‹ Les transformations du pouvoirChapitre 18 sur 91 · V ri r ri: nrs i> \ in is 1 T · texte numérisé non relu

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demaïuloiir a tort : l'accusé est innocent, Taccusé est coiij)a])lo : — réclairage électrique est supérieur a l'éclairage au gaz, l'éclairage électrique est inférieur : — j Wagner est le plus grand des musiciens, Wagner n'est 1 pas le plus grand des musiciens ; — il faut se venger, I il ne faut pas se venger... » Les innombrables duels lor/ifjues de cette espèce, linguistiques, religieux, judiciaires, économiques, artistiques, moraux, ne dillerent en rien d'essentiel de ceux-ci, qui sont proprement politi([ues : (C L'impôt sur le revenu est juste et utile, l'impôt sur le revenu est injuste et inutile; — il faut faire telle entreprise coloniale, il ne faut pas la faire : — il faut déclarer la guerre, il ne faut pas la déclarer... » Ces derniers combats d'idées, comme les précédents, commencent par être purement individuels, et le plus larrand nombre d'entre eux se terminent, dans les bureaux des ministères, sans donner lieu à des divisions de partis ou sans alimenter la querelle des anciens I parlis. Quelques-uns seulement divisent l'Opinion. I P()ui(pioi?

Jl est nécessaire, en premier lieu, que le duel logique ait pris fin sous sa forme individuelle pour réapparaître sous sa forme collective. Ce n'est qu'à partir du moment où les individus ont résolu, chacun pour soi, les uns dans un sens, les autres dans l'autre, les questions . de tout genre qui se sont posées à eux, que ces questions peuvent les mettre en conllit les uns avec les autres. La guerre entre eux suppose la paix en eux. Et, I remarquons-le, la raison pour lacjuelle ils entrent eli ' lutte alors les uns avec les autres est, au fond, précisément la même pour laquelle chacun d'eux a mis fm à sa lutte intestine. Cette raison, la raison profonde des partis, c'est que l'homme est un animal logique, malgré ses contradictions. Il ne lui suffit i^as de ne pas voir ses désirs se contrarier ou contrariés par ceux d'autrui : il lui est insupportahle au même degré de se contredire

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sciemment ou d'être contredit. Les hommes se passion nent pour le triomphe de leurs jugements autant que i pour celui de leurs volontés.

Mais il ne sulFit pas que la paix soit en eux pour qu^ la guerre éclate entre eux : il ne suffit pas qu'ils soicn d'avis contraires pour que ce que Ton appelle TOpinion soit divisée. — En général, chacun, en répondant à la (jucstion qui s'est posée à lui, s'est inspiré de son intérêt ou de ses principes, ou à la fois de ses principes c l de son intérêt. Par suite, tous ceux qui ont ou qui so croient le même intérêt ou qui partagent le même principe, ou qui éprouvent le même sentiment, sont pour ainsi dire acquis d'avance à une même solution, et il ne leur manque rien pour former un parti, si ce n'esl — condition indispensable — la conscience de cettef. communauté de désirs et d'idées, de cet intérêt collcc-l tifetdece principe commun. La preuve en est que bien souvent un intérêt collectif imaginaire, accrédité par des mensonges de Presse ou d'orateurs populaires, suscite la foiinalion d'un parti, tandis que un intérêt collectif bien réel, mais inaperçu, non senti, n'en suscite pas. L'illusion d'un intérêt collectif a fait le parti boulangiste il y a quelques années, le parti antisémite à présent, et a disposé les partisans du boulangisme ou de l'antisémitisme a accueillir, à propos de chaque question posée au pays, une même solution. Mais, quand la question de savoir si nous resterions en Egypte à cê)té des Anglais s'est présentée devant la Chambre des députés, tous les Français avaient un intérêt réel, un intérêt profond à ce qu'elle fût tranchée dans le sens du maintien de notre occupation, et le malheur est que, fort peu Tayant senti, vine erreur lamentable a été commise, ou une faute inexpiable. — Il faut donc que la communauté d'intérêt ou de principe et de sentiment qui porte à résoudre les problèmes sociaux dans un même sens soit connue: et il faut (pie

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cette identité de solution le soit aussi. C'est à ces conditions seulement que, la suggestion réciproque s'exerçant, l'opinion de chacun fle renforçant de Topinion des autres et la contagion même d'une idée paraissant lui i vir de démonstration, un parti prend naissance et grandit .

A oilà pourquoi tout ce qui favorise et facilite les conmiunications mentales entre les hommes est propre a nourrir l'esprit de parti. Voilà pourquoi dans les liibus ou les cités primitives, la division en partis Il existe pas a proprement parler, car il n'y a possibilité ou facilité de communications mentales (|ue dans le - in de chaque groupe familial, non de fiimille à famille, en sorte que la cassure sociale se produit toujours aux limites des maisons. Voilà pourquoi même, dans les Etats polyglottes, comme rAutriclie, la division des partis est trop souvent subordonnée à celle des langues, parce que la conscience d'une communion d'idées n'est vraiment prompte, facile et complète (| n'entre gens parlant le même idiome. Voilà pourquoi, enfin, à mesure que la civilisation progresse, le nombre (i ('croissant des langues et leur extension croissante, le développement de la Presse surtout, qui se sert de ce progrés des langues et le sert, tendent à développer Tesprit de parti, mais aussi à le mobiliser, et, en le mobdisant, à le transformer. Il est donc permis d'attribuer ( Il grande partie à la civilisation ce renforcement de Tesprit de parti que Sumner-Maine imputait à la démocratie seule, et qui, en elTet, lui est imputable, mais j)artiellement ^ Car la démocratie aussi, en abaissant

l. Aussi voyons-nous, au cours de la civilisation, la grande importance politique attachée jadis a la division en classes ou en ordres s'attacher peu à peu à la division en partis. — A i)artir de la reine Victoria, <c 1 ancienne théorie delà balance entre trois pouvoirs, roi, lords, communes, a été remplacée par la théorie de la balance entre les partis. » (Hist. générjde.) De même en France : aux trois ordres d'ancien régime se sont substitués des partis.

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OU supprimant les barrières des classes, multiplie leurs contacts spirituels, leurs conversations, leurs échanges d'idées. Ce n'est pas, d'ailleurs, 23arce que nous avons le suflrage universel en France, c'est parce que nous avons des journaux avides de nouvelles et très répandus, que la question de savoir si Dreyfus est innocent ou coupable a divisé le pays, si profondément, en deux paj^tis, ou plutôt en deux publics violemment contraires. Sans la Presse, dans le plus démocratique des Etats, dans la Suisse d'il y a deux siècles, par exemple, cette alïaire serait restée judiciaire; elle n'est montée sur la scène politique, brillamment éclairée, que gr?ic(^ à la Presse. — Et, puisque nous venons de toucher a cette longue obsession et scission violente de T opinion française, remarquons a ce propos combien il serait faux dépenser que l'hostilité des partis, l'ardeur de la bataille se mesurent a la gravité de leur cause. La division des partis est d'autant plus profonde et vive que le motif ([ui les divise est, non pas plus important, mais plus passionnant. Or, on se passionne plus pour des personnes que pour des idées, de même que pour des idées plus que pour des calculs, et pour des mots sonores plus que pour des principes ternes et précis*.

1 . Tous les éléments d intérêt mélodramatique semblent s'être réunis pour rendre passionnante au plus liaut degré cette lamentable aflaire. Et, d autre part, il n'en est pas oii la presse ait déplové un art aussi consommé, aussi puissant, de tenir 1 intérêt en baleine, de 1 attiser cbac[ue jour, par un amoncellement régulier d'ingénieuses inventions. — Car il est à remarquer que tout ce qui tend à la guerre civile, ou même à la guerre extérieure, est favorable à la vente des journaux. (Et c est là \c danger le plus capital, soit dit en passant, et le plus radical, de ce qu on est convenu d'appeler, entre autres mensonges conventionnels, la liberté de la presse, c est-à-dire la souveraineté, Tautocratie, l irresponsabilité de la presse.) l^ar suite, c est sans la moindre raison que, parmi les gens série ua\ on a été unanime, en général, à regarder cette idée fixe nationale, comme un symptôme morbide de notre prétendue décomposition sociale plutôt que comme un microbe accidentel dont les ravages, à mon sens, s expliquent tout naturellement sans nulle prédisposition interne à cet état aiiarcbiquc et incoliérent. Si rien de comparable à cette scission

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Gomme on le voit, Forigiiie des parlis est tout autre que celle des clans, des corporations et des classes. Les clans, les corporations, les classes sont bien aussi des courants d'exemples où Tindividu est entraîne : mais il u v est pas entre de lui-même, il n'a pas eu a choisir entre plusieurs de ces courants, suivant la réponse qu'il a faite IL des questions embarrassantes. C'est dès le berceau, c'est en bas âge qu'il a été jeté, sans le vouloir, dans l'un de ces canaux étroits et héréditaires ; et leur diversité. — qui n'est en rien une hostilité, car, si les clans, les corporations, les classes se combattent, ce n'est pas comme tels ; comme tels, ils collaborent : ce n'est que comme partis, quand, fréquemment jadis, mais de moins en moins, la division des partis coïn- ( ide avec la leur, — leur diversité s'est produite en léponse a des nécessités impérieuses qui ne comportaient aucune ambiguïté. Quand ce qu'il faut faire est clair, sinq)le, non douteux, il n'y a point lieu à discussion de partis, il n'y a qu'à agir, à travailler, à vivre, en s'entr'aidant ou en s'entre-su pportan t. Mais, quand la volonté collective se heurte à un carrefour de voies, Tesprit de parti s'éveille. 11 s'éveille d'abord parmi les conseillers du chef, du monarque, qui a le monopole de la décision. Puis, à mesure que les classes partici- |)ent au gouvernement, il grandit, s'étend, marquant les progrès de l'individualisme. Une des premières manifestations de l'individualisme est l'esprit de secte ou de caste religieuse. Il s'agit de choisir entre une

(le la France en deux pendant des années, ne s'est vu dans le passé, c est r|ue la presse à un sou, descendue jusqu'avix dernières couches du peuple et servie par tous les progrès des conmnunications, n'existait pas dans le [)assé, dans un passé même récent. On peut être certain que si, aux épo- (pies où la nation française était réputée la plus saine, une alïaire senil)laJ)le avait éclaté et qa\itie presse semblable à la notre s*e?i fut nti parée, Tenfièvrement public evit été aussi intense et aussi durable par I effet de la mutuelle contagion. L'intensité des sentiments, en tout temps, est d'autant plus forte et plus prolongée que chacun les sait partagés ou re[)oussés par un nombre plus grand de gens pour ou contre.

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croyance religieuse sucée avec le lait maternel et un dogme nouveau prêché par un ascète, par un thaumaturge, par un apôtre. Des individus se détachent de leurs clans, de leurs corporations, et, s' attachant aux pas de cet entraîneur, forment une secte. En cela, l'esprit de secte ressemble étonnamment à l'esprit de parti dont il n'est que la forme religieuse, toute prête, au moindre prétexte, à prendre une couleur politique. — Après les divisions de partis fondées sur les difPérences de religion, il n'en est pas de plus anciennes ni de plus terribles que celles qui se fondent sur la difTerence des dynasties ou des branches de la maison royale, ou des personnages illustres, qui se disputent le pouvoir. Avoir ou n'avoir pas confiance en un homme qui se présente comme un sauveur : voilà la question politique telle qu'elle se formule le plus souvent pour lesj peuples enfants, et même assez souvent pour les peu-; pies adultes ou vieillis. De là les dénominations de i guelfes (partisans du Pape) ou de gibelins (partisans de l'Empereur), de carlistes, de jacobites, de bonapartistes. Il y a presque toujours plus de deux partis de ce genre à la fois : on compte parfois jusqu'à cinq et six prétendants. Mais, en général, quand la lice est ouverte, c'est que l'un des candidats elTraie tous les autres qui se coalisent contre lui et tous se réduisent, en fait, à deux camps : les bonapartistes, par exemple, et les non-bonapartistes.

On peut se demander si, à mesure que les sociétés progressent, cette division de partis fondée sur des noms de dynasties, ou des personnages qui incarnent leur confiance aveugle, ne va pas en diminuant, peu à peu remplacée par une division fondée sur des oppositions de programmes, et de programmes qui varient à l'infini comme les problèmes soulevés à chaque instant dans la vie tumultueuse des grands peuples : parti de la guerre et parti de la paix, parti de la centralisation et parti de la dé-

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cenUalisation, pi oteclionisles et libres-échangistes, etc. Mais, en realite, c'est toujours cette opposition de programme qui a été présente ou transparente à travers aI celle des dynasties ou des individus en compétition ; et I on ne voit pas que les grands leaders d'à présent, un riambelta, un Gladstone, exercent une vertu moins lascinatrice sur leurs partisans que les Gracchus de Home ou les Périclès même d'Athènes. — On peut se demander encore si, au cours du progrès social, la division des partis repose de moins en moins sur celle des ( royances et de plus en plus sur celle des intérêts, ou inversement. Il y a des raisons de penser, je crois, que, malgré rabaissement utilitaire des luttes sociales dans les temps de crises tels que le notre, Tantagonisme des c onvictions contradictoires aura toujours plus de j^art ([ue le choc des intérêts à la formation des grands partis, de ceux qui passionnent le plus. On en peut voir la |)reuve, entre autres, dans cette remarque si juste de Maine : c( l'histoire des partis nous montre que de tout temps les hommes se sont beaucoup phis querellés pour des mots et des formules que pour des conflits d'intérêts )). J'ai toujours été frappé de ce fait que les Assemblées quelcoïKpies, Congrès, Parlements, réunions de ( omités, sont remarquablement procédurières et dispulailleuses, beaucoup plus, a coup sûr, que les individus ([ui les comj)Osent. Les individus sont, en général, plus ])ratiques encore que logiciens; rassemblez-les, ils vont devenir plus logiciens encore que pratiques, plus ergoteurs que sensés. Et plus les Assemblées sont nombreuses, plus ce besoin dialectique d'accorder les idées J'emporte sur celui de satisfaire les besoins. Cela est vrai des Parlements comme des Conciles.

Tout ce qu'on j^eut dire avec certitude, c'est que le progrès des communications entre les familles, entre les [)rofessions, entre les classes, entre les nations, a eu pour eiTet de rendre la frontière des partis plus mobile

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OU moins tenace, moins lente à se modifier ou se rema-,^ nier, parce que la division en partis est devenue plus indépendante de la division en familles, en professions|L en classes, en nations même, et, par là, d'élargir — erP Tatténuant — la lutte des partis, comme celle des armées. Jadis contenue dans l étroitenclos d'une cité, puis d'une province, cette lutte, de nos jours, devient gran-, diose et prend des proportions internationales. La Presse? a puissamment aidé à cette émancipation relative et à cette mobilisation, à cet agrandissement énorme et à cet ailaiblissement, dissimulé sous des violences passagères de l'esprit de parti. L'évolution de l'esprit de parti est comprise entre l'esprit de foule qui lui sert de début et l esprit de public oîi il s'épanouit et se con-^t somme, mais qui semble destiné à lui servir de terme en lui succédant. Une foule, groupe spontané, recruté d'individus momentanément détachés de leurs groupements traditionnels, est le premier embryon d'un parti dans les sociétés les plus régies par la tradition familiale, corporative ou sectaire. Pour que, dans une société oii régnent les gentes et les phratries, les individus puissent écha23per à leur influence, ' il faut qu'ils subissent celle d'un meneur accidentel et que leur rencontre fortuite se transforme par lui en une suggestion mutuelle des plus intenses. Mais ce groupe, ovi le contact sj^iriluel a pour condition le:: contrat physique, est toujours étroit et localisé, et l'unanimité soudaine qui fait sa vie et son danger doit son f intensité passionnée a sa faible étendue. Si la foule, après s'être dissoute, se reforme, si elle se reproduit périodiquement en clubs (jacobins, par exemple), s'é- 1 pure, se fortifie, s'organise, multiplie au loin des rejetons d'elle-même, un parti est né. Mais il garde toujours de la foule ce caractère essentiel d'être formé de rassemblements ovi l'on se coudoie, oii l'on se dévisage, où l'on agit personnellement les uns sur les autres. Ce ca-

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ractèro disparaît quand un parti se métamorphose, sans s'en apercevoir, en un public. Un public, foule dispersée et immense, aux contours continuellement changeants et indéfinis, dont le lien tout spirituel se compose de suggestions à distance quotidiennement opérées et subies par ses publicisles, lanlC>l naît d'un parti, tantôt fusionne plusieurs partis, mais tou jours se dessine et s'accentue à leurs dépens, les amplilie en les remaniant, et est susceptible d'atteindre des dimensions extraordinaires où les partis proprement dits, les jjdrlis-f ouïes , ne sauraient prétendre. En d'autres termes, les partis-foules tendent à être remplacés par les partis-puLUcs . Et cette substitution, comme je l'ai exposé ailleurs \ a les plus importantes conséquences qui, dans leur ensemble, semblent avantageuses au point de vue de l 'apaisement final.

Après avoir exposé comment et pourquoi les partis -(^ forment, il resterait a dire comment ils se combatl(^nt et de quelle manière finit leur conllit. Quelques mots sufliront, le sujet étant, malheureusement, trop ^ connu des lecteurs modernes. On sait assez les bordées d'injures et de diffamations, de mensonges meurtriers, qu'écliangent les partis dans leur longue bataille, et qu'ils passent des mois et des années à se pourfendre ainsi sans jamais s'exterminer, comme les chevaliers bardés du moyen âge ; qu'à la vérité quelquefois Tun d'eux succombe et passe pour mort, mais que, sous d'autres noms, il ne tarde pas à ressusciter comme les héros des poèmes orientaux. Toute Ihistoiie de Florence est remplie, jusqu'aux Médicis, j)ar la lutte de deux partis qu'on reconnaît toujours dans leurs métamorphoses et métempsyclioses fréquentes. Enfin, cependant, le combat des partis se termine par le triomphe définitif et décisif de l'un d'eux — à moins que ce

1. Voir Revue de Paris, 1^»* et 15 août 1898, articles sur Le public

la foule.

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lie soil par leur soumission coiniiiiiiie à un coiiqueraiil étranger et leur anéantissement eommun. Ainsi ont prisiîn, hélas! les divisions de la Pologne...

La lutte des partis, sur laquelle nous venons de nous étendre, n'est pas la seule forme que revête l'Opposition politi([ue. Sans parler encore de la guerre, qui es l'opposition propre à lapoliti([ue extérieure, la divisio des pouvoirs, sur laquelle nous reviendrons dans un^ autre chapitre, a aussi son rôle non négligeahle dans laii politique intérieure. Toutefois on a exagéré sa portée et son utilité, ainsi que la nécessité de la division des| partis, et on a méconnu une opposition lout autrement^ fondamentale, tout autrement salutaire et nécessaire, dont il reste à marquer la place ici. |V

On a cru trouver dans le fractionnement des pouvoirs, par exemple dans la juxtaposition des trois pou voir s| distingués par l analyse de Montesquieu, ou dans Taccouplement parlementaire de deux Chamhres rivales, la seule véritable garantie des gouvernés contre les abus et les excès des gouvernants. Mais on a négligé de se' demander, avant tout, comment il peut se faire quej cette mutuelle limitation des pouvoirs se soit produite ou se soit maintenue, quand il est manifeste que, en tout régime, monarchique ou démocratique, il existe un pouvoir souverain, et que la souveraineté implique essentiellement la possibilité de l'arbitraire absolu. Si 1 on| avait commencé par répondre à ce problème, on aurait î vu que les expédients imaginés pour concilier avec la souveraineté politique la liberté individuelle, par exemple la distinction du pouvoir judiciaire et du pouvoir exécutif, étaient insignifiants par eux-mêmes et n'avaient de valeur que grâce à une autre distinction d'ordre tout psychologique et qui fait que bien souvent les

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gouvernements respeclenl cette division des pouvoirs quoicprils aient le désir et la possibilité de s'alïianchir de cette entrave. En un seul mot, c'est rindépendance — relative — de la croyance à Tégard du désir, non rindépendance — toute relative aussi — du pouvoir judiciaire à Tégard du pouvoir exécutif, ou du Sénat à Fégard de la Chambre des députés, qui est le vrai fondement des garanties individuelles, dans la mesure, toujours bien faible, oii elles sont protégées efïîcacemenl. La lutte des forces politiques, sur laquelle on dit qu'elles reposent, ne serait rien, ne seraitpas, sans une lulte des forces psychiques qui reste cachée. Indiquons la démonstration de cette espèce de théorème fondamental. Quand un homme, appuyé sur un parti avec lequel il marche d'accord, s'est emparé de la force armée d'une nati<jn, il semble qu'il puisse tout se permettre sans nulle résistance eiïective, c'est-à-dire physique, dans l'intérêt de lui-même et de son parti. Or, il se permet bien des choses, mais il est toujours très loin de se permettre tout, et, remarquons-le, alors même qu'il n'a pas a craindre sérieusement de pousser à bout la patience des gouvernés. Pourquoi cette modération relative, cette limitation volontaire de son pouvoir ? Parce que, en avançant dans la voie du despotisme oppressif, il se heurte à l'obstacle chaque jour plus insurmontable sinon de sa conscience en révolte contre sa passion, au moins de son jugement opposé à son intérêt, et surtout du jugement de ses partisans contraire aussi à leur intérêt. Peut-être est-il [^lus evact d'ordinaire, mais cela revient au même ici, de dire qu'il est intimidé et arrêté, enfin, par le cri de réprobation imj)uissant des vaincus, et par l'écho que ce cri trouve dans son propre cœur, par l'adhésion que lui et les siens ne peuvent s'empêcher de donner à ce verdict de condamnation. Mais pourquoi sont-ils forcés parfois d'adhérer à un jugement qui llétrit leurs actes et contrarie leurs in-

Tarde. — Transf. du pouvoir. 11

térets ? Pourquoi leur arrive-t-il parfois de se réprouver i eux-mêmes spontanément quand ils servent leur propre ( cause avec trop de zele ? Parce qu'on n'est pas toujours L maître de croire ce qu'on désirerait croire, ce qu'on au- j rait intérêt a croire, parce que la croyance est, jusqu'à un certain point, autonome dans sa sphère et ne se laisse entamer qu'indirectement par le désir. Il y a des mo- i ments où un parti aurait intérêt à croire qu'il fait nuit i en plein jour, mais où, si fort qu'il ferme les yeux, la i lumière éclate. Il y a des moments où un ministre vou- i drait bien pouvoir se persuader que tel texte de loi très clair a telle signification et non telle autre, ou qu'it n'y a nulle similitude entre tel abus dont il profite et le ^ même abus qu'il blâmait avec énergie naguère dans ui]|io! journal d'opposition ; mais on a beau faire, on ne par4 i vient pas à se démontrer que deux et deux font cinq. if> Ah ! si on le pouvait, il y aurait de fiers despotes, des îv autocrates auprès desqviels Iléliogabale et Néron seraient; [ des libéraux. Le vrai frein du pouvoir, il n'est que là,! |i dans la raison même de celui qui l'exerce, ou plutôt i dans l'indépendance de sa raison à Tégard de son intérêt et de sa passion, dans le besoin qu'il ressent, plus ou moins vivement, souvent très faiblement, mais toujours \\ peu ou prou, de se mettre d'accord avec ses principes, avec ses. croyances enracinées, de ne pas se contredire, ^ ou de se contredire le moins j)ossible, de ne pas tomber sous le coup, sous le couperet, de son propre jugement. ^ Là, et non dans je ne sais quel artifice enfantin du sys- \ tème parlementaire, dans quelque fiction constitution- ' nelle renversable d'un soufïle par le caprice d'une ma- , jorité souveraine, est la garantie de l'iiidividu désarmé contre l'omnipotence de l'Etat. L'équilibre des forces, \ qu'on cherche dans la division des pouvoirs, comme i sauvegarde c( des libertés » * il serait plus sensé de

1 . Mercier de la Rivière fait une très juste objection à la tliéorie de la j

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I le deniancler à la division de la nation en deux grands I parlis a peu près égaux, ce qui a eu lieu longtemps en j Angleterre. Encore est-ce insunisanl ; outre que cet équi- I libre est bien instable, il peut se faire, et il arrive souvent, que deux parlis, d'ailleurs rivaux et hostiles, s'accordent sur un point (|ui consiste à en exploiter un i Iroisiènie. qui ne compte pas, ou ne compte plus, ou \ ne compte pas encore. Où sera alors, pour ce dernier, j la garantie a des libertés yy ? ISulle part, ou seulement i dans la dualité interjie de chacun de ses oppresseurs.

Jean-Sans-Terre vient d'être éciaséparla coalition de I SCS barons et de tout son peuple. Tout le monde est ' (ontre lui, et il est seul, vaincu, en face de tout le jnonde. Pourquoi donc, alors, tout ce monde qui le mépi'ise et qui le hait, qui, c'est manifeste, voudrait se délivrer de lui, ne le de*pose-t-il pas ou ne le condamne- 1il pas à mort ? Pourquoi toute cette nation victorieuse, chose étrange, se met-elle à traiter aA ec cet homme isolé, dépourvu de toute force, comme avec une puissance éuale à elle, ou j^lutôt supérieure!^ Pourquoi le reconnaît-elle encore pour roi, pour maître, et se borne-telle a limiter son pouvoir, sans discuter même son autorité? D'où vient a ce vaincu sa force invisible, extraordinaire, cjui, dans sa défaite même, l'égale et 1 impose a ces millions de volontés déchaînées contre lui et impuissantes à hriser ce charme magique Evidemment, cette force ne lui vient pas de lui-même, elle n'est pas extérieure à ces ames qu'elle maîtrise, c lie leur est intérieure. C'est en elles-mêmes qu'est la s(jurce du pouvoir profond de leur vaincu sur elles : elles désireraient hien le déposer, le faire disparaître, mais elles croient ne pas en avoir le droit : elles sont forcées,

pondération des pouvoirs, de Montesquieu : Ou les deux puissances qui se (ont contre-poids sont parfaitement ét^ales, et elles se neutralisent ; ou elles sont inégales, et il n'y a plus de contre-poids.

malgré leur désir, de croire à la légitimité de son couimaridement, de voir en lui riiéritier seul légitime, seul autorisé, de la couronue d'Angleterre. Si , comme certains philosophe Tout dit, la croyance en nous dépendait du désir, ce qui s'est passé alors, la Grande Charte, n'aurait pu avoir lieu, et ce fait capital, d'où la prospérité ef la liherté hritanniques ont, dit-on, découlé, aurait été iinpossihle. C'est donc bien là, dans l'indépendance relative de ces deux courants de Tame, qu'il faut cherchcM* rexplication et de ce fait et de tous les autres faits analogues qui sont innombrables. Car, chaque fois qu'une faction ou un parti s'empare du pouvoir, la même étrangeté se répète, et, malgré les déchaînements de férocités tyranniques, on voit toujours, à mi-chemin de^^ l'oppression complote, les triomphateurs s'aiTcter, re-f tenus par la vertu d'on ne sait quoi de mystérieux. Ce ^ mystère, au fond, est la chose la plus simple du monde.

Ce mutuel arrêt, si fréquent, des deux forces psychologiques dont je parle (quand elles ne se stimulent pas^ au contraire, mutuellement), se produit sous deux formes dilférentes : tantôt on ne va pas jusqu'au bout de son désir, parce qu'on en est empêché par l'obstacle de ses principes, tantôt on ne va pas jusqu'au bout de son principe, parce (jue l'obstacle de son désir lui barre le chemin. Le premier cas se réalise toutes les fois que le juge, par exemple, voudrait l)ien décider en un sens mais qu'il ne le peut sans faire violence au texte dé la loi où démenth' sa propre jurisprudence. Aussi n'y at-il pas de plus sure garantie contre les excès du pouvoir judiciaire que l'obligation de motiver les jugements. Elle force le magistrat a avoir couscieiice de la contradiction entre ses principes et ses désirs et l'aide à faire triompher les premiers des seconds. Et je ne sais vraiment pourquoi , reconnaissant la nécessité pour le juge de motiver ses décisions, on dispense le législateur de

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motiver ses lois. L'inverse serait plus faeile u comprendre, car le motif de Tarrêt peut être à la rigueur sous-entendu, c'est la loi elle-même, tandis que le motif do la loi est souvent fort peu apparent, très malaisé à découvrir. Si l'obligation de motiver les jugements ou les arrêts prévient beaucoup de sentences iniques, estce que l'obligation de motiver les lois n'empéclierait pas souvent le législateur de légiférer à tort où à travers pouï' satisfaire un caprice tyran ni([ue ?

Le second cas indiqué plus liant, celui où la logique des idées est tenue en écliec par la finalité des désirs, est réalisé à cliaque instant dans la vie privée. Les mœurs et la moralité d'un peuple sont le résultat de ce genre d' ce inliiljitions » (juotidiennement répétées. Entre la suggestion des croyances et celle des désirs il y a une notable dilTérence qu'il importe de remarquer. Il est bien plus facile, en effet, aux meneurs populaires, (|u'ils s'appellent prédicateurs au moyen âge ou jour- Dîdistes maintenant, de faire croire au peuple ce qu'ils A (*ulent (jue de lui faire désirer ce qu'ils veulent. JjC clergé ( iilliolique a bien pu, pendant des siècles et dans toute rillurope, répandre ses dogmes jus(pi'aux dernières < ouclies des populations, et expulser toutes les croyances païennes contraires a l'Evangile. Mais jamais il n'a pu ( hasser tout à fait les désirs anté-chrétlens et atiti-chrélirns, et faire régner les passions vraiment clirétiennes, conformes au credo ; et lonjours, même aux époques de !n plus grande pureté de foi, on a vu les populations Noluptueuses par tempérament se livrer au plaisir, les populations dures et féroces pratiquer la vendetta, les populations ambitieuses guerroyer et conquérir. Sur le fond profond des âmes, l'action des convertisseurs n'a pénétré qu'en partie, tout en se livrant sans résislance au tracé des idées avec un Ijurin d'acier à la surface des esprits. 11 en est de même aujourd hui de l'action exercée par la Presse sur nos contemporains.

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