‹ Les transformations du pouvoirChapitre 36 sur 91 · ï"Z rRA>si ou>r A I 1(»S DI P0l \01ll · texte numérisé non relu

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Les sociétés de cités, de tout petits Etats confédérés, ont quelque chose de beaucoup plus sentimental que les sociétés d'Etats plus vastes, et celles des très grands Etats se distinguent parleur caractère éminent de brutalité militaire et utilitaire. Ce sont ces dernières qui ont conçu la fédération-équilibre. Mais cela doit-il durer toujours .^^ Et faut-il désespérer de voir la sociabilité morale de rimmanité s'infiltrer de plus en plus dans les relations internationales des grands Etats euxmêmes ?

Un théoricien du commencement du xvii^ siècle qui aurait cherché les rapports de la politique et de la morale aurait pu être conduit, par l'observation des siècles antérieurs, à poser en règle générale un contraste présenté par leur histoire : à savoir la moralisation croissante de la Politique intérieure, et, simultanément, la démoralisation croissante de la Politique extérieure. En effet, après avoir été régis par un Droit international tout à fait calqué sur le Droit civil, les Etats féodaux de l'Europe s'étaient peu à peu alTranchis de ces règles juridiques qui réglaient leurs rapports, et, de véritables personnes qu'ils étaient jusque-là dans le sens des juristes, ils étaient devenus de simples puissances, des forces brutales ne reconnaissant d'autre loi que leur égoïsme déchaîné. A l'inverse et parallèlement, le droit de la force, qui avait longtenq^s régi les relations des individus, même quand un contrat féodal assujettissait juridiquement, mais immoralement, le plus faible au plus fort, le vaincu au vainqueur, s'était par degrés adouci, remplacé à mesure par un sentiment plus déhcat de l'équité naturelle que l'introduction du Droit romain avait développé et mis en honneur. — Ainsi, un sociologue du commencement du xv!!"" siècle encore se serait cru autorisé à formuler une sorte de rapport inverse entre le développement de la Politique intérieure et cxelui de la Pohtique extérieure au point de

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vue de la moralile. Mais les deux siècles et demi qui \ iennent de s'écouler ont prouvé, je crois, que cette généralisation eût été précipitée et abusive. A partir de la seconde moitié du siècle de Louis XIV, ne voyonsnous pas se reformer et se renforcer les traits du Dioit international qui rend plus rares et moins cyniques les violations des traités, et contraint les Etats les plus récalcitrants à se conformer aux nouvelles lois de la guerre continentale, voire même de la guerre maritime.

En réalité, les Etats du moyen âge, dominés par la suzeraineté de T Empereur et la majesté du Souverain Pontife, tribunal arbitral de tous les litiges internatiojiaux, formaient moins des Etats distincts que des provinces distinctes d'une même nation clirétienne, oii revivait en esprit l'Empire romain baptisé. Il s'agissait, avec ces mernbra disjecta, de constituer les nationalités modernes, par un travail de décomposition d'abord, de recomposition ensuite, oii la violence alTrancliie du Droit pouvait se donner libre carrière en attendant l'accomplissement des vœux de l'iiistoire. Mais, une fois les nationalités fondées, l'intermède de la violence et de l'injustice était fini, et il s'agissait de bâtir, avec ces nouveaux et énormes moellons cyclopéens, un nouvel édilice. L'Europe s'est donc retrouvée placée alors, à partir du xvii^ siècle, à peu près dans l'état international ou elle se trouvait avant la conc[uête romaine. Antérieurement a cette grande fusion militaire, les nations, c|ui consistaient en cités innombrables, étaient, dans leurs rapports réciproques, à l'état sauvage, cliasseurs (M gibier tour â tour les unes pour les autres ; et c'est ])eu à peu, bien lentement, dans des régions circonscrites, qu'un certain nombre de règles restrictives du droit absolu de la force ont été reconnues, parmi les cités grecques notamment ou parmi les cités italiques ou même parmi quelques tribus germaines. Il a fallu la conquête romaine pour mettre finaux spoliations incessantes, aux

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cruautés et aux exactions mutuelles, qui étaient la suite inévitable de ce morcellement.

Mais, entre ce passe pré-romain et TEurope moderne, il y a une dilTerence visible, sans parler des autres : c est que le nombre des cités d'autrefois était infiniment supérieur à celui des nationalités d'aujourd'liui, ce qui simplilic le problème et le rend plus facile ou moins ardu à résoudre par les voies paciliques, par riiarmonisation spontanée et graduelle. Car il est bien plus difficile de faire s'accorder spontanément et j^aisiblement mille Etats distincts que cinq ou six. Mais, d'autre part, il est bien plus aisé, pour un Etat devenu prépondérant, de conquérir successivement mille petites cités et de les assimiler, que de s'annexer cinq ou six énormes nations modernes et surtout de se les assimiler.

L'association fédérale devenant ainsi de moins en moins difficile, et l'annexion militaire se heurtant à des difficultés de plus en plus grandes, il y a donc deux raisons pour une de penser que le problème politique posé par la juxtaposition des nationalités modernes se résoudra d'une tout autre manière que ne s'est résolu le problème, jusqu'à un certain point analogue, qui se posait par la multiplicité des cités antiques. Le problème antique ne comportait que la solution guerrière, qui alors était relativ enient facile ; le problème moderne ne semble comporter que la solution pacifique par la fédération spontanée, dont les voies se préparent.

— Un des obstacles majeurs à la moralisation de la Politique est l'encouragement donné au succès immoral, la prime offerte au crime politique, par les foules qui racclament, par les historiens qui l'admirent, par les penseurs qui le consacrent en dogme et affectent des airs de supériorité en traitant la morale de très haut. Fort peu de théoriciens échappent à cette fascination de la criminalité glorieuse, et je sais un gré infini à Le Play, à llenouvier, à Spencer même, de n'avoir point versé

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dans le banal et odieux paradoxe qui attribue de préférence à des princes ou à des bommes d'Etat corrompus et sanguinaires l'origine des progrès sociaux les plus certains. Je suis fâcbé de trouver dans un ouvrage aussi remarquable que la Constitution cV Angleterre de Freeman , un exemple typique de cette dangereuse aberration. Suivant cet auteur, le bonbeur que possèdent les Anglais de vivre sous une constitution libérale, sous des institutions qui ont lait leur prospérité in ouïe , a pour cause , en grande ^aviie, la cbance qu'ils ont eue de posséder, au moyen âge, (( une suite de rois détestables » sous le règne desquels, grâce a leurs crimes, l'esprit de révolte s'est décbaîné, tandis que, à la même époque, l'absolutisme s'enracinait en France (( par les vertus funestes du plus équitable des rois » de S* Louis. Celui-ci, en effet, (( en entourant la couronne du reflet de sa gloire et de ses vertus personnelles, fit plus que personne pour affermir le pouvoir. Il fit ainsi plus que personne pour frayer la route au misérable despotisme de ses successeurs dont les actes coupables auraient journellement tourmenté son âme équitable». Et l'auteur ne semble pas comprendre que, par cette fin de pbrase, il contredit le commencement. N'est-il pas clair que ces actes coupables, que S*^ Louis n'eût jamais commis, sont la source de la perversion du pouvoir, et que, si les successeurs du vertueux monarque lui avaient ressemblé, s'ils avaient porté dans leur cœur cette énergie de droiture et cette passion de la justice — en éclairant successivement, bien entendu, ces sentiments des lumières de leur époque et en élargissant par degrés leur conception du jviste — la France serait aujourd'liui la plus heureuse et la plus prospère des nations.^ C'est une mode et une manie déplorable, dans le monde des historiens, de prendre à tic les honnêtes acteurs de l'histoire, de se complaire à mettre en relief rinsuffîsance de leur jeu, l'étroitesse de leur esprit, et, inversement, d'encenser les

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grandes canailles politiques — en France Philippe le Bel, Louis XI, pour ne citer que les meilleurs, en Angleterre les Tudors, y compris Henri VIII — et de s'extasier outre mesure sur leur largeur d'esprit, qu'on leur prête gratuitement le plus souvent. Cette faiblesse de cœur pour les forbans historiques et cette antipathie marquée contre les pasteurs des peuples ont pour conséquence, à la longue, de faire attribuer aux premiers à peu près tout ce qui s'est opéré d'intelligent et de fécond en fait de réformes administratives ou législatives. Mais la mérité est que, à talent ou à génie égal, le plus honnête de deux hommes d'Etat est toujours le plus utile aux nations. Ceux qui n'ont foi qu'à l'énergie, ceux qui ne croient qu'au génie ou au caractère, n'ont qu'a regarder Napoléon. Certes, ce n'est pas \g caractère qui lui manquait, à celui-là, ni le génie. Mais, s'il eût^ possédé, avec un peu moins de vigueur du vouloir, d'imagination géniale, d'esprit d'entreprises, un peu plus de cette chose méprisée qu'on appelle le cœur et le sentiment du Devoir, ne serions-nous pas maintenant le premier peuple du monde ?

Dans son Introduction analytique à la philosophie de r histoire (1864), M. Renouvier développe magistralement cette thèse, que le cours de l'histoire n'est assujetti à aucune évolution uniforme de phases enchahiées, que tout y est varié, imprévu, original, malgré des similitudes fréquentes, parce que tout y découle, en dernière analyse, du libre arbitre individuel : enfin, que le fait dominant de l'histoire est l'emploi bon ou mauv^ais. moral ou immoral, de cette liberté, et que tout s'explique par là, les bons comme les mauvais exemples s accumulant par contagion et s'enracinant en coutumes en vertu de la c( solidarité morale » et donnant naissance à des institutions bienfaisantes ou funestes, à des vertus ou à des vices nationaux, à 1 étal^lissement de la justice ou au développement des guerres, de l'esclavage.

l'art et la MOllALK POLITIQUES

du despotisme. — En tout cela, il y a bien des choses qui s'accordent trop avec maintes vues émises plus haut pour que je ne m'empresse pas de placer celles-ci sous le patronage d'une autorité si justement respectée ; et il en est d'autres qui rentrent facilement dans ma manière de voir moyennant un simple changement de clefs. La clef de M. Renouvier, c'est l'idée du libie arbitre, d'oii il prétend tout déduire. Mais est-il nécessaire d'avoir recours à cette notion si débattue et si battue en brèche de tous côtés pour avoir le droit de com])attrc Tévolulionnisme unihnéaire et invariable de Thistoire Nullement, il suffit de généraliser et de placer en te te des explications historiques ce fait, reconnu par M. Renouvier a titre secondaire et partiellement, dans sa seule aj^plication à la moi alité, à savoir que tout provient tVinltia' tives iiidividaelles contagieuses, c'est-à-dire imitées. Il n'érige pas ce fait en principe, mais il aperçoit bien son action sur tout le côté moral et immoral des sociétés et n'a que le tort de le subordonner au dogme souverain de la liberté. Or, à notre avis, ce principe dispense de ce dogme : même dans l'hypothèse, admise par la majorité des savants, où les innovations de l'individu le plus exceptionnel seraient nécessitées par la rencontre de son caractère propre, de son état d'ame momentané, avec les circonstances qui l'enveloppent, il n'en est pas moins vrai que la singularité fréquente, parfois unique, de telles rencontres défend de soumettre le cours de IJiistoire des peuples, et notamment celui de leur histoire pohliquc, à des séries de phases réglées qui se répéteraient uniformément. Diversilé ici tient lieu de liberté, ou plutôt, la liberté sans la diversité n'empêcherait en rien le déroulement uniforme de l'histoire, tandis que la diversité sans la liberté s'y oppose absolument*.

1. En d'autres termes, le déterminisme vital, d'où éclôt l individii, intervient dans le déterminisme social pour 1 accidenter, pour actualiser dans les sens les plus divers ses possibilités infinies. jNIais, si le détermi-

Celle iioli(jii ambiguë el dangereuse du libre arbitre étaut écartée, il reste du livre de M. llenouvier des thèses importantes à recueillir. 11 est certain, par exemple, que, si Ton songe à la manière dont l'esclavage, après une longue disparition européenne, a relleuri en Amérique dans les temps modernes, on y voit la confirmation de rexplication néo-criticiste de cette institution dans tous les temps : c'est, sans nul doute possible, par une accumulation d'exemples scélérats que cette lèpre morale s'est répandue dans le Nouveau- Monde. — Quant à la guerre, M. Renouvier l'explique mal : ici, il laut faire appel a la logique sociale, a Topposition fondamentale du oui et du non qui, par le choc des armées et aussi des partis, est multipliée, élevée a la plus ha,ute puissance, à son plus haut point de relief et d'éclat. — Enfin, M. Renouvier paraît n'avc)ir eu égard dans tout son ouvrage qu'aux rapports de la morale avec les religions. Mais les rapports de la morale avec la politique, qui nous intéressent en ce moment davantage, ne méritent pas moins de retenir l'attention du sociologue.

U invention morale, c'est-à-dire F initiative de la moralité, de la justice, dans un milieu immoral et injuste, se dislingue radicalement de rinvention industrielle, scientifique, artistique, politique. Elle consiste, non, comme celles-ci, dans une sujDériorité d'imagination et d'intelligence, mais dans une supériorité de sympathie et de sociabilité. La sympathie étant la source profonde

nismc de la vie a celte yerlu, s il est j^roducleur de variétés individuelles originales en dépit de la constance et de la régularité des lois vitales, n est-ce pas parce que les éléments chimiques employés par la vie sont eux-mêmes dillérenciés, caractérisés, accidentés ? Autrement dit, le déterminisme chimique, atomique, est difTérenciateur du déterminisme vital, qui difFérencie le déterminisme social. . . En définitive, on doit remonter jusqu'à des éléments caractérisés, originaux, radicalement distincts, pour trouver 1 explication a raie, positive et non verhale, des diversités phénoménales. Mais cela veut-il dire des éléments libres ? i\on pas dans le sens des psychologues spiritualisles.

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de riniilalion et de Lovile la vie sociale, on peut dire ([ue celte iiivention-la est la plus nécessaire de toutes. M. Renouvier a donc raison de penser que la moralité importe encore plus que le génie au progrès social, à la fondation et à la durée des empires. Gela signifie que le développement de la social)ili té, encore plus que celui de Tindividualité, est utile a la société : et, en \érité, il semble que ce soit là une tautologie... Mais, si tautologique qu 'elle puisse être, cette vérité est bonne à rappeler quand on voit se formuler, sinon s'accréditer, des doctrines, diamétralement contraires, qui professent futilité du crime, la nécessité du crime. Il ne serait pas sans à propos de montrer que, si, comme M. Renouvier a essayé de le faire voir, les religions supérieures sont dues à des poussées morales, à des caractères liéroï([ues, les institutions politiques supérieures ont la même oj igine.

Si, d'une part, nous nous attaclions avec fermeté à ce principe que tout procède socialement d'initiatives individuelles imitées, et si, d'autre part, nous répudions les sophismes courants sur le crime nécessaire et salutaire, nous serons amenés à deux conclusions pratiques. En premier lieu, nous conclurons qu'il faut clierclier à expulser toutes les institutions, politiques ou autres, qui ont commencé par être cl n^ont pu commencer que par être du crime accumulé, enraciné, organisé, ou du vice généralisé, bien que, nées ainsi d'initiatives criminelles ou vicieuses, ces institutions aient pu être parla suite utilisées à défaut d'autres par les liommes les plus honnêtes et que sur ces troncs pourris des tiges de vertus aient pu fleurir. Tel est Fesclavagc, telle est la prostitution, telle est aussi la guerre, mais avec cette réserve qu'ici l'origine est double, crime oifensif et J)raA Oure défensive, l'un portant l'autre et l'un sauvant l'aulre. Car la guerre n'a pu naître que d'attaques primitives tentées par des bandes

de brigands contre des tribus laborieuses et j^aisiblcs qu'elles ont obligées à s'armer, auxquelles elles ont inoculé le virus belliqueux. C'est là le grand attentat dont parle avec une indignation légitime M. Letourneau. Et, mutualisé de la sorte, l'assassinat, de laclie est devenu brave, d'infâme glorieux, et d'autant jîIus contagieux qu'il était source de vertus plus maies. — Mais dirons-jious de même que la jnopriété individiiolle, le mariage monogame, la religion, l'autorité politique, ren tient dans la catégorie précédente? Non, car la propriété individuelle a pu et dû souvent procéder de l'initiative d'un délricliement et non d une usurpation, la monogamie de l amour et non de la violence, la religion de la foi et non du mensonge, le pouvoir de l'admiration ou du respect et non de la terreur. — Mais, en second lieu, nous devrons cliercher à extirper, dans les institutions de l'origine la jdIus saine et la plus légitime, tout ce que le crime et le vice même y ont mêlé plus tard d'éléments corrupteurs. C'est la tâclie ingrate des réformateurs utiles.

En procédant de la sorte, nous éviterons de jeter sur les institutions, poxiv les défendre, le manteau de la prescription qui couvre avec soin leurs sources. Nous éclairerons celles-ci autant qu'on voudra, autant que nous pourrons, et, en repoussant l'esprit révolutionnaire, nous nous garderons bien de lui laisser le privilège apparent de la Justice, nous nous garderons bien d'invoquer contre lui des théories pernicieuses qui tendent à la justification du fait accompli, quel qu il soit, et à la glorification du mal ancien, réputé père indispensable du bien présent.

Les lois logiques, très générales, qui régissent le inonde social, sont susceptibles de mille applications diverses qu'on peut diviser en deux grandes catégories, les applications morales et les applications immorales. Et il importe fort de distinguer. Prenons, jDar exemple.

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la loi crapiès laquelle riinilateral précède le réciproc[ue. Tantôt le vol, tantôt le don ont précède rechange : dans les denx cas, le passage de I nnilatéral au réciprocpie a été observé. Tantôt l'obéissance spontanée et (Mitlionsiaste, tantôt le commandement despotique et \ iolent ont précédé le devoir et la justice : même observation. Tantôt la crédnlité aveugle, tantôt le mensonge enVonté ont précédé le libre examen, la vérité, la science, susceptible de démonstrations réciproques par tous et pour tous : encore ici il y a eu mutnalis<ition de ce qui était imilatéral au début. — Il y a donc de nniltiples entrées, et des entrées de deux sortes, 1 une bonne, 1 autre mauvaise, f[ui conduisent à l évohilion sociale. Et elle dllVére étrangement d'après la diversité des points de départ. Il y a aussi plusieurs issues de ce long dédale historique que traversent les sociétés. Il y en a de deux espèces, les unes bonnes, les autres mauvaises. Le plus souvent, il est vrai, c'est par les deux à la fois que débouchent les peiqiles, mais ce n'est pas une raison pour les confondre.

Si Ton doutait de riniportance d'entrer par une bonne porte ou par une mauvaise dans l'évolution so- ( iale, qu'on regarde le Nouveau-Monde. Le contraste entre les Etats-Lnis de l'Amérique du Nord et les Républiques espagnoles de rAniéricpie du Sud, au point de vue de la puissance et de la richesse, s'explique-t-iL comme il est de mode de le faire, par la dinérence des prétendues races anglo-saxonnes et des prétendues races latines ? A coup sûr, rexplication est loin d'être svdïlsante, et il me semble qu'une autre, plus naturelle, s'olTre à nous, ne serait-ce que pour compléter la précédente. Qu'on remonte à l'origine de ces derrv sortes de colonies. Les premières, celles du Nord, ont eu pour initiateurs des hommes hautement religieux, des puritains persécutés cherchant un asile pour leur dieu et leur foi : les secondes, des conquistadores, des aven-

tuners, des écumcurs de mers, des gens uniquement assoiflés d'or et de plaisir. Ce qui est surprenant, c'est que, malgré l'aniux continuel d'immigrants cupides et grossiers aux États-Unis depuis les fondateurs primitifs, le caractère moral des institutions s'y soit en partie maintenu et, en dépit de la prodigieuse vénalité des

fonctionnaires, ait jusqu'ici sauvé le pays. Je dis

jusqu'ici, pour ne rien préjuger de Tavenir, que les appréhensions causées par 'la guerre contre l'Espagne assombrissent à nos yeux. Là se sont révélés, chez les fils des puritains, devenus conquistadores à leur tour, contre les fds des conquistadores devenus paciliques. des instincts de proie que leur satisfaction a redoublés — Mais ce qui n'est pas moins frappant, c'est que, depuis trois siècles de révolutions, de crises, de tâtonnements sanglants et désastreux, les républiques hisj^inoaméricaines n'aient pu encore ai^prendre la nécessité sociale de la moralité, c'est que l'expérience des désastres que l'immoralité entraîne n'ait point suffi ù leur suggérer utilitairement le Devoir. Aujourd'hui, tout aussi bien qu'à leurs débuts, le Pérou, le ChiH, la Plata sont, malgré les dons les plus brillants de l'esprit unis à l'énergie souple du vouloir, des foyers d'improbité sans scrupules, de cu|)idité sans freins, et ne peuvent parvenir à s'élancer décidément dans la voie de la prospérité même matérielle. L'expérience ne les ainéhore pas. Qu'est-ce que cela signifie, si ce n'est, d'abord, que la moralité ne saurait être uniquement ni avant tout appuyée sur le sentiment de l'utilité, et (lu'elle requiert une source plus haute Et qu'est-ce

1. A propos des sociétés de mammifères (des castors notamment) notons une remarque importante d Espinas (Socirtôs animales, p. 49',)' « Si le danger modéré resserre au premier abord les liens sociaux le

perd extrême les relâche et quelquefois les rompt tout à fait. » j'en

conclus que. en des âges fl iusécurité terrible, dans des réirions infestées de fauves, jamais le sentiment du danger, précisément parce qu il était exlrt me. n eût suffi à organiser les premières sociétés humaines. Il v a

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que cela veut dire, aussi, si ce n'est que rimpulsion initiale, le lancement premier d'une cité, d'un Etat, d'une petite bar(pie nationale destinée à devenir un grand navire, décide en majeure partie de ses destinées et se poursuit longtemps, bien longtemps, à travers toutes ses iluctuations ?

Concluons donc ([ue l'antinomie si souvent établie entre la Morale et la Politique est artificielle, et que, en réalité, pour les peuples comme pour les individus, la moralité, à la condition de s'assouplir aux changements des choses humaines, est la grande voie de la prospérité et de la paix. Mais il faut convenir — et c'est ce qui a donné lieu à la réputation d'immoralité habituelle laite aux hommes d'Etat — que la morale de la vie privée, essentiellement conformiste, à laquelle les particuliers doivent se soumettre, ne s'accorde pas toujours dans ses prescriptions ou ses interdictions, avec la morale de la vie publique, nécessairement bien plus novatrice, que les chefs des peuples ou des partis ont à pratiquer et à refaire en môme temps.

llendons-nous bien complo de la nécessité qui a fait, dans les relations privées, créer la morale, c'est-àdire établir des règles de conduite uniformes dans des perplexités pareilles. Pourquoi y a-t-il des solutions toutes faites de ces innombrables petits ou grands problèmes de la vie, des solutions acceptées aveuglément, jugées excellentes à priori, sans qu'il soit permis de subordonner leur application à la prévision de leurs

fallu avant tout la sympathie ; et c'est probablement dans les régions de sécurité relative — car il y en a toujours eu — que les premières peuplades se sont formées, essentiellement paisibles et pacifiques. — Autre remarque du même auteur, dans le morne sens : (c II ne peut être profitable aux perroquets, pas plus qu'à certains passereaux de se laisser massacrer jusqu'au dernier quand 1 un d'eux est tombé sous le premier coup du chasseur. »

LKS J J\ A NSJ OHM V I IONS 1)1 IMJL \ Olli

conséquences : ce qui leur donne un air d'autorité absolue, d' (( impératif catégorique? » Tout simplemeni parce qu'il est impossible de prévoir, dans le détail des décisions individuelles, les conséquences nllimes qu'elles pourront avoir. C'est seulement à regarder les actions des individus en masse et en gros qu'on pcul prédire à coup sûr c[ue, en moyenne, telle nature d'acte, l'assassinat ou le soin des malades, le vol ou le don, le respect de la pudeur ou l'attentat a la pvidcur, produira des ciTets favorables ou contraires à ce grand Ijut final de la conscience sociale : rextension du cliamp social, de la sympatliie et de la solidarité liumaines. Mais, si, doué du don de propliétie, un particulier avait la certitude qu en commettant tel assassinai il empécberait une catastroplie autrement inévitable, qu'en commettant tel vol il enricliirait le mondey^ d'une jiouvelle industrie, qu'en commettant tel viol il donnerait naissance à un bienfaitevir du genre Immain, on peut croire qu'il se ferait un devoir de conscience, dans ce cas, de tuer, de voler, de violer. Encore aurait-il à se demander si, par la contagion probable de son exemple, il ne courrait pas le danger de susciter des maux plus grands encore que les biens cei tains dont il s'agit. Et c'est cette considération, au fond, qui est la plus propre à retenir sur la pente dajigereuse des infractions exceptionnelles à la loi du devoir les consciences tentées par ré])louissement de leurs avantages directs, parfois assez probables. En général, d'ailleurs, les difficultés pratiques de la conduite privée, sont des problèmes de probabibté Ires compliquées, et dont la solution exacte, si on la demandait uniquement aux données connues, dépasserait de beaucoup la capacité ordinaire ou même extraordinaire du cerveau de l'homme. Dois-je me marier ou ne pas me marier, dans rintércl de mon bonheur? Dois-je, a ce même point de vue, me marier dans tel ou tel milieu, de telle

OU lollc manière ? Avoir peu ou beaucoup d'enfants ? Prendre telle ou telle carrière ? Repondre rationnellement, par a plus h à ces questions serait impossible- Le plus sûr semble donc l'argument d'autorité dont la conclusion est rimitation d'autrui : a Nos voisins ont réussi dans la vie en agissant ainsi, faisons comme eux ; faisons un mariage de raison, soyons maltliusiens... » L'imitation est donc, dans beaucoup de cas, une réponse pseudo-logique a des questions en ellesmcmes insolubles. Or, ce qu'il y a de plus insoluble encore que les questions précédentes, ce sont les difficultés qui surgissent quand on se demande si telle action qu'on hésite à faire satisfera ou non, par ses elFets dernici's, ce vœu profond de la conscience morale dont je parlais tout a Flieure, le vœu d'extension de la social)ilité même. Si, indépendamment de l'exemple général d'autrui, chacun de nous devait, dans chaque carrefour de conduites ambiguës, décider quelle est la voie du Devoir ainsi compris, il serait le plus souvent dans rinq:)uissance d'agir. Plus les questions de cet ordre se compliquent et s'obscurcissent et plus on devient, par force, imitatif en les Iranchant. Plus la nuit est noire et plus, en y marchant, on se serre de près les uns les autres, on eml)Oite le pas du chef de file. Voilà pourquoi c'est surtout en fait de moralité (|ue l'homme est et doit être conformiste. Il y trouve deux grands soulagements de cœur : l'obéissance au Devoir ordinaire lui épargne la peine de calculer et de prévoir et elle le dispense de réussir.

Mais, précisément, Thomme d'Etat, avant tout, doit prévoir, et avant tout, dit-on aussi communément, il doit réussir \ Sa prévision à lui, quoique très ardue,

1. Pourquoi ne seraît-il pas beau, pour un peuple comme pour un particulier, pour un chef de peuple par conséquent, de sacrifier son Intérêt à son devoir, de mépriser ou de repousser le succès dù à une injustice, de manquer 1 occasion d être scélératement prospère ? Le jour viendra pcut-èlrc où cet héroïsme collectif sera admiré.

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est un peu moins conjecturale, du moins dans un certain rayon de temps et d'espace, que celle de Tliommc privé. Il y a des cas où il sait, à n'en pas douter, qu'une agression injuste, une cruelle exaction, la violation d'nno |)i'oniesse solennelle, d'un traité formel, seront utiles à sa ]iatrie, qu'il regarde comme la na lion-reine du monde. D'autre part, il n'a pas trop, pense-t-il, i\ s'in- (|uiéter du précédent qu'il crée, car il sait que, les circonstances politiques ne se reproduisant jamais les mêmes, jamais du moins avec la même exaclitude de répétition que les circonstances de la vie privée, on peut toujours contester la légitimité de l'argament tiré en politique des exemples antérieurs. Aussi la tentation doit-elle être infiniment plus grande pour l'homme politique que pour l'homme j^rivé, à moralité égale, d être immoral a bonne intention, de « sortif de la légalité pour rentrer dans le droit », de mentir ou de falsifier des dépêches par patriotisme, de massacrer et de terroriser par philanthropie. C'est l'excuse, insufRsaute, des hommes d'Etat qui font des coups d'Etat, et de ceux, bien plus nombreux, qui en projettent.

Ajoutons qne, soit ponr protéger les intérêts nationaux, soit pour diriger les entreprises nationales, riiomme au pouvoir doit être initiateur. Il doit l'être en morale même parfois, et il ne saurait lui suffire, comme à un particulier, de se conformer strictement à la morale courante. De là, même quand il ne fait qu'adapter la morale ancienne à des besoins nouveaux, l'air d'immoralité qu'il se donne aux yeux de la foule conformiste. Mais il im])orte essentiellement de ne pas confondre avec les cas où il viole la morale et tend à la faire rétrograder ceux où il la développe et la déploie. A quel signe les distinguer ? A un signe certain, qui nous est naturellement suggt'ré par les tendances générales de l'histoire, telles qu'elles se dégagent des considérations présentées dans ce livre. Ln homme d'Etat, dirons-

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nous, aide aux progrès de la morale en ayant l'air de la méconnaître, toutes les fois que sa manière d'agir, si elle se généralisait, aurait pour elTet d'étendre ou d'approfondir le champ social, d'agrandir le domaine de la sympathie et de la solidarité. Il est moralement rétrograde, au contraire, cpiand la généralisation de son acte serait suivie d'un resserrement du champ social. Par exemple, il n'est pas douteux que la violation des traites librement consentis — car tous les contrats internationaux ne sont pas viciés par l'abus de la force, et il en est beaucoup, tels que la Convention de Genève, qui émanent de volontés libres — ne soit une rétrogradation morale : car, si elle se généralisait, elle limiterait le champ social aux frontières de chaque Etat. Les alliances purement défensives entre plusieurs Etats contre un autre Etat ou un autre groupe d'Etats alliés, sont favorables à la paix du monde, et à l'extension des relations cordiales entre les peuples. Mais les alliances offensives sont un danger perpétuel de guerre, de retour a l'état de nature dans les rapports mutuels des nations. Quand cet accord agressif de deux ou trois nations a pour objet le partage d'une de leurs sœurs, il est entendu que cette vivisection nationale est Tun des plus grands crimes collectifs qui se puissent étaler sous le soleil. Il est vrai que, par des annexions scélérates, les Etats cannibales et co-partageants se trouvent agrandis, mais, par cet agrandissement môme, l'esprit de division et de séparation égoïste s'accentue dans la société générale des nations qui ont toutes à redouter un sort pareil au moindre afTaiblissement de leur vigueur. Les partages coloniaux ne tombent pas sous le coup de reproches aussi vifs : ici, quand les pays à partager sont peuplés de tribus sauvages ou barbares toujours en guerre les unes avec les autres, le bienfait de la paix qui leur est imposé au prix d'une soumission acceptée sans révolte est souvent inestimable et réalise à la longue une allu-

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vion prodigieuse du champ social. Mais le malheur est que ces découpages de J)ays barbares entre des nations civilisées ont souvent pour effet de barbariser celles-ci, en surexcitant en elles des instincts déprédateurs, plutôt que de civiliser ceux-là.

En politique intérieure, les alliances — qualifiées monstrueuses — entre deux partis coalisés contre un troisième sont-elles propres à favoriser ou a entraver la fusion des classes, rapprolondissement du champ social? Il semble qu'elles favorisent cette assimilation dans une large mesure : mais, par l'exemple qu'elles donnent et qui est toujours imité, elles contribuent fort à alimenter, à perpétuer l'esprit de parti et de scission nationale. Ce qui est par-dessus tout contraire à l'accroissement du domaine de la sympathie en profondeur, dans les rapports réciproques des couches su^jerposées d'une société, c'est la politique de coterie et de camavilla, qui. destinée à être imitée toujours, par représailles, tend à hacher menu le corps national. Toute politique qui se propose le triomphe exclusif d'une classe ou d'une caste, fût-ce de la classe ou de la caste la j^lus nombreuse et la plus déshéritée, est rétrograde au premier chef. Un parti socialiste peut être dans le grand courant du progrès: un parti ouvrier, non. Faut-il dire toujours la vérité au peuple? Et me demandera-t-on, par hasard, en quoi une politique franche, loyale, est propre a développer le champ social, en quoi une politique de mensonge et de photophobie tend à le rétrécir ? Est-ce qu'il n'y a pas des mensonges bienfaisants, et des intérêts opposés qui « ne s'accordent jamais mieux que dans le silence y> et dans l'obscurité, où se dissimule leur opposition ? Mais il n'est point de paix et de fraternité sans confiance, ni de confiance sans franchise, et il n'est rien de tel que les mensonges des gouvernants pour ruiner le crédit matériel et moral, pour semer la méfiance et la discorde entre les gouvorués. T.e mensonge

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