CHAPITRE I
Différentes formes de l'amour.
Le verbe aimer est parvenu à un haut degré de généralisation. Il désigne des états d'âme extrêmement différents, que relie pourtant une même qualité abstraite. On « aime » Dieu, on « aime » sa patrie, on « aime » une femme, on « aime » la promenade ou le jeu d'échecs, on « aime » le madère ou le bœuf rôti. Même restreint à l'attraction des sexes le mot amour prend encore des nuances infiniment nombreuses et complexes, qui tiennent aux différents systèmes d'idées, d'impressions, de sentiments groupés autour de la tendance sexuelle, aux inhibitions qu'elle exerce ou qu'elle subit, à la forme propre qu'elle prend en chaque individu selon sa constitution, selon son esprit, selon son milieu.
Ces différentes formes, très complexes, dérivées d'une tendance relativement simple, ne sauraient être ordonnées en une seule série bien nette et allant d'un point de départ exact à un point d'arrivée précis en se compliquant graduellement.
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La suile des transformations comporte des arrêts, des retours [);irliels, des bilurcations et des déviations.
La forme la plus simple de l'amour, qui ne mérite même guère ce nom, c'est le désir sexuel simple, qui ne se (ixe pas, qui se satisfait au plus vile, sans choix, selon le hasard de la rencontre. « Oh! vous, disait-on à Duclos, il ne vous faut que du pain, du fromage et la |jremière venue. » Encore, dans ces cas-là, certains esprits se laissent aller à enrichir par quelque illusion et quelque rêve une réalité un peu pauvre. Mais quand ce rudiment de poésie ne s'éveille pas, nous trouvons seulement plutôt encore qu'une forme très simple, le point de départ, la base, la condition principale de l'amour.
II est évident que la volupté recherchée ainsi simplement pour elle-même, et comme satisfaction analogue à celle du besoin de se nourrir ou du besoin de respirer, peut se passer fort bien de toutes les complications psychologiques. Pourquoi serait-il nécessaire d'admirer, d'estimer une femme ou un homme, même d'éprouver envers elle ou pour lui une sympathie tendre, pour en obtenir la satisfaction cherchée? II suffit évidemment qu'on n'éprouve aucune répugnance trop forte, encore la répugnance n'est pas toujours un obstacle. Quand la nourriture est trop rare, on avale avidement un mets douteux, chair avariée ou légume aigri. En fait l'homme se passe fort souvent, et la femme quelquefois, sans trop se lamenter, de complications amoureuses. Si cela parait choquant, c'est que nous sommes habitués à juger les alfaires sexuelles d'après des considérations de convenance, de morale, d'esthétique, qui ont certes leur raison d'être, et leur importance, mais qui tirent ces rai-
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sons d'être et cette importance d'ailleurs que de l'instinct sexuel lui-même.
A un degré un peu supérieur on a le caprice, la fantaisie passagère, sans retour et sans lendemain. Le choix apparaît ici, ou, sinon précisément le choix, une sorte d'attrait qui dépasse la satisfaction animale. C'est la femme qui est désirée et non plus simplement son sexe. Quelque raffinement s'insinue, affine l'instinct, en esquisse la spiritualisation, quelque impression d'aventure piquante, de grâce légère, de plaisir fuyant, quelque attrait aussi de fruit défendu ou, plus simplement, de vie libre et sauvage, quelque sentiment sinon du beau, du moins du joli. Les faits affectifs se multiplient ici, les idées s'éveillent, l'imagination s'ébat. Souvent tout cela reste encore assez simple, assez vulgaire et passablement grossier. Voyez, par exemple, un grand nombre des « bonnes fortunes » de Restif de la Bretonne, ou, dans un autre genre, celles de Casanova, plus prétentieuses pourtant ; songez aussi aux Contes de La Fontaine. Mais parfois aussi le rêve, la poésie viennent colorer le caprice, le parer légèrement. Cela se remarque fort bien chez Musset, et je rappellerai aussi, comme exemple curieux, un passage du Journal des Goiicourt, le désir d'une femme inconnue qu'on trouverait dans un pavillon, la nuit, au fond d'un jardin, qu'on ne reverrait jamais plus.
Ajoutez au caprice un peu de constance, cette constance qui résulte d'une série do caprices éprouvés pour la même personne, vous aurez l'amour libertin et gracieux qui fut une des formes de l'idéal du xviii" siècle, l'amour qui ne se pique guère de fidélité, mais qui survit pourtant et qui revient après ses écarts, qui reste léger, élégant, séduisant, spirituel, nuancé parfois de tendresse, parfois ironique et tout
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près de devenir méchant — le personnage de Valmont dans les Liaisons dangereuses montre où peut aboutir cette voie — parfois simplement sec et frivole, l'amour chatoyant, brillant, instable comme la poussière de l'aile d'un papillon. Songez à Marivaux, ou bien à Lancrct et à Pater. Ajoutez à cet amour un peu de tristesse, une mélancolie désabusée, fringante et peu sentimentale, qui n'est pas dupe d'elle-même, qui reste un peu sèche, sans espoir, sans apitoiement, vous avez à peu près l'amour illustré par Watteau.
Mais la tendance sexuelle s'enrichit encore autrement, par d'autres côtés, avec d'autres éléments. Il ne saurait être question de montrer ici toutes les formes possiblesde l'amour. Elles changentavec celui ou celle qui aime, elles changent aussi avec l'objet aimé, elles varient avec l'âge, avec les circonstances, avec les dispositions du moment, avec l'état des organes, peut-être avec le milieu physique, le temps qu'il fait et aussi avec le milieu moral et social. Il suffira d'indiquer ici en les groupant, du mieux qu'on pourra, quelques-unes des formes principales de l'amour et de faire entendre comment toutes ces variétés s'expliquent par des associations, des dissociations, des inhibitions successives, sous l'influence de l'esprit en qui s'éveille l'amour et de la société en qui vit cet esprit.
Une nouvelle forme de l'amour qui nous sollicite maintenant, c'est la sympathie amoureuse, l'amitié amoureuse, la tendresse. Elle appelle souvent l'estime, parfois une certaine admiration, à peu près et
toujours le désir de plaire profondément, pour ses qualités morales, une certaine communion de goûts (ou la croyance à cette communion), surtout un sentiment de solidarité voulue, de protection, ou d'intimité, d'affection plus ou moins dévouée, de désir d'être heureux lun par l'autre. Le sentiment de la beauté peut se joindre à ceux-là, il est moins essentiel, le charme, l'agrément suffisent fort bien
Ce qui est essentiel à cette forme d'amour, c'est l'union de l'aiTection et du désir sexuel, et c'est ce qui lui donne son caractère. Les satisfactions de l'instinct sexuel peuvent assez naturellement contribuer à faire naître l'affection par l'habitude du plaisir, mais elles ne sont généralement pas seules à la susciter, et elles n'y suffiraient pas toujours. Il faut cependant remarquer qu'il ne s'agit point encore ici, à proprement parler, de la passion amoureuse. La passion est chose plus intense et plus violente, certes elle peut comporter l'affection, mais elle ne la suppose pas forcément, l'estime encore moins, l'amitié et la sympathie, pas beaucoup plus que l'estime. La sympathie amoureuse est un sentiment doux, plus délicat et plus profond que violent.
Certes, on peut « aimer » une femme, sans éprouver de la sympathie pour elle, ni la moindre estime. Mais si l'estime, si l'amitié viennent se combiner au désir, c'est une autre forme d'amour qui s'épanouit. Notons ici l'infiuence réciproque des éléments qui composent un sentiment complexe et le caractère propre de leur synthèse. La sympathie qu'un homme normal éprouve par une femme désirée, — et même en général pour une femme quelconque qui lui présente au moins les conditions
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«ssentielles, sinon les conditions sufQsantes du désir — n'est point semblable à celle qu'il éprouvera pour un autre homme. D'autre part le désir que lui inspire la femme vers qui la sympathie l'attire ne sera point celui qu'il ressentirait pour une autre par caprice d'imagination, par simple entraînement sensuel. La synthèse est si étroite ici que les éléments paraissent s'y transfigurer et même s'y confondre. Chacun d'eux semble participer profondément à la nature des autres, en devenir inséparable. Le désir, l'amitié, la tendresse, Taffection ne font plus qu'un sentiment unique dont l'analyse seule peut démêler les composants.
Comme les sentiments qui dominent un esprit et en expriment la nature profonde sont ceux qui s'associent le plus volontiers à tous les autres, les dirigent et les marquent, chaque esprit aimera à sa manière et selon ses qualités propres. Et l'amitié amoureuse fait supposer dans une âme des qualités générales d'atTection, de délicatesse, de douceur. L'on surprend ici bien nettement la spiritualisation d'un sentiment. Sa socialisation aussi, car ces qualités qui viennent se combiner à l'instinct sexuel sont en général des qualités sociales, qui adaptent l'homme à ia vie collective. Sans doute on ne saurait prétendre rattacher chaque forme d'amour, et en particulier l'amitié amoureuse à une forme définie de civilisation. L'amitié amoureuse est compatible avec bien des états très divers de la société. Cependant certains de ces états lui sont plus favorables que d'autres et surtout peut-être, dans tous ces états, certains milieux. Une vie régulière et paisible, des préoccupations communes, un milieu calme, des relations à la fois assez libres, assez étendues et assez surveillées, des traditions morales et fami-
liales suivies paraissent être de bonnes conditions pour la faire naître et la laisser développer. Mais on comprend qu'une grande rigueur et une exacte précision soient impossibles ici. Les dispositions individuelles peuvent suppléer aux conditions sociales.
J'insisterai sur deux caractères de l'amour affectueux. D'abord l'importance de la personne aimée s'accroît. Dans l'amour purement instinctif et sensuel, et qui n'est guère qu'une impérieuse tendance physiologique, la personne est presque indifférente. Dans le caprice, elle l'est bien moins, cependant la substitution est encore assez facile, assez fréquente. C'est le propre du caprice de changer d'objet volontiers. Mille êtres différents l'exciteront selon l'occasion. Il en va tout autrement de l'amitié amoureuse. Les personnes capables d'inspirer une véritable amitié sont rares. Et l'on comprend que lorsque l'affection amoureuse devient profonde, elle prend l'être presque entier, elle envahit toute la vie, tenace malgré sa douceur et puissante quoique calme. Elle peut alors organiser une existence entière, accompagner l'homme ou la femme jusqu'au tombeau.
Le cas ne saurait être bien fréquent. L'amitié, moins changeante que l'amour, n'est cependant pas immuable. Elle connaît aussi les crises, les affaiblissements, les inconstances et les ruptures. D'ailleurs elle aussi revêt des formes bien diverses. Depuis la camaraderie superficielle jusqu'à la liaison intime et profonde, jusqu'à une sorte de fusion des intelli-
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gences et des cœurs, bien des nuances s'échelonnent. A chacune d'olles peut correspondre une forme d'amour tendre, d'amoureuse amitié quand les amis sont de sexe dillérent et que le désir sexuel naît des rapprochements que la sympathie prépare. Dans ses formes les plus hautes, l'amour unit étroitement les joies des sens, de l'esprit et du cœur. Et l'intelligence et le sentiment y prennent un singulier caractère de caresse, de caresse amoureuse, tandis que la caresse amoureuse y garde le caractère de la caresse affectueuse et simplement tendre.
Il est naturel que, dans ce cas, et même dans les formes moins hautes l'amour devienne exclusif et relativement fidèle. Précisément parce que la personne entière avec l'ensemble de ses qualités intellectuelles et morales a pris, dans l'amour, une importance plus grande, elle a plus de chances de conserver cet amour, attaché plus étroitement à ce qui la caractérise en tant que j)ersoane et non plus à ce qu'il reiiconlrerail aussi bien chez beaucoup d'autres. 11 ne faut pas compter cependant que l'amour affectueux préviendra toujours et complètement le caprice sexuel, l'infidélité passagère. Il la préviendra moins encore dans ses formes inférieures. Une certaine camaraderie amoureuse ne semble pas une bonne cuirasse contre les désirs épars dans le monde. Elle peut même faire accepter ou tolérer, un peu par affection, un peu par demi-indifférence ou par laisser-aller, des infidélités sans conséquences graves et sans grand sérieux. Et même dans les formes élevées, quelque indulgence de part et d'autre peut intervenir en pareille circonstance.
Les formes de l'amour-amitié, de la tendresse amoureuse sont extrêmement variées. En somme chacun aime à sa manière. Même si l'on considère les formes les plus hautes, on y relève une assez grande diversité. Elles se caractérisent toutes par une assez grande richesse et une remarquable variété d'impressions, d'idées, de sensations et de sentiments. Mais elles se distinguent par la nature et le rapport des éléments qui s'y combinent. Ces éléments varient selon la personne des amants, leurs sentiments et leurs idées, selon aussi que dominera plus ou moins, dans l'amour même, tel ou tel élément. Les synthèses psychiques n'ont pas la belle et étroite simplicité des synthèses de la chimie inorganique. Tantôt le désir sexuel dominera, et tantôt ce sera le besoin de donner ou de recevoir protection, tantôt ce sera la sympathie affectueuse et tantôt un goût intellectuel ou artistique commun, ou quelque tendance sociale ou supra-sociale, comme le sentiment religieux. Les amours-amitiés se distingueront encore les uns des autres par des qualités de sérieux ou d'enjouement, de profondeur ou de grâce, de charme, de vivacité qui dépendent non seulement de la nature des amants mais du mode d'association et de combinaison de leurs personnalités. Même les formes les plus hautes d'une sorte d'amour peuvent varier à l'infini.
Il en est deux que je signalerai ici pour préciser un peu et pour fixer les idées. Je les appellerai l'amour-Michelet et l'amour-Stuart Mill. L'amour tel' que l'a compris Michelet est très sensuel. La' tendance sexuelle y domine. Il s'en faut bien pour-