l'intervalle des moments d'action coUeclive ibrte et décisive que les partis réappai aissent et entrent en jeu. Et c'est ]iarcoque ces morne nts tragiques sont séparés, dans les Elats civilisés, par des inlervalles toujoui s j)lus longs, (fue le rôle des par- ^ tis y va en grandissant. 11 en est, en cela, des partis ^ comme des opinions et des penchants contraires qui se " disputent l'esprit d'un homme durant sa délibération intérieure : l'esprit est d'autant plus sujet à ces hésitations ' internes qu'il est plus complexe et plus élevé. Mais il faut toujours (ju'à la discussion mentale succède la résolution et l'action. Aussi serait-il téméraire d'ériger en t principe que la division des partis doit toujours durer et ' est une excellente chose en soi. Elle est comme la division des travaux qui u'est bonne c[u'autant qu'elle sert ' à l'accord des travaux. Il va, en effet, une collaboration f inconsciente et profonde (jni se cache souvent sous les ^ divisions politiques comme sous bien des concurrences économiques. Elle a été longtemps l'émulation des deux grands partis anglais dans l'alternance de leur action gouvernementale^

1 . Encore cette dualité n a-t-cUe cii qu'une utilité passagère, et déjà passée. <c On n'a plus revu dans aucun pays, dit M. d Eiclitlial dans sa

" Sous'eraîfieté du peuple, ou ne voit plus nicnie eu An gleterre cette répartition des forces politiques en deux armées dirigées par des chefs expc'riiiientés et obéis, toujours prêts à se coinl>attre et à se suljstituer l'un

f à 1 autre pour gouverner. . . » Maintenant, partout le régime j)arlcnien -

• taire, dont Texcellence supposait cette rivalité féconde et non destructive, est en perturbation, ce qui ne 1 empêche pas, d ailleurs, de se propager

^ et d'envahir la mapponiondc.

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Quand la distinction des partis correspond à celle des classes ou des ordres, comme dans beaucoup de cités grecques, c'est un grand péril social. Il y a alors une question sociale, de même qu'il y a une questioi^ nationale, un scliisnie patriotique en pj éparation, suw irt vaut la remarque de Bluntschli, quand la division de| partis se fonde sur leur situation géographique, quand, par exemple, on dit le parti du nord et le parti du sud, le parti nord-allemand et le parti sud-allemand. La guerre de sécession est née de là. — Dans les villes du \ moyen âge, le schisme intérieur, source de conflits i permanents et parfois de combats dans les rues, naît r de la jalousie entre deux ou plusieurs corporations puissantes, religieuses ou industrielles, souvent entre l'abbé d'un monastère autour duquel la ville a été bâtie et les consuls ou les éclievins de la commune, ou plutôt entre la corporation religieuse dont l'abbé est le chef et la corporation politique, la commune jurée, dont les magistrats municipaux sont les représentants^ Dans les villes algériennes de FAurès, de même que dans les cités antiques à leur début, la grande scission^ bien plus profonde que les précédentes, est celle qiH sépare les familles dont la cité est composée. DeuSI grandes familles, fermées comme des clans, s'y juxta-: posent et s'y opposent; de là d'incessantes luttes bien dilTiciles à apaiser. — Dans les Etats polyglottes, agglu^ tinant plusieurs nationalités, tels que l' Autriche-Hongrie, la division des partis tend à se confondre avec celle des nationalités et des langues. Plus souvent, elle se confond avec celle des religions dans les Etals où plusieurs cultes se coudoient.

H y a loin, en apparence, de ces partis tenaces, traditionnels, héréditaires, aux partis moins stables et moins profonds, sinon moins violents, que nous voyons naître, croître, déborder, disparaître, dans nos démo-^ craties agitées. Cependant les uns et les autres s'expli-

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qiicnt de même. Mais eommençons par dire un mot de ) certaines explications erronées.

Je suis surpris de voir Bluntsehli approuver la théorie de llolimer (18 4 4) d'après laquelle la division des I partis politiques réj^ond à celle des âges de la vie. L'enlance, avec ses illusions et ses déductions précipitées, changeantes, avec ses imprévoyances et ses imprudences, ; G est le parti radical : la jeunesse, créatrice et ejitreprenanle, c'est le [)arli libéral; la maturité, tranquille et forle, c'est le parti conservateur : la \ ieillese, faiblesse irritable qui cherche aj)pui en un despotisïne immuable, diploniali(pie et astucieux, c'est le parti de l'absolulisme. — Bluntsehli est d'ailleurs obligé de reconnaître que, dans la lutte politique, ces quatre partis se réduisent toujours à deux par la coalition de plusieurs contre Tun d'entre eux. Mais il croit pouvoir alFirmer que l'ordre de succession des j^^ilîs triomphants est indiqué dans l'énumération précédente. D'après lui, ; a ( n comparant les principales idées qui remuent l'Eu- I rope depuis un siècle, on peut se convaincre qu'elles I vont du radiccilisme au libéralisme. » Radicale, toute la Révolution Irancaise. En suivant la pente de cette évo- , lut ion, on serait conduit a prédire que le xx"" siècle sera ■i conservateur et même absolutiste. — Je ne sais pour- 1 quoi cette exphcation est qualifiée psychologique par ! son auteur; elle est plutôt biologique comme la loi des 1! âges sur lacjuelle elle repose. C'est une des nombreuses erreurs suggérées par la métaphore de 1 organisme ' social qui, même avant de se formuler explicitement, exerçait ses sourds ravages dans beaucoup d'esprits. Cette classification quatripartite des partis rappelle assez nettement la distinction et la série des quatre phases qu'un art quelconque semble parcourir, d'après les J esthéticiens, depuis sa roideur initiale jusqu'à son énervement et son entêtement final, à travers des périodes de largeur souple et de sagesse durable. Mais, s'il est

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vrai que Fail ait ses âges, on ne voit pas ces agos-là coexister et lutter ensemble comme les partis politiques. A vrai dire, cette théorie de Rolimer n'est pas soutenable, elle est inapplicaljle a toutes les divisions des temps passés, ou l'on serait bien eml)arrassé de découvrir un parti libéral, ori un parti jadical même est rare; et on ne voit pas comment elle rendrait compte de ces divisions là où il est visible qu'elles correspondent à la diversité des tribus, des corporations, des sectes, des * langues, des religions, l^e nos jours on ne voit pas ] davantage la lumière qu'elle jette sur nos discoï des I où, indépendamment des causes antiques de rivalité^ j rebgieuses, dynastiques, économiques, qui subsislen" il nous est si souvent possible d'assister à la naissanc de nouveaux partis, qui n'ont rien de biologique ass rément. Nés de la Presse, ils ne sont que des piihUci formés par des publicistes que tout le monde connaît | Kail Marx, père du socialisme actuel; Drumont, père dè l'antisémitisme français. Qu'est-ce que la loi des Ages peut avoir à faire ici ?

D'après M. Loria, l'explication des partis est bien simple : ils représentent simplement les diverse* formes de la propriété. Distinction des wliigs et des tories, des guelfes et des gibelins, des plébéiens et des patriciens, etc., tout cela n'est que la lulte du capital et de la propriété foncière. C'est une scission qui s'est opérée au sein de la classe des privilégiés. llcAcnez à la propriété collectiviste et il n'y aura plus de jiartis...

La (( })ipartition du revenu » explique seule « la possibilité bistoric[ue des réformateurs ainsi que leur succès^ partiel. » Si Hismark a été possible, cela est dit en termes formels, c'est parce que l'inimitié existait entre les prof ]:)riétaires du sol et les capitalistes et qu'il s'est appuy^ là-dessus pour « améliorer la condition du peuple Ira-^ vailleur. )) Gela signifie, au fond, qu'un liomme d« génie se sert, pour atteindre son but, pour réaliser so^

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programme, des ressourec^s (jiie lui ofTre le eonQit ou raccord des inlerets dilVereiils qui coexistent dans le pays on il apparaît. Mais 11 ne s'appnie pas seulement sur la rivalité on Talliance des intérêts (intérêts d'industries dilVérentes, intérêts d'aniour-propre de classes, de castes, de nationalités, intérêts de cœur ou d'orgueil collectifs), il utilise encore l'opposition ou l'union des croyances, des principes, des idées, des préjugés. Et c'est ce dernier élément, si important, que méconnaît systématiquement toute la nouvelle école socialiste \

Je me reproche aussi d'avoir donné, dans mes Lois de r Irnildfion, une explication insufïîsante de la distinction des partis. J'ai fait l eposer leur dualité (au moment du conilil) sur celle de rimitalion-coutume et de l'imitai ion-mode. Et, de fait, la principale cause et la plus ^ fréquente de la lutte entre les partis provient de ce que l'un protège une coutume, une tradition qui est attaquée par l'autre ou par les autres, au nom de modes envahissantes, d'idées le plus souvent importées de l'étranger. Mais, dans certaines nations oii rimitalion des modèles nouveaux ne joue aucun rôle appréciahle en jiolilique, oii il n'y a que des coutumes et des traditions en présence et en jeu, il ne laisse pas d'y avoir des partis, si ces coutumes et ces traditions se contredisent ou se contrarient et se comhattent". A l'inverse,

1. IM. Loria méconnaît à tel point l'importance des croyances, même religieuses, qu'il cite la lAgue comme n'étant autre chose « que l'ail icuice du clergé, le grand propriétaire du royaume, avec les mendiants du Limousin et de l'Auvergne, avec les charbonniers et les porteurs d eau de Paris, contre la bourgeoisie et la noblesse. » Comme si, parmi les ligueurs, manquaient les bourgeois et les gentilshommes ! — La Fronde n est w (ju'une révolte du travail improductif, judiciaire et administratif, contre le revenu féodal qui ioniaïl do refréner ses exigences sans bornes. » Qu est-ce que les massacres de la Saint-Barthélemy ? Ce n'est que « le résultat d'une insurrection de la bouigeoisie catholique contre la noblesse huguenote. » Etc.

2. D'après M. Funck-Brentano, les deux partis qui, en tout temps et en tout pays, se disputent le pouvoir, sont le parti de l'activité personnelle, de la dilTérenciation individuelle croissantes, et le parti de la cohé-

dans certains Etats révolutionnés et modernisés à fond, le pouvoir politique de la coutume a beau être momentanément annihilé, les partis ne pullulent pas moins pour faire prévaloir des innovations dilïerentes et contraires. Quand la malheureuse Chine sera devenue la proie des civilisai ear s qui se la disputent, il y aura certainement un parti français, un j^^iti anglais, un parti allemand, un parti russe, qui auront chacun la prétention d'imj^orler exclusivement des institutions empruntées a la France, ou à F Angleterre, ou à lAUc magne, ou a la Russie. Ce qui est certain, c'est que les partis sont toujours des courants d'imitation, soit an-" ciennement, soit récemment tracés, qui se rencontrent et s'allient ou se heurtent. Mais pourquoi ces courants, et non d autres, se sont-ils tracés et rencontrés, et, en se rencontrant, alliés ou heurtés? Nous essaierons de répondre plus loin.

11 est une division des partis qui, toute simpliste et vulgaire qu'elle est, ne laisse pas de reposer sur un f(3ndement solide : c'est celle du parti gouvernemental et de ropposition, en entendant par opposition le groupe coalisé des adversaires du gouvernement. L'avantage^ de cette division est de mettre en saillie la dualité du oui et du non, le duel logique, qui seul rend les parlîs possibles. En outre, on y voit s opposer l'optimisme au. pessimisme, deux versants du cœur dont la diflerence:; esl éternelle et explique la grande généralité de cettedistinction de partis. Les gouvernementaux et les oppo-^ sants rcqipellent, par leur jeu de bascule, le conllit dei^ haussiers et des huissiers à la Bourse. Les gouvernementaux jouent à la hausse, et les opposants jouent à la baisse des affaires publiques.

sion, de Ten tente commune croissantes. Cette dualité cadre assez bien avec celle du parti de la tradition et du parti de 1 innovation, etles mêmes critiques lui sont applicables.

l \ I J III l>] s I» VRTTS

Mais disons un mot d'une idée émise par Sumner- Main dans son (jouvernemctit populaire. Suivant lui, Tesprit de parti, dont il tHudie curieusement la nature et la physionomie, était, a l'origine, (C un sport réservé aux aristocraties » et auquel le reste de la population assistait plutôt qu'il n'y prenait part. Mais, dans les démocraties, tout le monde se livre à ce sport dangereux, a cette guerre atténuée, intermède de guerres plus sanglantes. Cette remarque est vraie, mais elle ne dit pas tout. Il est certain que la division en partis ne se produit sérieusement. d'ordinaire, qu'entre les détenteurs du pouvoir ou entre eux et les aspirants au pouvoir : que, là ou règne un monarque absolu, sans contre-poids d'aristocratie réellement puissante, sou^ Auguste, sous Louis XIV, il n'y a point de partis, si ce n'est à la Cour, parmi les familiers et les conseillers du roi, ou bien il n'y a que des batailles mentales de desseins contraires dans le cerveau du monarque : que, là oii le régime est aristocratique, comme en Pologne, comme dans Rome primitive, comme à Venise, la division en partis se limite à la classe dirigeante partagée en deux tronçons ou du moins n'atteint que secondairement et faiblement les conciles inférieures du pays ; qu'enfin, chez les nations démocratiques, la lézarde qui les fait se fendre en deux descend jusqu'aux derniers fondements du peuple. Mais pourquoi en est-il ainsi? Est-ce refiet de la démocratie précisément et ne prendrait-on pas ici, par hasard, retfet pour la cause P

^l 'oublions pas, d'abord, la force contagieuse de l'exemple venu d'en haut. Elle permet de comprendre comment, même aux âges de l'aristocratie la plus hautaine, des divisions nées au sein de celle-ci sont parvenues, si souvent, contrairement à l'assertion de Maine,

Tarde. — Transf, du pouvoir. 10

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à scinder le peuple tout entier, a trancher un lbss( profond et sanglant, par exemple, entre guelfes ei gibelins, dans toute T Allemagne et Tltalie du moyei âge. L'esprit de parti généralise n'est donc pas le mo-jd nopole des démocraties. Et d'ailleurs les démocraties n s élaborent-elles pas, ne s'engendrent-elles pas par la même cause qui produit la généralisation de l'esprit de ^ parti : le désir de s'égaler aux classes supérieures en le copiant? — En Belgique, avant la revision de la Con stitution en 1892, il n'y avait que deux partis, toudeux constitutionnels et se succédant alternativement au pouvoir, comme les wliigs et les tories en Angle- i terre : c'étaient les libéraux et les catlioliqucs (cliacun n d'eux subdivisé en intransigeants et , opportunistes, pom employer des expressions propres a la France). Mais, en 1892, on revise la Constitution et le corps électoral se trouve décuplé. Alors qu'arrive-t-il ? Au lieu de deux partis, on en a trois : le parti ouvrier a surgi. Et ce fait 1 peut servir à éclairer la genèse des partis. Car il montre que, l'état social restant le même, le nombre et la nature \ des partis (car, en Belgique, tous les partis ont changé' de nature et d'allures en même temps que leur nombre i s'est accru) peuvent devenir très dissemblables si le pays légal s'étend ovi se rétrécit, s'il s'étend dans un sens ou dans un autre. Mais pourquoi le pays légal en Belgique s'est-il accru, a~t-il décuplé brusquement? Quelle a été la cause de cette révolution pacifique ? M. Loria ne va pas nous dire, j'espère, que c'était Tin- , téret de ceux qui ont voté cela. La vérité est que des j idées et des besoins nouveaux avaient germé et s'étalent propagés dans le peuple belge, à l'exemjile dés t classes supérieures \ a l'exemple aussi du sulfrage uni- j

1. ce La question ouvrière ne s est transformée en question sociale j, (ou plutôt politique) que parce que les besoins, les sentiments, les idées ^ des classes moyennes ont pénétré la classe ouvrière. » (Funck-Brentano, I.a Politique \

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versel pratique eu France et ailleurs. Est-ce qu'il n'est • pas manifeste que, si la France n'avait pas voté le sufî frage universel en 1848, jamais les Belges, en 1892,

n'auraient voté quelque chose d'analogue ou d'appro- ^ chant P

^ oilà donc pourquoi l'esprit de parti se généralise : il se généralise sous l'empire même des causes qui déi mocratisent les sociétés : la démocratie n'est donc pas i la cause de cette généralisation. Mais cela ne nous dit î pas pourquoi l'esprit de parti naît dans les sphères su- 1 périeures d'où il se répand plus bas \ ni pourquoi il L se répand ici plutôt que là, sous telles formes plutôt i que sous telles autres. C'est là 1 essentiel.

II faut d'abord se pénétrer de cette vérité bien sim-

1 Je me demande s'il y a jamais eu exception à la règle de celte marche de haut en bas, et si, par hasard, accidentellement, on a vu se produire entre les goui^ernés d abord une division de partis qui ne % se serait étendue qu'ensuite aux ^gouvernants , aux gouvernants politiques ' ou sociaux. Je ne le crois pas. En tout cas, tous les grands partis dont 1 histoire s'occupe me paraissent se conformer à la règle : armagnacs et bourguignons, guelfes et gibelins, royalistes et ligueurs, montagnards et girondins, légitimistes et libéraux de 1830, etc. — Les antagonismes religieux de sectes, quand une secte nouvelle apparaît, se compliquent souvent d antagonismes de j>artis auxquels ils donnent naissance. (Remarquons, en passant, que les passions religieuses engendrent souvent des passions politiques, en Angleterre au xvii« siècle, en France au xvi«, mais qu'il n'y a pas d'exemple de passions politiques engendrant des divisions religieuses. Ah interioribiis nd e.xteviora Dira-t-on qu il y a là une exception fréquente à la règle qui précède ? iNullement ; c'est au sein des ! détenteurs du dogme, dans le corps enseignant du clergé ou des docteurs, des théologiens, et non dans la masse enseignée des simples fidèles, que s'est produite d'abord la division en orthodoxes et hérésiarques, en ariens : et partisans d Athanase, en iconoclastes et défenseurs des images, en catholiques et albigeois. Une hérésie peut bien jaiUir du cœur d'un simple

fidèle encore est ce bien rare mais elle ne devient contagieuse

qu après avoir été accueillie et avoir fermenté dans un monastère, un chapitre, un corps clérical quelconque, ou dans une élite sociale. Les Vaudois j eux-mêmes, dont les origines sont d ailleurs obscures, semblent être nés ainsi, malgré le caractère remarquablement démocratique de leur secte.

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j 48 LES TIIAXSFOUMATIONS OU POUVOIU

pie, que tous les faits de riiistoire ont commencé pari^ être des questions. Avant les croisades, il y a eu là question des croisades ; avant le triomphe du cliristia*nisme dans l'Empire romain, il y a eu la questioi| chrétienne; comme il y a, maintenant, une questioik d'Alsace-Lorraine, une question d'Orient, une question du socialisme. Chacune de ces questions, parmi ceux qui sont les premiers à l'apercevoir, et qui appartiennent nécessairement à l'élite sociale, donne lieu ii des réponses multiples, dont une seule se réalise en fait et porte en germe des questions nouvelles auxquelles M sera plus tard répondu, et ainsi de suite. L'histoire esl un interrogatoire séculaire des nations par leur Destinée ; interrogatoire qui décide de leur sort et qui sou- \ ent les condamne. Mais l'iiistoire politique, en cela, ne dilTère point de l'histoire linguistique, de l'histoire religieuse, de l'histoire économique, etc. La vie nationale, envisagée sous chacun de ses aspects, se décompose en prohlèmes, en difficultés successives, alternant avec leurs solutions et en renaissant, et qui s'opposent sans relâche à l'harmonisation complète poursuivi0 par elle, à l'achèvement du système de sa langue, de sa religion, de sa science, de son droit, de son organisa^ tion industrielle, de sa heauté esthétique. Faut-il employer la déclinaison latine démodée ou la préposition naissante ? Question qui se posait à tout parleur avant el jDcndant la formation des langues romanes, et qui ne sê pose plus au siècle. Faut-il distinguer, en langue d'oïl, le cas-sujet du cas-régime.^ Autre question qui se posait encore au xiii^ siècle, et qui, un siècle plus tard, ^ ne se jiose plus. Faut-il employer ce mot, cette tour nure, en tel sens ou en tel autre, en telle acception un % peu surannée ou en telle acception a la mode? Ques- i tion qui se pose à toute époque, et qui est toujours résolue au bout d'un temps. La vie de la langue est la série de ces questions et de ces réponses enchaînées.

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La vie de la rc^ligion n'est pas autre : les questions tranchées pai- un concile suscitent d'autres discussions Jijque résout un autre concile, etc. La vie économique ^ et la vî(^ morale donneraient lieu aux mêmes observah tiens. Tout ce qui distingue éminemment la vie politique, riiistoire polilicjue, c'est l'intensité des divisions i suscitées par la pluralité des réponses proposées aux qu(*slions qui lui sont particulières, et où se relletent, d'ailleurs, comme dans un miroir grossissant et déibrmanl, les questions les plus anxieuses posées en dehors d'elle par la rivalité des dialectes, ou des sectes religieuses, ou des intérêts économiques, ou des mœurs 1 hostiles et contraires. La division des partis, en polii ticjue, joue le même rôle que, en religion, la division en plusieurs cultes rivaux ou, dans chacun de ces cultes, I 1 émulation de deux sectes, de deux Ordres religieux, — le même rôle que joue, en lait de langues, la conj Clirrence de deux idiomes (|ui cherchent a empiéter l'un sur l'autre, ou, dans chacun d'eux, celle de plu- .4 sieurs accents, de plusieurs diversités dialectales, — le lut'me rôle que joue, en fait d'art, la distinction des écoles, ou, en fait d'industrie, la lutte de plusieurs s ateliers, de plusieurs corporations, de plusieurs classes. 4 Par oii Ton peut voir que, malgré sa lougue durée et t? ses métempsychoses infiuies, la division en partis n'est pas éternelle. L»' esprit de parti est né dans les temps historiques. Pendant la période chasseresse, on l'ignore, ; et les cités ne l'ont connu qu'après leurs premières phases, quand, s'étant pénihlement dégagé de Y esprit de clan, puis de V esprit de secte, il a pris conscience de lui-même dans les grandes nations. Il ne durera pas toujours. Peut-être est-il destiné à se métamorphoser, grâce à la Presse, en un autre esprit — inhniment plus mohile et plus maniahle. En tout cas, il est de fait (pie chacune de ces formes de la lutte s'a/>a«5e finalement en une forme de l'accord, et que, aux époques de grande

1 50 LES TKAXSFORMATIOXS DU POLVOIK

paix politique, sous Auguste, sous Cliarlemagne, soui saint Louis, sous Louis XIV, il n'y a plus l'ombré même de divisions proprement politiques, bien qu'il y en ait toujours de religieuses, de linguistiques, d'économiques, de littéraires, qui s'apaiseront à leur tour. — ^ Un conflit, des péripéties, un dénouement : ces troi^ phases nécessaires d'une œuvre dramatique se retrou^ vent aussi bien, pour qui sait découper l'histoire sui^ vant ses véritables jointures, dans les drames successifs et entremêlés que la vie des peuples nous présente. Voila pourquoi, — soit dit en passant, — en dépit de toutes ses conventions, de ses fictions mensongères, la tragédie est vraie, et il n'est rien de plus représentatif de l'histoire humaine que le drame. L'histoire n'est qu'un enchaînement et une complication de grandes ou* petites tragédies, ou comédies, infiniment intéressantes ce qui ne veut pas dire, du reste, que l'ensemble totalr — impossible a totaliser, — de ces groupes ou de ces chaînes de drames religieux, politiques, économiques ou autres, soit lui-même un Drame immense, une séculaire et grandiose Tragédie en je ne sais combien d'actes, comme Bossuet et Auguste Comte semblent le penser.

Mais revenons. Il y a, a tout moment de la vie sociale et sous chacun de ses aspects, des questions qui se posent, et qui se posent d'abord dans la conscience d'un individu ou d'individus pris comme tels. Ces questions sont des hésitations de la conscience embarrassée entre deux jugements contradictoires qui s'oflrent a la fois : (( La meilleure manière de parler est de s'exprimer ainsi, la meilleure manière de parler est de s'exprimer de telle autre sorte, — le Fils est consubstantiel au Père, le Fils n'est pas con substantiel au Père ; le Pape est infaillible, le Pa^^e n'est pas infaillible; — le demandeur a raison dans ce procès, le

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