‹ Les travaux de M. PasteurChapitre 1 sur 4 · Les travaux de M. Pasteur · texte numérisé non relu

Les travaux de M. Pasteur

Notre siècle aura demandé aux sciences la satisfaction de deux goûts bien différens. Il a d’abord le goût de la vie confortable et facile et fait grand cas des progrès industriels qui ajoutent au bienêtre de l’existence. Il a ensuite le goût de la philosophie appelée positive, et pense tirer de l’étude des sciences des clartés nouvelles sur l’origine et la nature de tout ce qui nous entoure. Cette manière de raisonner est, à vrai dire, devenue à la mode dans la plupart des écoles : on trouve de la physique, de la chimie, de l’histoire naturelle dans les ouvrages des philosophes de toute opinion, même dans les sermons de quelques prédicateurs.

De là résulte que, pour beaucoup d’esprits, la science est le moyen de poursuivre un rêve, plutôt quelle n’est le but de la vie. Tel savant est à la recherche d’un brevet d’invention, tel autre à la poursuite d’une théorie de l’univers. Bien peu cultivent la science pour elle-même, pour le plaisir de pénétrer quelque secret de la nature, pour la satisfaction et l’honneur qu’il y a à comprendre et à savoir I Dans le monde utilitaire, la lampe d’Edison a plus d’admirateurs que la planète de Le Verrier. Beaucoup de gens ignoraient le nom de M. Pasteur avant qu’il eût promis de supprimer les chiens enragés. Du côté des philosophes, on ne retient, de tous les merveilleux livres de Darwin, qu’une hypothèse sur la descendance de l’homme.

Cependant, entre l’intérêt utilitaire et l’intérêt philosophique, il y a un intérêt scientifique proprement dit. La recherche curieuse et désintéressée n’est point stérile, même si l’on ne fait cas que des

REVUE DES DEUX MONDES

avantages pratiques. L'art des ingénieurs a profité des travaux abstraits des mathématiciens. Combien d’œuvres de laboratoire, entreprises pour le seul plaisir d’apprendre, sont venues offrir de nouvelles ressources à l’industrie ! L’Amérique, si ffère de son esprit pratique et de son activité commerciale, serait fort en peine si les savans de la vieille Europe, autrefois et aujourd’hui encore, n’avaient pas travaillé pour elle. Ces savans considéraient la science comme une noble jouissance intellectuelle et ne poursuivaient que le progrès de leurs connaissances : chemin faisant, ils ont enrichi leurs contemporains.

Il est assez rare que le véritable inventeur, — celui qu’on peut appeler l’inventeur du principe , — soit le même que l’inventeur de f application . Dans un siècle où est né un Ampère, il y a une muhiîude d’esprits habiles qui imaginent des appareils, modifient des dispositions de détail, émerveillent le public par des expériences brillantes et finissent par appliquer la découverte scientifique à des usages industriels.

Ainsi le laboratoire où la science pure est cultivée est, d’une part, assiégé par les industriels; il nous semble voir les philosophes frapper à l’autre porte. Les premiers tireront de la dernière observation du savant un moteur nouveau, une lampe, un compteur à gaz, un procédé pour fabriquer la soude. Les seconds attendent le résultat de l’expérience qui s’achève pour publier un nouveau système de F univers.

Heureusement pour le culte de la vérité, la science a toujours attiré et satisfait certains esprits indépendans qui détestent les systèmes, les bouleversent souvent sans s’en douter et aiment pour elle-même l’étude de la nature. Aucune idée préconçue ne les domine ; ce ne sont ni des Bernardin de Saint-Pierre ni des Buchner : ils ne veulent ni montrer partout des causes finales, ni étendre à toute chose les lois de Force et Matière . Dans leurs recherches fécondes, jamais les besoins de la cause n’ont faussé les résultats de l’expérience. Ils pénètrent dans les secrets de ce monde sans autre ambition que de voir et de connaître; et, suivant l’exemple même du Créateur, ils livrent, non sans quelque dédain, les résultats de leur labeur aux disputes des philosophes.

M. Pasteur, arrivé aujourd’hui à la plus haute renommée qu’un savant ait pu atteindre en son siècle, s’est dévoué d’abord et avant tout à la science pure. Mais il n’a pas dédaigué les applications, et il a eu la rare bonne fortune de pouvoir lui-même mettre en pratique ses decouvertes, dans l’industrie d’abord, puis dans la médecine. D’autre part, élu membre de l’Académie française à la place de Littré, il a montré aux philosophes que son puissant esprit savait les comprendre : dans un langage à la fois noble et précis, il leur a

exposé les convictions auxquelles sa vie scientifique l’avait conduit et les conséquences qu’il avait tirées de ses belles études. Ses découvertes occupent, dans les théories relatives à révolution de la vie, une place considérable. Il serait d’un haut intérêt d’étudier à ce point de vue les travaux de M. Pasteur; mais, aujourd’hui, c’est, du côté de leur utilité pratique que nous voulons les examiner.

M. Pasteur a été en rapport, suivant la nature des travaux dont il était occupé, avec les viticulteurs, auxquels il a fourni la méthode du chauffage des vins; avec les fabricans de vinaigre, auxquels il a appris à reconnaître le my coderme qui produit la fermentation acétique, et à le cultiver avec pureté, en évitant l’invasion d’autres fâcheux mvcodermes, qui prennent la place du premier et détruisent son œuvre; avec les brasseurs, qui, s’ils avaient mieux profité de ses leçons, auraient été certains de ne jamais fabriquer de bière aigre ou visqueuse; avec les éleveurs de vers à soie, qui lui doivent, dans certains pays, le salut de leurs magnaneries; enfin, avec las médecins, que la précision de ses méthodes a étonnés, et qui n’ont pas accepté sans protestations des résultats incontestables. Dernièrement encore, on disait à l’Académie de médecine : « Le système de M. Pasteur, — malgré son apparente simplicité, — nous conduit h un véritable chaos médical. » Ces mots étaient vertement relevés par M. Bouley, l’éminent physiologiste qui a pris au Jardin des Plantes la succession de Claude Bernard. Il déplaisait aux médecins de voir expliquer les causes des maladies, comme celles des fermentations, par la théorie des germes : ces germes, cultivés à part, puis inoculés, et donnant la maladie et la mort avec certitude, ces vaccins prévenant la maladie avec la même certitude, ces agens meurtriers ou prophylactiques, absolument réguliers dans leurs effets, trouvaient des incrédules. La vérité, — personne n’en saurait plus douter, — est que si les médecins refusaient d’entrer dans la voie féconde que M. Pasteur leur a ouverte, ils auraient perdu une occasion unique de sortir de leur chaos médical.

On a pu deviner, d’après la nomenclature que nous venons de donner des travaux de M. Pasteur, qu’il existe entre eux une gradation régulière. Il observe d’abord l’action des germes ou des êtres microscopiques sur une substance organique, telle que le vin ou le moût de bière, et nous verrons comment il reconnaît la fonction, utile ou malfaisante, de chaque espèce déterminée. Puis il passe à l’étude des parasites microscopiques agissant sur un être vivant, tel que le ver à soie, et il arrive enfin aux maladies des animaux

REVUE UES DEUX MONDES

supérieurs. Dans les fermentations, l’être microscopique agissait sur la matière morte; dans les maladies, il agit sur un vivant, et il y a une sorte de lutte entre les deux existences. Après les découvertes de M. Pasteur sur la maladie charbonneuse, ses travaux sur la rage vont servir de couronnement à son œuvre. Détruire ce mal mystérieux aura été un bienfait inestimable ; découvrir le parasite presque invisible caché dans les replis de la matière cérébrale, atténuer sa virulence, et, l’employant comme un vaccin, rendre l’animal réfractaire au virus rabique le plus violent, sera le chefd’œuvre d’un observateur de génie.

Les travaux de M. Pasteur, on le voit, avant d’arriver à cette superbe conclusion, se suivent et se complètent comme les chapitres d’un beau livre. On dirait que, dès l’origine, il a eu l’intuition du but qu’il devait atteindre. Cependant, jamais savant ne s’est moins fié à ses intuitions et n’a été un expérimentateur plus rigoureux.

Si l’on veut bien comprendre l’œuvre de M. Pasteur, il faut lire ses deux écrits sur le vin et sur la bière ; puis le livre de son éminent élève M. Duclaux, intitulé : Fermens et Maladies. Nul enseignement ne donnera mieux l’idée du rôle immense joué dans la nature par les êtres microscopiques : êtres que leur petitesse dissimule à nos yeux, mais que leur effrayante fécondité répand autour de nous en quantités innombrables. On devra lire aussi cette Histoire d'un savant par un ignorant qui aurait été mieux nommée : Histoire d'un homme de science par un homme desprit . Ce récit est à la fois plein de charme, de clarté, et d’une érudition puisée à bonne source. L’écrivain a suivi l’ordre chronologique; il aurait suivi le même ordre exactement s’il avait voulu composer un nouveau traité de biologie d’après les travaux du grand savant français, car toutes ses découvertes sont les parties, régulièrement disposées, d’un même ouvrage. Nous allons essayer de les résumer ; mais, avant les travaux que nous avons cités, il en est deux que nous devons rappeler : ils servent en quelque sorte d’avant-propos et de préface à tous les autres.

Le premier des travaux qui aient fait connaître le nom de M. Pasteur fut une étude sur les cristaux de l’acide tartrique et de l’acide paratartrique. Le sujet paraît bien éloigné de ceux qui ont occupé depuis le grand physiologiste. On va voir pourtant comment sa première découverte avait déjà trait aux phénomènes de la vie.

Mitscherlich avait dit que le tartrate et le paratartrate de soude, semblables par la composition chimique, par la forme cristalline,

par le poids spécifique, par la propriété de double réfraction dont ils sont doués l’un et l’autre, ne diffèrent qu’en un point : le premier de ces deux sels, en dissolution, fait tourner le plan de la lumière polarisée ; le second est sans action sur le rayon lumineux.

Ce résultat causa beaucoup d’étonnement à M. Pasteur, qui, sortant alors de l’École normale, et attaché comme agrégé préparateur au laboratoire de M. Balard, s’était consacré avec ardeur à l’étude des travaux de Haüy et de M. Delafosse. D’après l’arrangement moléculaire des corps tel qu’il l’avait conçu, il ne comprenait pas que deux substances identiques pussent avoir sur la lumière des effets si différens.

C’est un étrange phénomène que l’action d’un corps dissous sur un rayon de lumière. Nous comprenons, surtout quand M. Tyndall nous l’explique dans son charmant livre intitulé : on Ligkt , la modification produite dans le rayon qui traverse un cristal dans une direction 'perpendiculaire à son axe. Quand le rayon pénètre dans le cristal de tourmaline, il est séparé en deux parties : les vibrations de l’éther, qui avaient lieu dans tous les sens, deviennent les unes parallèles, les autres perpendiculaires à l’axe du cristal, « Le groupement des molécules et de l’éther associé aux molécules a réduit toutes les vibrations à ces deux directions. L’un des deux rayons, celui dont les vibrations sont parallèles à l’axe, est rapidement éteint par la tourmaline... Après avoir traversé une faible épaisseur de ce cristal, l’autre rayon émerge, avec toutes ses vibrations ramenées en un même plan. » C’est le plan de polarisation.

On conçoit comment, la lumière polarisée traversant un autre cristal, l’arrangement des molécules qui, la première fois, avait ramené toutes les vibrations dans le même plan, puisse encore agir sur elles et faire tourner ce plan d’un certain angle. Mais ce qui confond l’esprit, c’est que des cristaux puissent agir sur la lumière quand ils sont dissous. Il n’y a plus alors de forme, il n’y a plus, au point de vue physique, d’arrangement moléculaire, il n’y a plus de cristal; et cependant, quand la lumière polarisée traverse une solution d’un corps doué du pouvoir rotatoire , le plan de polarisation tournera d’un certain angle vers la droite ou vers la gauche. Peu importe même (l’expérience a été faite) que le liquide soit agité.

Il y a ainsi une relation certaine entre la forme des cristaux d’un corps et le pouvoir rotatoire qu’il possède quand il est dissous. Examinez les cristaux entiers et bien formés ; puis, faitesles fondre dans l’eau, détruisez-les ; et vous devrez savoir de quel côté le plan de polarisation sera interverti par le passage à travers l’eau qui les tient en suspension. Telle fut la découverte de M. Pasteur.

REVUE DES DEUX MONDES

Les cristaux de forme polyédrique régulière peuvent être séparés en deux parties par un plan, de telle façon que les deux parties soient identiques Tune à l’autre, superposables l’une à l’autre; placez ces deux parties en face d’une glace : l’image et la réalité seront absolument semblables. Le plan qui a séparé les deux parties est appelé plan de symétrie. La plupart des objets n’ont pas de plan symétrique. Les êtres vivans n’en ont point à proprement parler; car les parties laissées à droite et à gauche par un plan qui séparerait le corps en deux ne sont pas superposables l’une à l’autre; le gant de la main droite ne saurait en aucune façon être ajusté à la main gauche : si je lève la main droite devant une glace, c’est une main gauche que j’y verrai.

M. Pasteur s’aperçut, après un examen minutieux, que les cristaux de l’acide tartrique et de ses sels possèdent aussi une droite et une gauche. Us sont dissymétriques . Certaines facettes sont disposées de telle façon que, si l’on suppose le cristal coupé par un plan, les deux parties ne pourront pas être superposées, et que, s’il est placé devant une glace, on verra la partie gauche dans l’image de la droite et vice versa .

C’est cet acide tartrique qui, réduit en solution, faisait tourner le plan de Ja lumière polarisée. M. Pasteur pensa que l’acide paratartrique, étant sans action sur la lumière, devait donner des cristaux symétriques. Il s’empressa d’examiner ces cristaux; et grande fut sa surprise de les trouver dissymétriques comme les premiers. Seulement leur dissymétrie avait deux sens : il y avait des cristaux droits et des cristaux gauches, pas plus identiques entre eux que les gants de la main droite et ceux de la main gauche. 11 sépara patiemment les uns des autres et les trouva en poids égaux. La solution des premiers faisait tourner le plan de la lumière polarisée vers la droite ; la solution des seconds vers la gauche. Avec le mélange, en quantités égales, les deux actions, en sens opposés, étaient annulées.

M, Biot était occupé alors de ses expériences restées célèbres sur la lumière polarisée. Dès qu’il apprit la découverte du jeune agrégé de l’École normale, il le fit venir et lui confia des cristaux de paratartrate de soude et d’ammoniaque, qu’il avait voulu préparer luimême avec des précautions infinies ; le priant de les séparer, comme il l’avait fait déjà, d’après l’examen de leurs formes. Mais il faut laisser M. Pasteur lui-même raconter ce qui suivit : le récit est tiré d’une de ses leçons : « M. Biot prépara les solutions en proportions bien dosées, et au moment de les observer dans l’appareil de polarisation, il m’invita de nouveau à me rendre dans son cabinet. Il plaça d’abord dans l’appareil la solution la plus intéressante, celle qui devait dévier à gauche. Sans même prendre de mesure, par

l’aspect seul des teintes des deux images ordinaire et extraordinaire de l’analyseur, il vit qu’il y avait une forte déviation à gauche. Alors, très visiblement ému, l’illustre vieillard me prit la main, et me dit : « Mon cher enfant, j’ai tant aimé les sciences dans ma vie que cela me fait battre le cœur. »

Mitscherlich, auquel M. Pasteur fut présenté peu de temps après, lui dit: u Vous avez été guidé par une idée préconçue. » L’auteur de Y Histoire d’un savant par un ignorant donne, comme il suit, la formule de cette idée préconçue : une dissymétrie dans l’arrangement moléculaire interne d’une substance chimique doit se manifester dans toutes ses propriétés externes, capables elles-mêmes de dissymétrie. Nous avons entendu souvent M. Pasteur préciser, par des comparaisons, la conception qu’il s’était faite des corps dissymétriques. Supposez, disait-il, un escalier tournant, la vis peut tourner à droite ou à gauche. Les marches de l’escalier, s’il est rompu, se reconnaissent à la forme qu’on leur a données et ne peuvent servir ni à un escalier droit ni à un escalier tournant en sens inverse.

M. Pasteur réunit deux qualités bien rarement associées : la précision minutieuse de l’observateur, et une imagination di^ne d’un poète. Vous l avez vu examinant à la loupe, et séparant un à un les cristaux de l’acide paratartique. 11 part de cette expérience pour concevoir le plus vaste et le plus protond système de philosophie chimique. Cette dissymétrie, cette étrange propriété qui se manifeste sous des formes et dans des circonstances si diverses, est un caractère appartenant exclusivement aux substances formées par la vie. Les substances minérales ne la possèdent jamais. Elles peuvent, comme le cristal de roche, être dissymétriques dans la forme extérieure; et même, à l’état cristallin, exercer une action sur le rayon de lumière polarisée qui les traverse. Mais c’est la une dissymétrie externe, résultant de la construction de l’objet; ce n’est pas la dissymétrie interne, moléculaire, qui se manifeste encore lorsque les cristaux ont été désagrégés et détruits par la fusion dans un liquide. On a fabriqué des corps organiques artificiels ; mais on n’a jamais fabriqué encore un corps droit ou un corps gauche; si on a cru le faire, c’est qu’on avait lait entrer dans la combinaison un corps organique, naturel, doué du pouvoir rotatoire, qui a communiqué son pouvoir au corps composé : des substances dissymétriques naturelles, telles que les gommes, les sucres, les fécules, peuvent eutrer dans des combinaisons artificielles qui resteront dissymétriques. Mais cette qualité est le propre de la substance formée par la vie , et elle établit une séparation fondamentale entre la nature morte et les règnes vivans.

Est- ce à dire que toutes les substances contenues en l’être vivant soient douées du pouvoir rotatoire? Non, il est aisé d’en citer plu-

REVUE DES DEUX MONDES

sieurs, telles que Purée, l’acide urique, l’acide fumarique, la créatine, qui n’ont aucun effet sur la lumière polarisée. — Mais ce ne sont pas là des substances élaborées par la synthèse vitale : ce sont des débris, des déchets excrétés après la combustion vitale. — Les matières primordiales : la cellulose, l’albumine, la fibrine, les fécules, font toujours dévier le rayon polarisé.

M. Pasteur ne se contentait pas d’avoir pénétré ces grandes lois et posé cette ligne de démarcation; il voulait connaître les causes? et l’hypothèse à laquelle il s’arrêta peut compter parmi les plus vastes et les plus brillantes conceptions de la philosophie naturelle. « Souvent, dit son biographe, il a exprimé cette conviction que les forces moléculaires qui sont ou qui ont été mises en jeu dans la nature minérale, et qui le sont encore tous les jours dans les laboratoires, sont des forces d’une nature symétrique, tandis que les forces qui sont présentes et agissantes au moment des combinaisons de la vie végétale, quand la graine germe, quand l’œuf se développe, et primitivement, quand, sous l’influence du soleil , la matière verte des feuilles décompose l’acide carbonique de l’air, et utilise de cent façons diverses le carbone de cet acide, l’hydrogène de l’eau et l’oxygène de ces deux produits, sont d’ordre dissymétrique, et probablement sous la dépendance de quelques-uns des grands phénomènes cosmiques dissymétriques de notre univers. »

M. Pasteur lui-même disait un jour à l’Académie des Sciences :

« L’univers est un ensemble dissymétrique. Je suis porté à croire que la vie, telle qu’elle se manifeste à nous, doit être fonction de la dissymétrie de l’univers ou des conséquences qu’elle entraîne. L’univers est dissymétrique; car on placerait devant une glace l’ensemble des corps qui composent le système solaire, se mouvant de leurs mouvemens propres, que l’on aurait dans la glace une image non superposable à la réalité. Le mouvement même de la lumière solaire est dissymétrique. Jamais un rayon lumineux ne frappe en ligne droite, et, au repos, la feuille où la vie végétale crée la matière organique. Le magnétisme terrestre, l’opposition qui existe entre les pôles boréal ou austral dans un aimant, celle que nous offrent les deux électricités positive et négative, ne sont que des résultats d’actions et de mouvemens dissymétriques. »

Nous sommes loin du paratartrate de soude et d’ammoniaque. Ces grandes vues inspirées par une expérience, et, si l’on peut ainsi dire, cette envolée vers l’infini feront connaître le caractère propre du génie de M. Pasteur. Ne le croyez jamais confiné dans son laboratoire et absorbé par l’expérience qu’il a sous les yeux : son esprit est véritablement en présence de la nature et se représente, dans toute leur étendue, les phénomènes cosmiques ou vitaux. De là vient la profondeur philosophique de ses conceptions. De là aussi,

la facilité avec laquelle ses méthodes passent dans la pratique. Quand il s’occupe des fermentations, il ne voit pas seulement bouillonner le liquide fermentescible, dans les conditions exceptionnelles et artificielles du laboratoire; il pense à la maturation des grappes, à la formation des levures qui vont décomposer la matière organique ; aux phénomènes qui auraient lieu si la nature était laissée à elle-même, à ceux qui vont s’accomplir dans la cuve de vendaoge. Quand il inocule à un animal un virus, il songe aux causes premières et aux moyens de transmission des épidémies, soit parmi les troupeaux décimés par le charbon, soit à travers les armées tout à coup envahies par le typhus. Son temps s’écoule entre les quatre murs de son cabinet de travail de la rue d'Ulm ; mais son esprit en a forcé les portes, et ce savant, qui a plus que tout autre avancé dans la science de la vie, passe, en pensée, son existence au milieu de la nature vivante et des êtres qui végètent, respirent et s’agitent sous les rayons du soleil.

M. Pasteur a souvent exprimé le regret de n’avoir pas continué ses premières recherches. Quels résultats auraient-elles donnés? On ne peut le prévoir. S’il était possible, étant donnés des corps droits ou gauches, de renverser leur dissymétrie et de provoquer dans un corps vivant la formation de fécules et d’albumines de sens contraire au sens naturel, quelles seraient les nouvelles conditions de la vie? « J’avais résolu, dit un jour M. Pasteur à son biographe (1), de renverser au profit de la végétation de certaines plantes, à l’aide d’un héliostat et d’un miroir réflecteur, le mouvement des rayons solaires qui viendraient à les frapper dès la naissance de leurs premières feuilles. » Quelles belles conceptions! Pour reprendre ces travaux, il faudrait posséder à fond la chimie organique, être un habile physicien, et un physiologiste consommé. M. Pasteur les avait poussés assez loin pour reconnaître à la matière organique des propriétés que les minéraux et les produits artificiels ne présentent jamais. Il avait établi une barrière entre le monde organique et le monde minéral. Il en établit une seconde entre la matière organique et la matière organisée ou vivante, et prouva que jamais la vie n’apparaissait sans un germe. C’est ce qui résulta de son travail sur les générations spontanées, celui qui forme à nos yeux la préface de l’œuvre de M. Pasteur, faisant suite à l’avant-propos dont nous avons essayé de donner une idée.

L’aimable et intelligent ignorant qui a écrit la vie de M. Pasteur cite quelques opinions anciennes, émises par d’illustres auteurs au

(1) Histoire d’un savant par un ignorant , p. 38.

Page 1