‹ Les transformations du pouvoirChapitre 2 sur 91 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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AVA^T-PIIOPOS

Ce livre n'est en grande partie c[ne la deux séries de eonférences qui ont été faites l Ecole libre des Scienees Politiques, et, en 1898, au Collège libre des Seiences sociales. J'ai essayé d'y appliquer au côté politique de la vie sociale les idées qui j n'ont servi de guide jusqu'ici dans mes autres ouvrages. Le lecteur dira si cette application est propre à confirmer ou a infirmer ces principes.

Est-il utile d ajouter que je n'ai pu avoir la prétenlion, en ce volume de médiocre étendue, d'épuiser mon sujet Il m'aura sufll de donner une idée de ce que peut être la science politique après son baptême sociologique. Car, s'il n'est pas vrai que les diverses sciences sociales doivent se confondre désormais en une seule, r[ui serait la sociologie, il est certain qu'elles doivent toutes s'y plonger l'une après l'autre pour en sortir soit retrempées et rajeunies, soit glaciales et inanimées. Cela dépend de la qualité du bain .

Je ferai remarquer que j'ai cru devoir m'interdire, de parti pris, tout le côté physique et physiologique de mon sujet. Le sol, le climat, la race, ne sont pas, je le sais, sans présenter certains rapports, que d'autres ont ciierchés, avec la nature du Pouvoir. 11 y a, je le sais aussi, des individus et même des peuples de tempérament autoritaire, nés tout pourvus d"un certain don de suggestion qui les prédestine au ^commandement. Ces prédispositions vitales au pouvoir social méritent d'être étudiées a part, et Font été. Conservées et renforcées

M:S TIIANSFOHMATIOS J:>1 POUVOIR

par riiéiédité, on plutôt par une combinaison d'hérédité et de tradition qui joue dans la vie nationale un rôle capital, elles sont les sources les plus visibles et les plus brillantes du pouvoir. Mais il m'a paru d'une bonne méthode de m'attacher d'abord, à peu près exclusivement, à rechercher des sources de nature toute psychologique et sociale, au risque d'imprimer à ce premier essai un caractère quelque peu abstrait et artificiel. Le lecteur voudra bien avoir égard à la lacune volontaire que je signale.

Il est un mérite qu'on ne saurait refuser en ce moment a une étude sur les sources et les variations do l'Autorité publique, c'est celui de V actualité. A moins ([u'un pessimiste ne prétende qu'il serait plus à propos de faire un livre sur les transformations de la servitude ou de l'impuissance politiques que sur celles du Pouvoir politique, comme on est plus enclin de nos jours à étudier les transformations du Crime que celles de la Vertu... Mais, jDrécisément, une des illusions que nous nous efforçons de combattre est celle de croire à une disparition future ou prochaine du principe d'autorité. Même dans les pays les plus démocratiques, les avilissements du pouvoir ne sont pas sans compensation. 11 en est du pouvoir, à cet égard, comme du savoir ou de la richesse. Une vérité, à mesure qu'elle devient plus aisée a démontrer et se répand davantage, perd de son prix: mais, en même temps, et à mesure qu'elle s incorpore à un faisceau plus volumineux de vérités solidaires, elle acquiert plus d importance, plus de force et de valeur. Un article industriel aussi, en se vulgarisant, a un prix moindre; mais sa valeur, dans le sens de fécondité d'emplois, augmente quand les buts qu'elle sert à atteindre deviennent plus nombreux. N'en est-il pas de même du pouvoir gouvernemental, qui, par la facilité croissante d'y monter oJferte aux hommes politiques et à tous les citoyens, a perdu beaucoup de son prix ancien, mais, qui, en revanche, par l'étendue croissante des moyens

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(raclioli, par le champ indéfinimeiil élargi des combinaisons ouvertes aux spéculations diplomatiques et guerrières aux ambitions intérieures ou extérieures des hommes d'Etat, a plus de valeur vérita])le qu'il n'en a jamais eu. On peut dire non seulement que toute vérité et toute utilité onéreuse a une tendance (souvent arrêtée) à devenir gratuite, mais encore que, par l'elTet de celle dépréciation même, elle devient d'autant plus réellement précieuse. Considération propre, après réllexion, à rehausser le prestige des pouvoirs actuels qui, je le reconnais, à première vue, ne brillent guère par là.

La transformation que nous venons d'indiquer, comme toutes celles qui seront esquissées dans cet ouvrage, sont les manifestations visibles de ce sourd et universel besoin de coordination interne, de cette logique cachée, qui meut au fond les sociétés humaines et qui, combinée avec les accidents du génie, données des ^iroblèmes résolus par elle, fait tout l'intérêt de Vhisfoire, lu^histoire, qu'est-ce au juste Il me semble que presque personne, depuis l'avènement de la métaphysique de FEvolutioiK ne s'en fait plus une idée très claire. Cournot, jadis, avait fait d'heureux efforts pour préciser celte notion capitale. 11 y avait signalé comme caractéristique un mélange d'accidentel et de rationnel à doses telles que l'imprévu y domine le cours des événements. Toute série de faits n'était pas histoire à ses yeux ; il ne voyait rien d'historique ni dans une série de faits purement fortuits, comme on en voit se dérouler sans fin et sans lien dans certaines vieilles chroniques qui relatent tour à tour c( tous les faits réputés merveilleux ou singuliers, prodiges, naissances de monstres, apparitions de comètes, épidémies », ni dans une série de phases rigoureusement enchaînées, d'où le hasard, — rencontre impossible à prévoir de séries causales indépendantes jusque-là, — est tout à fait exclu. Evolution est si loin d'être synonyme iï histoire que les deux

peuvent être regardées comme contraires ; car, par évolution, on entend une série de phases réglées, se répétant ou apte à se répéter périodiquement, avec des \arianles insignifiantes. Si les phénomènes sociaux qui se sont succédé dans la préhistoire nous étaient connus en détail, mériteraient-ils tous le nom d'histoire ? Ce n'est pas probable. Un grand nombre de tâtonnements dans les ténèbres et de piétinements sur place de ces petites humanités primitives à la merci d'accidents extérieurs, ont dû être aussi peu instructifs, aussi dépourvus de signification et d'intérêt que la lecture des annales ou des chroniques les plus insipides. A l'inverse, si, comme le conjecture Cournot avec plus ou moins de raison, le progrès de la civilisation est un acheminement vers une période de développement social d'une régularité presque absolue, où Faccident ne jouera plus qu'un rôle sans cesse amoindri et à la fin inappréciable, il viendra un moment, dans cette hypothèse, à partir duquel la suite des événements humains n'aura plus rien d'historiquement intéressant, pas plus qu un recueil d'observations astronomiques. La c( phase historique » serait donc intermédiaire entre les débuts et la fin des destinées humaines. Il n'y a pas toujours eu, il n'y aura pas toujours matière à histoire.

Cette conception de Cournot demande à être reprise et éclaircie. Telle qu'il la présente et qu'il la déploie dans ses Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes elle donne prise a de fortes objections. Il convient de n'en retenir que deux choses : d'abord, sa notion capitale du hasard, scientifiquement fondée sur la très réelle indépendance de séries causales qui viennent à se rencontrer, jonction qui devient le point de départ, le « premier commencement )) comme dirait Renouvier, de séries nouvelles destinées peut-être elles-mêmes éventuellement, mais non poussées par une nécessité interne^ à des croise-

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