ORGANISATION, SPIRITUALISATION ET SOCIALISATION DES TENDANCES
Une tendance, un désir, une idée même qui naît en nous, rencontre constam aient des secours et des obstacles. Elle s'associe, ou se heurte sans cesse à d'autres désirs et à d'autres idées, à d'autres tendances conscientes, instinctives, inconscientes. C'est là une condition nécessaire de sa vie, même une condition de sa naissance. Et c'est par là qu'elle arrive souvent à se développer, à se transformer, à s'enrichir ou à s'appauvrir, à proliférer à son tour ou à disparaître.
Quand elle se transforme, ses modifications sont inliniment variables. Souvent arrêtées plus ou moins vile, elles s'étendent parfois très loin. On peut dire qu'elles tendent toujours, en un sens, vers la systématisation parfaite des forces en jeu, mais chaque force tend vers un système différent, de là des compromis, des équilibres variés plus ou moins insta-
bles et bien des avortements. Çà et là quelques réussites relatives.
On peut ramener à trois grandes catégories, si l'on fait abstraction du monde physique qu'il faudrait considérer à part, les forces auxquelles se heurte une tendance quelconque. C'est d'abord l'organisme, puis l'esprit, enfin la société qui agit d'ailleurs sur elle par l'intermédiaire de l'esprit et de l'organisme. Il faut que la tendance qui naît s'accommode à nos organes, à notre-esprit, à notre milieu social. Et elle tend à se fondre en eux, à se modifier sur eux, à s'assimiler à eux. C'est là ce que l'on peut appeler l'organisation, la spiritualisation et la socialisation des tendances, lorsque la tendance se transforme et s'assimile suffisamment.
La tendance, le désir, l'idée qui naît dans un être humain ne saurait à aucun titre rester indépendante de ces trois grands systèmes assez mal agencés de forces diverses. Elle ne peut naître que par leur action, avec leur, aide, leur complicité au moins tacite. Aussi chacune de nos idées, chacun de nos désirs porte plus ou moins nette, plus ou moins profonde, l'empreinte de notre organisme, de notre personnalité, de la' société où nous vivons.
Mais, pour différentes raisons dont plusieurs s'aperçoivent aisément, si les tendances sont toujours en relations intimes avec les organes, l'esprit et la société, ces relajtions varient constamment. La tendance se modifie, la personnalité se transforme, la société évolue. Et leurs rapports changent aussi. Nous pouvons donc observer souvent une assimilation croissante de la tendance par l'esprit et par le monde social.
La spiritualisation et la socialisation nous sont ainsi montrées en certains cas par la comparaison
ORGVNlSATIO.s, Sl'irUTl ALISATION i
de ce qu'une tendance est, à son origine, chez un individu, avec ce qu'elle devient lorsque son évolution est accomplie, si elle se fait dans le sens indiqué ici, ce qui n'arrive pas toujours. Une ambition, par exemple, peut s'assimiler peu à peu l'esprit tout entier. Elles nous sont montrées aussi par la comparaison du développement de certaines tendances, avec l'arrêt et la régression d'autres tendances semblables dans le même individu. Enfin nous les connaissons encore par la comparaison de ce qui arrive chez des individus ditTérents, chez des êtres de familles, de nationalités, de races, d'espèces diverses. L'amour, par exemple, est en somme une transformation de l'instinct sexuel; comparez ce qu'il est^ chez Lamartine et chez Casanova, comparez la passion d'un homme civilisé et l'instinct d'un chien, vous apercevrez comment la spiritualisalion et la socialisation transforment une tendance, un désir organique, comment elles l'associent à la vie psychique large et riche, comment elles font d'un besoin relativement simple, un sentiment complexe qui se mêle à la vie entière, comment d'autre part, elles peuvent rattacher cette même tendance aux mille devoirs, aux innombrables convenances de la vie sociale, et par là lier plus étroitement l'homme à la société et l'y assujettir avec plus de rigueur.
La socialisation des tendances donne ainsi la matière d'un chapitre, d'un chapitre fort important, non point précisément de la science sociale, mais plutôt de la psychologie de l'homme social, de l'homme en tant qu'il est membre d'un groupe. C'est de ce point de vue que nous la considérons
Quant à la spiritualisalion, c'est-à-dire à la modification des tendances par influence de l'ensemble
de la personnalité, à la pénétration par cette tendance de la personnalité même, à leur assimilation réciproque, elle se rattache étroitement à la socialisation. Elle la prépare, elle la rend possible, et elle en résulte. 11 n'est rien dans l'individu qui ne soit marqué de l'empreinte sociale, il n'est rien en lui qui ne réagisse sur la société, qui ne tende à la transformer plus ou moins et, par là, à transformer tous les autres esprits, et à le transformer, indirectement, lui-même.
L'organisation, que j'ai déjà mentionnée, ne nous retiendra pas, pour intéressante qu'elle puisse être. Il me suffira de rappeler ici que nos pensées ou nos désirs ont à s'accommoder plus ou moins avec l'état de nos organes et, s'ils peuvent l'inlluencer, à se laisser aussi transformer par lui. Chacun sait qu'une infirmité, une maladie, un état infectieux, ou au contraire une vigueur particulière de l'organisme en général ou de certains organes en particulier, influe sur la nature, la qualité, la force, le développement des tendances. Et cette harmonie est illustrée par les luttes, par les souffrances, par les morts qui en signalent l'absence, par les suppléances singulières qui s'établissent quelquefois. Signalons simplement le cas de lord Byron, qui, malgré son pied bot recherchait les prouesses physiques et le cas analpgue de Népomucène Lemercier, celui du peintre Ducornet, né sans bras, et qui d'ailleurs ne parait pas avoir eu un génie à la hauteur de son audace, rappelons encore les maladroits qui ont ,1a passion de la chasse et les faux poètes qui riment « malgré Minerve ». Tous ces cas où l'organisation de la tendance avorte, se singularise ou reste médiocre, en indiquent assez la nature.
§ 1. — Tendances organiques.
Que les différents désirs, que les différentes passions de l'homme ne se prêtent pas également à la spiritualisation et à la socialisation, cela frappe tout d'abord. Il est trop clair que le sentiment religieux se spiritualisera plus fréquemment que le besoin de respirer et que l'ambition sera volontiers plus socialisée que l'appétit.
C'est qu'une condition générale s'impose à la spiritualisation et à la socialisation. Pour qu'une tendance y parvienne, il est essentiel qu'elle soit à tuelque degré, contrariée, troublée, que la satisfaction en soit difficile, menacée, irrégulière, que le îonclionnement n'en soit pas trop organisé, stricteaent limité et contenu par le jeu normal de la vie. Cîla légitime et rend nécessaire l'intervention des pouvoirs supérieurs organisés, l'esprit et la société, ainsi que ses conséquences. Si la tendance sexuelle se satisfaisait aussi aisément et aussi régulièrement que le besoin de respirer, il est à croire qu'elle fût restée assez simple et que l'amour tel que nous le coicevons n'eût jamais pris naissance. Ce sont les
complications de la vie, les troubles, les difficultés et les périls qui l'ont créé et qui ont socialisé et spiritualisé, en certains cas, l'instinct sexuel.
Beaucoup de fonctions organiques, en effet, ne se sont guère spiritualisées ni socialisées, la circulation et la respiration par exemple. Elles n'intéressaient guère l'esprit ni la so^jété. Ce n'est pas qu'elles ne leur fussent indispensables, mais elles pouvaient les servir très convenablement et se satisfaire ellesmêmes sans qu'on s'occupât beaucoup d'elles. Aussi sont elles restées à peu près purement organiques. Si, en certains cas, elles ont pris quelque importance dans la \ie mentale et dans la vie sociale, c'est précisément en tant qu'elles ont été menacées, gênées, altérées dans leur fonctionnement. Alors elles sont sorties de leur activité routinière, elles ont fait appel à d'autres tendances, à l'esprit et, par l'esprit, à la société. Elles ne se sont pas transformées sensiblement en elles-mêmes, et ne se sont pas intimement amalgamées aux autres désirs, cependant elles se sont mêlées à leurvie, elles ont provoqué des combinaisons d'idées, de désirs et d'actes, de pratiques sociales diverses. Toutes ces complications se rangent à peu près dans l'hygiène et dans la médecine, dans toute la portion de la vie individuelle et de li vie sociale qui s'y rapportent. La vie sociale, en rassemblant les hommes, en les retenant dans les maisons agglomérées, nous a forcés à nous préoccuper de la respiration, elle a rendu plus conscient, elle a avivé le plaisir, plus souvent troublé, de respirer un air pur. Et la respiration s'est ainsi mêlée au goût des sports, aux voyages, aux villégiatur<s. Elle a aussi provoqué des fondations d'hospices sur des terrains choisis pour elle, des règlements et ces lois. Elle a ainsi acquis un rudiment de spiritujli-
sation et de socialisation. Mais tout cela est assez peu de chose.
Les fonctions nutritives nous intéressent déjà davantacre. rrécisément parce que, tout en s'adaptant plus ou moins largement à la vie psychique et à la vi'?__soci*^'6j ^^^^s ^^^^ restées, au fond, toujours identiques à elles-mêmes, et aussi parce que les transformations qu'elles ont subies diffèrent beaucoup d'un individu à un autre individu, d'un milieu social à un autre milieu social, elles peuvent utilement servir à nous montrer ce que c'est que la spiritualisation et ce que c'est que la socialisation.
La spiritualisation, c'est surtout l'entrée d'une tendance dans la vie générale de l'esprit, sa combinaison avec le plus possible de tendances, d'idées, de sentiments, d'actes, le fait de prendre une place large et plus ou moins prépondérante dans la vie mentale, dans la synthèse particulière qui fait l^ndmdualité de chacun.
Une tendance se spiritualisera donc de bien des façons, et prendra des formes infiniment variées selon la nature de la personnalité et des éléments auxquels elle s'associera et aussi selon le mode de cette association.
Il arrive que la tendance à se nourrir, comme d'autres tendances organiques se spiritualise très peu. Elle reste à part, fait son office sans se mêler aux autres, comme une servante qui n'entre pas au salon. Chez nombre de personnes, elle reste presque purement organique. Ces personnes-là ne s'intéressent pas beaucoup plus à l'acte de prendre de la nourriture que la plupart des autres ne se préoccu-
pent de leur digestion lorsqu'elle s'accomplit sans encombre, et de ses suites normales. Elles mangent pour vivre sans y penser beaucoup, sans chercher dans le repas un plaisir raffiné et quelque peu esthétique, ni un plaisir intense et brutal. Pascal fut de ces personnes. Il ne portait aucune attention aux mets qu'on lui servait et n'aimait pas qu'on en fit l'éloge. Spinoza paraît représenter en cela le même type. Chez eux la tendance physiologique ne sort pas de son rôle strict et si la vie de l'esprit est extrêmement intense, la vie physiologique ne s"y mêle point. La tendance organique est à son degré le plus bas de spiritualisation. De même certaines personnes se nourrissent sans que leur repas soit une occasion ou un prétexte de joies familiales, de conversations amicales ou de réunions mondaines etla socialisation de la tendance nutritive est sur ce point au moins nulle ou très faible.
Chez le glouton, chez le gourmand, la tendance nutritive a conquis l'esprit. Elle peut parvenir à le dominer, à diriger la conduite, à s'imposer comme l'affaire importante et la préoccupation principale, à se mêler, pour les orienter, aux idées et aux sentiments, et même à se les subordonner. Peut-on dire qu'elle soit vraiment spiritualisée? C'est plutôt sans doute l'esprit qui s'est matérialisé. Une tendance organique l'a rabaissé jusqu'à elle plutôt qu'elle ne s'est élevée jusqu'à lui. Cependant si l'esprit est ce qui dirige le corps, elle est, en ce sens, devenue esprit.
Chez le gourmet, la spiritualisation de la tendance se précise. Il est essentiel, et c'est une remarque d'une portée générale, de voir que la tendance spiritualisée se mêle assez largement et à une profondeur variable à la vie de l'esprit, mais qu'elle peut fort bien ne pas le dominer. Il se peut qu'on ait le
goût fin, qu'on sache apprécier un mets choisi ou un verre de vin vieux, qu'on puisse à propos de ses sensations gustalives évoquer un monde d'images et d'impressions et que cependant la tendance nutritive reste fort loin de dominer la vie mentale. Tel musicien à qui un vin d'Orient suggérait une mélodie, tel philosophe en qui une tasse île lait faisait naître une impression de nature agreste, peuvent fort hien n'avoir pas été des gourmands, à peine peut-être des gourmets, mais la spiritualisation delà sensation est manifeste chez eux.
Les sensations gustatives peuvent ainsi se spiritualiser en pénétrant la vie mentale tout en y restant à leur rang, en se subordonnant comme il convient.Elles s'affinenten s'associantà desimpressions, à des idées, à des sentiments plus élevés, en provoquant des plaisirs de combinaisons qui ne sont point sans analogie avec ceux de la peinture, de la musique, et surtout peut être des arts décoratifs. Le goût, en se spiritualisant, s'enrichit de quelque valeur esthétique que d'ailleurs d'autres arts viennent souvent renforcer. La musique, la peinture, surtout des arts décoratif divers, la céramique, la verrerie d'art, la broderie, la tapisserie, l'art du mobilier viennent s'associer pour un elîet complexe, à l'art de la cuisine, compliquer, affiner les impressions qu'on en reçoit. Quels que soient ces arts, d'ailleurs, ils prennent un caractère décoratif, et qui limite la nature de la spiritualisation. Un tableau de Rembrandt ne serait guère à sa place dans la salle où se donne un festin, ni la neuvième symphonie ne paraîtrait désignée pour en accompagner les différents services. Il n'en reste pas moins que l'acte de manger s'est spiritualisé. Il ne faut pas s'exagérer la valeur de ce changement. Elle reste parfois très médiocre, réelle
pourtant. Ecouter distraitement une valse viennoise en mangeant un morceau de poisson médiocrement apprêté, cela ne saurait révéler une âme d'élite. Cependant comparons cette attitude à celle d'un chien rongeant un os dans le ruisseau d'une rue de village. Il est impossible de ne pas reconnaître quelque différence entre les deux, et de nier une sorte de spiritualisalion d'une tendance qui demeure au fond identique à elle-même.
L'animal se repaît, l'homme mange, l'homme d'esprit seul sait manger, disait Brillât-Savarin. Voyons en ces mots l'expression sommaire de la spiritualisation de la tendance. Et trouvons-en une confirmation dans ce fait que la littérature ne Ta point négligée. La prose et les vers ont célébré le vin et la bonne chère, la musique les a chantés. Huysmans est particulièrement intéressant à interroger à ce sujet, car dans son œuvre la préoccupation des plaisirs du goût per,d beaucoup de son ordinaire vulgarité pour s'affiner, se compliquer, dévier parfois assez singulièrement. Et rappelons encore l'association assez commune et forte des plaisirs de l'amour et des satisfactions de l'appétit et de la gourmandise. On peut consulter sur ce point La Fontaine dans ses contes, et Bérangerdans quelques chansons et Musset lui-même.
En même temps, il faut constater un fait important et que nous aurons souvent l'occasion de remarquer, c'est que la spiritualisation et la socialisation d'une tendance ne sont point incompatibles avec sa perversion et même, par un mécanisme assez simple, elles la provoquent volontiers. Elles la détournent de sa fin proprevers des fins psychiques ou sociales. Tous les raffinements de la cuisine indiqués ci-dessus, et les complications sociales dont nous allons parler
ne font pas toujours quo la fonction de nutrition s'accomplisse mieux. Assez souvent au contraire elles contribuent à les troubler.
La socialisation et la spiritualisation d'une tendance se facilitent, et aussi elles se nuisent réciproquement. Elles s'enchevêtrent si bien qu'on ne peut guère les séparer que fort arbitrairement, mais il est parfois commode de le faire.
Manger et boire, cela constitue actuellement une sorte de fonction sociale, ou un élément de fonction et au moins une condition de toute fonction. La nutrition a des causes sociales, des effets sociaux, un nnécanisnie social. Sans la nutrition, la société ne pourrait vivre, sans la société l'homme aurait bien de la peine à se nourrir, s'il y parvenait. « Il faut travailler pour vivre », « celui qui ne travaille pas ne doit pas manger », voilà des phrases usuelles qui expliquent suffisamment la largeur et la profondeur de la socialisation de la tendance nutritive.
C'est que, en effet, une grande partie du travail social a pour fin la nutrition des individus. Agriculture, jardinage, élevage comptent parmi les grandes occupations de l'humanité. Ajoutons-y la chasse et surtout la pêche. Ajoutons-y encore tous les métiers, toutes les industries, toutes les techniques, tous les commerces qui se rapportent à la nourriture, la cuisine et l'industrie hôtelière, la pâtisserie et la charcuterie, l'abatage des animaux et la boucherie, le transport des denrées par bateau, par chemin de fer, par voilure, la vente des comestibles divers, l'épicerie, la boucherie, le commerce des vins, etc.
C'est là, certainement, une face importante de la socialisation d'une tendance et nous entrevoyons rimporlance des combinaisons sociales qui visent à la satisfaire. Encore faut-il tenir compte de la législation et des règlements municipaux, de l'hygiène et de la médecine avec leurs prescriptions diverses et leurs remèdes, et même de la fabrication d' «. apéritifs » ou de « liqueurs digestives » et d'élixirs variés. Et il faut songer encore à ce que représentent de vie sociale les cafés, les maisons de thé, ou les réceptions de l'après-midi, les hôtels ou les restaurants, et les cours de cuisine, et les facultés de médecine et les hôpitaux (en tant qu'ils ont pour objet de remédier, entre autres, aux maladies de la nutrition) et aussi les associations et les syndicats qui de près ou de loin se rattachent plus ou moins indirectement au besoin qu'a l'homme de se nourrir. Songez encore aux stations thermales, aux sports et à leur influence, aux villégiatures, à l'utilisation diverse des bateaux, des chemins de fer, des automobiles et vous verrez s'étendre indéfiniment et se ramifier en tous sens la portée sociale d'un instinct physiologique. Et pensez enfin que la possibilité de se nourrir est un but général de l'activité humaine socialisée, même si elle n'a pas pour objet immédiat la nutrition.
Les sentiments qui font la vie sociale au sens étroit, qui dérivent des relations personnelles, des rapports mondains, viennent aussi s'associer aux plaisirs du goût, les introduire dans un monde auquel rien ne paraissait les destiner naturellement, les épurer en les compliquant et sans leur permettre de dominer à l'excès l'esprit ou le milieu social. C'est un curieux exemple de socialisation d'un instinct animal que les formes prises par le repas. Le repas
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solitaire est relativement rare, il ne se produit guère qu*' si les circonstances de la vie l'imposent. Le repas pris en commun est un sienne et une cause d'harmonie sociale, bien que, comme tout ce qui rapproche les hommes, famille, voisinage, il puisse aisément provoquer aussi des discordes. La sympathie, l'amitié, l'aireclion, l'amour, la politesse, le simple plaisir de la société y trouvent leur profit. Même l'esprit professionnel s'y peut affirmer comme dans les repas de corps, ou aux tables d'ofliciers, même la fraternité religieuse comme dans les repas en commun des cénobites, ou la fraternité politique et nationale comme dans les repas • des Spartiates. Si l'on mange ensemble, évidemment, ce n'est pas seulement parce que cela simplifie le travail domestique, c'est aussi parce que, si l'on doit chaque jour employer à se nourrir une part de son temps, il est commode d'employer ce même temps à des relations agréables ou profitables, relations d'aifaires, de famille, d'amitié, d'affection ou de galanterie, simples relations mondaines et de tirer du repas une occasion de plaisir social, en même temps qu'un délassement; relatif. C'est ainsi que se réunir en une occupation quelconque, s'associer dans un mèaie plaisir, « communier » sous une forme ou sous une autre développe les liens sociaux, la sympathie, l'unité de pensée et de sentiment. Par là, le besoin de se nourrir cesse d'être purement animal, il entre dans la vie collective, il donne lieu à des rites et à des cérémonies, variables selon les tem[)S et les lieux. Le repas monte à la hauteur d'une institution sociale, au risque parfois de moins bien remplir son rôle essentiel et primitif, son humble et nécessaire fonction physiologique.
Pour apprécier le chemin parcouru, comparez au
perdreau qui court les champs, seul ou en bande où chacun agit pour soi, picorant quelque grain çà et là, l'homme du monde pour qui un dîner est une occasion de causerie, de toilette ou de flirt et qui, dans une salle attiédie et luxueuse, en compagnie élégante, savoure discrètement une aile de faisan ou un verre de vieux bourgogne, en écoutant des propos sur un acteur en vogue ou en offrant un compliment ingénieux à sa voisine. Il n'est ici pas un mot, pas un geste, pas un petit fait qui n'illustre une immense quantité de conventions sociales, qui ne tende à les fortifier, à les conserver, en en faisant parfois évoluer la forme pour créer une mode nouvelle. Par les comparaisons de ce genre, on peut comprendre, il me semble, ce que c'est que la socialisation et que la spiritualisation d'une tendance organique, comme aussi entrevoir les limites nécessaires de ce procédé.
Il n'est sans doute pas inutile de remarquer que, dans la fonction de nutrition c'est à peu près uniquement le fait de prendre la nourriture qui a donné lieu à un développement psychique et social. Il n'est pas malaisé d'en voiries raisons. Citons parmi les plus générales que c'est la phase de la nutrition qui dépend le plus étroitement, et à plus d'égards, de notre volonté, de nos décisions, de nos idées et des habitudes sociales, c'est la seule aussi qui se rattache à un sens spécial. Cependant il faut mentionner ici en passant les plaisanteries, les rires, la joie que provoquent assez communément d'autres parties des fonctions de digestion. La littérature les a suffisamment et même trop abondamment illustrées; le génie, le talent, la médiocrité, la nullité même s'y sont employés, et il suffira bien de citer ici Rabelais, Molière et Armand Silvestre. Il paraîtra
peut-ôlre un peu ridicule de parler ici de spirituaîisation et de socialisation. Et pourtant si. passant sur celte impression et dissociant des idées assez fortement unies, on y regarde de près, c'est bien encore, si peu élevée qu'en puisse être l'application, si ignoble même qu'on la puisse juger, un procédé de ce genre qu'il faut constater encore.
§ 4. — L'Amour.
-Une tout autre fortune attendait l'instinct sexuel. Des raisons évidentes le désignaient pour un rôle plus bruyant. Il n'est pas plus nécessaire à la vie de l'espèce que l'instinct de manger et boire, il l'est bien moins au maintien et même au développement de la vie individuelle, mais sa violence spéciale, et surtout les conditions de sa satisfaction devaient lui donner une singulière importance. Je parle ici pour î l'homme, car en certaines espèces animales et chez les poissons par exemple, les relations des deux sexes ne comportaient évidemment pas un riche développement de la passion amoureuse. La constitution des sociétés humaines, les habitudes, les mœurs ont produit d'étranges complications d'un instinct assez simple en lui-même et qui se satisfait, chez bien des êtres vivants, et aussi chez un certain nombre d'êtres humains, sans beaucoup de façons sentimentales et sociales.
C'est que, d'une part, la vie civilisée, celle dont nous jouissons en Europe par exemple, multiplie les obstacles devant l'instinct sexuel ; elle prétend le brider, le diriger, le régler ou le réprimer à sa volonté. D'autre part elle prend soin non seulement de le faire vivre, mais de le surexciter sans cesse et
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par tous les moyens, habitudes sociales, réunions et bals, littérature, beaux-arts, etc. Il était à prévoir que cette contraiJiction, peut être nécessaire mais à coup sûr dangereuse, allait provoquer des sentiments, des sentiments violents et raffinés, subtils et tenaces, hésitants et tourmentés à la fois, une passion multiforme et décevante, pleine à la fois de délices et de périls. Quelques individus en évitent les risques en se bornant à peu près à la satisfaction brutale de l'instinct auquel il a bien fallu que la société, discrètement et en détournant les yeux, ouvrît quelques issues, mais les débauchés même ne sont pas toujours préservés des grandes passions.
La spiritualisation et la socialisation sont ici bien évidentes. Je n'en examinerai pas les formes en détail pour le moment, devant les étudier à part comme un exemple particulièrement intéressant, dans la suite de ce travail. Il me suffit donc d'indiquer maintenant l'énorme transformation apportée parce procédé de spiritualisation et de socialisation, sinon dans l'essentiel de la tendance qui reste toujours sensiblement identique à elle-même en son fond, du moins dans ses manifestations, dans ses rites secondaires, dans la parure d'impressions, d'idées, et de sentiments qui la revêtent, l'enrichissent, la déguisent parfois et parfois aussi la corrompent.
Ici encore comparez les faits extrêmes. Songez d'une part à l'accouplement fortuit de deux loups dans les bois, ou même, chez l'homme, aux plaisirs réglés et tarifés, et d'autre part voyez l'inépuisable variété, les formes si variées, si compliquées de l'amour humain, qui laissent subsister pourtant les formes primitives, les caprices des sens, les ruées
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de l'instinct brutal, les rapprochements momentanés sans prévisions et sans soucis. Pensez à l'amour intellectuel, adrniratif, tendre et profond de Stuart Mill pour celle qui devint sa femme, à l'amour romantique et à la passion de Musset pour Sand, à l'amour tel que le comprennent nos classiques, à l'amour compliqué et morbide de Baudelaire, à l'amour sensuel et violent que décrit Stendhal, pensez d'autre part à l'amour bourgeois, paisible et régularisé, à l'affection calme et durable qui fleurit parfois dans le mariage et s'épanouit selon les lois de la cité, pensez encore aux combinaisons multiples et invraisemblables imaginées par des civilisations différentes pour canaliser l'instinct sexuel, pour le faire vivre et prospérer, perpétuer la race, tout en l'accommodant à des ensembles étonnamment variés de lois, de mœurs, de sentiments, de croyances religieuses, morales, politiques, de traditions. Vous voyez aisément la part de la spiritualisation et de la socialisation, vous comprenez comment la culture inconsciente ou voulue de l'individu et de la race ont fait sortir de l'églantine primitive, une infinité de roses, de couleurs et de parfums différents, touffues, élégantes, bizarres parfois, somptueuses ou modestes, débordantes ou timides qui se sont épanouies tout le long du chemin de l'humanité.
Parmi ces fleurs, quelques-unes sont stériles ou vénéneuses. El nous rencontrons ici de nouveau cette aptitude du développement individuel et social à pervertir les tendances. Sans doute les déTialions de l'instinct sexuel ont été signalées chez les animaux, mais chez l'homme elles se sont multipliées, exagérées, compliquées, elles ont été recherchées pour leur perversité même. Même lorsque la déviation
ne va pas jusqu'à la perversion voulue, elle peut aller jusqu'à la stérilité. Bien plus, l'amour, même dans ses formes normales ou à peu près normales, peut être détourné de son but premier par sa complication même et sa plus grande richesse. Il devient une fin, il s'érige en loi supérieure et le sentiment spiritualisé et socialisé peut arriver à remplir moins bien sa fonction essentielle que l'instinct animal. La fécondité ne grandit pas à mesure que les formes supérieures de l'amour vont se développant.
Il n'en reste pas moins qu'un instinct assez simple, commun à l'homme et aux animaux, violent par nature, exaspéré souvent, développé, compliqué, étendu sur la vie entière par la vie sociale, réprimé en même temps par elle, dirigé, morigéné, se heurtant constamment à des obstacles nouveaux, se satisfaisant comme il peut, au hasard de la rencontre, ou se retenant et accumulant ses forces pour quelque irrésistible explosion, s'est transformé, non point uniformément, mais çà et là, en un sentiment extrêmement complexe qui a pu accaparer les forces de l'être, remplir son esprit, conduire sa vie, et, en même temps se mêler à toute la vie sociale, la refléter, s'y traduire puissamment et inspirer quelques-unes de ses principales manifestations. Il a pu s'associer toutes les tendances de l'esprit, se les soumettre ou anéantir au moins pour un temps celles qui résistaient, il a soulevé des tempêtes d'émotions et s'est mêlé aux sentiments les plus doux et les plus naïfs, il a fait lever des milliers de pensées hautes, ou médiocres, ou basses, il a inspiré des arts et des littératures qui ne semblent avoir de raison d'être que de le glorifier ou de le maudire, il s'est enchevêtré dans un
inextricable réseau de lois, d'habitudes, de mœurs et de préceptes, le plus souvent contradictoires; il les a soumis, il les a brisés, il les a tournés, et parfois il s'est plié à eux, tantôt régularisé et tautôt révolté. Selon sa nature, selon l'àme qu'il enflammait et selon les circonstances, il s'est mêlé à tout avec une efficacité telle qu'on a pu le prendre pour le moteur universel de la vie et l'essence même du monde. Il a cause des douleurs inconsolables, des ruines, des morts innombrables d'individus, des écroulements de peuples, et aucune passion n'a plus violemment et plus profondément agi dans l'existence et dans le développement des individus et des civilisations.
Il n'est pas de désir, pas d'inclination dans la vie psychique, pas de pensée même et pas d'opération intellectuelle qui ne se transforme de même, ou davantage, en se socialisant et en se spécialisant. Nos désirs, en effet, même les plus raffinés, nos tendances, nos inclinations même les plus intellectuelles peuvent rester assez simples, isolés, sans harmonie intime avec les autres éléments de l'esprit qu'ils subjuguent simplement ou par lesquels ils sont eux-mêmes arrêtés sans qu'une combinaison, une collaboration intime s'établisse entre eux. Ils peuvent au contraire se fondre et s'unifier dans l'esprit et dans le monde social, les pénétrer et y prendre leur juste place, en supprimant les heurts violents et les inhibitions trop rigoureuses^. C'est par une série de transformations, c'est par une longue évolution que les sentiments et les idées arrivent généralement à cet état. Mais les formes les plus hautes du sentimeùt ne suppriment pas complètement les autres, et nous pouvons souvent constater parmi nous leur coexistence actuelle.
Les afTeclions de famille, par exemple, éclairent ces lois abstraites et en montrent la re^alisation. II n'y a pas d'alTection plus forte que l'amour de certaines mères pour leurs enfants, il n'y en pas qui puisse être plus brutale, plus aveugle, plus impulsive. Il n'y en a peut-être pas non plus qui puisse être plus spiritualisée et plus socialisée que le même amour chez d'autres femmes. On connaît assez la mère qui ne reconnaîtrait jamais un tort, un défaut à son enfant, qui l'aime d'une passion jalouse, également prête à sacrifier à cette affection . les autres, et elle-même, et, sans qu'elle s'en aperçoive, l'enfant même qui en est l'objet. Prenons ici une nouvelle occasion de remarquer, comme nous l'avons fait déjà, qu'il ne faut pas confondre absolument la spiritualisation d'une passion avec l'envahissement de Tesprit par elle. Ici encore l'esprit est devenu amour maternel bien plus que l'amour maternel ne s'est spiritualisé. Un peuple barbare ne se civilise pas s'il détruit un peuple civilisé et lui vole simplement son pays. On connaît aussi la mère qui, aimant passionnément son fils, sait voir ses défauts, tâcher de les corriger, le diriger dans la vie, élever ses enfants pour eux plus que pour elle-même, pour la patrie ou pour l'humanité plus que pour eux, et qui peut en venir à les sacrifier par respect pour eux et pour le service d'une cause supérieure. Et sans doute elle atteint par là plus ou moins imparfaitement la forme la plus spiritualisée et la plus socialisée de l'amour maternel. L'alîection ici a pénétré l'esprit, elle s'est combinée aux sentiments de justice, de patriotisme, aux autres affections, à la religion, à l'appréciation des droits d'autrui, aux nécessités, auxplus hautes convenances de laviesociale. L'examen de toutes nos tendances nous mène-
ront, semble-t-ii, à des considérations analogues. Il ne saurait être question de les passer toutes en revue, il suffira de quelques constatations et de quelques analyses.
L'amitié, quelle qu'elle soit et sous toutes ses formes, s'adapte forcément quelque peu à la vie sociale et à l'esprit en qui elle surgit. Mais qu'elle s'y adapte plus ou moins, c'est ce qui nous permet de retrouver en elle les procédés que nous étudions. Chez les animaux, la sympathie et l'antipathie individuelles ne sont point inconnues, elles unissent parfois même des individus d'espèces ditïérentes. La sympathie peut être assez forte tout en demeurant très rudimentaire. Si la spiritualisationet la socialisation ne sont pas nulles, même chez les animaux qui n'appartiennent pas aux espèces très socialisées, elles y restent assez faibles, et, dans les cas les plus nets, peu variables, et peu favorables à l'étude de la transformation des sentiments. Chez les hommes, nous observons des. formes très diverses, depuis la vague camaraderie des gens qui trouvent un certain plaisir à vider ensemble un verre de bière ou à combiner des carambolages sur le tapis vert d'un billard, jusqu'à l'amitié à la Montaigne, par exemple, jusqu'à la sympathie intellectuelle de Renan et de Berthelot, jusqu'à l'affection dépeinte par La Bruyère en quelques phrases si pénétrantes. Le sentiment, la sympathie, en se développant, pénètre de plus en plus l'âm-e, y colore pour ainsi dire un plus grand nombre d'éléments. Il arrive qu'elle envahisse l'âme tout entière, et qu'elle introduise dans la plupart des sentiments et des idées
ridée de l'ami, la considération de ce qu'il sentira et pensera, à ce point que la vie des deux esfirits se mêle et se combine sans cesse (type de l'amitié totale, les Concourt paraissent en avoir réalisé un cas remarquable). 11 arrive aussi que cette communion moins intime, très spiritualisée encore se borne davantage à une partie importante de la vie mentale, à l'intelligence, par exemple (type Renan- Berthelot), il arrive encore qu'elle porte phitùt sur les sentiments, sur la conduite, sur les caractères généraux du caractère et de l'humeur, car on peut être amis en ayant des opinions dilTérentes et même en causant peu de choses intellectuelles.
L'étude de la sympathie nous laisse apercevoir assez bien le mécanisme de la spiritualisation et de la socialisation. Elle suppose comme point de départ une certaine simUitude, c'est-à-dire une identité abstraite, une manière commune de voir, de sentir, de juger, d'agir, de vivre même. Son nom d'ailleurs indique assez bien quelle est sa nature. Parfois l'accord est instinctif, spontané, il est difficile même de préciser sur quels points il porte, l'inconscient y intervient largement (c'est le type Montaigne : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi »). Et l'inconscient prend toujours une place dans les faits psychiques, mais il s'accompagne souvent d'accords plus faciles à constater sur tel goût, littéraire, artistique, culinaire ou sportif, sur telle croyance religieuse ou politique, sur telles habitudes communes, familiales ou professionnelles.
Dès qu'il y a similitude, la sympathie existe. Elle peut s'aifaiblir ou disparaître si à côté de ces similitudes se révèlent de plus graves oppositions. Les oppositions d'ailleurs, elle les provoque parce qu'elle tend à rapprocher les individus, par là à multiplier
les occasions de froissements et de heurts. C'est le sort de bien des amitiés, lorsqu'elles ne se fixent pas dans quelque forme modeste et persistante d'être un jour ou l'autre relâchées ou dénouées par quelque discordance imprévue.
Mais si, au contraire, les contacts plus nombreux ne font guère que multiplier les occasions de sentir, de penser, d'agir dans le même sens, si le rapprochement fait apercevoir d'autres similitudes, et par exemple, à côté de similitudes professionnelles qui ont provoqué une liaison, des similitudes de goûts familiaux, artistiques, de goûts de voyage ou de pêche à la ligne, si les dissemblances sont telles que les amis ne se heurtent pas, mais plutôt se complètent, la sympathie se développe. Et elle peut s'élargir d'autant plus que les rapprochements ne mettent pas seulement en vue des similitudes existantes, mais ils en créent de nouvelles, chacun des deux amis influençant plus ou moins l'autre et recevant aussi son influence. Ainsi le sentiment se spiritualise de plus en plus, je veux dire qu'il se répand dans l'esprit, qu'il l'envahit progressivement, qu'il pénètre dans ses différents systèmes, dans les croyances, dans les tendances pour y associer un élément nouveau toujours le même, la conscience de l'accord de ces croyances et de ces tendances avec les croyances et les tendances de l'autre. Et le nouvel élément ne vise pas à se subordonner tous les autres. Il les affermit, les enrichit et les rattache plus solidement, plus étroitement, et par des liens plus nombreux, à la vie mentale.
Voilà pour la spiritualisation. La socialisation est tout autre chose sans doute dans l'amitié. II y a toujours au moins une certaine socialisation rudimentaire, puisque les amis sont au moins deux et
souvent un polit f^roupe. La socialisation s'affirme et se développe encore avec la spirilualisation si les sympathies des amis se rapportent à des produits de la société, et il en est toujours ainsi à quelque de;,'ré, mais à des degrés inégaux. Se réunir pour s'occuper d'art et de littérature, c'est évidemment plus socialiser sa sympathie que de se réunir pour une course champêtre. S'associer et sympathiser dans une œuvre nettement sociale, syndicat, association coopérative, comité politique, association contre l'alcoolisme ou l'immoralité, c'est la socialiser plus visiblement encore et plus directement, sinon toujours plus profondément. Mais parfois aussi la spiritualisalion gène la socialisation; une sympathie très développée peut amener à l'isolement à deux ou à plusieurs, à l'esprit de groupe ou de coterie, si elle isole ceux qui l'éprouvent, si les ressemblances qui les unissent sont autant de dissemblances qui les séparent des autres hommes*. Supposez une sympathie plus large dans son extension, plus étroite dans sa compréhension, vous arrivez à l'esprit de secte, à l'esprit de corps. Et il est évident que dans ces cas, ce n'est pas seulement la spiritualisalion qui s'oppose à la socialisation, mais aussi une socialisation délinie qui empêche une socialisation plus large. La sympathie pour ceux qui nous ressemblent en quelques points se complète naturellement par une antipathie plus ou moins vive à l'égard de ceux qui. sur ces mêmes points, durèrent de nous, elle tend ainsi à isoler parmi leurs voisins et leurs contemporains, les groupes sympathiques. Cet ajrêt des procédés de spiritualisalion et de socialisation, l'un par l'autre ou chacun par soi sont de^? faits importants, et de portée générale.
Si les tendances psychiques ont à se spiritualiser, les tendances sociales ont aussi à se socialiser, c'està-dire que les unes et les autres naissent et même restent à peu près généralement un peu isolées dans leur milieu propre, les idées et les sentiments dans l'esprit, les hommes et les peuples dans la société, les nations dans l'ensemble de l'humanité. C'est le fait que j'ai étudié ailleurs et autrement sous le nom d'indépendance relative des éléments psychiques. Les procédés en question sont donc à peu près universels et toutes les tendances s'y prêtent sans que les formes supérieures qu'elles atteignent, suppriment complètement les formes plus simples. La disparition de celles-ci ne serait ni possible, ni désirable, car elles correspondent assez souvent à d'inévitables nécessités de la vie.
Ainsi l'amour de la famille se socialisera en s'accommodant à la patrie et à l'Eglise, à un syndicat ouvrier ou à une association d'industriels, l'esprit de corps se socialisera en s'élargissant, en se subordonnant à des intérêts plus généraux dont il admettra en lui-même la représentation. D'une manière générale, un sentiment correspondant à un groupe quelconque se socialisera davantage à mesure qu'il tiendra un compte plus exact et plus juste des autres groupes, qu'il y aura égard, qu'il se pénétrera de leur esprit, non pas toujours pour s'y subordonner, mais pour prendre dans ses relations envers eux l'attitude qui peut servir à la formation d'un groupe supérieur, d'un système social plus complexe. Ainsi l'espritdecorps, utile et dangereux, pourrait se subordonner aux iDesoins de la nation, s'élargir en s'as-
-ociant au zèle pour une cause sociale ou politique, en se coordonnant à des croyances religieuses ou à des convictions i>hiIosophi([ues, en s'unissant aux senlimonls de famille, de fa<;on à réprimer ce qui dans tous ces sentiments sociaux diiTérents de luimême gênerait leur union à tous pour le service du groupe supérieur, patrie. Etat, groupe d'Etats, et à contrarier aussi en lui-même ce qui serait hostile à ces autres groupes.
Ue même une spiritualisation largement comprise suppose une quantité considérable d'associations et d'inhibitions. Il est à remarquer que pour se spiritualiser complètement, une tendance doit se solidariser avec les besoins organiques et physiologiques qui sont aussi représentés dans l'esprit, qui, même, à bien regarder la réalité, sont vraiment une partie de l'esprit. Et ceci va peut-être contre un préjugé jiaturel qui porterait plutôt à croire qu'une tendance pour se spiritualiser doit se détacher le plu3 possible de sesconditions organiques. Toutu'est pas erreur dans ce préjugé et les tendances organiques envahissent souvent trop l'esprit. Une spiritualisation bien comprise les refrénera, les renverra à leur place, diminuera leur importance. Mais il y a vraiment aussi un vice de spiritualisation quand une inclination se sépare trop des tendances psychiques inférieures et des tendances organiques, v^ qnand elle les méj)inse et n'en tient pas compte. D'ailleurs, en poussant trop loin ce dédain, elle rend, avec la vie, toute spiritualité impossible et se supprime elle-même. De même, il y a un défaut de socialisation lorsque les individus supérieurs par leur nature, leur fonction, leur place dans la société se séparent trop des êtres sociaux plus humbles et de fonction moins brillante, mais tout aussi utile et
peut-êtreplus indispensable à la sunàe d'une société. Spiritualisation n'est pas toujours élévation et sublimation, et cela sera plus évident par l'examen des déviations et des perversions que la spiritualisation comme la socialisation provoquent assez normalement, ainsi que nous avons pu l'entrevoir déjà.
Quel que soit le sentiment, quelle que soit l'idée que nous examinions, nous les trouvons toujours à quelque degré spiritualisés et socialisés. Ils ne le sont jamais complètement. Tout est social en nous, mais tout aussi porte la marque de notre personnalité; tout y porte la marque de notre personnalité, mais chaque fait psychiquegarde aussi sa part d'indépendance et sa petite personnalité propre, plusoumoins effacée. Le degré de spiritualisation et de socialisation varie immensément selon les individus, et, pour un même individu, selon les tendances considérées, et, pour une même tendance, selon les circonstances et les cas. Il est des gens chez qui les sentiments et les idées sont restés assez bruts, très peu mêlés à l'ensemble de l'esprit, rudimentaires et grossiers, ou chez qui l'influence sociale a peu pénétré et qui apparaissent parmi nous comme des gens d'un autre âge et d'un milieu beaucoup plus simple, moins civilisé. Mais, dans les esprits les plus spiritualisés et les plus socialisés, nous trouvons des tendances assez simples et qui paraissent rester en dehors de l'esprit proprement dit, des manies, des vulgarités, de petits désirs, des pratiques capricieuses dont l'individu cache plutôt l'existence et qu'il n'aime pas à s'avouer à lui-même. Et les
tendances même les plus spiritualisées et les plus socialisées ont aussi des manifestations simples, frustes, fugitives. Une grande passion n'empêche pas toujours des caprices sensuels, furtifs et passagers, vifs et supeiiiciels.
Cela nous conduit à soupçonner le caractère relatif de la spiritualisation et de la socialisation. Elles constituent des acquisitions qui peuvent se perdre, des édifices qui peuvent être ruinés. Certaines conditions, les nécessités de l'adaptation des tendances à la vie individuelle et à la vie sociale les font naître, et d'autres conditions exigent leur décadence ou leur mort, leur transformation. Et c'est la nécessité de s'adapter à des nouvelles conditions de vie personnelle ou de vie sociale, ou bien un accident quelconque. Certaines acquisitions semblent définitives, il faut toujours se méfier de leur solidité. Un château a beau être construit soigneusement et de bons matériaux, si l'on n'y veille, la pluie, les bourrasques, et mille accidents divers et répétés se chargent d'en désagréger les éléments et d'en faire une ruine. Placez l'homme du monde le plus accompli sur le radeau de la Méduse, il aura vite oublié ses habitudes de politesse, sa pudeur et beaucoup de convenances sociales. Il suffit parfois d'un incendie pour dissoudre les habitudes solides en apparence. Parfois aussi c'est la maladie qui opère. Edmond de Concourt constate avec tristesse et surprise qu'une affection cérébrale fait perdre à son frère la délicatesse, les manières polies qui paraissaient tout à fait inhérentes à son esprit.
Ce serait un résultat d'une importance scientifique et pratique énorme que de préciser les conditions et le sens dans lesquels telle tendance se spiritualisera, se socialisera, ou bien an contraire retour-
nera à son état primitif et relativement simple. Les gouvernants auraient grand besoin de cette science ou de l'instinct qui parfois la supplée, mais en général leurs soucis ne se dirigent guère vers la sociologie. Napoléon fut un des meneurs de peuples qui en eurent l'intuition la plus nette. Et de là vient certainement une bonne part de ce qu'il y eut de solide dans son œuvre et aussi de ce qu'il y eut de bon (car tout ce qui en a subsisté n'est pas bon, et tout ce qui fut bon n'a pas été solide). Mais les psychologues eux-mêmes ont trop négligé l'étude de l'homme tel qu'il est, de l'homme vivant et concret pour les généralités les plus abstraites qui sont essentielles, mais non suffisantes. Ils l'ont trop abandonnée aux « moralistes » qui n'ont donné que des connaissances trop particulières ou trop fragmentaires, trop peu liées, précieuses certes aussi, mais qui ne sont guère pour la science que des matériaux. Quelques-uns même ont cru montrer plus d'esprit scientifique en la dédaignant à peu près ouvertement 1.
Nous avons déjà vu que la spiritualisation et la socialisation ne sont point un même procédé, et
1. Ce n'est pas à dire, bien entendu, que quelques-uns d'entre eux n'aient pas fait de fructueuses incursions dans ce domaine peu exploré. Par exemple on trouve certainement des vues, des théories, des constatations d'un haut intérêt, parfois assurément justes, parfois discutables, comme il le faut bien, chez Spencer (surtout dans son Introdvction à l'étude de la science sociale et dans quelques essais), chez Taine, chez Tarde, dans plusieurs ouvrages de M. Le Bon, chez M. Lévy-Bruhl (dans ses études sur les formes inférieures de la pensée). Je me suis moi-même essayé plusieurs fois à ces recherches, et je m'y essaye encore ici.
peuvent s'entr'aider, ou bien aller l'une contre l'autre. Si nous considérons un même sentiment il apparaît clairement que dans quelques-unes de ses formes, c'est la spiritualisation qui domine, et dans d'autres, c'est la socialisation.
Le sentiment moral, par exemple. Il est toujours certes spiritualisé et socialisé à la fois. J'ajoute qu'il est très compliqué et qu'il comprend généralement à la fois chez un même individu des formes variées selon les circonstances, de caractères parfois opposés, et même assez incohérents. Mais je simplilie un peu ici pour plus de commodité. Le sentiment moral est particulièrement socialisé, par exemple, chez les hommes qui acceptent comme base et comme forme de la morale la plus grande réalisation de l'intérêt général, qui veulent avant tout le plus grand bien du plus grand nombre ou chez ceux qui font dépendre le devoir des commandements d'une Eglise. Sans doute le sentiment, les idées qui constituent cette morale, théorisée et pratiquée, sont spiritualisés aussi, et le principe n)ème de l'intérêt général exige qu'ils le soient, qu'ils pénètrent l'esprit entier et se conforment à lui en le conformant à eux-mêmes. Mais la fin poursuivie est extra-individuelle, la spiritualisation n'est qu'un moyen pour la socialisation. Scrutons au contraire la morale du devoir, elle est, prise à la lettre, et tout ou moins par une interprétation fort acceptable et en somme acceptée à bien des égards, de nature plutôt individualiste; elle se mêle plutôt à la spiritualisation de l'activité comme du sentiment qui la guide qu'à sa socialisation, bien que celle-ci soit évidemment encore appréciable. L'individu seul y parait intéressé. Il s'agit pour lui de sjinre certaines règles sans s'in-
quiéter des résultats. La valeur même de ces règles, c'est lui qui en décide en dernier ressort. Il n'admet pas que la société, qu'une autorité supérieure quelconque, politique, sociale, religieuse, philosophique, familiale, les lui impose sans qu'il ait à les contrôler, à les juger avec sa conscience. La maxime : « Fais ce que dois, advienne que pourra » marque le triomphe de la spiritualité. Mais la société n'y paraît pas très directement impliquée, elle ne concerne guère que l'individu.
Assurément il peut y avoir là, il y a même en fait une sorte d'illusion et de mensonge utile, un piège tendu par l'instinct social à l'esprit d'individualisme pour lui faire accepter comme une conquête personnelle les règles, les sujétions dont il veut le lier. Le caractère de spiritualité n'y prédomine pas moins, au point de devenir assez aisément une occasion de conflit entre l'individu et la société, comme il arrive toutes les fois qu'on invoque contre une" mesure d'intérêt général ou qui paraît telle, les droits de la conscience personnelle. Aussi la croyance ferme au devoir absolu s'accompagne très volontiers de tendances individualistes.
Assurément aussi il est d'autres manières de comprendre le devoir. C'est le socialiser, par exemple, que de le faire dépendre de la volonté de Dieu interprétée par une Eglise infaillible, ou d'une décision populaire, parlementaire ou royale, ou encore de l'intérêt général.
De même le sentiment religieux acquiert des formes très élevées où tantôt c'est la spiritualisation qui domine et tantôt la socialisation; d'autres fois les deux peuvent s'associer. Dans le premier cas le croyant pense surtout à son âme, où tout se teinte de religion, comme l'exige le précepte « Quoi
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que vous fassiez, faites-le au nom du Seigneur ». Il se préoccupe surloul de sa propre perfection et de son [»ropre salut. Dans le second il a surtout en vue soit la société future des esprits désincarnés, soit l'union actuelle des esprits dans une grande Eglise, il éprouve surtout le respect de l'autorité religieuse, et le besoin de la communion universelle dans les mêmes croyances et les mêmes pratiques. Dans le troisième enfin il unit les deux tendances qui ne sont point inconciliables, quoique parfois elles s'opposent assez vivement l'une à l'autre. Et l'on pourrait dire que la socialisation domine relativement dans le catholicisme et la spiritualisaliou dans la religion protestante. Mais ceci demanderait, pour ne pas être inexact, des restrictions et des réserves qu'il n'y a pas lieu d'établir ici plus longuement.
Il est permis de croire que toutes nos tendances dérivent de quelques tendances primitives, et qu'elles en sont sorties par ce double procédé de la spiritualisation et de la socialisation. De quelques tendances primitives, peut-être d'une seule, toujours la même au fond sous la richesse bigarrée des apparences que des circonstances infiniment variables, infiniment compliquées, l'amènent à revêtir. Je veux parler de cette tendance organisatrice, de cette systématisation spontanée, de cette volonté de vivre, de cette tendance à persévérer dans l'être, de cet instinct de conservation, quel que soit le nom qu'on lui donne, qui semble l'acte universel de l'esprit, et même la propriété inhérente à toute matière vivante, peut-être à toute
matière et à toute réalité, le fait essentiel et général qu'on trouve au fond de l'existence et que j'ai examiné ailleurs à plusieurs reprises.
L'ambition, par exemple, un sentiment analogue en des points essentiels à l'avarice, paraît un dérivé de ce désir général d'acquérir, qui se rattache au besoin d'assimilation nécessaire à tout être vivant, besoin porté sur des biens de différents ordres, mais qui reste au fond semblable à lui-même, et qui, se réalisant dans diverses tendances, prend, sous la pression du milieu social, et en se combinant aux données de la vie collective, bien des formes apparemment très diverses, opposées, souvent en lutte les unes avec les autres, et que rien au premier coup d'œil ne paraît rapprocher, bien qu'au fond elles soient identiques et .poursuivent un même but général. Le sentiment religieux, c'est une des formes de la réaction individuelle et sociale devant l'inconnu toujours plus ou moins inquiétant. Et cette réaction se cristallise parfois en formes inférieures, en pratiques rituelles, en superstitions innombrables, comme elle peut, en s'unissant à des passions, à des désirs, à des idées plus nombreuses et plus hautes, se spiritualiser, et en rapprochant les différents hommes, jouets de forces inconnues, menacés par de mystérieuses et inévitables nécessités, les unir, les fortifier par leur rapprochement même en se socialisant elle-même à des degrés divers et sous des formes diverses. L'esprit scientifique est une forme spiritualisée, généralisée, précisée, corrigée et façonnée par des siècles d'expériences, de réflexions, de raisonnements, de cette curiosité dont l'animal même n'est pas exempt. Ou plutôt encore il est une spiritualisation de la tendance à constater les faits pour s'y adapter ou les adapter à
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soi, de la première partie du réflexe ou de toute activité, de l'impression faite sur l'organisme par les conditions générales particulières dans lesquelles sa vie se déroule et auxquelles l'organisme se heurte par hasard. Le sentiment de l'honneur, c'est une forme (le l'instinct de conservation personnelle porté non plus vers les conditions de la vie organique, mais vers les conditions de la vie spirituelle et sociale, vers des biens jugés supérieurs, l'estime des autres et l'estime de soi, auxquels la vie même doit, en certains cas, être sacrifiée. L'amour du groupe, famille, association quelconque, patrie, humanité, est un élargissement de l'amour de soi et de la tendance à se conserver, obtenu par l'extension de l'égoïsme aux êtres qui nous ressemblent, qui sont liés à nous, qui dépendent de nous et de qui nous dépendons, qui, en somme, sont réellement un peu nous pendant que nous sommes un peu euxmêmes, un report de notre affection pour nousmêmes sur les êtres en qui nous avons en quelque sorte des colonies qui nous prolongent. Et cette socialisation de nos affections correspond en effet plus ou moins bien à une socialisation de notre personnalité qui n'a ni son origine, ni sa fin, ni toute sa réalité en elle-même.
Ainsi pourrait-on rechercher la filiation de tous nos penchants. Et dans cette immense complication de l'être, c'est toujours la spiritualisalion et la socialisation qui se présentent à nous, ou bien les procédés inverses. D'une part les inclinations, les sentiments, les idées tendent à pénétrer l'esprit toujours plus intimement, ù s'associer, selon une hiérarchie fondée sur leur importance, sur l'importance des autres éléments de l'âme, et la constitution même de l'esprit. En même temps, et par
l'intermédiaire de l'esprit et de ses éléments, l'inclination ou l'idée, le fait affectif ou l'opération intellectuelle tend à se socialiser plus ou moins, c'està-dire à s'associer à un plus grand nombre de faits sociaux, à s'enrichir par leur influence, à se conformer à un état général des esprits, aux désirs, aux habitudes du corps social.
D'autre part, il arrive que des faits exactement inverses se produisent. Si le cours ordinaire de la vie pousse les tendances à se spiritualiser et à se socialiser, les formes qu'il leur fait prendre ainsi ne sont généralement pas éternelles, et si elles durent, elles doivent se transformer encore et souvent, sur certains points au moins, perdre quelques-uns de leurs caractères par des procédés inverses de ceux qui les avaient formées. De là, dans l'esprit^ un double courant qui ne s'arrête jamais, d'assimilation et de désassimilation, de spiritualisation et de déspiritualisation, de socialisation et de désocialisation. Pour fixer les idées, une tendance se déspiritualise souvent quand elle devient habituelle, automatique. Elle cesse d'avoir des relations avec un grand nombre de faits psychiques qui l'excitaient et qu'elle évoquait d'abord. Ayant commencé par envahir l'esprit, elle s'en retire peu à peu comme la mer se retire peu à peu des grèves qu'elle submerge à la marée montante, mais en laissant en général une trace de son passage, une disposition acquise qui devient un élément du système général de l'esprit. Ainsi, par exemple, le pouvoir de lire, d'écrire, de jouer du piano. Et une tendance se désocialise quand elle cesse de représenter la société en qui elle vit, soit que cette société se soit transformée, auquel cas elle symbolise encore et représente une société disparue, un âge passé, soit qu'elle se soit trans-
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formëe olle-mème sous l'influence de l'esprit individuel par exemple. Un esprit personnel, commence souvent par avoir sur certains points les idées de tout le monde, des croyances qui résument t't reproduisent les idées, les croyances, les besoins de la société. Peu à peu, il arrive à dépouiller ses conceptions de quelques-uns des caractères sociaux qui les marquaient, à les rendre plus individuelles. Et s'il a du génie, de l'influence, une chance heureuse, c'est la société qui se modèlera sur lui et par là, socialisera ses conceptions. Maintenant que nous avons une conception d'ensemble sommaire de la spiritualisation et de la socialisation et des procédés inverses, il convient de les examiner de plus près et sous des aspects plus divers, de rechercher leur nature essentielle, leur action propre, leurs accords et leurs oppositions, leurs avantages et leurs méfaits.