CHAPITRE 1. (*) KENNETH IVERSON
Un canot d’écorce remontait lentement la rivière Severn, vers le lac
Winipeg. A la poupe du: léger esquif
se tenait un jeune homme dont l’air et l'attitude annonçaient un: état de méditation profonde. Il était apparemment ou ge par un sujet absorbant, ou perdu dans une de ces: rôveries vagues et nuageuses, auxquelles est sujette la Jeunesse, et qui n’abandonnent les natures poétiques qu’à une époque avancée de la vie, quand la réalité a remplacé la fiction, et quand les rudes leçons de Pexpérience ont éteint les lueurs brillantes de l’imagination. Quoiqu'il n’eût pas dépassé de beaucoup l’âge de la minorité, ses traits portaient un certain cachet de maturité, imprimé par une constante habitude de la réflexion ow per le contact habituel du monde et de ses vicissitudes. Sa chevelure brune, bouclée, tombait sur un visage agréable, sa bouche était empreinte de délica-
(*) Touies les notes appartiennent à l'auteur français.
La soène se passe dans l'Amérique septen-
trianale, entre los 50° et 55? latitude, 95° et 100 longitude.
tese, de fermeté et de bienveillance. Il avait le front développé, les yeux grands, mélancoliques, le nez droit, bien dessiné. Une barbe naissante, brine et soyeuse ombrageait son menton. Sa taille unissait la forte au prestige de'la beauté masculine. Il portait un capot, (1} de fabrication grossière, hermétiquement fermé, parfaitement convenable pour le pays et les éventualités de la vie de chasseur dans les régions septentrionales. Des mitas,(2) à lourdes franges, emprisonnaient, mais sans les dissimuler, les contours de ses jambes finement modelées. Ses pieds étaient chaussés de mocassins et sa tête eoifiée d’un chaud casque (3) de fourrure. Pour armes, il avait une longue carabine, des pistolets, avec leurs accessoires indispensables. Ces
(1) Sorte de longue houppelasde, en étofh:
ou en pelleteries dont on 8e sert dana l'Aïmérique septentrionale. .
(3) Espèce de guêtres montant jusqu'au genoux, en drap ou en cuir, qui font partie du vêtement indien, et des voyageurs dans le Nord-ouest.
(3) Le casque est la coiffure d'hiver des habitants du nord. C’est une toque en pelleterie.- Quelques Casques commandent des prix très élevés. Il y en a qui valent cent, cent cinquante
! et même deux cents francs.
objets étaient placés près de lui, au fond | et j’en sais autant sur le pays que qui que du canot. Notre jeune homme avait|ce soit. Si je veux diner et'fumer une nom Kenneth Iverson. Ses comypa-| pipe, à terre, je garantis que personne,
gnons ne méritent aucune ere R tion particulière. Les personnes fa- * milières avec l’histoire de la compagnie de la baie d'Hudson, n’auront pas de difficulté à se représenter exactement deux de ses emplôyés subalternes.
Chris. Carrier, l’un d’eux, avait trouvé le moyen de se rendre du Texas aux latitudes glacées du nord-ouest, et y remplissait tour-à-tour les fonctions de eur, guide, chasseur ou trappeur.
L'autre, Jean Brand, était un Canadien- Français, qui, pendant bien des années, avait fait le métier de voyageur (1). La nature ne l’avait pas doné de grâces papes mais elle l'avait indémisé, en quelque sorte, en lui donnant, à profusion, os et muscles. S'il ne pouvait rivaliser de hauteur avec son ami Carrier, il le battait assurément par la Jargeur et l’épaisseur de ses épaules.
out-à-coup, il cessa de faire jouer sa pognies et Carrier tourna adroitement proue de l’embarcation. vers la rive
pe Le canot toucha bientôt le |
avec un choc qui ébranla sa frêle eharpente.
Troublé par cette secousse, Kenneth Iverson leva sur. Carrier un regard surpris, et remarqua, pour la première fois, use expression sinistre sur la figure de cet individu. ‘4
—Pourquoi vous arrêtez-vous: sans mon ordre ? dit-il, avec un peu de dureté dans la voix et le geste,
—Ceux qui connaissent notre métier savent qu’il est d'usage de s’arrêter, de temps en temps, pour bourrer une pipe, répondit brusquement Carrier.
—Vos pipes reviennent souvent. Il y a une demi-heure à peine que vous avez fumé et causé ensemble dans un dialecte à demi barbare. Je suis assez initié à la vie de voyageur pour savoir que ce que vous appelez une pipe ; c’est une halte de deux heures au moins.
—Un gaillard qui a fait la route du Texasici,etconnaît un peu de tout, n’a pas besoin d’être catéchisé par un enfant. Jé suis un vieux routier, j'espère,
(1) Les Canadiens appellent spécialement
voyageurs les gens qui fünt des explotations dans le Nord-ouest.
Jeune ou vieux, ne m’en éempêthera.
Après ces mots, Chris. Carrier écliungea un coup d'œil avec Jean Brand, qui approuva de la tête. —Vous montiez dn “esprit mutin et
-Fpervers qui mérite’ châtiment ; mais
v’importe. Faites maintenant comme vous l’entendrez. Cependant, je vous avertis de prendre garde désormais à votre langue et à vos actes, répliqua tranquillement Iverson.
IL était midi ; et on arrivait à la saison où l'hiver étend son manteau de ueige et de glace sur les contrées ;du uord. Le 561 était déjà blanchi parles frimas. , Les arbres avaient perdu leur verdure, et, dénudés, ils gémissaient au souffle des vents qui s’élancent des plai-
nes marécageuses de la baie d’Hudson
vers les collines et montagnes occidentales. Les cours d’eau commençaient à charrier des glaçons.
Kenneth descendit sur le rivage, et, our dire la vérité, il n’était pas fâché ’étirer ses membres engourdis par le froid. nnät + éà —Vous n’uvez pas d’objection à ce que nous allumions du feu, je suppose ?
it Jean, avec un haussement d’épaules dédaigneux. A boit:
—il est, répliqua Everson, contre les règles du service, qu'uu voyageur;aborde pour diner ; mais, ainsi que Je vous l'ai dit, faites cette fois comme vous lenten- Deer, rés reste DD VEN —N’en doutez pas, monsieur! riposta Chris avec un regard insolent. + Kenneth retira ses armes. du.canot.et se promena rapidement le joug de la rivière, tandis que ses suboydonnés insoumis amassaient du bois pour faire le feu.
Il éprouvait un certain malaise. Un sentiment instinctif qu’il courait.des dangers, le tourmentait,, et il cherchait, à chasser cette appréhens.on par l’exercice; mais, quoiqu'il fût d’un caractère enjoué et peu soucieux, les craintes grandissaicnt malgré lui. Sarrétant, il Examina les voyageurs qui lui tournaient le dos. Ils avaient allumé le feu.et étaient assis devant le foyer, ‘“ Leurstêtes;:murmura le jeune homme, sont bien‘près lune de l'autre ; je me demande sils
sont de bonne foi. Si je ne les avais vus
à la façtorerie d’York, je serais porté à| pl
croire. qu’ils sont sccrètement à la solde de le. compagnie du Nord-ouest. Mais quoi me torturer l'esprit? Kenuoth a pout, certes, prendre soin de lui.
Ah! continua-t-il, avec un soupir et une teinte d’amertume, c’est une partie des puines réservées à un aventurier”?
À moitié honteux de sa peur et de ses soupçon’, il retourna vers Chris et Joan qui, en le voyant approcher, s’occupèrent à apprôter lo repas.
Séduit par la douce chaleur de la bou
flamme, Kenneth se jeta sur le sol avec une nonchalance apparente, en surveillaut les mouvements de ses perfides servitours. Il se serait, sans-doute, replongé dans sa rôverie, si Carricr ne lui eût offert une écuclle pleine de café, en disant :
—Je pense’ que quelque chose de éhand ne vous fera pas de mal, jeune homme, quoiqu'il ne soit pas d'usage datterrir pour diner.
Kenneth acc machinalement le vaiséme ct fi but le Content à petites gorgées, tout en mangeant une tranche de pémican. (1) Bientôt ses paupières s’alourdirent; peu à peu le sommeil #’émpara de ses sens. Son regard devint terne. Les objsts dansèrent
evant sa vué comme des formes noyécs dans le brouillard. Le brasier pétillant lui apparut comme un lointain coucher de soleñl. Jean Brand vs PL NE passèrent ct repassèrent devant lui ainsi que des pér$onnages dans le fond d’un théâtre. Il #imagina que quelqu’un avait enchaîné ses membres ct paralysé ses facultés. Un horrible cauchemar l’oppréssait et it luttait de toute sû force pour s’en débarrasser. De grosses gonttes de sueur perlaient sur son visage. S’il eut eu toutes les richesses de la compaghie de la baic d'Hudson, il les cut échaugées volontiers pour pouvoir se lever fort et dans son état normal.
‘'Tout-à-coup, cotto ataxie cessa. Il lui sembla qu’on lui avait brisé le crâne par un coup furieux. Puis il perdit concm
(1) Chair de gibior désossée, sééhéc ot ficoléo fortemeuten gros paquets, pour l'usago des voyageurs di
naissance et resta comme mort sur la
coc.
..Kenneth demoeura Dose dans cette position, Quand, pou à pou, il recouvra ses sens,unc douleur cruelle l’envahit tout entier. En ouvrant les youx avec eflort, il vit un ciel obsourci par de larges flocons de . Pas de trace de feu ; pas l’ombre de ses compagnons, Il essayu de soulever sa tête, cheveux étaient chargés de givro. La rigueur du froid -septentrional avait transi son corps. À peine pouvait-il se
re L'amour do l’existence était profundémont enraciné dans le cœur de Kenneth. So sentant trop jeune-pour:céder nu destin et s’abandonner servilement à la mort, il fit appel à teute son énergic morale et physique et; après une longuo et pénible lutte contre ;1n torpeur ‘qui lui figeait le sang dans les veinés;: il parvint à s’asseoir sur son séant, puis à se tenir sur les genoux et enfin sur les pieds. Le:.rrveau lui tournait d’une manière vertigineuse. Instinctivement, il porta la main à sa tête. Elle lni-fisait un mal atroce et son front était couvert de sang que l’inclémence:de Pair avait congelé. Ses yeux chercherent encore le feu ; mais la neige:avait couvort le lieu où ilavuit brûlé. Kenveth tâtonna pour retrouver sa:couverte ot ses armes ; ce fut en vaim #1:
—Les misérables! murmuran-t-il, il m'ont laissé bien maigre chanco.de:vie.
Comment combattre su qe dete vent et cette neige impitoyable ?
Il essnya de marcher, mais ses jambes refusèrent de lui obéir ct il se traîna à quelques pas, s'arrêta, frictionnn ses membre. ‘rapph ses maius et ses bras sur sa poilu ‘16, pour ranimer la cireulntion. RTE —Jo ne veux pas mourir ! exelnmaitil. L'existence ne me sera: pasisi-inti-, gnement arrachéc. Cela ne se. peut.
La Providence étendra: sur moi: une.
main secourable. CRT
Kenneth. Iverson tourna vers le ciel son visage mourtri ot livide, ct élevaut ses bras il ajouta, avec l'instance dudésespoir :
—4 Souviens-toi de moi ce soir, 'et je me souviendrai de toi toujours”?
Unc piquante rafale, descendant des
hautes terres, ot le foucttant à a füce, répondit comme une moquerie à sû prière. : Ses dents elaqnèrent et la vivacité de Pair le pénétra jusqu’à la moëlle. Un bouquet de bois se montrait à une faible distance, il s’imposa la tâche de se:traîner vers cet abri.
» La rage de louragnn augmenta aux approches:de la nuit ; la bise’ implacable ne cessait de se déchaîner sur le pauvre jeune homme. Un'nonvel ennerni se dressa encore contre lui :—C’était le Sommeil, ce terrible allié du Froid. Ii s’appesantit sur ses yeux avec une force presque irrésistible ; il lui chanta qu'il fillait dormir, l’en pria et supplin amoureusement, s’empara de son Cerveau et le maîtrisa complètement.
Mon Dieu! s’écrin Kenneth, d’un ton plein d’angoisses, vais-je succomber?
Oh | ne Je veux-me débattre, jusqu’au dernier moment.
Le:vent lui appliqua un soufllet glacial: sur la joue. Pourtant, Iverson avançs encore en chancelant. Mais la fätale sumnolence le gagnait, et le dominait impérieusement. : Il commença à se rendre à cette effroyable puissance, Alors, l’infortuné erut qu’il s’enfonçait mollement dans les régions d’un songe délicieux. Ses membres ne le firent pe souffrir. Il ne s’inquiéta plus de
a tempête qui sévissait autour de lui.
Sa prudence était vaincue, la volonté de résister détruite. Avec un pâle et morne sourire aux lèvres, il s’afluaissa düns la'neige. De suaves images voltigèrent devant son esprit fasciné ; poussant in soupir, il se livra à ces enivrantes inuis funestes sensations,
Abîmé dans cette mer de voluptés, il perdit toute conscience de son être. (1)
Néanmoins, il lui sembla, au bout d’un certain laps de temps, que quelque chose de tiède lui effleurait le visage, et il crut que c’était un rayon de soleil mystérieusement dérobé aux portiques du nord. Mais cette conception ne dura guère. Iverson se sentit saisir rudement par l’épaule. Cette brusque étreinte lui déplut, car elle détournait le cours paisible de ses émotions. Qui
(*) Ce tableau des sensauons de l'homme qui se gèle est plein de vérité. Les personnes fiuuilières avec les régions septentrivnales, ne uuqueront pas de l'adumirer.
donc''osit tioubler son’ extase ‘épictrienne ?: Kenneth stipposà ges ‘or.
tel'envieux l’arrachaïit à’ tm bain hand pour l’expüser ax froid d’une” fuit ' de février. Il éprouva une sotté dé ‘douleur à P’un de ses bms ; il eut uné: ide confuse que les dents aignes d’un animal féroce lui lacéraient leschairs. Maudité interruption! Quel sacrifice notre homime n’eut-il pas fait pour une heure encore de repos ? Ses oreilles tintaient d’une étrange façon. Ilpensa entendre les aboïements d’un chien et se demanda comment'il se faisait qu’un pareil animal Pénlevât à son monde imaginai+ re. Cependant le chien-fantôme le tirait avec violence par le collet, ne lâchant prise, que pour jeter aux échos de la nuit, un aboiement long ct sourd, comme s’il voulait s'adresser à des oreilles humaines pour l’aider dans une tâche qu’il ne pouvait aecomplir.
—Ohé ! mon chien, qu'y a-t:il ? cri une voix furte et joviale. (
Iverson ne fit aucune réponse. Sa couche était trop luxueuse, ses délices EL grandes pour lui permettre de parer. Be ut
—Quoi! une créature hüimainé ici ?
ajouta la voix, qui parut à Kenneth sor< tir de quelques affreux chaos et’ le sut!
prit désagr£éablement, comme une fausse note dans un concert harmonieux.
—Ah! ah! mon beau monsieur, ça ne fait pas. Diable! vous vous êtes fourré dans une maudite petite dificulté ! ARS Un VTT LE
—Allez-vous en ; vous m’ennuyez, fit Iverson avec l’accent indistinct et pâteux d’un homme ivre.
L’articulation de ces mots ‘lui coûta un eflort qu’il se sentait peu disposé à faire.
—Si je vous laisse, mon brave, je ne nappelle pas Nick Whiflles. Je nai jamais abandonné une créature dans une situation fâcheuse. Ah! ah ! nous avons un médicament pour vous. On vous fera lever, oui bien, je le jure. Je vous administrerai le meilleur fouet que vous ayez reçu depuis qué ‘vôtre vieux maître d'école vous a retronssé, potit vous corriger. Ah!ah! oui bien, vous l'aurez, et je vous le iure.
L’homme,qui s'uppelait Nick Whiflles,
jtuu une Jonsue basuette d'yne carabine