Correspondance, etc., p. 115-H
ration vers l'unité du monde, certaines formes de l'amour-passion. Il semble que l'amour est la passion humaine où se révèle non pas avec le plus de pureté — au sens psychologique du mot — ni toujours avec le plus d'élévation, mais avec le plus d'intensité exaspérée, de la manière la plus poignante et la plus hardie, cette tendance à l'unité qui se retrouve partout dans notre vie, mais qui n'en exprime qu'une moitié et qui, par elle-même et poussée à bout, devient une tendance au néant.
Et nous admirons donc, dans certaines formes de l'amour, leur valeur métaphysique et même mystique et religieuse, instinctivement sentie bien souvent, par les amants, mais dénaturée souvent, exagérée et mal comprise, tournant par là au ridicule. Il y a souvent quelque chose de grotesque dans la complaisance avec laquelle on parle de l'amour comme d'une passion sainte, d'un sentiment qui met ceux qui l'éprouvent au-dessus de toutes les lois humaines et les revêt d'une sorte de caractère sacré. Je ne puis penser que l'amour trouve dans sa violence même et dans les crimes qu'il inspire une excuse et comme une élincelante parure, ni que la faiblesse qui fait qu'on s'y abandonne le rende sacré. La santé sociale exige une autre attitude, vis-à-vis des crimes passionnels, que cette admiration complice. Mais nous ne devons pas oublier que sous les erreurs, sous les sophismes, sous les phrases variées, vit et agit un sentiment déformé mais réel de la portée métaphysique de l'amour comme aspiration à l'harmonie parfaite et à l'unité absolue.
Au reste, si la façon dont il incarne cette tendance assez communément donne à l'amour une place à part parmi les sentiments de l'homme, elle
ne l'en sépare pas complètement. Toutes les tendances humaines, à des degrés divers, sont aussi susceptibles de prendre à certains éganls, une valeur absolue, mystique et quasi religieuse. Des phrases consacrées et prétentieuses, comme « l'art est un sacerdoce » en témoignent déjà. L'amour de la science ou de l'art, la passion pour une profession, pour un métier, même pour un sport, la ferveur politique, le zèle humanitaire, l'amitié, bien d'autres sentiments encore, même une manie de collectionneur, quand ils s'emparent de Tàme, l'occupent presque entière, la pétrissent, lui donnent sa forme et lui imposent sa destinée, deviennent eux aussi d'éminents représentants de cette tendance à l'unité qui existe dans tous les phénomènes et que j'ai étudiée ailleurs, sous le nom d'association systématique. Mais si toute tendance est une recherche partielle de l'harmonie et de l'unité, il n'appartient guère qu'aux plus hautes de nous révéler l'attrait de l'unité et de l'harmonie en elles-mêmes, et de nous laisser entrevoir, supposer, imaginer vaguement une harmonie parfaite et une unité complète qui d'ailleurs serait contradictoire, de nous en inspirer l'amour et de nous y faire aspirer. C'est en somme le but avoué ou non de de bien des religions et de bien des philosophies. Mais en un sens il y a partout de la religion et de la philosophie. Si l'on ramène Dieu à cette unité dont tous nos désirs visent à réaliser des formes plus ou moins incomplètes, impartaites et fragmentaires, on peut bien dire que nous aimons tout en Dieu et que nous n'aimons que Dieu, seulement cette façon de parler expose vraiment trop aux confusions et aux malentendus, et semble vouloir cacher de réelles discordes sous des apparence d'harmonie,
rapprocher plus qu'il ne convient des croyances et des tendances qui, malgré ce qu'elles peuvent avoir de commun, diffèrent pourtant entre elles et s'opposent les unes aux autres. Il n'en est pas moins intéressant de signaler au passage ce qu'elle a d'exact et de profond.
Il est des tendances plus hautes, plus précieuses que l'amour passionné, mais il n'en est peut-être pas qui puisse faire entrevoir avec plus de netteté, à plus d'hommes, les sommets inaccessibles, perdus sous la neige ou dans les nuages, sur lesquels l'humanité n'a cessé de se tourner, leur en inspirer le désir, leur en faire deviner la grandeur, leur laisser prendre une impression et comme un avantgoût de l'air âpre, à la fois excitant et mortel qu'on y respirerait. Cela n'est pas vrai pour tous, mais convient, semble-t-il, à la moyenne de l'humanité. Il est des natures différentes, plus abstraites, plus détachées des sens et des joies de la vie, ou plus portées, tout en les goûtant, à sentir ce qu'elles ont de précaire, d'imparfait et d'éphémère. La « révélation » s'opérera en chacun selon ses aptitudes, selon ses goûts, selon ses facultés. Ce sera, en bien des cas, par d'autres moyens que l'amour, par l'art, par la réflexion, par l'étude, par la piété et ce serait peut-être ici le lieu de rappeler que si le langage de l'amour rappelle celui de la religion, inversement le langage de la religion rappelle assez souvent celui de la passion amoureuse. Et l'on a pu en abuser contre la religion dans certaines polémiques, mais nous devons retenir encore ce témoignage porté en faveur d'une ressemblance partielle mais première. Je ne parle ici que des formes les plus hautes de la tendance à l'unité, elle en prend de bien étranges aussi, de biens aventu-
LA PASSION AMOUREITSE 227
reuses et de bien basses. Chacun se dirige vers les cimes parle sentier qui s'offre à lui et qu'il choisit, beaucoup s'égarent dans les bas-fonds ou roulent dans quelque précipice. La route de Tamour est sans doute la plus freiquentée. Et personne n'arrive au sommet. Mais il faut bien se dire que l'aspiration vers l'unité et vers l'harmonie, en se généralisant, en tendant à l'absolu devient une course au néant. Et c'est là sans doute une des raisons les plus fortes et les plus cachées qui unissent éternellement l'amour et la mort.
§ 1. — L'exagération de la tendance sexuelle.
Les tentatives de spiritualisalion et de socialisation de l'instinct sexuel nous ont montré cet instinct s'engageant, sous la pression de forces psychologiques et sociales, en diverses combinaisons. D'autres instincts venaient se joindre à lui, d'autres idées aussi, d'autres sentiments, d'autres tendances. Il s'y développait en un sens, prenait part à la vie de l'intelligence et à la vie affective, s'y mêlait de plus en plus et en même temps, par là même, prenait des rôles sociaux plus compliqués et plus divers. Dans les synthèses où il entre comme élément, son rôle est plus ou moins grand, plus ou moins important. Il est des formes d'amour où il tient presque toute la scène, en d'autres au contraire, il s'absente souvent, finit peut-être par être exclu ou tout au moins par ne plus se montrer. Dans le caprice sensuel, dans l'impulsion passionnée il garde encore la prépondérance, il la garde même dans certaines formes de la vraie passion amoureuse. Dans l'amitié amoureuse, dans la forme familiale de l'amour, dans sa forme généralisée
(type Stuart Mill) dans beaucoup d'amours passionnés son importance est variable, elle peut être fort large (amour-Michelet) elle peut ôtre restreinte ou au moins dissimulée (type Lamartine-Elvire), il n'a plus, en tout cas une influence exclusive.
Il peut y avoir déviation si son importance s'accroît trop et si elle diminue trop, le caractère de l'excès en un sens pu dans l'autre étant déterminé par les exigences de la santé physique, psychique et sociale. La spiritualisation et la socialisation peuvent également produire l'une ou l'autre de ces déviations, selon les individus et les milieux.
Que l'association plus étroite de l'instinct sexuel à la vie psychique et à la vie sociale puisse le surexciter à l'excès, c'est ce qu'une expérience constante permet de constater, et c'est ce que l'on pouvait prévoir. L'instinct est puissant, surtout en certains esprits, et profite de tout. Il s'associe aux autres tendances mais peut ne se coordonner à elles que pour se les subordonner. La tendance sexuelle, par exemple, se combinera au sens littéraire pour faire écrire ou lire des livres pornographiques, au sens esthétique pour développer le goût des peintures obscènes. Elle peut ainsi étendre son pouvoir, élargir son domaine, multiplier les excitations et, par suite, les occasions de se satisfaire. C'est là d'ailleurs un effet qui peut se produire même dans les formes supérieures de la spirtualisation, mais à un degré moindre et avec des compensations. Il est naturel que l'association soit profitable aussi à l'instinct sexuel, il est dangereux qu'il y soit prépondérant. Une spiritualisation harmonieuse rend service à toutes les tendances
Quant à la socialisation nous avons reconnu déjà qu'elle pouvait surexciter vivement l'instinct. Les
relations sociales, les conditions delà vie en société, et l'art et la littérature, et le théâtre et la mode multiplient évidemment chez nous les occasions de désir. Quelque humoriste a dit que faire l'amour en tout temps et boire sans soif sont les caractéristiques qui différencient l'homme de l'animal. Elles ne sont point sans rapport entre elles, et non seulement parce que la boisson peut déchaîner le désir, mais aussi parce que si l'homme ne fait pas l'amour sans en avoir envie, la civilisation a multiplié pour lui les occasions du désir, créé ainsi une sorte de désir artificiel et factice, en un sens un peu comme la soif de l'ivrogne. Généralement peut-être, mais sûrement pour un assez grand nombre d'individus, elle a provoqué une disproportion entre le désir et les forces de l'organisme et de Tesprit, et l'abus des plaisirs des sens. C'est là une première forme de déviation.
§ 2. — L'élimination relative de la tendance sexuelle.
Mais une déviation d'ordre inverse est également possible, et elle s'est également produite. Les combinaisons psychiques et sociales sont extrêmement variées et prennent tous les aspects.
Un élément quelconque, un individu ou un désir, un groupe qui s'associe avec d'autres éléments de son espèce peut bien arriver à les dominer et à les diriger. Il doit toujours pourtant renoncer, en vue de certains avantages, à une partie de lui-même, à certaines formes de son activité. Parfois il y perd pjus qu'il n'y gagne, son rôle est subordonné, sa satisfaction imparfaite, son activité entravée. L'instinct sexuel, en devenant l'amour, a subi des
fortunes diverses. Chez certains individus il s'est affirmé dominateur, chez d'autres il s'est harmonieusement combiné à la vie mentale, chez d'autres il s'est subordonné, effacé, presque éliminé même. C'est ainsi que dans un orchestre un des instruments peut tenir la partie principale, les autres n'ayant guère pour fonction que de l'accompagner, ou bien au contraire plusieurs instruments s'unissent, chacun exécutant sa partie, sans que l'un d'eux domine les autres, et parfois un instrument négligé par le compositeur ne se fait entendre que de loin en loin, et même n'est pas admis dans le concert. Ainsi encore un homme qui a fondé une société, créé une industrie, peut diriger ses associés, ses employés, ses ouvriers. Puis il peut aussi, une fois l'œuvre faite, se retirer peu à peu de la vie active, céder à d'autres la place et l'autorité. Et cependant la société continue à vivre et prospère, elle peut porter le même nom, et conserver à peu près la même apparence. 11 est arrivé à l'instinct sexuel une aventure à peu près pareille.
En effet, le sentiment qui provoque une association, une habitude durable n'y garde pas toujours non plus la première place. Que son importance y soit variable, c'est la règle ordinaire. Le plaisir de flâner ou la soif peuvent faire prendre l'habitude du café, que l'on conservera peut-être pour le plaisir de causer avec un ami ou de jouer au piquet. La tendance sexuelle, très forte, a créé l'amour en s'associant à une part variable de la vie mentale, puis çà et là, dans certaines formes d'amour, elle s'est effacée, elle a pris sa retraite, ou bien on l'a révoquée de ses fonctions, et pourtant un sentiment a pu subsister qui ressemblait à l'amour et qu'on appellera encore de l'amour.
Nous avons pu nous rendre compte que son importance s'amoindrissait considérablement dans l'amour-tendresse, dans l'amitié amoureuse, dans l'amour intellectuel. Entre Casanova et Stuart Mill vous pouvez imaginer une foule d'intermédiaires el voir l'amour s'enrichir de nouvelles tendances tandis que l'activité propre de l'instinct sexuel va diminuant. Michelet pourra être l'un de ces intermédiaires, on en citerait d'autres. Supposez que l'instinct sexuel aille en s'affaiblissant, vous aurez bientôt un sentiment très tendre, très élevé peut-être et très riche, si je puis dire, en harmoniques émotifs ou intellectuels, et qui ne sera presque pas sensuel, où le désir du rapprochement sexuel tiendra très peu de place. Vous pourrez, en continuant, arriver à le supprimer complètement ou à peu près, et vous obtenez alors cette nuance particulière d'amitié qui peut exister entre l'homme et la femme quand les circonstances s'y prêtent, amitié glissante évidemment, mais qui se maintient parfois sans changer de caractère. Il en est des exemples, plus qu'on ne croit. Bien entendu il y a là une amplification, une socialisation spéciale, mais non une déviation, l'amitié sinon amoureuse, du moins apte à le devenir, est un produit nécessaire de notre société.
Mais si vous supposez cette amitié s'exaltant, devenant semblable par sa force et par son ardeur à la passion amoureuse, sans que cependant le désir du rapprochement sexuel s'y laisse discerner, ou bien si. partant de l'amour-passion, vous supposez qu< le désir sexuel s'y amoindrisse et finisse par disparaître sans que les autres sentiments en deviennenl moins exaltés, nous avons à peu près le sentimeni singulier qu'on a nommé « amour platonique. »
LES DEVIATIONS JiE I.A TENDAN'CE 23^^
Ce que l'on appelle généralement ainsi, n'est pas précisément comme on sait, le sentiment présenté dans le Banqiid. Prenons le mot dans son sens courant et moins spécialisé. Dans l'amour platonique tous les éléments de l'amour sont conservés sauf le commerce sexuel, sauf celui qui a été le point de départ, la base, la raison d'être de l'amour. M- Saiut-Saëns, analysant le son des cloches, dit en avoir rencontré qui donnent comme principale note un harmonique d'un son dont elles ne fout pas entendre la note fondamentale. L'amour platonique est quelque chose d'analogue. Les harmoniques s'y conservent et môme s'y renforcent, le son fondamental en est absent . De là une im press^ion d'étrange et d'incomplet. L'organisation, le rapport des sons harmoniques subsistants font supposer l'existence d'un son fondamental qui n'existe pas, ou qui est étouffé. Dans l'amitié on dirait que les sentiments ont trouvé un autre équilibre, plus stable, une organisation plus satisfaisante, et c'est ce qui peut établir une différence entre les deux états.
Dans l'amour platonique, dans l'amour « pur » ainsi qu'on Ta appelé, d'après de très vieilles idées assez peu raisonnables, l'impulsion sexuelle serait inexistante ou sévèrement inhibée. En tant que cet amour prétendrait se substituer à l'amour complet, et qu'il ne se contenterait pas d'être une sorte d'amitié, il constituerait évidemment, du point de vue social, une grave déviation. Assurément il est assez commun que, dans une tendance, un élément s'affaiblisse ou disparaisse, que des éléments d'abord secondaires acquièrent une importance prépondérante et excluent les fondateurs, les pri-miers éléments principaux de la tendance. Ici la tendance qu'il s'agit d'éliminer est une des plus violemment impérieuses
en général, mais elle est aussi celle qui semble donner au groupementsaraison d'être. Que serait-ce qu'un amour infécond par principe? Il peut donner assurément aux individus des joies subtiles, peutêtre rendues plus pénétrantes par la sourde action contrariée de l'élément qui en est exclu. Au point de vue social il ne saurait être considéré que comme une déviation, excusable peut-être ou recommandable en certains cas^, embellie de raffinements et d'aspirations qui peuvent la rendre intéressante, mais qui n'est admissible qu'à titre exceptionnel.
Les motifs qui peuvent tendre à l'inhibition de la tendance sexuelle chez des êtres normaux ou sensiblement normaux sont assez visibles. Ils semblent dériver d'un certain nombre d'idées religieuses, d'idées chrétiennes en particulier chez nous, qui empruntent vraisemblablement une bonne part de leur force à d'antiques et obscurs tabous, et de divers sentiments attachés à ces idées. L'exaltation de la virginité, l'impureté attribuée à l'acte sexuel, l'interprétation sexuelle commune du premier péché, le développement de la pudeur, les tendances à l'ascétisme, à la mortification, même la conception religieuse du sacrifice, voilà quelquesunes des causes qui ont pu faire prendre comme idéal la chasteté absolue. Quant aux sentiments associés à l'instinct sexuel et qui persistent dans l'amour platonique, ils doivent la continuation de leur existence, pour une part sans doute à eux-mêmes. Existant déjà, ils tendent à se maintenir dans la conscience et, n'étant pas directement
1. Par exemple si l'état de santé des deux amoureux est tel que leur union risque trop de n'amener au monde que des enfants chétifs, malades, incapables de vivre.
LES DEVIATIONS DE LA TENDANCE ~>'i>
inhibés, ils peuvent y parvenir. [*our une part assez grande aussi à cet instinct sexuel qui les a groupés et qui, même écarté, les pousse el les soutient encore par son activité inconsciente ou méconnue.
Dans la mentalité qu'ont créée de longs siècles de civilisation, bien des raisons éloignent l'homme, et surtout la femme, de l'instinct impérieux que des raisons encore [)lus fortes et plus générales gardent en vigueur. De là ces singuliers contrastes dans la société, qui surexcite vivement l'instinct sexuel que d'autre part elle réprime, dont elle blâme les manifestations et qu'elle considère en rougissant. L'intérêt social n'explique pas seul cette direction. Ce n'est pas lui qui l'a indiquéée. On sait bien que la plupart de nos traditions et de noscoutumes ne doivent pas leur origine à des raisons d'intérêt, mais à des causes plus obscures et moins raisonnables. 11 n'en reste pas moins que ces raisons d'intérêt contribuent à les maintenir, et que la raison sociale s'arrange pour utiliser les forces qu'elle n'a pas créées. Et la mentalité actuelle est disposée à conserver, pour des motifs très différents de ceux qui les ont fait naître, bien des sentiments, bien des croyances et bien des pratiques. Ils se sont adaptés à elle, ils l'ont formée, pour leur part, ils en sont des éléments, elle ne peut les rejeter sans peine et sans trouble, elle préfère de beaucoup, dans les cas où ils deviennent gênants, les oublier pour un moment et accueillir leurs adversaires, car une mentalité générale est bien obligée, pour toutes sortes de raisons, d'accueillir des éléments contradictoires.
La brutalité fréquente de la tendance sexuelle, ce qu'elle peut comporter de détails assez vulgaires, ce qu'elle suppose de familiarité, ce qu'elle implique d'actes peu conformes à la réserve, à la dignité de
l'attitude, à des habitudes sociales assez fortes et développées assez souvent par l'éducation, surtout dans certains milieux, tout cela peut paraître choquant à des âmes délicates et que l'aiguillon de la chair ne pique pas assez violemment pour les obliger à franchir, sans même y penser, tous les obstacles. Tout cela peut paraître assez peu en harmonie avec les sentiments de tendresse raffinée et profonde, de respect affectueux et timide qui peuvent être, pour ces âmes, l'essentiel de l'amour. Assurément un instinct génital puissant, une passion décidée fait évanouir aisément toutes ces répugnances, et même en transforme les objets en autant de causes de plaisir. Seulementl'instinct n'a pas, cheztouslesindividus, la même vigueur, et, même assez fort, il peut se heurter à des sentiments, à des habitudes aussi fortes que lui. Et c'est parfois une occasion de luttes et de troubles.
Ce refoulement de l'instinct sexuel est facilité par toute une série d'actions sociales, et en particulier, dans certains milieux, par l'éducation. La religion, la morale, la prudence sociale aussi se sont combinées, et l'acte sexuel a été présenté comme une sorte d'expédient nécessaire mais tout de même un peu honteux. Et même, lorsque la vie terrestre est apparue comme subordonnée en importance, on a pu estimer qu'il vaudrait mieux s'en passer complètement et que la virginité est préférable au mariage. On voyait des époux renoncer aux joies des sens. Il était beau et moral de se faire moralement eunuque en vue du royaume de Dieu. Des croyants exaltés, des sectes même ont pratiqué un eunuchisme plus matériel, supprimant ainsi le péché, sinon toujours peut-être et absolument la tentation. L'union des sexes a pu être consi-
dérée par quelques groupes comme le péché par excelleuce. Tout ce qui se rapporte à la sexualité humaine est caché aux enfants, on leur interdit d'en parler, on leur refuse souvent toute explication à cet égard. Et sans doute il est possible que l'on surexcite ainsi leur curiosité, mais on peut aussi leur inculquer l'idée que l'acte sexuel est une chose honteuse, une sorte de faiblesse dégradante attachée à la condition humaine. Et certes je ne méconnais pas les fortes raisons qui servent à justifier la plupart de ces habitudes sociales, et les services qu'elles peuvent rendre. L'instinct génital est trop puissant, trop indiscipliné par nature pour qu'il ne soit pas utile de le surveiller et de prévenir de bonne heure ses passions et ses fantaisies. 11 saura bien, en général, se faire sa place, et ce n'est point par défaut que l'homme pèche dans la plupart des cas. S'il est vaincu d'ailleurs, et il l'est parfois, il lui arrive de faire payer cher sa défaite. Mais il est fâcheux qu'on ne soit arrivé à équilibrer un instinct trop impérieux mais nécessaire que par des exagérations qui ottrent aussi leurs dangers, et dont un pessimisme radical serait la seule justification. Si en efTet la vie est radicalement mauvaise, tout ce qui tend à la perpétuer doit être condamné. Le christianisme avec son pessimisme relatif à ce monde est logique en recommandant la virginité, — sans parler ici des raisons plus hautes encore qui l'y amènent — le pessimisme universel de Schopenhauer est logique encore en voyant dans les amants des traîtres qui perpétuent la douleur et le mal en continuant la vie. Sans trancher ici la question philosophique, où je ne dis pas que le pessimisme n'ait bien des avantages, je me place simplement au point de vue de la santé sociale. La société vit
et tend à « persévérer dans l'être ». C'est le fait d'où je pars sans rechercher si elle ne devrait pas aboutir au suicide, ce qui est une tout autre question. On entrevoit, en tout cas, une masse énorme d'événements sociaux, de sentiments, d'idées, de croyances, qui depuis les tabous primitifs jusqu'aux religions modernes, depuis certaines formes d'idéalisme philosophique, jusqu'à des considérations de bonne police sociale, ont pu s'opposer à l'instinct sexuel, en enrayer plus ou moins les exploits et créer tout un monde de sentiments divers parmi lesquels l'amour « pur », Tamour sans union sexuelle, a pu faire éclore sa fleur délicate et un peu pâle. Je ne dis pas l'amour insexué, car, ce qui est assez remarquable et semble prouver encore Tinfluence latente de la tendance proscrite, l'amour le plus chaste s'adresse encore à une personne de l'autre sexe. L'amour platonique comme l'entendait Platon serait repoussé chez nous, et en somme l'amour sans union est en partie soumis aux mêmes restrictions que l'amour sensuel.
L'amour ainsi amoindri, épuré si l'on veut, se présente parfois comme un pis aller, parfois aussi comme phase transitoire, au début d'une passion qui se développera plus tard, ou bien chez les jeunes gens inexpérimentés ou timides, chez les jeunes filles qui ne comprennent pas toujours très bien la portée et les conséquences naturelles du penchant qui les attire vers un jeune homme.
Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes Ni vanité, ni volupté,
écrivait Sainte-Beuve au commencement d'une liaison sur laquelle on discute encore. Il s'efforça
LES DEVIATIONS DK I. V TENDANCE
ensuite d'en tirer l'une et l'autre. Et s'il réussit sur le second point, ce qui parait vraisemblable (ce fut, aroue-t-il lui-même, son seul succès amoureux) sa vanité paraît y avoir aussi largement trouvé son compte.
Le flirt est une sorte de variété de l'amour platonique provisoire. Il n'en a ni la profondeur, ni le sérieux, ni l'intensité. Quelque chose comme un caprice platonique, parfois, mais s'il ne recherche pas expressément les rapports sexuels complets, il n'y répugne pas non plus en principe, et il peut y acheminer. D'ailleurs il comporte des formes et des nuances variées, tantôt il prépare et annonce l'amour complet, quelquefois il peut n'être qu'un badinage, une sorte de jeu amoureux qu'on se refuserait à prendre au sérieux et à pousser à ses dernières conséquences, et les limites en sont assez indécises.
En somme il semble bien que l'instinct sexuel réprimé, caché, muselé, inaperçu parfois, anime encore l'amour qui croit planer au-dessus des sens ou du moins ne pas tenir étroitement à eux. L'attrait, la tendresse qu'inspire une personne de sexe différent se développe généralement sur des racines de sensualité, cachées et reniées parfois, mais vigoureuses et qui nourrissent et font fleurir une plante qui s'étiolerait vite sans elles. Cependant je ne dirai pas qu'il en est toujours ainsi et l'on me paraît avoir abusé de l'explication des sentiments tendres en général par la tendance sexuelle.
§ 3. — Les déviations par dissociation des éléments de l'instinct et les substitutions.
L'instinct sexuel chez les animaux supérieurs, implique l'excitation par un être de sexe différent,
l'union des sexes et la fécondation, si on le considère dans sa plénitude normale. Une déviation de l'amour se produit s'il s'affaiblit ou disparaît, mais une autre déviation de l'amour fondée sur une déviation de l'instinct survient aussi lorsque ses éléments se dissocient, ou lorsque de nouveaux éléments se substituent à quelques-uns d'entre eux.
C'est le cas, par exemple, lorsque l'amour est recherché pour le plaisir seul et que la fécondation y est volontairement évitée. J'ai déjà parlé de la stérilité volontaire, qui s'offre ici sous un aspect différent. On sait les progrès dangereux, bien que parfois décidés par des sentiments élevés, qu'elle a réalisés chez nous et qui menacent d'affaibUr notre pays par la diminution relative de la population. Je n'y insiste pas ici, en me bornant à indiquer qu'ici les forces conservatrices et la religion en particulier réagissent contre les pratiques infécondes. L'Eglise peut préférer la virginité au mariage, mais, le mariage accepté, elle le veut fécond et non pas fondé sur le plaisir. C'est une des règles que les casuistes suivent dans l'examen des cas de conscience.
Une déviation plus grave résulte d'une autre désorganisation de l'instinct, dans le cas où manque l'excitation de l'instinct par un individu de sexe opposé et où surtout cette excitation est causée par l'image d'un individu de même sexe. Dans le cas aussi où la satisfaction est obtenue par des moyens quelconques qui, naturellement, et sauf exceptions très rares (je ne vois guère à signaler comme exception que les fécondations ; artificielles ou des fécondations involontaires et ! accidentelles) suppriment entièrement la fécondation. Ici la désorganisation des éléments normaux
de l'instinct est très nette, ainsi que la substitution à quelques-uns de ces éléments, d'éléments nouveaux qui les remplacent et déterminent autrement qu'eux l'assouvissement du désir.
Des causes diverses amènent ces substitutions. Parfois la perversion de l'instinct paraît congénitale. On a résumé ces cas d'inversion sexuelle en disant que l'inverti unissait un corps masculin à une âme féminine (ou l'inverse). Ce n'est guère qu'une constatation du fait, dont on trouvera de nombreux exemples dans les auteurs spéciaux, Tardieu, par exemple, MoU ou Kratît Ebing. Mais souvent aussi la déviation e^due à la séparation des sexes, qu'éloignent les besoins réels ou les modes de la vie sociale. L'instinct sexuel difficile à soumettre, se satisfait alors par des voies irrégulières. Les rêves qu'il inspire lui donnent une satisfaction illusoire et réelle à la fois. Mais les rêves ne lui suffisent pas toujours. Et la réalité lui refusant les satisfactions normales, le dévie vers diverses aberrations. Ces déviations de l'instinct sont plus ou moins favorisées ou réprimées selon les temps, les pays, les milieux, par les conditions de la vie sociale. Il est des civilisations qui les tolèrent et par conséquent en laissent accroître la fréquence, d'autres les abominent et par suite en restreignent le développement, tout en les compliquant d'un goût de fruit défendu, d'un relent de perversité qui tente certains esprits. La fantaisie, le caprice d'un esprit blasé, qui ne cherche que le plaisir et désire le varier, sont encore des occasions pour l'instinct de se dissocier et de laisser des éléments nouveaux remplacer les éléments normaux de la tendance.
Les manœuvres solitaires par lesquelles l'instinct supplée au manque de satisfactions normales, que
242 LES TRANSFORMATIONS SOCÏA^ES DES SENTIiïENTS
différentes causes extérieures (séparation des sexes) ou intérieures (timidité, etc.,) peuvent rendre trop rares, ne nous intéressent pas ici. Je ne connais pas de cas où elles s'accompagnent d'un sentiment qu'on puisse appeler « amour» bien qu'une sorte de « narcissime » sensuel ne soit pas impossible. Au contraire les relations entre individus de même sexe peuvent déceler ou provoquer une sorte d'amour imparfait, parfois violent, et comme passionné, dont témoignent de temps en temps des querelles, des tristesses et des meurtres. Je ne parlerai pas longuement ici de ces contrefaçons de l'amour. Elles sont assez connues par des ouvrages spéciaux, dont les intentions diffèrent. Si des ouvrages médicaux ou scientifiques les ont décrites et ont fourni de curieux documents, la littérature contemporaine ne les a pas ignorées. Un poète d'une rare valeur les a chantées, des romanciers les ont dépeintes avec complaisance, ou présentées sous des voiles plus ou moins transparents. Et il suffira bien de rappeler encore les mœurs grecques, la légende de Sapho et une églogue de Virgile.
Ce qui nous importe ici c'est de constater comment elles se rattachent à notre sujet. Ces déviations aussi sont des formes de spiritualisation et de socialisation. De plus elles sont un cas très net de substitution psychique. Il est des corps qu'une constitution chimique assez peu différente, que la substitution de quelques atomes à quelques autres dans une molécule compliquée, dotent de propriétés assez diverses. Pareillement il existe des synthèses d'éléments psychiques et organiques, que le plus ou moins d'importance qu'y prennent certains éléments ou la substitution de quelques éléments à quelques autres peuvent distinguer très nettement et opposer
à certains égards. L'une pourra jouer dans la vie sociale un rôle absolument inaccessible à l'autre.
Bien d'autres déviations, de gravité diverse, peuvent varier l'amour humain, et relèvent aussi de substitutions analogues, ou de la prépondérance relative et plus ou moins anormale de tel ou tel élément de la tendance sexuelle. Ce que Binet appela jadis le fétichisme dans l'amour — nom critiquable et assez frappant dont le succès fut heureux — en donne un exempleintéressant. Ici un élément d'ordre secondaire, une impression, un goût spécialisé dont l'importance est ordinairement faible, passe au premier rang. C'est elle qui dirige le système psychique, en provoque, en organise l'activité. Telle ou telle partie du corps, le pied par exemple, ou même un vêtement de la personne aimée, est l'objet d'une sorte de culte spécial, provoque le désir et l'amour. Bien que l'ensemble des sentiments soit d'ordre normal, des substitutions bizarres sont ainsi provoquées parfois, de véritables déviations. Restif de la Bretonne, par exemple, a raconté des faits significatifs, et les lecteurs de Monsieur Nicolas peuvent se rappeler l'impression que lui produisaient les chaussures de M""® Parangon, et ce qui en advint. Je rappelle encore comme déviations souvent accidentelles et légères, les fantaisies plus ou moins extravagantes des amoureux, l'importance qu'ils attachent à tel détail et leur goût pour tel ou tel rite.
D'autres déviations encore résultent de l'union de l'instinct sexuel à des sentiments qui, au lieu de favoriser la vie sociale, comme l'affection, l'estime.
la sympathie, tendent plutôt en général à l'affaiblir, à la pervertir, à la détruire, comme la cruauté, le plaisir, de sa propre souffrance ou de la souffrance d'autrui.
On peut considérer comme les formes les moins graves de cette déviation l'association du désir sexuel avec un sentiment de mépris pour la personne qui l'inspire, lorsque surtout le désir est avivé par ce mépris, exaspéré par l'ignominie même de son objet, lorsque l'amour se complaît, par réaclion peut-êlre, dans l'affaiblissement, dans la négation des éléments supérieurs de la vie psychique, plutôt d'ailleurs pour revenir à la brutalité de l'inslinct que pour assurer un fonctionnement plus simple et plus sain. Un petit fait indiquera plus précisémentcequeje veux dire. On a raconté qu'une grande dame avait quitté son amant, — un intellectuel célèbre, d'ailleurs un bel homme — et l'avait remplacé par un maçon. Pour expliquer son choix elle disait à une amie : « Celui-là au moins, il ne pense pas. » Certes le désir d'échapper à l'abus des complications Sentimentales et sociales de l'amour peut ne pas aller sans quelques avantages, en certains cas, mais le fait indiqué ici, à titre d'exemple et si l'on veut de symbole, — car je ne suis pas absolument sûr de son authenticité (mais on lui trouverait sans peine des équivalents) — reste assez significatif pour montrer un retour, une déspiritualisatiou de l'instinct qui suppose en général une spiritualisation inverse de la première.
Mais la principale déviation à signaler c'est l'association de l'instinct sexuel et de l'amour de la souffrance sous différentes formes. Dès qu'un sentiment s'unit à l'amour de la souffrance en elle-même, non comme cause d'un bien supérieur, la déviation est
sensible, on peut même dire qu'elle commence drs que la souffrance est aimée plutôt que supportée. Le fait est que dans certains cas, où la déviation devient plus ou moins maladive, le plaisir de l'union sexuelle est avivé, provoqué, conditionné par la souffrance qu'on reçoit ou par la souffrance qu'on inflige et c'est ce que l'on a a[)pelé le masochisme et le sadisme.
Nous avons vu ainsi un sentiment, l'amour fondé sur l'instinct sexuel, se transformer par des associations de plus en plus nombreuses et étroites avec différents autres éléments psychiques, idées, sentiments, désirs, tendances diverses représentant eux-mêmes à des degrés différents la pression exercée sur l'esprit humain par la société où il baigne. Il s'incorpore ainsi, si je puis dire à l'âme et à la société. D'autre part, il ne s'associe pas toujours en bloc et tout entier. Les éléments qui le composent réagissent diversement en présence des sentiments nouveaux, des désirs, des conditions de la vie sociale auxquels ils doivent s'accommoder. Les uns s'atrophient, les autres se développent, ils se dissocient parfois, quelques-uns d'entre eux sont éliminés. La spiritualisation et la socialisation de l'instinct s'effectuent de mille manières, selon les individus, selon les groupes sociaux divers, de la famille à la nation et peut-être à l'humanité, selon les temps, selon les lieux. Quelques-unes de ces formes paraissent favoriser le développement de l'esprit en qui elles naissent ou se propagent et de la société qui les provoque, les dirige et reçoit à son tour leur influence. D'autres au contraire semblent de nature à nuire à l'individu et à gêner le fonctionnement social. Ce sont celles-ci que nous avons appelées des déviations.
La déviation est chose relative et s'apprécie par rapport à un système donné qu'elle met en danger de désorganisation et dont elle compromet au moins l'activité normale. Le point de vue auquel nous devons nous placer est celui de la société où nous vivons et aussi, à un moindre degré ou en d'autres occasions, celui des groupes plus restreints auxquels nous appartenons et celui de l'individu que nous sommes. Mais nous pouvons, d'un point de vue plus haut, apprécier les faits d'une manière plus générale. Nous devons aussi apprécier les mouvements des astres par rapport à notre terre et à nous-mème, il n'y a pas de vie pratique possible, si l'on ne tient compte du jour et de la nuit, du printemps et de l'automne, de l'hiver et de l'été et de tout ce qui en dépend. Mais nous pouvons aussi chercher à connaître les mouvements de ces astres les uns par rapport aux autres, ceux des planètes par exemple autour du soleil.
Nous avons vu que, du point de vue humain, pratique, moral, laspirituatisationetlasocialisationétaient des procédés profitables, nécessaires même, mais dangereux comme étant des occasions permanentes de déviation. La nature de l'homme, sa qualité unique d'être mal équilibré, dont l'adaptation à ses conditions d'existence n'a pas trouvé de forme définitive ni même de forme stable au moins dans les races supérieures, l'invention sociale continuelle qui ne saurait se réaliser sans désordre, comportent un risque de trouble inévitable. Mais si nous prenons pour évaluer la déviation non plus l'homme ou la société mais l'élément, l'instinct, le désir qui se spiritualise, la déviation s'affirme bien plus fréquente encore. '
L'instinct sexuel apparaît dans l'animalité supé-
LES DÉVIATIONS DE LA TENDANCE 2 i7
rieure comme comportant l'attrait réciproque des deux sexes, leur union et la fécondation. Lorsqu'il \ient à se combiner à d'autres tendances, il y gagne et il y perd, quelques-uns de ses éléments sont favorisés, d'autres amoindris ou refoulés, leur équilibre cesse, tend à se transformer, le centre de gravité pour ainsi dire n'est plus dans l'instinct même, ni même dans la vie animale, il est plutôt dans d'autres désirs, dans l'esprit, dans la société. L'instinct sexuel uni à des sentiments de tendresse, d'estime, peut devenir moins violent et plus retenu, mais peut être plus permanent dans son activité, plus souvent ému, sans que la fécondation en devienne plus fréquente. L'attrait réciproque est plus profond, plus affiné, moins violent peut-être. Cette action différente exercée sur les éléments de l'instinct tend à en provoquer la séparation, tout au moins à en relàcher^les liens. De même la vie sociale n'agit point éga'ement sur tous les éléments de l'instinct. Par le rapprochement des individus de sexe différent elle peut augmenter l'attrait et multiplier le désir, mais elle tend par ailleurs à restreindre la fécondité. Par d'autres côtés de son action aussi elle tend à diminuer l'attrait et le désir, en conservant la fécondité dans les limites où le désir subsisterait assez fort pour s'imposer. Aucune force psychique ou sociale en s'associant à l'instinct, en agissant sur lui ne vise à le conserver tel qu'il est, ni même à développer harmonieusement tous ses éléments à la fois. Et du point de vue de l'équilibre primitif on peut considérer que toute spiritualisation et toute socialisation débutent à peu près fatalement par une déviation, ou ne tardent pas à la provoquer, Ainsi un homme qui entre dans un groupe quelconque.
s'il y peut gagner en influence, si son activité se fait plus féconde, y perd tout de même quelque chose de sa personnalité. 11 n'a plus en lui son centre et sa raison d'être, même s'il est le chef, il se subordonne à certain degré à ses compagnons, et surtout il se subordonne à l'ensemble. Cela peut être un progrès considérable au point de vue social, mais du point de vue de la personnalité égoïste il se produit en général une certaine déviation plus ou moins compensée par divers avantages. C'est que ni l'instinct dans un système psychique complexe, ni Thomme dans un groupe social quelconque n'entrent en bloc pour ainsi dire et tout entiers. Ils sont composés d'éléments qui verront leur équilibre antérieur compromis et menacé. L'homme politique qui entre dans un ministère doit forcément renoncer à réaliser quelqifes-unes de ses idées, parfois celles auxquelles il tient le plus. D'un autre côté beaucoup de ses désirs, un grand nombre de tendances vont trouver à se satisfaire plus aisément et plus largement. De. là un changement dans l'équilibre des désirs et des idées qui se traduit souvent par une modification assez apparente des allures, du caractère, parfois des opinions et des sentiments importants. Vous pouvez faire des constatations analogues sur l'homme ou la jeune fille qui se marie, sur l'incrédule qui se rallie à une religion organisée, même sur l'enfant qui entre au lycée. Pareillement dans un instinct qui s'associe à d'autres tendances, à des désirs, à des idées, autrefois étrangères à lui, quelques-uns des éléments se développent, agissent plus librement, d'autres sont contrariés, les rapports des uns et des autres ne sont plus les mêmes. Il se peut qu'il y ait dans ' l'ensemble progrès du système supérieur, société
quand un individu entre dans un groupe, individu (juand un instinct s'associe à d'autres éléments de l'esprit. Ce progrès comporte généralement aussi quelques déviations. 11 se peut encore qu'il y ait progrès à certains égards pour quelquesuns des éléments de l'individu, ou de l'instinct, il se peut même que dans son ensemble l'individu ou l'instinct y gagnent. Mais il est de règle qu'ils ne fassent pas qu'y gagner. Souvent, en tant qu'unités distinctes et considérées en soi, ils y perdent plus qu'ils n'y gagnent et toujours quelques-uns de leurs éléments y sont diminués, restreints et comprimés. Ce que je dis de l'ensemble de l'individu ou de l'ensemble de l'instinct doit s'entendre de l'individu et de l'instinct tel qu'il était dans son ensemble avant l'association. Je veux dire par exemple, que si un commerçant devient ministre, et à supposer qu'il devienne un bon ministre, influent et dirigeant il y perd en tant que commerçant, le commerçant en lui s'etîace, se subordonne ou disparaît. 11 y a là une dissolution inévitable. Quelque décomposition accompagne ainsi tous les progrès et s'explique par le jeu relativement indépendant des éléments de l'individu et même des éléments de l'instinct. Et l'on comprendra peut-être mieux ce que j'entend en pensant à un Etat relativement indépendant annexé par un grand Etat. Il se peut que l'ensemble supérieur qui se forme ainsi vaille mieux que ce qji existait avant, il se peut que quelques groupes et beaucoup d'individus de l'Etat annexé se trouvent mieux aussi de leur nouvelle situation. Il se peut encore que l'humanité y trouve son profit. Mais le oetit Etat n'en aura pas moins cessé d'exister en tant qu'Etat libre, et cela est par soi-même, une dé\iation, une dissolution, même si l'évolution
l'emporte dans l'ensemble du monde. Il y a ainsi toujours, d'un certain point de vue, quelque déviation dans un changement même avantageux. Et cela se traduit souvent par une impression de tristesse consciente, par le regret du temps passé. Il ne faudrait pas prendre trop à la lettre les plaintes sur les soucis d'une richesse nouvelle, ou les tracas du pouvoir enfin obtenu. Leurs possesseurs n'y renonceraient pas volontiers. Leurs regrets cependant peuvent être assez sincères et correspondent au moins à un côté de la réalité dont on ne sait pas toujours reconnaître l'existence et la nécessité.
Avec la spiritualisalion et avec la socialisation de l'instinct sexuel, on peut dire que l'humanité, en somme, a échoué. C'est au reste ce qui fait la valeur de l'exemple que cet instinct nous donne au point de vue scientifique, car les expériences multiples qui se sont produites, l'innombrable variété des résultats obtenus, individuels et collectifs, les perturbations et les déviations si fréquentes, parfois si graves, nous permettent d'étudier plus aisément et de mieux comprendre, la marche, le sens et la fonction des faits et des procédés généraux de l'esprit et de la société.
Il s'agissait d'organiser pour la vie sociale et pour la vie psychique, une force, un instinct bienfaisant et redoutable, puissant et rebelle. L'humanité est arrivée çà et là, dans les cas heureux, à un résultat médiocre, acceptable, généralement ua peu troublé. Presque partout elle a conduit Thomme à la souffrance, aux larmes, aux soucis, en bien des cas au crime et au suicide, puis à des déviations.
à des perversions qui lorsquelles ne marquent pas simplement l'attente, deviennent des succédanés dangereux et ruineux, conséquences assez logiques d'ailleurs de l'instinct même et des conditions contradictoires imposées à son fonctionnement par la vie sociale. En un sens elles sont naturelles, si la nature n'est que l'ensemble des choses existantes. Elles ne sont même pas spéciales à l'homme, mais il les a enrichies, compliquées et il a appris à les aimer pour elle-même, à les préférer souvent au jeu normal de l'instinct.
La société, poussée par ses croyances religieuses, et sans doute aussi par un sentiment plus ou moins obscur des nécessités de l'organisation collective, a vainement essayé de régler les rapports sexuels, La ruée de l'instinct a été trop forte, et, en bien des endroits, a renversé les barrières. Et la société même par certaines de ses habitudes, par certains de ses groupes et de ses éléments s'est faite sa complice. L'adultère, par 'exemple, est condamné par la religion et puni — en principe — parla loi. Mais la religion est plus respectée qu'obéie, la loi reste inerte, l'adultère devient aisément un sujet de joie et de vanité pour les coupables, de risée et de moquerie à Tégard des victimes. Faut-il encore mettre à son actif la littérature qu'il a, surtout en France, si abondamment inspirée ? Elle renferme quelques-unes des meilleures œuvres de nos écrivains.
Une énorme contradiction entre les principes et les faits, entre les règles admises et les mœurs, souvent même entre les propos officiels et les opinions intimes s'étale partout. L'administration réglemente ce qu'interdisent les religions et la morale, et elle le réglemente en dépit de la loi qui
veut ignorer ce qui se passe. La loi s'eiïace discrètement devant les nécessités aHiruiées à voix basse, de la vie d'une société forcément troublée et forcémenl impure. Et c'est une contradiction de plus parmi tant d'autres qu'on s'épuiserait à énumérer.
Même dans les cas où la société semble avoir le mieux réussi, il s'en faut que son œuvre soit satisfaisante. Elle a tout essayé pour concilier les désirs sexuels avec la vie sociale, et même, çà et là, l'absence de règles et d'habitudes fixes. Elle a réalisé, à travers l'espace et le temps, toutes les combinaisons imaginables, et même quelques autres, pour associer l'homme et la femme. Et sans doute chaque système avait ses avantages, aucun pourtant n'a su donner à l'humanité une forme de vie qui conciliât la vie sociale et les instincts, les désirs, le bonheur de l'individu.
Le mariage monogamique, que les nations les plus civilisées ont généralement adopté, et qui offre peut-être, nous devons le croire, la meilleure règle, n'échappe pas à cette infortune. Il a cet avantage considérable qu'il existe, qu'il a résisté tant bien que mal, et depuis longtemps, à l'épreuve, et que s'il s'est un peu effrité avec le temps, il reste encore assez solide. Il a l'avantage d'être relativement favorable à l'éducation des enfants. Il établit entre l'homme et la femme une solidarité qui s'harmonise assez bien avec l'estime et la sympathie, avec une spiritualisation élevée de l'instinct sexuel, il satisfait les religions et les morales. Enfin il est la base de notre famille, et la famille malgré ses défauts qui sont sérieux, est un groupement bien vivant chez nous, solide, serré, fort utile comme intermédiaire entre l'Etat, l'Eglise, l'Ecole d'une
part et l'individu de l'autre, une sorte de prolongement et d'extension de l'individu, qui l'enracine dans sa patrie, dans sa ville, dans divers groupements et, en plusieurs façons, augmente sa force. Le mariage monogamique a pu ainsi protéger et procurer la tranquillité, la sécurité, l'assiette solide de la vie. Il a montré même de la souplesse, une souplesse parfois excessive,"dans son accommodation aux mœurs en vogue. Il s'est transformé, et l'on peut espérer qu'il saura s'adapter aux nouvelles conditions de vie sociale qui se préparent, et qu'imposent, entre autres raisons, les changements importants dans la vie, les droits, les idées, l'instruction, le rôle social, les sentiments mêmes de la femme.
Pour la spiritualisation de l'amour, le mariage présente aussi de bonnes conditions. Il est difficilement compatible avec une passion exaltée et qui se prolonge. C'est que la passion satisfaite tend à faiblir. Elle peut s'anéantir dans le mariage, et s'y éteindre. Mais elle peut aussi se canaliser en quelque sorte, s'absorber dans quelque sentiment aussi fort et plus doux, faire place à l'affection tendre, plus tard à une solide amitié, à une solidarité acceptée avec joie. Le mariage lui offre pour cela de grandes ressources, et l'on dirait qu'il a été créé pour ce cas, si rare d'ailleurs. Il est aussi très accueillant pour l'anutié amoureuse, pour toutes les formes tendres de l'amour, l'amour-Michelet, ou l'amour-Stuart Mill. II l'est plus encore peut-être à l'amour fondé sur le désir de l'enfant, sur le désir de fonder une famille, de voir croître et prospérer sa race, il assure à l'amour, autant que faire se peut, la tranquillité nécessaire, à condition bien entendu que les époux la désirent vraiment, et il ne paraît
CONCLUSION c.'O
pas du tont impossible qu'un amour même vif y prospère et s'y conserve longtemps si la sympathie des caractères, la raison, la bienveillance mutuelle et de bonnes conditions de position sociale et de santé viennent l'encadrer et le soutenir. Assurément il n'est pas commun que tous ces éléments de bonheur se réunissent. Mais quelle que soit l'institution humaine que l'on considère, on peut estimer que le bonheur y est chose rare.
Les* inconvénients du mariage sont graves pourtant. Il n'a pas même pu régler convenablement le sort de la fortune des époux. Le régime dotal et les diverses formes de la communauté ont tous leurs désagréments, leurs gènes, leurs injustices et leurs conséquences choquantes. Le mariage est en principe un lien beaucoup plus serré que les époux ne sont bien souvent disposés à le supporter. La solidarité qu'il établit n'est pas toujours plaisante. Il rassemble et oblige, en bien des cas et toujours en principe, à une cohabitation étroite, aune union continue, des personnalités qui s'adaptent mal à ce rapprochement, sont froissées, se heurtent réciproquement. Il impose à chacun des époux des renoncements variés et des sacrifices qui ne sont pas toujours joyeusement acceptés. Il rapproche aussi deux familles différentes, et assez souvent cela est pire encore, et devient une occasion de quelques plaisirs de sympathie, mais aussi de bien des dissentiments et des discordes. L'opposition du gendre et de la belle-mère a été assez exploitée pour que je n'y insiste pas. Toute association contraint les hommes à s'aider et à se gêner. Le mariage, étant la plus étroite des associations, porte au plus haut degré leurs vertus et leurs défauts, en y ajoutant les siens propres.
Il faut bien considérer aussi les mensonges, les déviations diverses, les sacrifices que le mariage provoque presque forcément. L'une des difficultés est que l'instinct sexuel porte l'homme, et la femme aussi (à un moindre degré peut-être pour des raisons diverses) au changement, qu'il est inconstant par nature. Sans doute l'affection, la sympathie, l'influence du milieu, quelques sentiments de religion, de morale, de respect d'un engagement accepté, le rectifient, le dirigent, arrêtent le développement ou même peut-être la naissance des impulsions sexuelles défendues. Je suis porté à croire que le cas est même plus fréquent qu'il n'est de mode de le dire ou de le croire. 11 faut bien reconnaître pourtant qu'il est fort loin de constituer la règle générale. Le mariage monogamique est bien souvent tempéré par l'adultère. Beaucoup d'hommes admettent que l'infidélité, au moins l'infidélité passagère, est une sorte de privilège de leur sexe. Etl'onpeutse demander si, sans l'adultère, avec cette conviction toujours croissante, semble-t-il, que le bonheur est dû à chacun de nous, avec le droit proclamé de chacun à « vivre sa vie » qui paraît surtout signaler une revanche sournoise et prétentieuse de l'instinct sexuel, avec l'affaiblissement des convictions qui imposent à l'homme un devoir étroit au nom d'une autorité supérieure, (Dieu, loi suprême, idéal moral) avec la diminution du pouvoir conjugal et la liberté plus grande des relations, l'humanité moyenne supporterait le mariage monogamique. Il est permis de croire que non. Il est possible que le divorce même fût impuissant à le faire accepter et que le mariage n'existe que par l'adultère, comme la vertu de quelques femmes « honnêtes » est peut-être préservée par l'existence des amoureuses de profession. Que serait-ce alors si l'on
prétendait proscrire toutes les liaisons plus ou moins innocentes, durables ou passagères, qui sont comme les prémices de l'adultère, ses débuts, ou des sortes d'inlidélité larvées : inclinations tendres, flirts, camaraderies, avec tout ce qui les accompagne, propos aiïcclueux ou galants, voluptueux, légers ou graves, menues caresses, danses, et le reste?
Regardons d'un autre côté. Les règles morales admises, si elles proscrivent tout libertinage, veulent évidemment restreindre les pratiques sexuelles à ce qui peut favoriser ou déterminer la procréation. Si une femme ne peut guère avoir qu'une grossesse par an, un homme bien constitué, dans la force de l'âge peut procréer, chaque année, de deux à quatre cents enfants, à peu près. Mettons qu'avec la meilleure volonté de sa part, la conception ne suive pas toujours l'union sexuelle (il serait difficile d'obtenir ici des chilTres exacts), il n'en reste pas moins une disproportion énorme entre le pouvoir prolifique des deux sexes. Le mariage monogamique condamne donc l'homme soit à de bien dures restrictions, soit au libertinage conjugal ou extra-conjugal, si l'on appelle libertinage toute satisfaction de l'instinct qui, sciemment, ne doit pas aboutira la paternité légitime. On ne peut sortir de là et il faut prendre son parti. Peut-être est-ce bon de ne pas trop regarder la nudité des choses, et la société excelle à se servir de ce moyen de se tirer d'embarras, mais la science et la philosophie sont tout de même utiles en tâchant de la connaître. Gomme d'ailleurs le nombre des femmes ne paraît pas s'écarter beaucoup de celui des hommes, la polygamie, en dehors de ses autres inconvénients, ne remédierait pas utilement au mal. La nature, disait Renan, ne tient pas du tout
à ce que l'homme soit chaste. On peut dire que les choses se passent à peu près comme si elle tenait essentiellement à ce qu'il ne le soit pas. La société a besoin qu'il le soit, à quelque degré, et qu'il le paraisse. Elle essaye alors de museler, de dompter l'instinct, mais c'est un animal sauvage et rusé qu'on ne réduit pas aisément et qui réussit bien souvent à se délier et à s'échapper.
Le mariage monogamique est donc fort loin d'avoir parachevé, par une forme définitive, la socialisation de l'instinct sexuel. Mais les autres formes d'union régulière ou irrégulière ne l'ont pas mieux résolue, et d'ailleurs elles ne semblent pas pouvoir s'imposer. Malgré tous ses défauts, à cause de quelques-uns de ses défauts, c'est notre civilisation qui tend à envahir le monde. La société a donc échoué ; l'instinct sexuel. sanslequel ellen'existerait pas, l'embarrasse et la trouble, l'oblige et contraint les individus à des contradictions, à des mensonges, à des illusions, à des souffrances parfois cruelles. Et il arrive que les individus qui ont le plus à souffrir sont ceux qui prennent les lois et la morale au sérieux, et se trouvent parmi les meilleurs éléments sociaux.
D'autre part la suppression de toute union régulière et légale ne saurait guère être envisagée. Elle bouleverserait trop nos traditions, l'amour libre conviendrait peut être fort bien à des êtres à peu près parfaits dans une société à peu près parfaite. Nous ferons aussi bien de ne pas légiférer pour eux.
Pour ne rien dire ici des questions d'intérêt, importantes cependant, il ne prolongerait pas
l'harmonie des amants. L'union y serait peut-être précédée plus souvent d'une entente, mais il n'en serait pas de même de la séparation, il ne supprimerait ni la jalousie, ni la satiété, ni la mésentente quotidienne. Sans doute le caprice y serait plus aisément satisfait, mais le caprice n'est pas une base solide pour fonder une société saine. Et certainement la reconnaissance officielle de l'amour libre favoriserait un éparpillement des désirs, un vagabondage du cœur et des sens qui ne conviendraient guère à la bonne marche des sociétés.
Il faut renoncer à la panacée sociale, au « mot sauveur » et aux institutions qui reforment Thomme radicalement. L'homme ne peut ni se passer de la société, ni s'accommoder pleinement de ses lois, il en est réduit partout et toujours à des expédients, à des compromis boiteux, variables, sans netteté et sans franchise entre les intérêts et les forces qui s'opposent, souvent à des mensonges et à des illusions.
C'est de cette réalité qu'il faut partir et de la situation actuelle, psychique et sociale, si Ton veut y voir clair. Il ne faut pas espérer qu'on la corrigera au point d'en supprimer les maux. L'homme restera peut-être pendant toute la vie de l'humanité, et sûrement pendant un temps d'une longueur qu'on ne saurait évaluer, un être mal adapté, insociable et contraint à l'association, qui cherche vainement son équilibre. Il ne peut trouver que des palliatifs, dimifiuer un peu le désordre et les oppositions, coordonner jusqu'à un certain point les efforts divergents par la division du travail et la division corrélative et acceptée des idées, des opinions et des sentiments. Pour ce qui concerne l'instinct sexuel, on pourrait admettre des spiritualisations et des socialisations très différentes et correspondant à des
fonctions sociales différentes, reconnaître, autoriser, pourvoir de certains droits, différents modes d'unions; les Komains nous avaient déjà indiqué cette voie, et bien d'autres peuples aussi.
Des réactions en des sens divers seraient peut-être utiles. Il faudrait, à rencontre de certaines formes de pudeur, bien spécifier qu'il n'y a rien de honteux dans les organes ou dans les actes de la génération, mais qu'il peut être blâmable de rechercher les plaisirs se.f uels, d'en faire la grande affaire de sa vie, même d'en parler trop, et hors de propos. Ils sont trop vifs par eux-mêmes pour qu'il ne soit pas dangereux d'en éveiller l'idée trop tôt, chez les enfants, ou avec excès chez tout le monde. De même il n'est pas honteux de manger, mais de voler pour satisfaire sa gourmandise, même de manger avec gloutonnerie et de parler trop souvent de ce qu'on mange. Qu'on cache, qu'on voile les plaisirs sexuels, cela est nécessaire, mais qu'on ne les renie pas. Les conditions de la vie sociale saine exigent la réserve et la pudeur. Mais il est bien des impressions que nous n'étalons pas à tous les yeux, non point que nous ayons honte de les éprouver, mais parce que nous aurions honte de les montrer, parce qu'elles nous sont personnelles, intimes, qu'elles ne regardent aucun autre que nous, parfois parce qu'elles nous sont précieuses et que nous nous savons bon gré de les éprouver. La pudeur s'applique à cacher des sentiments délicats, même des faits glorieux aussi bien que des réalités désagréables ou fâcheuses. C'est même là une forme supérieure de la pudeur.
Peut-être faut-il aussi reconnaître que l'amour, que le désir sexuel ne sauraient avoir pour fin unique la génération, et que, dans une certaine
limite il est légitime, et même bon de les chercher pour eux-mêmes, pour le bien-être mental et physique qui les suit, pour l'épanouissement de l'être qu'ils provoquent, pour l'exaltation de la sympathie, et de Taffection qu'ils peuvent procurer, et aussi pour se débarrasser de leur obsession, les empêcher d'envahir l'esprit.
Ce ne serait qu'étendre aux plaisirs sexuels un droit reconnu à tous les autres plaisirs des sens par tous ceux qui ne font pas de l'ascétisme une règle absolue. Il est certainement permis de rechercher un peu, dans la nourriture le plaisir du goût, et de ne pas se préoccuper uniquement du poids, de la nature physique et chimique, môme de la valeur nutritive de ses aliments. L'indépendance des plaisirs de la vue et de l'ouïe est très généralement admise- On se sert de ses yeux et de ses oreilles pour faire sa besogne, accomplir ses tâches sociales, mais on ne saurait se borner là. Ni la peinture ni la musique n'ont un but pratique quelconque pour ceux qui en jouissent en artistes, sinon le plaisir même qu'ils y prennent et ses conséquences. On pourrait certes soutenir que nos sens, la vue et l'ouïe même ne doivent être employés qu'à nous permettre d'accomplir nos devoirs sociaux (ou religieux), et pour cçla, à nous renseigner sur le monde extérieur, à nous mettre en état d'agir sur lui, de nous diriger, de travailler la matière et de la plier à nos besoins. Et certes j'ai essayé de montrer ailleurs qu'il y a toujours dans l'art un principe d'immoralité. Mais cette immoralité relative conduit parfois à une moralité supérieure. Et l'humanité est trop troublée, trop imparfaite et trop pervertie même pour qu'on puisse lui proposer sérieusement et avec clairvoyance de
devenir impeccable. Mais il n'est pas mauvais certainement qu'il se trouve des doctrines absolues pour trop exiger de l'homme.
Il ne faudrait pas conclure d'ailleurs que les plaisirs sexuels doivent être aussi libres que ceux de la vue ou de l'ouïe. Ils ont une autre nature, un autre rôle, d'autres conséquences et d'autres dangers. En ce moment-ci moins quejamais, en France moins que partout ailleurs, on ne saurait se dispenser d'insister sur la nécessité de parer à la dépopulation. Certes la qualité des enfants est assez importante pour qu'on s'en préoccupe plus qu'on ne la fait, elle ne doit pas faire négliger, ici et en ce moment, la quantité. Il est sûr que, pour faire une société forte, la fécondité doit être le résultat normal et régulier de l'amour. Mais reconnaître qu'il ne s'agit pas là d'une règle absolue ne diminuerait peut-être pas la fécondité. De ce que l'on recherche certaines nourritures pour le plaisir du goût, il ne s'ensuit pas forcément qu'on ne se les assimilera pas aussi bien ; de ce que l'on recherche une certaine élégance des outils, même de ce que l'on possède des outils de luxe qui ne servent pas au travail, mais qu'on aime pour la beauté de leur forme ou de la richesse de leur substance, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on ne travaillera pas autant et aussi bien. Mais il est évident et cela ressort de tout ce qui précède, qu'il faut se méfier de l'instinct sexuel et prendre à son égard des précautions exceptionnelles que ne justifieraient ni la vue, ni l'ouïe, ni l'odorat, ni le goût, ni le tact en général, plus disciplinés et moins violents. Aussi peut-on regretter que, en même temps qu'elle veut régler l'instinct sexuel, la société, par certains de ses organes, de ses groupes vagues plus ou
moins organisas, semble s'efforcer de le surexciter de toute façon, assez grossièrement en bien des cas. Quant à dire jusqu'à quel point il convient de reconnaître le droit au plaisir, quant à préciser les joies permises elles plaisirs interdits, je m'en abstiendrai Soigneusement ainsi que de rechercher les mesures que la société pourrait prendre pour empêcher ou restreindre l'excitation au libertinage. Je ne rédige ni un projet de loi, ni un traité de casuistique amoureuse. Au reste je ne pense pas qu'il puisse être question de tracer ici des limites précises. Chaque indivi«lu, chaque couple, chaque peuple, chaque éi)oqiie aurait besoin d'une discipline différente et dune liberté variable. D'innombrables raisons exigent que ce qui est permis à l'un soit défendu à l'autre, il faudrait prendre la mesure de chaque être pour lui imposer 'une juste morale comme pour lui faire un habit qui le pare convenablement et s'ajuste à ses formes. Cela étant impossible, la société se tire d'affaire par des contradictions dangereuses et des compromis douteux, II me suffit ici d'indiquer les faits et leur sens général d'où l'on peut conclure que la procréation doit être le but normal et général de l'amour, mais que cependant cette règle n'est pas absolue. Et ces deux vérités sont banales, mais il est difficile d'en tirer un bon parti et notre société n'y réussit guère.
La complication, la richesse et l'incohérence de la vie, de l'esprit, et de la société ont établi ou laissé subsister une certaine dissociation des tendances, et le jeu indépendant d'éléments qui devraient être rigoureusement associés aux autres et
réglés dans leurs fonctions par la synthèse psychique et vitale. II s'est formé ainsi un désir de manger agréablement qui n'est pas entièrement d'accord en tous les cas avec le besoin de nourriture, des arts qui font servir l'œil et l'oreille à isoler l'esprit de la vie pratique, et un amour qui ne se confond point avec la tendance de l'espèce à se perpétuer. Mais il s'est développé aussi des tendances opposées qui, au contraire, voudraient systématiser avec une stricte régularité toutes les tendances de l'homme, qui veulent tout subordonner strictement à la fin principale, et interdisent toute pratique qui ne leur paraît pas tendre directement à la fin suprême, qui n'y voient qu'un « divertissement » blâmable. Je songe à Pascal en écrivant ceci et, en effet, il réalise assez bien, vers la fin de sa vie, le type indiqué. Durant sa longue maladie il avait « toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquait dans le plus fort de son mal par une vigilance continuelle sur ses sens leur refusant absolument tout ce qui leur était agréable... Et lorsqu'il arrivait que quelqu'un admirait la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvait souffrir; il appelait cela être sensuel, encore même que ce ne fût que des choses communes ; parce qu'il disait que c'était une marque qu'on mangeait pour contenter le goût, ce qui était toujours un mal. Il ne pouvait encore souffrir qu'on cherchât avec soin toutes les commodités, comme d'avoir toutes choses près de soi, et mille autres choses qu'on fait sans scrupule, parce qu'on ne croit pas qu'il y ait du mal. Mais il n'en jugeait pas de même... » *. Et ce n'est pas seulement les sens qu'il mortifiait. II n'avait « nulle attache pour ceux qu'il aimait. Mais il n'en demeura
coNCi.rsioN 2G5
pas là ; car non senlement il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses, car cela est grossier et tout le monde le voit bien; mais je parle des amitiés les plus innocentes*. » C'est ainsi que l'on doit en juger quand on veut rapporter à Dieu toutes les richesses d'un esprit rigoureux et d'un cœur passionné. Sionremplace Dieu parquelque autre fin suprême, les commandements pourraient changer, mais leur rigueur resterait la même, et l'ascétisme philosophique ou politique n'est pas inconnu, quoique moins strictement systématisé peut-être.
Mais les mêmes errements se produisent ici. La douleur, comme le plaisir, finit par être voulue et cherchée pour elle-même. Il est des gens qui croient accomplir un devoir dès qu'ils soulîrent par leur faute. El la souffrance, de moyen légitime devient, elle aussi, une fin. C'est que la peine, les soucis, les chagrins sont une conséquence forcée de la vie sociale. L'homme ne peut s'adapter tant bien que mal à celle-ci que par des sacrifices plus ou moins lourds. Etre incohérent et divers il ne peut satisfaire quelques-unes de ses tendances qu'en en contrariant d'autres. Plus ou moins, selon sa nature et selon les circonstances, le renoncement se propose ou s'impose à lui et il ne peut l'éviter. L'ascétisme est une généralisation d'une pratique à laquelle nous contraintla vie. Il estbon,nécessaireà l'hommed'êlre prêt au renoncement et au sacrifice. Ou ne peut obte-
1. Biaise Pascal. Pensées et Opuscules. Edition BruDSchwig. ï^'ie de Biaise Pascal par Gilberte Pascal, p. 25. 1. Id., p. 30.
nirun bien qu'en renonçant à d'autres. Un ascétisme sans but supérieur serait sans doute une absurdité, mais l'ascétistae peut toujours viser quelque bien précieux, le bonheur éternel, l'obéissance à Dieu, la conformité à l'ordre des choses, la maîtrise de soi. Et sans doute, il peut lui-même, comme toute fin de tendance, s'ériger en but suprême. C'est une déviation analogue aux autres et que comme beaucoup d'autres la société peut s'efforcer d'utiliser, si elle n'a pas su la prévenir, ou tout ou moins de rendre inoffensive.
S'il est des hommes et des femmes que de hautes raisons poussent à l'ascétisme en matière d'amour, ils méritent tout d'abord l'estime que doit inspirer toute force disciplinée, mais ils peuvent de plus trouver leur place et leur raison d'être dans la vie sociale. S'ils peuvent mieux employer en charité, en œuvres morales, sociales, intellectuelles, les forces psychiques et physiques qu'ils ne dépensent pas en passions d'une autre nature, cela est bien ainsi. Il s'agit qu'ils ne se trompent pas sur leurs forces et leur vocation. Sans doute il se produira des erreurs, des déviations, des souffrances et des fautes. Mais il en est de même en tout.
Admettons donc que chacun de nous n'a pas, dans cette vie, la même fonction à remplir et de la même manière que les autres. Acceptons la différenciation, la division des sentiments, des idées, des croyances, qui est une forme de la division du travail, étroitement unie aux autres qu'elle contribue à rendre possibles. C'est parce que nous n'avons ni les mêmes aptitudes, ni les mêmes idées, ni les mêmes goûts que nous pourrons accomplir des tâches différentes et collaborer par là à la même œuvre. Mais n'espérons pas que toutes ces di-
CONCLUSION ^^n
versités vont se fondre parfaitement, même au pritx d'un dur labeur, en une harmonieuse unité. La société en profite, elle en vit, elle les emploie et les coordonne, mais c'est un travail qui dépasse ses capacités, qu'elle gâche, et que la nature même de l'homme rend très difficile à réaliser convenablement, impossible à parfaire. Les diversités et les oppositions des individus et, dans les individus mêmes, des tendances et des idées paraissent au fond irréductibles. On ne peut que les pallier et les systématiser imparfaitement. La société peut ainsi trouver son profit à la chasteté du prêtre, 'i la fécondité des époux, à la passion stérile du poôte. Mais elle ne pourra jamais tirer parti de toutes les abstinences, encore moins sans doute de toutes les débauches, encore que les Spartiates aient pu utiliser comme leçon Tivrognerie des ilotes. 11 en est qui lui sont franchement nuisibles en somme et qu'elle aura raison de combattre. 11 est moins facile qu'on ne croit de les discerner et l'art en exige beaucoup de savoir et beaucoup de perspicacité. Celles-là même, en les combattant, on en peut tirer parfois quelque avantage. Et si l'on arrivait à les réduire, le champ serait encore très large pour les oppositions, les variétés, les contradictions mêmes dans la vie sociale.
Il faut donc se résigner à ce qu'il y existe simultanément de nombreuses variétés de spiritualisation et de socialisation de la tendance sexuelle et des autres tendances qui se contredisent et s'opposent mais peuvent cependant trouver leur place dans nos sociétés et y rendre des services, en leur permettant de continuer leur vie si imparfaite et si troublée. L'instinct sexuel, tout en gardant bien souvent encore une indépendance farouche et non sans dan-
ger, s'est engagé, dans Thumanité en des combinaisons multiples, où il s'est parfois transformé, assagi, civilisé. Aucune de ces combinaisons n'est parfaite, aucune ne peut être universellement réalisée, aucune ne répond à toutes les nécessités de la vie sociale, trop incohérente, qui ne peut pas ne pas l'être, et qui, même très perfectionnée, voudrait toujours des différenciations et une division du travail et des sentiments. Mais la plupart de ces combinaisons peuvent être utilisées, et il y aurait intérêt à reconnaître la valeur actuelle ou possible d'un plus grand nombre d'entre elles. II ne faudrait pas attribuer à toutes celles-là la même valeur sociale et la même valeur morale, mais reconnaître qu'aucune d'elles n'est complètement dépourvue de l'une ni de l'autre. Je n'ai pu ici qu'indiquer quelques directions possibles. Encore ne pourrait-on marcher que prudemment. Tout faux pas serait dangereux. Un arrêt trop prolongé ne serait pas un moindre péril. La loi sur le divorce, (ju'on ne pouvait guère éviter, a certainement apaisé, atténué, ou prévenu bien des maux. Elle en a sûrement aussi causé de nouveaux. De plus elle a modifié l'ensemble d'idées et de sentiments que coordonnait chez nous le mariage. Elle en a transformé la conception et l'appréciation, elle a préparé des transformations nouvelles que des causes différentes (l'instruction des femmes, leur accession à beauconp plus d'emplois et de fonctions sociales, l'octroi qui leur a été, ou qui leur sera consenti de droits civils et politiques, l'affaiblissement du conservatisme religieux, politique et moral, etc.), contribuent à rendre possible sinon inévitable. De nouvelles spirilualisations, des socialisations inéprouvées s'ébauchent ou s'affirment. Elles ne peuvent aspirer à remplacer trop vite, ni sans doute
CONCLLSION 209
même à éliminer complètement les anciennes, et il n'est pas sûr que les formes de sociétés qu'elle réaliseront vaudront mieux que celles qui les ont précédées, préparées, et qui survivront encore en elles.
Les transformations sociales de l'instinct sexuel illustrent assez bien les procédés généraux et les résultats généraux de la spiritualisalion et de la socialisation. 11 est des besoins physiologiques et des tendances psychiques qui, sans doute, ont n)ieux évolué que d'autres, avec moins de troubles et de complications fâcheuses. Cependant, si l'on y regarde de près, on reconnaîtra que les maux ont souvent été graves et que l'évolution humaine entraîna plus de déviations qu'on ne veut en convenir, plus qu'on ne serait, tout d'abord, enclin à le croire. Ce n'est pas que les médecins et les moralistes n'aient dénoncé ces déviations, mais on les écoute, on convient parfois qu'ils ont raison et l'on n'y pense plus guère, on laisse dormir ces connaissances peu réconfortantes ou bien on néglige d'en voir la portée et l'on raisonne un peu instinctivement, comme le marchand légendaire qui perdait à chaque vente, mais espérait se rattraper sur la quantité.
Assurément de bons résultats récompensèrent l'activité de l'homme. S'il n'en était pas ainsi les sociétés humaines auraient disparu. Mais ils ont été suffisants pour faire subsister l'homme, non pour le faire bien vivre. Ils n'ont pu lui assurer une vie heureuse ou simplement paisible, ni même lui en garantir la durée. L'homme a pu refouler ou supprimer les grands animaux dangereux, il parvient à
se défendre tant bien que mal contre les microbes, et l'on peut espérer qu'il vivra malgré eux. Il n'a pas su se discipliner lui-même, domestiquer assez bien ou détruire ses instincts, devenir l'être social qu'appelaient les circonstances. Les dangers qui agitent sa vie et qui risquent de l'interrompre peut-être, c'est dans l'homme même et dans les sociétés humaines qu'ils vivent et qu'ils grandissent. Peut-être sa tâche dépasse-t-elle ses aptitudes. Ses succès sont partiels et restreints, il a vu, pensé, agi en myope, s'attachant à des détails, accomplissant en certains domaines des œuvres improbables, mais restant impuissant à coordonner ses efforts, négligeant ce qu'il y a de plus essentiel dans la vie : l'ensemble des croyances, des désirs et de la conduite et l'harmonie générale de l'existence. L'homme a parfois entrevu ce qui lui manquait, il l'a désiré, il a pour le saisir, déployé d'immenses efforts, il a souffert, pleuré et crié, et même bien des martyrs ont péri pour s'assurer cette harmonie inaccessible jusqu'ici, mais l'humanité n'a pas su entrer dans la bonne voie et la suivre obstinément, elle s'est consolée comme elle a pu par des « divertissements » variés, brillants parfois ou grandioses, mais toujours insuffisants.
La transformation des fonctions organiques ne pouvait être conduite bien loin. L'homme a su s'en servir, parfois assez heureusement, pour la vie sociale, il les a souvent perverties. Pour la respiration, il n'a guère pu que changer les conditions dans lesquelles elle s'exerce. Et ces changements^ ont été plutôt fâcheux. Les villes, en grandissant et en attirant des populations toujours plus nombreuses et plus denses, les ont certainement empirées. Pour la nutrition, il n'y a pas à insister sur les inconvé-.
nients d'une socialisation qui aboutit sur tant de points à l'alcoolisme, pour ne signaler ici que le plus grave de ses dangers. Si l'on s'attache a l'ensemble des fonctions organiques, il est dil'Hcile d'arriverà une conclusion précise. Certains animaux, certains végétaux vivent beaucoup plus longtemps que l'homme, d'autres beaucoup moins longtemps. On ne peut guère comparer leur sauté à celle de l'homme. D'autre part on ne connaît pas d'hommes non assujettis à la vie sociale et, dans bien des formes de la vie sociale, les statistiques manquent. En somme les causes des phénomènes et leur nature même sont assez difficiles à distinguer sur bien des points. Autant qu'on en peut juger, la vie moyenne parait s'allonger dans notre civilisation. Certaines maladies y sont atténuées, comme la lèpre, d'autres, comme la tuberculose, restent très menaçantes.
Il existe évidemment quelque chose comme une spiritualisation et une socialisation des maladies. Je veux dire que certains états morbides infiuent sur l'esprit, directement ou indirectement, et sur la société, qui, à leur tour les influencent, qu'ils fournissent des éléments importants à la vie psychique et à la vie sociale. Certaines alîections retentissent sur l'intelligence et sur la vie atVeclive et l'on a pu esquisser une psychologie des tuberculeux, par exemple, ou de l'homme qui soulTre de l'estomac. D'autre part, des états morbides s'associent étroitement, à certaines époques au moins, à des idées et à des sentiments particuliers. C'est ainsi que dans la première partie du dernier siècle la tuberculose a servi de matière poétique. Des troubles nerveux, et psychiques, la neurasthénie sans doute, et d'autres états analogues ont tenu leur place, sous dilîé-
rentes apparences, dans la littérature romantique. D'autre part encore la vie sociale favorise, atténue ou supprime certains maux. La syphilis, par exemple, est à plusieurs égards, par ses causes et par ses effets, une maladie sociale. D'autre part entin, la défense contre la maladie est encore un événement, ou plutôt un ensemble plus ou moins cohérent d'événements psychologiques et sociaux. On ne peut affirmer que jusqu'ici l'humanité se soit très brillamment défendue. L'hygiène est incertaine et variable sur trop de points et surtout elle est trop peu obéie La médecine un peu mieux écoutée peutêtre, est plus incertaine encore. Cependant personne, je crois, ne nie les progrès de la chirurgie. Tout cela forme un ensemble assez trouble, confus, passablement incohérent. Et sans doute il dépend de l'homme de régulariser un peu cet ensemble et de le rendre plus satisfaisant. Mais malheureusement, il lui manque, pour y réussir, les qualités psychologiques et sociales essentielles, et e'est bien parce que le progrès dépend de lui qu'on peut se méfier de sa venue ou tout au moins de sa rapidité. Il faut reconnaître aussi que la nature même le rend parfois difiicile, mais la difficulté des recherches scientifiques ou techniques est un obstacle moins redoutable à l'homme que son impuissance ou sa mala-j dresse à tirer parti des résultats acquis.
Il ne faut pas, en effet, attribuer à un hasarc défavorable ou à des circonstances accidentellet toutes les imperfections que j'ai rappelées briève-s ment. Elles dérivent, au moins assez largement]
CONCLL'SIO.N 273
d'une cause principale profonde et permanente. Si la socialisation et la spiritualisalion apportent des résultais inégaux, parfois brillants, presque inespérés, et parfois déplorables, c'est que ni l'esprit humain n'a su s'adapter à l'état social, se résigner pleinement à la vie collective, ni la société former l'intelligence et le caractère de l'homme. Les événements psychiques, idées, désirs, tendances diverses sont restés à quelque degré, dans l'esprit, des éléments indépendants vivant pour eux et de leur vie propre, et les esprits ont aussi, et bien plus encore, ont conservé, dans la société, une personnalité irréductible et se sont obstinés à une opposition que le mauvais fonctionnementdesrouagessociauxexplique un peu, excuse à quelque degré et encourage continuellement.
L'organisation générale a manqué partout. Ce vice est frappant si l'on considère l'humanité dans son ensemble et aussi dans beaucoup de ses détails. La socialisation et la spiritualisation se sont développées de manière à produire partout des discordes et des troubles. Il n'est pas une civilisation vraiment uniliée, il n'est même pas un peuple, il n'est pas une famille, il n'est pas un individu en qui n'éclatent ou ne se dissimulent des luties, des oppositions, des incohérences, des désordres dus à des formes discordantes de transformation des tendances par l'esprit et par la société. Nous avons vu, par exemple, comment la société tendait à la fois à comprimer, à restreindre et à surexciter l'instinct sexuel, mais où que nous regardions, les faits analogues s'olfrent à nous, qu'il s agisse de croyances et de peasées, ou de désirs et d'actions. Partout des lacunes s'étalent, dont les inconvénients sont aggravés souvtnt plutôt que compensés par des dévelop-
peraents excessifs d'autres parties de nos connaissances et de notre activité, partout des perversions ont fait dévier les tendances de leur rôle bienfaisant.
L'homme par exemple, est très fier de ses sciences. Et certes les résultats en sont splendides. Qu'un petit être éphémère et chétif, jeté sur un point imperceptible de l'espace ait pu y distinguer les lois de l'univers, peser les mondes éloignés, qu'il en ait reconnu les éléments, qu'il ait discerné derrière des apparences aveuglantes, leur marche vraie, qu'il i ait atteint l'infiniment petit comme l'infiniment j grand, extrait de la réalité des lois peut-être immua- i blés et éternelles, qui, en tout cas le dépassent infiniment de toute part, cela est plus admirable : qu'on ne saurait le dire. ;
Mais cela reste incomplet et insuffisant. Les con- j naissances les plus essentielles sont absentes ou 1 méconnues. Brunetière s'appuyait sur un fait réel ; pour accuser les faillites partielles de la science etj l'on peut critiquer l'expression de ce fait qu'il a. proposée, mais non en contester l'existence ni la gra-: vite. Sur son origine, sa nature, sa destinée, l'homm© n'a pu arriver à socialiser convenablement ses croyances. Aucune ne s'est définitivement imposée et on peut estimer que de longtemps, aucune ne s'imposera à tous. L'homme n'a pu acquérir ce que tous les êtres paraissent avoir d'emblée : une conception générale, implicite ou explicite, qui unifîei sa conduite, une loi naturelle qui s'impose à lui et qu'il réalise spontanément, sans hésitaiion etsans trouble. Il semble même qu'à notre époque les divergences se sont accentuées. Elles sont eertainement plus grandes et plus graves dans li France d'aujourd'hui que dans la France du xiii* siècle, et
peut-être même que dans l'empire romain au siècle d'Auguste. El ce ne sont pas seulement les convictions religieuses et les croyances philosophiques qui sont en question ici, mais aussi les convictions sociales et même les opinions politiques, toutes les croyances en somme qui tendent à orienler dans un sens délini l'ensemble ou tout au moins de larges portions de la conduite humaine. Par exemple les théories du travail, des relations des employés et des employeurs, des rapports généraux des hommes entre eux, de l'égalité et de la subordination, des rapports normaux de la société avec l'individu ou de l'homme et de la femme, des meilleures formes de gouvernement et de leur conditionnement par les autres faits sociaux sont dans un lamentable état d'incohérence et de discorde. Aucune ne peut arriver à la socialisation stable et permanente. L'homme a tristement échoué jusqu'ici dans sa recherche de la synthèse générale. Je neveux pas dire que l'homme n'a pu arriver à la vraie philosophie ou à la vraie religion, peut-être certains hommes ont-ils entrevu la vérité, sinon dans ses détails au moins dans son aspect général, mais ils n'ont pu former l'esprit de l'humanité et socialiser leurs idées, ni s'en servir pourim[»oser une direction générale unique et constante à la conduite humaine. Ni la philosophie ni la morale ne se sont socialisées au point voulu et de la façon qu'il faudrait. Et c'est par là, bien plus que par le développement de son intelligence ou par la conscience de ses aspirations morales que l'homme occupe une place bien à part parmi les autres êtres.
276 LES TRANSFOr.MATIONS SOCIALES DES SENTIMENTS
Toutes les contradictions de la théorie, traduisent, d'une part, les contradictions de la pratique, et d'autre part elles les continuent et les aggravent. Toute conception du monde, religieuse ou philosophique, correspond à une conception générale de la conduite humaine, c'est-à-dire à une morale et à une réalisation de cette morale. Elle tend ainsi à donner une allure spéciale aux tendances, aux désirs et aux passions. Inversement et plus fortement encore toute forme générale de la conduite correspond à une conception générale de la vie et du monde implicite ou explicite, toute forme spéciale et permanente de l'activité à une loi générale d'ordre scientifique. Les actes des animaux répondent à une sorte de philosophie qu'ils ne formulent point mais à laquelle ils conforment instinctivement leurs actes et que d'autres esprits peuvent formuler pour eux avec plus ou moins de rigueur ou d'agrément. Par exemple on peut dire que les animaux ont le devoir de conserver l'espèce, ils agissent en conformité avec ce devoir dont on peut croire qu'ils n'ont pas la notion abstraite^ Ils font en cela l'inverse de ce que fait l'homme. Et précisément parce qu'ils réalisent leur devoir, ils n'ont pas besoin de le formuler. Et, bien mieux encore, les éléments chimiques forment leurs associations régulièrement,
1. L'on peut aller, par une fantaisie ingénieuse et suggestive, bien plus loin dans l'interprétation consciente et humanisée des faits et gestes des animaux. Voir, par exemple, dans le Voyage aux Pyrénées de Taine, les réflexions d'un chat philosophe et, dans l'œuvre d'Anatole France, les pensées de Riquet, le chien de M. Bergerct.
sans tâtonnement et réalisent les lois de leur activité sans qu'aucune conscience de ce que sont ces lois ait vraisemblablement à intervenir.
Le fait seul que les religions, les philosophies, les morales existent sous forme théoriciue signalent déjà suffisamment l'infortune de l'iiumanité. Elles ne sont là que pour lui procurer un remède ou lui proposer des consolations. Toute théorie formulée indique un vice, une imperfection, une impuissance de la pratique. Il serait inutile de recommander aux hommes la bonté, s'ils élaient bons, et toute morale théorique serait superflue si l'homme était vraiment adapté à l'état social. A se placer même au point de vue chrétien, il est bien évident qu'Adam en ne péchant point eût rendu inutile le sacrifice du lils de Dieu, prévenu la rédemption et supprimé par avance le christianisme tel que nous le connaissons.
Aussi faut-il s'attendre à rencontrer partout des preuves de l'échec partiel et de l'impuissance relative des transformations psychiques et sociales des sentiments. Nous pouvons considérer la végétation riche et compliquée des sentiments humains et môme nos civilisations entières comme le développement et le produit de quelques tendances assez simples, graines qu'ont longuement cultivées la vie sociale et la vie psychique. Linstinct sexuel est devenu l'amour innombrable. La faculté qu'ont deux êtres de même nature d'éprouver des émotions pareilles et de se les communiquer a donné toutes les formes de la sympathie, de l'amitié, de l'affection. Le réflexe de la défense s'est non seulement organisé en pratiques raisonnées telles que la boxe ou l'escrime, mais spirilualisé en collaborant au développement du sentiment de la justice et de l'amour de la famille et de la patrie, socialisé en
établissement d'armées, en fabrication d'appareils guerriers, de munitions d'une part, d'autre part en institution de tribunaux, de prisons, de moyens de répression infiniment variés. La philosophie, les dogmes religieux, les sciences ne sont qu'une transformation psychique et sociale de la première partie de tout réflexe, causé par une excitation venue du dehors, de la constatation plus ou moins consciente des faits, de la perception, de la sensation qui va déterminer la réaction par laquelle l'être continue à vivre, protège son existence, sait profiter de son milieu.
Que dans toutes ces transformations, surtout dans quelques-unes d'entre elles, le travail humain ait abouti à des résultats merveilleux et qu'on eût pu juger impossibles, cela ne fait point doute et un simple coup d'œil sur l'histoire de l'humanité nous en convaincrait. Il suffit de penser à nos sciences et à notre industrie. Mais comment l'homme s'en estil servi ? A quoi les a-t-il employées ? Tout est resté imparfait et on ne saurait s'en étonner. Que des déviations se soient produites partout, il fallait s'y attendre. Mais que l'homme n'ait jamais pu arriver à vivre en paix avec les autres hommes, qu'il n'ait pas su accorder sa volonté et ses désirs à leurs désirs et à leur volonté, qu'il ne parvienne pas à s'accorder avec lui-même qu'il reste toujours inquiet, tourmenté, mécontent, que tout ce qu'il atteint le laisse peu satisfait et ne l'amène qu'à de nouveaux désirs, cela suffit à illustrer, après tant de siècles de civilisation, les défauts et les impuissances la faillite relative de toutes nos socialisations et de toutes nos spiritualisations. Nos sciences et nos industries ont pu dépasser les plus grands espoirs de jadis, mais elles ne sont, elles ne doivent
cowCLusioi» 279
être que des éléments dans un ensemble qui les dépasse, et c'est cet ensemble que l'homme n'a pas su former. Elles ne sont que des moyens au service d'une fin qui est l'harmonie humaine et l'ajustement de l'homme à ses conditions d'existence. Ces conditions d'existence sont extérieures, la planète que l'homme habite avec ses climats, ses animaux, ses terres, et ses mers, elles sont intérieures comme l'organisme de l'homme, son esprit et ses sociétés. L'harmonie humaine serait la combinaison systématisée de tous ces éléments. Où l'homme a su assez bien tirer parti de sa planète, il a dépensé beaucoup de force, d'adresse et d'ingéniosité à s'y faire une place assez sûre, à tirer parti des ressources qu'il trouvait, à les créer même en bonne partie, à se servir des animaux ou à le» refouler et à les détruire, à se défendre, avec un succès qu'on voudrait plus grand, mais qui se prouve déjà estimable, contre les microbes dangereux. 11 a pu ainsi satisfaire beaucoup de besoins et de désirs essentiels, il a pu même les compliquer et les enrichir à l'infini, et un peu au delà de ce qui était utile. Mais il n'a pas su créer l'harmonie humaine et organiser son âme et les sociétés. Les produits de son industrie et de son art, il les a très souvent employés à nuire à son organisme, à détraquer son intelligence et à fausser ses sentiments, à désorganiser les groupes sociaux ou à leur refuser les moyens de se constituer. La dernière guerre nous a montré pendant plus de quatre ans à quoi pouvaient être employés les plus hautes ^facultés de 1 homme et les produits de ses sciences et de ses industries. Le retour à la paix va nous remettre en présence des problèmes terribles qu'ont soulevés, sur d'autres points, ces industries et ces
sciences appliquées dont nous sommes si fiers. Il ne faut pas oublier que des questions sociales urgentes et difficiles s'y rattachent étroitement et que si le développement des grandes industries a causé déjà bien des misères et bien des maux, il n'a sans doute pas épuisé sa force malfaisante, non plus que ses effets utiles, et que cette force s'appliquera selon des directions plus diverses. Mais l'industrie n'est pas seule en cause. Le développement de la vie entraîne l'exaspération du désir de la richesse et de l'amour du luxe sous des formes plus variées, la multiplication des plaisirs des sens et même des plaisirs de l'esprit ont puissamment contribué à diviser les hommes, à opposer les désirs, les goûts, les intérêts et les pensées, à entretenir et accroître le désordre intellectuel et le désordre moral. Faute d'une unité de direction qui a fait toujours défaut à l'humanité, les meilleures choses peuvent devenir les pires.
Il semble qu'il se révèle là un vice essentiel de la nature humaine. L'homme a peut-être été amené à pénétrer dans une voie où il ne pouvait marcher qu'à tâtons et en trébuchant. Il est un être social et en même temps il est insociable. Il ne peut se passer des autres ni s'accorder avec eux. En somme il a bien peu changé, autant qu'on en peut juger, depuis ses origines. Il a amoncelé ses connaissances, multiplié ses désirs et les moyens de les satisfaire, mais il n'a pu se servir de tous ces pouvoirs. Il est resté, dans ses sentiments et dans son esprit, génial et peu raisonnable. Il est capable de dévouements absolus, d'héroïsme superbe, de généreuse abnégation, mais il ne peut arriver à organiser une société passable
où il fasse bon vivre, et où les individus associent leurs efforts vers un ensemble commun de buts désirés par tous. Il a du génie, il a deviné des choses cachées, observé des faits presque invisibles, créé des arts admirables pour suppléer aux défaillances de la vie (car l'existence seule de l'art décèle les graves défauts d'un monde où l'on ne peut vivre qu'en cherchant à s'en détacher), mais il est trop souvent devant ses propres inventions comme un enfant devant l'outil d'un homme. Il ne sait que les manier maladroitement, il ne peut en voir la portée véritable et l'utile emploi, il s'y blesse et s'y meurtrit. Il est extrêmement frappant et assez inquiétant, de constater dans l'humanité ce singulier amalgame de génie et de bêtise. On dirait vraiment que l'homme s'est dépassé lui-même sur quelques points, tandis que sur d'autres il n'arrivait pas même â réaliser sa vraie et humble nature. 11 a pris un peu l'apparence d'un parvenu qui exerce un pouvoir ou qui gère une fortune dont le rêve lui eût jadis semblé fou, mais qui n'a pas acquis ce qu'une éducation régulière et mieux à sa taille lui aurait peut être donné.
Sans doute il ne pouvait être question d'aboutir à l'harmonie parfaite, à l'unité absolue. L'existence ne peut exister et se comprendre que par la différence et par l'opposition. Mais ces oppositions nécessaires des êtres, l'homme les a toujours exagérées, il n'a pas su les faire servir à une harmonie suffisante pour assurer la vie sereine et le développement normal des individus et des groupes sociaux. Ses spiritualisations et ses socialisations ont abouti à des incohérences excessives, à des luttes pernicieuses, d'où ne se dégageait pas suffisamment un principe d'union et de concorde.
et qui n'aboutissaient guère qu'à déplacer la discordance et l'opposition sans les rendre plus inoffensives et sans les mieux utiliser.
Tous ces maux ne sont point sans quelques compensations. Ils peuvent être une occasion de biens plus larges et plus divers. Si l'instinct sexuel, nous l'avons vu, avait pu se satisfaire aussi aisément que le besoin de respirer, l'homme n'aurait vraisemblablement jamais connu l'amour, ses complications, ses raffinements et ses ardeurs. Et de même si l'homme avait pu réaliser l'harmonie psychique et sociale, il se serait cristallisé dans quelque forme de vie mentale et de vie collective assez humble et qui n'aurait guère plus varié. Mais précisément parce qu'il souffrait de son déséquilibre il a poursuivi un équilibre toujours plus compliqué, une harmonie toujours plus riche, et plus large et plus subtile à la fois. Et il ne l'a pas atteinte, mais il en a réalisé des fragments assez curieux et qui ne sont point sans valeur. Si ce résultat le paye suffisamment de ses souffrances, et de ses peines, c'est ce qu'il serait peut être difficile de décider. Mais sa grandeur, dont nous nous enchantons pour nous consoler de ses misères, est un résultat de ces misères mêmes. Et tant que ses maux ne cesseront point il sera peut être amené pour y remédier, à multiplier ses recherches, ses tâtonnements, et il obtiendra peut-être encore d'admirables résultats, à peine entrevus aujourd'hui, et qui ne feront eux aussi que perpétuer son manque d'équilibre, surexciter ses convoitises, et lui
CONCLLSION 28;>
donne de nouvelles occasions de souffrir et de grandir.
A vrai dire les choses sauraient aussi se passer autrement. Il se pourrait que l'humanité se décourageât, il se pourrait aussi qu'elle s'éternisât en des luttes sans terme et sans gloire contre ses propres imperfections, il se pourrait que le déséquilibre s'aggravant devînt incompatible avec la vie, et que l'humanité disparût avant que le refroidissement du soleil lui en fit une nécessité. Il se pourrait encore que l'humanité arrivât à une harmonie relative et s'ankylosât dans quelque forme sociale assez haute mais encore nécessairement bien étroite et bien imparfaite. Ce serait le dénouement le plus heureux, sinon le plus glorieux et le plus grandiose, du drame sanglant de la vie humaine qui s'achèverait ainsi en une sorte de comédie bourgoise. Quelle fin serait préférable, et laquelle se produira, ce sont des questions qu'il n'y a pas grand intérêt à agiter. Mais si le passé est un garant de l'avenir, on peut supposer que, pendant longtemps au moins, et peut-être pendant tout le cours de son existence, forcément amenée à disparaître semble-t-il, l'humanité va continuer à se déchirer elle-même, à souflrir, à s'exalter et à émerveiller, par son génie et par sa sottise, par son élévation et par sa bestialité, l'observateur impartial. L'homme a si peu changé, dans ga nature essentielle, qu'un changement ultérieur et radical ne paraît guère à espérer ou à craindre. La nature a trop compliqué les choses, elle a montré peut-être trop d'ambition, si je puis ainsi parler. Elle a réussi à former de jolis petits systèmes matériels, des atomes et des molécules, et des êtres vivants, relativement simples, acceptables malgré leurs imperfections. Mais quand
elle a voulu aller plus loin et faire l'homme, elle n'a pu obtenir un heureux succès, et malgré de très brillantes parties, son œuvre est trop défectueuse.
Il ne saurait être question, on le comprend, de proposer ici en manière de conclusion un remède aux maux de l'humanité. Changer la nature de l'homme est une rude entreprise, et les formules qu'on peut offrir manquent d'efficacité. Les fondateurs de religion, les réformateurs, les apôtres de de toute sorte ont à peu près fini par y échouer. L'homme sait fort bien accommoder à ses défauts ce qu'on lui apporte pour l'en corriger et même y prendre de nouvelles occasions de s'y complaire et de les accroître. L'œuvre des grands conducteurs d'âmes n'est pas vaine, mais elle reste souvent extrêmement éloignée du résultat rêvé. Nous ne devons pas compter sur le mot sauveur. Peut-être à force de travail, d'expérience et de réflexion, l'humanité améliorera-t-elle un peu son sort. Il faut le souhaiter ^ et s'y efforcer, et c'est un des moyens de se rappro-j cher du but que de lui apprendre à se connaître un peu mieux elle-même. Trop de projets de réforme s'appuient sur de fausses appréciations de l'esprit de l'homme, de son intelligence, de son caractère, et aussi de la nature des sociétés. Il me semble, qu'en ce moment ce qui serait plus souhaitable queJ de nouveaux progrès de l'industrie, et même quel de nouveaux progrès scientifiques sur bien des points, ce serait l'exacte appréciation et la mise en valeur de tous les résultats acquis déjà, la critique; générale des valeurs et leur systématisation. Maisj ce n'est pas à quoi l'on s'intéresse le plus, malgré] les rudes enseignements de l'expérience, trop souvent mal compris ou négligés. L'humanité estj
plus portée vers les nouvelles conquêtes que vers l'organisation des anciennes. Elle rappelle un peu trop ces maisons encombrées d'objets de toute sorte, entassés pêle-mêle. Si celui qui en habite une a besoin de l'un d'entre eux, il ne sait où le prendre, il a oublié son existence, il trouve plus simple d'en acheter ou d'en fabriquer un nouveau, ou bien de s'en passer et, parmi ses richesses amon- «elées, il mène la vie gênée d'un indigent.