A VAM -PROPOS IX
ments analogues. Il y aurait ainsi à distinguer deux sortes de nécessité, une nécessité interne, seule rationnelle, et une nécessité extérieure, accidentelle, que le Déterminisme banal a le tort de confondre. En second lieu, Cournot a eu raison de concevoir le développement proprement liistorique comme un ordre qui se fait avec du désordre, comme Fassimilation harmonieuse d'une suite de hasards greffés les uns sur les autres. Mais il n'a pas dit en quoi consistent ces éléments accidentels, il a méconnu leur, nature propre, qui est d'être des initiatives individuelles, des inventions ou des découvertes petites ou grandes, obscures ou glorieuses , et il ne s'est pas moins trompé sur ce qu'il faut entendre par le côté régulier et coordonné des faits sociaux. 11 a cru le voir dans certaines vagues tendances générales qu'une vue panoramique des vallées et des montagnes enchevêtrées de l'histoire, pour ainsi dire, permettrait seule de deviner, tandis que, à notre avis, c'est seulement dans le menu détail des faits de la vie sociale, que leur régularité se laisse a^iercevoir avec évidence. Elle éclate, pour tous regards non prévenus, dans ces répétitions à peu prés identiques d'actes tout pareils, d'idées toutes pareilles, qui, a partir d'une initiative donnée, rayonnent, par la vertu contagieuse de Texemple, dans tous les sens, se heurtant ou s alliant à des ravonnements différents, — difterents. mais conformes aux mêmes lois, — émanés d'autres foyers. L'aA^antage de cette manière de voir est de montrer dans l'accidentel la source même du rationnel, dans l'imprévu et V imprévisible la source du régulier, capable de servir • d'appui aux prévisions du statisticien et du sociologue. Ainsi comprise, la combinaison du nécessaire et du fortuit, de l'accidentel et du rationnel, n'a plus rien de mystérieux ni de confus, elle se précise et s'élucide.
Par là aussi se comprend et se justifie le caractère
hautement et puissamment dramatique de l'histoire . L'histoire, a l'analyser de près, se décompose en véritahles drames tout faits, mais entrelacés ou noués entre eux, que Tart de 1 historien doit dégager comme l'art du dramaturge a le droit de les reproduire en les accentuant. A chaque initiative individuelle qui surgit et suscite des exemples nouveaux, en partie hostiles aux anciens, une hésitation sociale se produit, une difficulté, une question, qu'il s'agit de résoudre. Mais un drame, qu'est-ce autre chose qu'un nœud suivi d'un dénoûment, une question suivie dune réponse, la solution d'un prohlème ^ L'action sociale est faite de drames, comme la pensée est faite de phrases. Une phrase n'est aussi (ju'un intérêt soulevé puis satisfait, une question posée puis résolue. Un drame est une phrase qui a pour mots des actes humains. De là Fintéret passionné, intense, qui nous attache à l'histoire, à 1 histoire religieuse, ou économique, ou littéraire, ou linguistique même, comme à 1 histoire politique, et que la sociologie supprimerait, si, comme on le croit en général, celle science nouvelle avait pour hut de substituer aux tragédies ou aux comédies de 1 histoire quelques formules rigides d'évolution. Je n'aurai pas perdu tout le fruit de mes efforts si je parviens à convaincre mes lecteurs qu'il est possible d'établir la science sociale sur un terrain plus solide et moins plat.
Mars 1899.