LOUIS
Grâce à la sévérité de rAdministration municipale, qui tient la main à l'exécution des prescriptions de cette ordonnance, les fosses perméables ont à peu près disparu.
Des vidanges. — Mais la conséquence infaillible de la stricte exécution des nouveaux règlements de police était la création d'im autre fléau, celui des vidanges.
Inconvénients qu'elles ^présentent jusqu'au dix-neuvième siècle. — On verra plus loin que, jusqu'à la fin du dix-huitième
siècle, le Yoliime des matières extraites des fosses était réellement insignifiant, et il devait en être ainsi, puisque, d'une part, Tusage des fosses était loin d'être général, et que, d'autre part, celles qui existaient n'étaient point étanches. Les liquides qui forment les quatre cinquièmes des matières fécales se perdaient, comme je l'ai dit, dans la nappe d'eau dos puits.
Néanmoins, ce petit volume de matières ne sortait pas de la ville sans graves inconvénients. Le métier de vidangeurs ou pour mieux dire des maîtres des bassesHjeuvreSj ou inaUres fyfy, était loin d'être sans danger comme aujourd'hui, et l'opération de la vidange était bien plus incommode pour les habitants.
Asphyxie ou plomb. — Pendant longtemps, on ignora la nature des gaz délétères qui frappaient les ouvriers de mort lorsqu'ils descendaient dans les fosses, qui suintaient avec l'eau à travers les parois des puits.
L'asphyxie connue sous le nom de pUmib^ resla une mystérieuse maladie jusqu'à nos jours ; en 1805 et 1806, MM. Chaussier, Thénard et Dupuytren démontrèrent qu'il fallait l'attribuer aux émanations d'acide sulfhydrique.
Guyton-Morveau le premier, sans connaître la nature des gaz, indiqua en 1773 l'action désinfectante de l'acide chlor hydrique.
MM. Thénard et Dupuytren recommandèrent le chlore. Vers 1820, Labarraque conseilla de faire usage du chlorure de chaux découvert par Masuyer. Ces agents étaient trop coûteux pour être admis en pratique ; de plus, le chlorure de chaux, s'il a l'avantage de pouvoir être employé en plein air, offre l'inconvénient de se mélanger difficilement avec les matières en raison de son état solide, et de donner lieu à des dégagements
* On n'est pas fixé sur Torigine de cette expression singulière, qui semble aroir été adoptée par les vidangeurs k cause de la gène de la respiration qui Cait éprouver une sensation comparable k celle que produirait l'application sur la poitrine d'une charge lourde comme du plonÂ,
FOSSES — EXTRACTION — YOIRÏKS. 257
de gaz très incommodes (chlorhydrate d'ammoniaque, chlore, etc..) dans les fosses ou dans l'inlérieur des maisons.
De 1820 à 1830, on lente sans succès de mettre en pratique ridée de Darcet, qui consistait à activer la ventilation par une lampe allumée dans le tuyau de ventilation prescrit par les règlements de police.
Ce n'est que vers 1855 qu'on apprend à désinfecter une fosse, sinon de manière qu'elle cesse d'être incommode pour le voisinage au moment de la vidange, au moins de telle sorte qu'on en rende le séjour presque sans danger pour les ouvriers. On verra plus loin que c'est en traitant les matières par les sels métalliques que ce résultat a été obtenu.
Des moyens d'extraction avant le dix-neuvième siècle. Le seau et la pioche. — Les moyens grossiers d'extraction employés pendant longtemps augmentaient à la fois les dangers de la vidange et l'infection produite dans le voisinage.
Les liquides étaient extraits avec des seaux déversés dans des hottes qu'on vidait ensuite dans des tonneaux dits lanternes. Lorsqu'on atteignait les solides désignés alors sous les noms de heurte ou de gratin^ on faisait en outre usage de la pelle ou de la pioche.
V emploi de la pompe y dû à Halle, n'entre dans la pratique qu'en 1820. — C'est en 1785 que Halle eut l'idée de substituer la pompe au seau ; ce moyen à la fois expéditif et sans danger n'entra toutefois dans la pratique parisienne que vers 1820. Les pompes, dont on fait usage aujourd'hui permettent d'extraire en quelques minutes un mètre cube de matières liquides ; pour un travail de difficulté moyenne, il faut compter 4 à 5 minutes par mètre cube.
HISTORIQUE DES VOIRIES. — MONTFAUCON. — LE DÉPOTOIR ET LA VOIRIE DE BORDY.
Des voiries. — J'ai dit qu'au Moyen Age les matières fëcales élaient, pour la plupart du temps, jetées dans la rue, mais que les règlements prescrivaient leur transport aux voiries ou décharges publiques établies tout autour de l'enceinte de Philippe Auguste.
L'infection répandue par ces voiries était telle qu'on craignait qu'elle ne nuisît t à la conservation des vivres et den- « rées.... surtout à celle du pain que les boulangers amè- « nent; il est toujours frais et presque chaud, et par con- « séqucnt plus susceptible d'impression et capable d'attirer < l'air infecté. >
Montfaucon devient Vunique voirie de Paris au dix-septième siècle. — Une de ces voiries était celle de Montfaucon. Dans le charnier qui accompagnait les seize piliers de la justice, on jetait pêle-mêle les ossements des suppliciés, les immondices des rues et les déjections des maisons.
Sous Louis XIII, les décharges publiques furent séparées des voiries, et Montfaucon devint l'unique réceptacle des matières fécales de Paris. Alors commencèrent à s'élever les plaintes des faubourgs Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et de l'hospice Saint-Louis, pour lesquels ce voisinage devenait intolérable. Ce ne fut néanmoins qu'en 1761, lors de l'établissement du mur d'octroi, que Soufflot déplaça l'ancienne voirie et la transporta, ainsi que le gibet elle charnier, à 500 mètres de la barrière du Combat, au pied de la butte Chaumont; c'est dans cet emplacement qu'elle fut conservée jusqu'en 1848; le charnier et le gibet avaient été détruits en 1790 par la tourmente révolutionnaire.
Les bassins de Montfaucon s'étendaient sur une surface de 10 hectares; la différence de niveau entre les récipients supérieurs et inférieurs était de 15 mètres. On jetait les matières dans le premier, les solides se déposaient et les liquides s'écoulaient par décantation d'un bassin à l'autre; longtemps, on les perdit dans les bassins inférieurs par l'évaporation ou l'infiltration dans le sol, mais bientôt l'abondance toujours crmssante des matières obligea à recourir à un moyen des plus malheureux. En 1826, on profita de la construction de l'égout latéral au canal Saint-Martin pour jeter en Seine à la gare de l'Arsenal , en amont de Paris, les eaux-vannes surabondantes de la voirie de Montfaucon*.
Mais le mal allait toujours croissant; le volume de matières transportées, qui était de 51 mètres cubes par jour vers la fin du dix-huitième siècle (1797), montait vers 1835 à 300 ou 350 mètres cubes.
En 1832, M. Gisquet, alors Préfet de police, voulut visiter les voiries ; < il trouva, chose hideuse, des gens qui, au milieu de c ces lacs, repêchaient des poissons morts ; et ces immondices c gâtés, que la police avait fait enlever des marchés, étaient € revendus et servis aux barrières^. >
Cet horrible établissement n'était pas plus longtemps tolérable aux abords de Paris, c'était un reste de la barbarie du Moyen Age qu'il fisillait se hâter de faire disparaître.
En 1797, M. Giraud, architecte, avait déjà proposé de diviser la voirie en deux parties, d'en établir une dans la plaine de Grenelle, l'autre dans la plaine Saint-Denis, et d'accompagner chaque établissement d'une grande fabrique d'engrais qui s'écouleraient dans les campagnes voisines, et d'une manufacture de produits ammoniacaux, etc. '
* On lâchait les eaux (oates les nuits de 10 heures du soir à A heures du matin, a Quel- (( ques ouyriers, dit Parent-Duchfttelet, m*ont affirmé que rien ne pouvait être comparé à u rinfection qui existait alors dans régout. »
J*ai fait déposer, tout récemment, dans les rues do Neaux et Grange-aux-Belles, le tuyau de plomb qui établissait la communication des voiries :i Tégout.
* Mille, Annales des Ponts et Chaussées, 1854, 1" semestre.
Voirie de Bondy. — Celte idée se réalisa en partie en 1816 ; seulement au lieu d'Épinay, lieu désigné par Giraud, on choisit Bondy, et les travaux furent commencés par les ateliers de charité.
Toutefois, ce ne fut qu'en 1826 que furent levés les obstacles que souleva le projet. Les matières, transportées en régie par le canal de l'Ourcq, furent traitées dans la nouvelle voirie comme à Montfaucon.
Mais le quart à peine des vidanges pouvait prendre cette voie et Montfaucon le reste . Le fléau subsistait donc toujours aux portes de la ville.
€ Le Préfet de police et le Préfet de la Seine, voulant hâter « le moment où il leur serait possible d'exécuter tout ce qui <i regarde la voirie de Montfaucon et, de cette manière, mettre « fin aux réclamations sans cesse renaissantes d'une nombreuse « population, réunirent, à cet effet, sous leur présidence, une « Commission dans laquelle ils firent entrer un certain nombre c de membres du Conseil municipal et du Conseil de salubrité, € quelques personnes qui, par leurs travaux et la nature de leurs « fonctions, étaient à même de donner sur un sujet d'une aussi « haute importance, des avis salutaires*. >
Opinion de Parent-Diichâtelet sur les voiries. — Parent- Duchâtelet faisait partie de cette Commission et en fut le rapporteur ; il a laissé sur celte question un remarquable mémoire qui a été publié.
Los conclusions de la Commission étaient les suivantes : Dans les rues pourvues d'égouts on devait se borner à conserver les solides, et laisser écouler les eaux-vannes directement et d'une manière continue dans la galerie souterraine. Sur ce point, « la Commission déclare wmimmem^nt que non seulement € elle croit la chose praticable, mais qu'elle la considère comme *
* Paront>Ducbâlclel.
« très avantageuse, tant pour le public que pour TAdministra- € lion; suivant elle, une conduite en fonte.... emmènerait € dans régout toutes les eaux de la maison, ce qui permettrait € d'améliorer d'une manière notable la voie publique.... Nous c avons la conviction, pour ne pas dire la certitude, que beau- « coup de propriélaires ne craindraient pas, pour jouir « d'un pareil avantage, de contribuer pour quelque chose « à la dépense qu'occasionne à la Ville la construction de ces « égouts. »
Parent-Duchâtelet indiquait donc clairement, dès cette époque, la solution qui, à mes yeux, est encore la seule pratique, la conservation des matières solides dans des tinettes- filtres y et Vémission directe des liquides dans les égouts.
Mais il allait trop loin, lorsqu'il proposait de laisser couler nuit et jour ces liquides des fosses dans les ruisseaux des rues, prétendant qu'ils étaient beaucoup moins putrescibles que les eaux de vaisselle et de savon. Il ajoutait, à la vérité, que celte tolérance ne serait accordée « que dans les lieux où l'eau se trou- « verait en quantité suffisante pour neutraliser et faire complè- € tement disparaître les qualités particulières qui rendent les € eaux-vannes désagréables > .
Je ne puis partager son avis sur ce point : tolérer l'émission des eaux-vannes sur la voie publique, comme on le fait déjà pour les eaux ménagères, c'était aggraver considérablement un des plus grands inconvénients de la voirie d'alors. 11 n'y aurait du reste aucune divergence d'opinion sur ce point aujourd'hui,
La Commission de 1835 ne pensait pas qu'il fût possible de supprimer Montfaucon, tant que son système ne serait pas adopté, ni surtout de donner à la voirie de Bondy tout le développement nécessaire.
Établissement du Dépotoir. — Néanmoins, Montfaucon put être supprimé grâce à une très heureuse idée de M. Mary, alors directeur du Service municipal.
On transportait déjà à Bondy les matières fortes: M. Mary, observant qu'on pouvait appliquer aux eaux-vannes les moyens mécaniques déjà appliqués aux eaux claires, proposa d'établir une conduite qui partirait du point de déchargement alors utilisé pour les solides au bassin de la Yilletle et aboutirait à la
voirie de Bondy. Les eaux-vannes devaient être élevées au moyen d'une machine à vapeur à une hauteur suffisante pour assurer l'écoulement.
Les projets de cet établissement, auquel on a donné le nom de Dépotoir^ furent présentés vers 1842. Vivement attaqué dans l'origine par les populations voisines, le Dépotoir fut néanmoins autorisé en 1845 et construit dans les trois années suivantes*.
Une ordonnance de police du 24 mai i849, visant une lettre du 10 du même mois par laquelle le Préfet de la Seine faisait connaître que le service du Dépotoir, fonctionnant sans interruption depuis le 1^'^mars, se trouvait désormais assuré, décidait :
€ Article premier. — Tout versement de matières de € vidanges à la voirie de Montfaucon est formellement interdit.
< Les matières de vidanges ne pourront être transportées qu'au « Dépotoir ou au port d'embarquement établis à laVillette.
€ Art. 2. — Les matières liquides extraites des fosses d'ai-
< sauces par aspiration ou au moyen de la pompe, seront seules
< introduites dans les grosses tonnes.
« Art. 6. — Les matières pâteuses et les corps étrangers qui
*• Mille, Annales des PonU et Chautsées, 1854, 1*' semestre, p. 137 et suivantes.
Voici ce que je trouve dans nos archives sur les dépenses faites : Frams
Les indemnités de / Construction du jiort d'embarquement. 82 933,25
terrain du Dépotoir et l Dépotoir, machines comprises 388 005,78
de Bondy ne sont < Conduite de Bondy (aller) 213 384,62
pas comprises dans 1 — (retour) 149 59^,20
ces é\aluations. \ Voirie de Bondy (constructions) 187 264,14
Dépense totale. .... 1021179,99
€ n*auront pas élé extraits par aspiration ou au moyen de la « pompe seront renfermés dans des récipients analogues à ceux « des fosses mobiles.
Les autres articles déterminaient la capacité de ces récipients et les heures de circulation des tonnes dans Paris.
Je ne donnerai pas la description de cet établissement, je me contenterai de dire que les eaux-vannes sont refoulées au moyen d'une machine de 25 chevaux dans une conduite de 0°',30 de diamètre et de 9271", 17 de longueur établie sous la berge droite du canal de TOurcq, et qui aboutit à la voirie de Bondy; les matières fortes conduites dans le même établissement sont envoyées à la Voirie par bateaux.
En même temps que le Dépotoir prenait le service, Montfaucon était supprimé et le dépôt des matières pâteuses que contenaient ses trois bassins transformé peu à peu en poudrette. A partir de ce moment, toutes les matières étaient envoyées à Bondy*.
Là, comme autrefois à Montfaucon, était installé un fermier de la Ville, qui payait à celle-ci une redevance déterminée, par mètre cube amené soit par la conduite de refoulement du Dépotoir, soit par les bateaux circulant sur le canal de l'Ourcq.
On peut dire que c'est à Bondy qu'aboutissait alors la presque totalité des matières de vidanges de Paris. Le Dépotoir de la Villette était, en effet, ouvert à tous les entrepreneurs de vidange, qui pouvaient y apporter toutes les matières qu'ils récoltaient
1 La superficie delà Voirie est de 32 hecUires, dont le quart est occupé par huit bassins de réception mesurant chacun environ un hectare de]superficie et d*une capacité de 160 000 mètres cubes ; un autre quart est affecté aux séchoirs ; le reste est occupé par les voies des fosses et leurs dépendances. Les matières qui se déposent au fond des bassins sont transportées sur les séchoirs, où on les travaille et les réduit en poudretle. Les liquides à demi clarifiés sont livrés à une fabrique de produits ammoniacaux ou jetés dans Tégout de Pantin par une seconde conduite de 0",27 de diamètre, de GiSS^jôl de longueur, établie parallèlement à la première sous une des berges du canal de TOurcq. Celte conduite, dite de retour ^ sert également à l'écoulemeju des eaux de lavage de lu conduite d^amenée, lavgge qui s'opère tou^ les samedis.
dans la yille^ mais sous la condition expresse qu'il n'en serait rien distrait pour être porté dans des dépotoirs particuliers.
Accroissement du volume des vidanges. — L'établissement des fosses élanches que TAdministration poussait de plus en plus avec activité, les habitudes de propreté qui se développaient et augmentaient considérablement la consommation de Teau dans les cabinets d'aisances, avaient pour résultat un accroissement considérable dans le volume des matières transportées au Dépotoir.
On jugera de son importance en comparant les chiffres cidessous.