QUAI DES AUGUSTINS
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Arrivé aux dernières années de sa canlère, M. Belgrand avait considéré comme un devoir de faire la description des nombreux et beaux ouvrages qu'il avait construits et le récit des difficultés qu'il avait eu à vaincre dans leur exécution, afin qu'ils puissent servir d'enseignement à ceux qui viendraient après lui. Comme s'il eût eu le pressentiment d'une fin que personne pourtant ne pouvait supposer si prochaine, il y travaillait sans relâche et avec une sorte de hâte. Aussi, pendant que ses premières publications étaient sous presse, il réunissait les matériaux qui devaient composer les dernières.
C'était pour ses anciens collaborateurs une pieuse obligation de recueillir ces documents et de les mettre au jour. Déjà M. Buffet, Inspecteur général des ponts et chaussées, qui avait dirigé les travaux de l'aqueduc de la Vanne sous les ordres de M. -Belgrand, après avoir coordonné tout ce qui concernait les Eaux, a pu en former un volume publié sous le titre : Les Eaux nouvelles.
La tâche de rassembler les pièces relatives aux Egouts était revenue à M. Tlngénieur en chef Edouard Couche, qui avait eu le Service des égouts pendant les dernières années de iM. Belgrand. Déjà il avait commencé ce travail de cj^sement et Tavait accompagné d'annotations que Ton trouvera dans le présent volume, lorsque, à son tour, une mort inopinée vint interrompre brusquement sa brillante carrière, et porter parmi sa famille et ses amis un deuil d'autant plus cruel que son dévouement paternel, cause de sa perte, avait été inutile, et que son fils était devenu, comme lui, la proie des flots.
A la suite de ce tragique événement, l'auteur de ces lignes, successeur de M. Couche au Service des égouts, fut prié de terminer l'œuvre déjà bien avancée. Et voilà comment le plus humble des disciples de M. Belgrand a été appelé à son tour à apporter sa pierre au monument qui doit manifester la gloire du Maître, en publiant ses travaux.
M. Belgrand avait trouvé, pour la composition des premiers . volumes qu'il a fait paraître, un aide aussi zélé qu'habile dans la personne de son secrétaire, M. Mourot, aujourd'hui chef de bureau à la Préfecture de la Seine, et il lui en a publiquement adressé ses remerciements dans sa préface, M. Mourot, dont l'attachement respectueux a survécu à celui qui l'inspirait, a continué le même concours à la publication de ce volume, en recherchant dans les papiers de M. Belgrand tous les renseignements qui pouvaient être utiles, et en faisant préparer les remarquables dessins qui composent l'Atlas.
Le volume des Égouts ne présente pas moins d'intérêt que les œuvres précédentes de M. Belgrand. Il ne s'agit point ici
d'ouvrages grandioses qui frappent le regard, comme les aqueducs de la Dhuis et de la Vanne, dont les arcades élevées apparaissent au loin, foulant de leurs pieds gigantesques les forêts et les champs. Ce sont des galeries souterraines qu'un petit nombre de personnes connaissent pour en avoir visité les lignes principales sur un wagon poussé par des égoutiers. Pour les délicats, leur deslinalion en fait un objet répugnant, et cependant ils sont aussi nécessaires à la santé publique que les canaux qui amènent aux habitants l'eau pure des sources.
C'est grâce aux nombreux égouts construits sous sa direction, que M. Belgrand a pu dire à juste titre, dans les premières lignes de ce livre, que Paris est devenu la capitale la plus propre du monde, après en avoir été la plus infecte.
Le haut mérite de M. Belgrand est d'avoir constitué l'unité du réseau des égouts, d'en avoir fait un corps dont toutes les parties, collecteurs et petites galeries, sont agencées pour concourir au même objet.
Le premier des grands collecteurs eut pour but d'intercepter les eaux des égouts et celles, non moins nauséabondes, de la Bièvre, et de porter leur débouché exti^a miiros, pour les empêcher de corrompre la Seine à l'intérieur de Paris.
M. Belgrand réalisa ce programme avec la hardiesse et la sûreté de coup d'œil qui le caractérisaient ; il n'hésita point à percer le promontoire qui sépare la place de la Concorde de la plaine de Clichy, et à diriger par cette trouée le collecteur qui vient, en ligne directe, se jeter dans la Seine en face d'As-
nières, gagnant ainsi une chute de 2 mètres perdue par les méandres du fleuve, et abaissant de la même hauteur le niveau de submersion des caves les plus basses de Paris.
Ce n'était pas un travail facile que d'ouvrir un souterrain au milieu de sables bouillants, sous des maisons portant de nombreux étages; mais M. Belgrand trouvait vite une solution simple aux difficultés qu'il rencontrait en exécution : il fit, au moyen d'épuisements, descendre la nappe aquifère au-dessous de la construction et, en asséchant ainsi les sables, fit disparaître leur dangereuse fluidité pour les transformer en une masse solide et résistante.
Le collecteur d'Asnières est l'évacuateur principal des égouts de Paris. M. Belgrand y joignit de nombreux collecteurs secondaires, tracés au fond des grands plis de terrain que forme le sol de la ville.
En même temps, il rattachait à ces organes essentiels du réseau, une multitude de petits égouts qui, prenant les eaux des diverses rues, étendaient rapidement le périmètre des quartiers assainis.
Jusqu'alors, on avait, pour la construction des égouls, employé des moyens coûteux qui avaient retardé leur déve* loppement. M. Belgrand, qui avait étudié sur place la fabrication et les précieuses propriétés du ciment de Vassy, en introduisit l'emploi d'une manière presque exclusive dans les maçonneries des égouts, réduisit par ce moyen leur épaisseur au strict minimum et parvint ainsi à diminuer les dépenses dans une proportion telle qu'il put donner à la section intérieure de ces galeries souterraines des dimensions bien
supérieures à celles des anciens égouts, sans que le prix en fût augmenté.
L^éconoraie professée par M. Belgrand n'était pas de celles qui envisagent uniquement le chiffre de la dépense sans avoir égard aux résultats qu'on doit en attendre : elle ne retranchait que sur l'inutile.
Comprenant la nécessité de défendre les conduites d'eau contre les chances de rupture qu'offre le sol remué de Paris, de faciliter leur réparation et d'en surveiller les pertes, il n'hésita point à disposer tous les égouts de sorte qu'on puisse y placer des tuyaux sans gêner la circulation des égoutiers. Quelques-uns d'entre eux dm^ent recevoir une ouverture suffisante pour qu'on y logeât les plus grosses conduites de la distribution d'eau. On a lieu de se féliciter de cette sage résolution de M. Belgrand, qui permet aujourd'hui à tous les égouts de Paris d'offrir un asile précieux aux fils télégraphiques, téléphoniques, aux tubes pneumatiques destinés à la circulation des dépêches télégraphiques et enfin aux tuyaux de transmission de la force motrice.
Après les désastres de l'année 1870, M. Belgrand fut obligé, bien à contre-cœur, et par des nécessités financières, de donner à quelques-uns des petits égouts construits après cette époque, des dimensions inférieures à celles qu'il considérait comme un minimum ; il s'y résigna pour ne pas ajourner l'assainissement de certaines rues ; mais; dès que la situation se fut améliorée, il fallut revenir au type primitivement indiqué par lui comme une limite à l'exiguité des égouts.
Ce n'est pas assez de construire les égouts, il faut encore
les maintenir en bon état et empêcher que les immondices amenées par les eaux ne s'y déposent et n'y développent, par la fermentation, des gaz infects et délétères qui gagnent la rue et l'intérieur des maisons.
On doit à M. Belgrand un système de curage méthodique des égouts de Paris.
Au moment où il fut nommé Ingénieur de la Ville, le curage des égouts rentrait dans les attributions du Préfet de police, tandis que leur construction ressortissait au Préfet de la Seine : rien n'était plus irrationnel qu'une pareille division de service, car il est impossible de donner à un égout des dispositions favorables à son bon état d'entretien si Ton n'a pas observé, par la pratique du curage, les difficultés de l'écoulement des immondices et autres matières mêlées aux eaux d'égout, et, d'un autre côté, on ne peut bien diriger le curage si l'on n'est pas prévenu des dispositions prises par le constructeur en vue de le faciliter. Un décret du 10 octobre 1859 vint mettre fin à ce tronçonnement du Service des égouts en le plaçant tout entier dans les mains du Préfet de la Seine. M. Belgrand se trouva ainsi chargé de réorganiser sur de nouvelles bases le fonctionnement du curage.
La situation était difficile, car le grand développement donné aux chaussées macadamisées, souvent sur des voies très fréquentées, avait amené dans les égouts des masses de graviers et cailloux que l'eau ne pouvait entraîner.
Pénétré de cette idée que le bon état des collecteurs est le principe du bon état de tout le réseau, que toute obstruction d'une artère principale occasionne au loin l'encombrement de
ses affluents, il s'appliqua tout d'abord à maintenir dans les collecteurs la liberté d'écoulement, et il employa, à cet effet, des chasses d'eau produites mécaniquement par des vannes portées sur des trucs roulant sur rails ou suspendues à des bateaux. La circulation lente mais continue de ces machines, qui viennent et reviennent sans cesse sur le même chemin, assure d'une manière non moins complète qu'économique le départ des immondices et même des sables et corps lourds qui tombent et séjournent sur les radiers des égouts.
On ne pouvait employer les mêmes engins pour le curage des tuyaux qui, près du pont de l'Aima, font passer sous la Seine les eaux d'égout de la rive gauche à la rive droite, et il fallait cependant éviter à tout prix l'engorgement de ce siphon ; tout le monde sait par quel procédé simple et ingénieux M. Belgrand a résolu le problème : une boule en bois roulant sous l'action du courant fait dans les tuyaux du siphon l'office que les vannes de chasse remplissent dans les cunettes des collecteurs.
Les petites galeries ne se prêtaient pas, du temps de M. Belgrand, à des procédés de curage aussi efficaces que ceux employés pour les collecteurs. Elles manquaient d'eau, cet agent indispensable du nettoyage et de la propreté : tous les efforts étaient portés alors sur la construction des égouts, dont le réseau s'accroissait par an avec une vitesse dont on n'avait pas eu d'exemple auparavant, et sur l'augmentation de l'approvisionnement d'eau; mais les sources qu'on allait chercher au loin n'étaient pas encore arrivées, et les usines qui devaient puiser un supplément d'eau en rivière n'étaient pas
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encore achevées. Aussi, pour aider le travail des égoutiere, on n'avait d'autres moyens que de retenir les eaux sales dans les égouts à l'aide de vannes qu'on ouvrait au moment voulu pour produire une chasse énergique mais, malheureusement, bien nauséabonde; il fallait ensuite extraire par les regards les dépôts de sable accumulés. Suivant le principe adopté par M. Belgrand, le service des collecteurs était assuré avant tout ; les soins donnés au reste des égouts dépendaient des crédits mis à sa disposition. Cependant il veillait avec attention à ce que les accumulations de sable n'excédassent pas une certaine hauteur : il s'en faisait présenter périodiquement la situation, et dès que leur amas dépassait la limite qu'il considérait comme extrême, il faisait commencer l'extraction.
Aujourd'hui que les pavages en bois remplacent le macadam et diminuent la production des sables, que les ressources en eau ont presque doublé et qu'une canalisation complète la porte dans toutes les rues, les difficultés du curage des égouts ont considérablement diminué, et l'on peut en même temps y obtenir un degré de propreté plus satisfaisant.
Sur tous les points des égouts où cela paraît nécessaire, il suffit maintenant d'établir un réservoir, de le relier à la canalisation qui l'alimente lentement, puis de se servir de l'eau qu'il a emmagasinée pour chasser les immondices et laver les parois de l'égout.
Les galeries construites par M. Belgrand se prêtent sans difficulté à tous ces perfectionnements et elles ont l'immense avantage de permettre les modifications qu'indiquent
les progrès de la science ou que réclament les besoins nouveaux, sans qu'il soit nécessaire de les détruire pour les refaire en entier.
Les égouts assurent d'une manière visible à tous les yeux la propreté de la rue, mais par leur relation souterraine avec la maison ils ont un rôle important à jouer dans son assainissement. Les questions de salubrité étant restées dans les attributions du Préfet de police, M. Belgrand n'a été conduit à s'occuper de l'intérieur des maisons qu'à l'occasion des vidanges, le décret du 10 octobre 1859 ayant dévolu cette partie importante de Tassainissement des villes au Préfet de la Seine qui déjà, depuis 1849, était chargé de la voirie de Bondy et du dépotoir de la Villette.
Très impressionné des inconvénients de la voirie et de ceux des vidanges, dont les procédés non encore perfectionnés incommodaient gravement les habitants de Paris , M. Belgrand s'intéressa d'abord à toutes les inventions proposées pour diminuer ou prévenir les odeurs infectes que répandaient dans les maisons la vidange des fosses fixes et, dans la banlieue, le traitement des matières extraites. Mais, voyant bien que l'on ne remédierait jamais entièrement au mal tant que les fosses existeraient, il rechercha les moyens de les' rendre inutiles.
Le seul procédé qu'il reconnut d'abord comme praticable fut de conduire directement aux égouts les liquides provenant des cabinets d'aisances et de retenir dans des fosses mobiles les matières solides que ces galeries lui paraissaient
alors être absolument impropres à recevoir. On comprendra en effet, après ce qu'on vient de lire, qu'avec le manque d*eau dont on souffrait pour le lavage des égouts, M. Belgrand ait craint d'y envoyer des matières qui auraient certainement séjourné sur les radiers et y auraient répandu l'infection.
Il s'appliqua donc à substituer aux fosses anciennes des appareils diviseurs et de petit volume qu'on pût enlever périodiquement avec leur contenu ; ce sont les tinétles-filtres que tout le monde connaît aujourd'hui-
Ces appareils présentaient l'avantage de supprimer la vidange nocturne, avec son bruit qui troublait le sommeil des habitants et ses émanations qui suffoquaient tout le voisinage, et de faire disparaître les vastes et infects bassins de la voirie deBondy ; de plus, M. Belgrand y voyait le moyen de développer la consommation d'eau dans les maisons où les propriétaires se gardaient de l'introduire, de peur d'avoir à l'enlever ensuite, à grands frais, des fosses où elle finit toujours par aboutir.
Bien que les tinettes filtrantes présentent des inconvénients que M. Belgrand avait prévus et a cherché à prévenir en en détournant les eaux étrangères aux cabinets d'aisances, dont l'abondance y provoque des débordements et la dilution des matières, elles ont constitué un réel progrès sur le système des fosses fixes; aussi ont-elles gagné la faveur des propriétaires, et se sont-elles élevées au nombre de 30000 depuis l'arrêté du 2 juillet 1867 qui les a autorisées.
Lorsque M. Belgrand eut augmenté les ressources de la distribution d'eau, et qu'il eut entrevu les services qu'on en
tirerait pour le lavage des égouts, il pensa que Ton pourrait se passer de la tinette filtrante dans certains cas, et quil serait possible d'admettre dans les égouts toutes les matières sorties des cabinets d'aisances, sans aucune distinction. Mais, avec sa prudence ordinaire, il y mettait la condition qu'on procéderait par des essais successifs. Depuis sa mort, cette question a été l'objet de vives controverses; elles ont abouti, sous une forme un peu différente, à la conclusion qu'il avait énoncée quinze ans auparavant.
Dans le volume qu'on va lire, la pensée de M. Belgrand n'a pu recevoir tous les développements qu'il lui aurait donnés s'il l'avait composé lui-même pour l'impression, mais elle ressort cependant de l'ensemble des morceaux qui ont concouru à le former et qui sont tous de sa plume, quoique certains aient été écrits à des époques différentes. On y reconnaîtra la clarté d'esprit, la bonhomie fine et le sens droit qui le distinguaient. On y retrouvera le témoignage de l'attachement qu'il portait à ses fonctions et à la science, sans aucune recherche de la renommée.
Il ne se préoccupait en effet que du but utile qu'il fallait atteindre, et ne déviait point de la ligne qu'il s'était tracée, ne comptant pour rien les contradictions et les obstacles qui pouvaient l'en détourner tant qu'ils ne compromettaient pas le succès de l'entreprise et ne lui demandaient que plus de travail et de fatigue.
Ceux qui ne l'ont pas connu ne pourront s'empêcher
d'éprouver un sentiment de sympathique admiration pour ce serviteur sincère des intérêts parisiens ; ceux qui, comme nous, ont pu apprécier sa ferme et paternelle autorité, sa bonté communicative, y trouveront avec son souvenir une consolation et un encouragement à l'imiter jusqu'au bout.
Paris, 42 juin 1887.
Hlmblot,
Ingénieur en clief des ponts et chaussées.
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