PREMIÈRE PARTIE
La suppression des fosses fixes entraîne celle de la voirie de Bondy et de la vidange ordinaire. — L'Administration de la ville de Paris se préoccupe depuis longtemps de la suppression des fosses fixes et de celle de la voirie de Bondy.
Ce double résultat, si désirable, n'a pu être obtenu jusqu'ici, parce qu'il se lie à la construction des égouts publics et des branchements d'égouts particuliers, et, en outre, parce que les appareils qu'on propose de substituer aux fosses fixes ont dû être soumis à une longue épreuve.
Aujourd'hui, la Ville possède 536 kilomètres d'égout; il en reste 350 kilomètres à construire immédiatement; l'exécution de ce travail exigera quinze ans environ. On pourra, dans le même temps, construire tous les branchements d'égout et y faire écouler au moins les matières liquides des fosses, qui forment les 4/5 des matières fécales.
Les solides resteraient dans les appareils diviseurs connus sous le nom de tinettes-filtres; les vidangeurs ont le droit d'emporter ces tinettes à leurs voiries particulières, et le prix des
solides qu'elles renferment est assez rémunérateur pour qu'ils usent toujours de ce droit. La voirie de Bondy serait supprimée en réalité. En même temps, disparaîtraient les tonnes et les pompes de la vidange ordinaire ; les rues de Paris seraient donc délivrées des émanations fétides de cette vidange et du tapage nocturne produit par les lourdes voitures qui transportent ces matières.
La vidange à Végout rend obligatoire Vusage de Veau dam ,es cabinets d'aisances et par conséquent assainit la maison d'ouvriers. — Mais ces mesures rendront possible une autre amélioration bien autrement importante.
Aujourd'hui, les maisons occupées par les ouvriers sont presque toutes privées d'une distribution d'eau. La vidange des fosses coûtant 8 francs en moyenne par mètre cube de matières, pour que cette vidange se renouvelle aussi rarement que possible, le propriétaire prend les mesures les plus rigoureuses et les plus arbitraires, et, par ecoemple^ interdit V emploi de Veau dans les cabinets d'aisances. Le plus souvent même, il refuse obstinément à ses locataires le bienfait d'une distribution d'eau, non pas parce que cela coûte cher, mais pour ne pas augmenter la facilité du lavage des cabinets, et par conséquent pour relarder autant que possible le remplissage de la fosse. Dans la plupart des maisons d'ouvriers de Paris, le cube annuel de la vidange ne dépasse pas 300 litres par habitant ; c'est, à très peu près, le volume normal de la production de matières fécales et d'urine sans aucune addition d'eau.
Les cabinets d'aisances des maisons d'ouvriers sont communs, c'est-à-dire que le même cabinet sert à plusieurs locataires. 11 en résulte une première cause d'insalubrité : il suffit qu'un seul ménage soit malpropre pour que tous les autres usagers du cabinet cessent d'être propres. En outre, par suite de l'absence totale d'eau et de l'interdiction des lavages, les matières solides s'accumulent sur le siège ; le sol du cabinet est couvert d'urine
en putréfaction qui, la plupart du temps, s'écoule vers la cour ou la rue.
Personne ne peut se faire une idée de ces foyers d'infection, s'il ne les a vus de ses propres yeux, et c'est à leur présence surtout qu'il faut attribuer les habitudes de malpropreté de nos ouvriers et la mauvaise tenue de leurs logements. Gomment pourrait-il en être autrement et quel intérêt auraient-ils à établir chez eux la propreté du ménage anglais ou flamand, lorsqu'ils ont à côté d'eux une telle accumulation d'ordures fétides?
On dit que nos ouvriers ne vaincront jamais leurs habitudes de malpropreté; cela est faux. Dans toutes les maisons d'ouvriers que nous avons fait bâtir pour la ville de Paris, nous avons supprimé les communs^ nous avons donné un cabinet avec effet d'eau à chaque ménage. Eh bien! sans aucune pression de noire part, par la simple action de la ménagère sur son mari et ses enfants, non seulement le cabinet, mais encore le petit logement, sont tenus avec la propreté d'une maison bourgeoise.
Ce résultat ne peut être obtenu qu'avec la vidange à Fégout et l'introduction de l'eau dans la maison. Or, ces deux opérations ne peuvent marcher l'une sans l'autre. La vidange à l'égout fait disparaître tous les scrupules du propriétaire, qui n'a plus au^miie objection à faire contre V emploi de Veau dans les cabinets; ce mode de vidange rend même nécessaires de fréquents lavages des communs. On doit donc prescrire obligatoirement et la vidange à l'égout et l'abonnement aux eaux de la Ville.
Les locataires profiteront, par conséquent, pour leurs ménages, du bienfait de cet abonnement. C'est là le plus beau résultat de cette grande opération, celui avec lequel la suppression de la vidange ordinaire et de la voirie de Bondy ne peut être mise en balance.
De la vidange à Végout , nombre de chutes. — La ville de
Paris a rendu ces améliorations possibles par les immenses sacrifices qu'elle s*est imposés depuis quelques années, pour construire les égouts et augmenter la distribution d'eau. Il est d'autant plus juste qu'elle perçoive une taxe en compensation de ces sacrifices, que cette taxe n'augmentera pas les dépenses que la vidange ordinaire impose au propriétaire ; c'est ce qu'il s'agit de démontrer.
Aujourd'hui, la vidange à l'égout existe pour un certain nombre de maisons. Les matières sont reçues dans l'appareil diviseur dit tinette-filtre; le liquide s'écoule à l'égout et le solide est enlevé avec la tinette, sans que personne ait à en souffrir. Par arrêté du 2 juillet 1867*, cette faculté est accordée aux propriétaires qui la demandent, à certaines conditions, parmi lesquelles figure le payement d'une redevance de 50 francs par tuyau de chute. 6444 tinettes-filtres sont aujourd'hui en service; plusieurs remontent à quelques années, et jusqu'ici personne n'y a renoncé.
On ne connaît pas bien exactement le nombre des chutes, et nous allons chercher à l'établir approximativement.
Le Service des vidanges ouvre un dossier à chaque maison qui demande l'autorisation de faire une opération de vidange. Ce dossier comprend le nombre de fosses, mais non celui des chutes. Sur 68000 maisons qui existent dans Paris, 60310 ont été explorées par le Service des vidanges.
Le nombre de fosses fixes est do 85 775
Il y a en outre :
Fosses mobiles ordinaires 19 203
Appareils diviseurs écoulant leurs li- .
quides dans des réservoirs 12 520
Tinettes-filtres 6444
Total des fosses fixes ou mobiles régulières. ... 123 942
> Voir page 312 le texte de cet arrêté.
VIDANGE À L'ÉGOtJT ET SUPPRESSION DE LA VOIRIE DE BONDY. 325
Les autres maisons, au nombre de 7690, n'ont pas de dossier, et n'ont jamais donné lieu à une opération régulière ; la vidange s'y fait en fraude*.
Le nombre de chutes correspondant aux fosses réglementaires peut s'évaluer ainsi approximativement :
85 775 fosses fixes à raison de 2 chutes par fosse. 171 550
19 203 fosses mobiles à une chute par fosse. • . 19 203
Ensemble 190 753
12 520 appareils diviseurs sur réservoirs .... 12 520
6 444 tinettes-filtres* 6 444
Soit, pour 60310 maisons pourvues d'appareils réglementaires, 3.46 chutes par maison. On peut admettre que si les 7690 maisons non visitées étaient munies d'appareils réglementaires, elles auraient aussi en moyenne 3.46 chutes par maison, soit. . . 26 607
Nombre total des chutes. . . . 236 324
La quantité de matières reçues par une chute peut s^évaluer ainsi :
Les matières des 190753 chutes de fosses fixes ou mobiles ordinaires sont envoyées au Dépotoir ou à la voirie de Bondy, et leur volume s'est élevé, en 1869, à 600521 mètres cubes'.
C'est donc jQ/^7Frrr ^^ 3°'',15 par chute.
Les matières solides qui restent dans la tinette forment le
* Cet vidanges frauduleuses 8*opèrent par un des moyens suivants :
i* Par des fosses perméables qui laissent écouler les matières dans les nappes d'eau sou^ terraines ;
â* Par des trous ouverts dans les cours ou les jardins ; on y déverse les matières et on les comble de ferre, lorsqu'ils sont à peu près pleins ;
5* Par des tonneaux non réglementaires, qu'on vide clandestinement dans des fosses ouvertes dans les jardins ;
4*" Par des allèges faites sans autorisation dans les fosses régulières,
* Ce nombre des tinettes a été relevé le 15 juillet 1871. ' C'est, en moyenne, 1640 mètres cubes par jour.
cinquième de la production totale; le volume sera donc de
^oude0"',63.
La capacité des tinettes étant de 0*^,10, le nombre moyen d'enlèvement sera 6,3 par année. Mais ce nombre est très variable. Dans les casernes/ les hôpitaux et autres centres d'agglomération humaine, les tinettes sont enlevées tous les trois ou quatre jours et, par conséquent, cent fois par an ; pour les petites maisons habitées par moins de dix personnes, le nombre des enlèvements est inférieur à 5. En général, dans le Semce, on admet que ce nombre monte à 24 pour les grandes maisons bien habitées.
On voit, d'après cela, que le produit de la vidange à l'égout serait, en admettant le nombre de chutes indiqué ci-dessus et la taxe de 50 francs par chute, 236 324 X 30 = 7 089 720 francs, soit environ 7 millions de francs.
La taxe de la vidange à Végout, fixée à 30 francs par chute, n'aggravera pas les charges de la propriété. — Les frais de vidange à la charge des propriétaires peuvent être évalués ainsi qu'il suit dans l'état actuel des fosses :
600 521 mètres cubes de matières transportées au Dépotoir, à raison de 8 francs en moyenne par mètre cube, payés par le propriétaire au vidangeur, ci. . . 4 804168 fr.
12520 appareils diviseurs sur réservoirs, location des tinettes, à 20 francs 250400
Écoulement des liquides à l'égout, y compris la taxe municipale 197 190
Enlèvement des solides 118 314
6444 tineltes-fillres, à 60 francs l'une. . . 386 640
Total 5 756 712 fr.
Soit, en nombre rond, 6 millions de francs.
Avec les linelles-fîlires, si les prix de vidange étaient main-* tenus, les charges s*élèveraient au chiffre suivant :
Taxe municipale 7 000 000 &•
Location de 236 000 tinettes, à 20 fr. l'une. 4 720 000 236000x6,30 enlèvements, à 1 fr. 50. 2 230 200
Total i3 950 200 fr.
Mais il est bien certain que dès que ce système sera généralisé, cette dépense sera considérablement réduite. Beaucoup de propriétaires diminueront le nombre de leurs chutes et l'on ne doit pas évaluer la taxe municipale à plus de 5 000 000 fr.
Le prix de location des tinettes est très exagéré et ne se justifie que par l'usage restreint de ces appareils. De même, le prix d'enlèvement est beaucoup trop élevé; ce qui tient à ce que le nombre des appareils de vidange étant petit, chaque entrepreneur doit faire beaucoup de chemin pour remplir sa voiture.
Ces deux articles de dépense devraient être réduits à 1 franc par tête d'habitant, ou en nombre rond à 2 000 000 fr.
Total 7 000 000 fr.
Il semble donc qu'avec la tinelte-filtre les frais de vidange seraient augmentés d'un sixième environ; mais il n'en est point ainsi en réalité. Pour les maisons riches où il se consomme beaucoup d'eau, il est bien démontré aujourd'hui que la tinettefiltre diminue plutôt qu'elle n'augmente les frais de vidange. 6444 appareils diviseurs fonctionnent aujourd'hui et n'ont donné lieu, sous ce rapport, à aucune réclamation. L'augmentation de frais pour l'ensemble de l'opération n'est qu'appa-
3â8 LES TRAVAUX SOUTERRAINS DE PARIS.
rente ; elle tient à ce que, dans les quartiers occupés par la classe ouvrière, une grande partie de la vidange se fait, sans déclaration, par un des procédés irréguliers indiqués ci-dessus*.
Même pour les maisons d'ouvriers, la tinette ne donnerait pas lieu à une augmentation. Yoici comment nous nous en sommes rendu compte. Nous avons pris au hasard, dans les quartiers populeux, d'abord quatre maisons desservies par des appareils diviseurs à réservoirs, et nous avons constaté que la linette-fillre, avec taxe de 30 francs par chute, n'augmenterait pas les frais de vidange; c'est ce qu'on voit clairement en examinant le tableau (Annexe n" I, page 569).
D'après la colonne ii" 15, dans le cas le plus défavorable, maison boulevard de l'Hôpital, n* 169, le rapport des deux dépenses est. 1,18; dans le cas le plus favorable il s'élève à 0,68; en moyenne, la dépense pour l'ensemble des quatre maisons est la même. Les différences tiennent à la plus ou moins grande abondance des liquides. Dans la maison rue Grenéta, n** 60, les solides ne forment que la dixième partie du cube total des matières, et naturellement la vidange à l'égout devient très avantageuse ; le propriétaire y gagnerait 32 pour 100 sur les dépenses actuelles.
Il est donc démontré à fortiori que la vidange à l'égout, géné-
' Ces vidanges irrégulières ont lieu surtout dans la zone annexée, comme le prouvent les chiffres suivants :
En 1858, avant Tannexion, la population parisienne était de 1220000 halntants et le volume de la vidange, régulièrement constaté, se décom|»osait ainsi :
Apport au Dépotoir 243 981 mètres cubes.
Coulage à l'égout 219 605 —
Volume total 463 ô84 mètres cubes.
soit 380 litres par tête.
Nous ne comptons pas les fosses mobiles sur réservoirs. 11 est probable qu*îl y avait déjà beaucoup de vidanges ir régulières.
En 1869, la population s'élève à 1900000 habilanU, et Tapport au Dépotoir est de 600 ^21 mètres cubes, soit 316 litres par léte. La vidange non déclarée a donc augmenté dans une proportion considérable.
ralisée avec prix réduits résultant de la concurrence, serait moins chère que la vidange mobile avec réservoir.
Nous avons fait les mêmes calculs pour quatre maisons habitées par des ouvriers, sises aux qnalre coins de Paris, munies de fosses fixes, et dans lesquelles la vidange se fait, depuis plusieurs années, en vertu de déclarations régulières.
Pour la maison avenue de Clichy, n* 109, les opérations dont il est fait mention sur le tableau (Annexe n** II, page 371), s'appliquent à la vidange des années comprises de 1865 à 1869 inclusivement;
Pour la maison rue de Sèvres, n' 163, de 1866 à 1869;
— rue Saint-Maur, n^ 12, de 1865 à 1869;
— rue Mouffetard, n'^ 108, de 1861 à 1869.
L*examen du tableau fait voir immédiatement que la vidange
à régout, avec les prix actuels, augmenterait notablement les frais. Le rapport des dépenses est 1,53.
Avec remploi des tinetles généralisé et Tenlèvement des solides, y compris location des tinetles, réduit à 10 francs par la concurrence (1 franc par tête), les dépenses sont notablement atténuées par la vidange à Tégout, et le rapport des frais de vidange est de 0,94.
Ces calculs, qu'on trouvera longs peut-être, étaient cependant indispensables pour justifier la taxe de 30 francs par chute, qui a été adoptée sur notre proposition.
On voit que celte taxe, loin d'aggraver les frais de vidange actuels, donnera aux propriétaires de maisons riches une diminution notable de dépense, sans augmenter les charges des propriétaires des maisons d'ouvriers.
La vidange à Végout procurera aux locataires V avantage d'un abonnement aux eaux de la Ville. — Nous avons vu que les locataires de ces dernières maisons en tireront de grands avantages, sans parler de la suppression de la vidange actuelle, véritable fléau. D'une pari, ils jouiront d'un abonnement aux eaux
delà Yillc, rendu obligatoire; d'aulre part, le propriétaire ne s'opposera plus à ce qu'on fasse usage de Teau dans les cabinets d'aisances. Nous allons même démontrer qu'il peut être conduit, par son intérêt bien entendu, à convertir les cabinets en véritables watei*'ClosetSy ce qui ferait disparaître une des principales causes d'insalubrité de Paris.
Il faudrait, pour obtenir ce résultat, autoriser la vidange complète à régout, solides et liquides. En effet, si pour établir la tinette-filtrc il suffît d'un simple abonnement aux eaux de la Ville, sans distribution dans les appartements, il n'en est plus de même pour la vidange complète. Les Anglais exigent avec raison non seulement qu'on donne aux tuyaux la pente nécessaire pour que les matières arrivent à l'égout par l'effet de la gravité, mais encore que chaque cabinet soit pourvu de l'eau nécessaire pour éviler tout engorgement. Or, la vidange à l'égout supprimant tous les frais de vidange, sauf la taxe\ le propriétaire aura un tel intérêt à l'établir, qu'il n'hésitera pas à faire la dépense d'une distribution d'eau intérieure, bienfait inappréciable dans une maison occupée par des ouvriers*.
Avec ces trois conditions remplies, une pente suffisante, une solide canalisation entre le pied du tuyau de chute et l'égout, de l'eau abondante dans la maison, la vidange complète à l'égout fonctionne régulièrement depuis longtemps dans les principales villes d'Angleterre. Elle fonctionnerait bien mieux encore à
* Le tableau (Annexe n* II, page 371) fait voir que les frais seraient ainsi établis dans les quatre maisons qui y figurent :
Avenue de Clicby, n* 109 151 francs au lieu de 124 fr. 80 c.
Rue de Sèvres, n* 1G5 298 francs — de 471 20
Rue Sainl-Maur, n* 12 84 francs — de 96 >
Rue Blouffclard, nM18 108 francs — de 112 ■
* Est-il nécessaire de dire que le transport de Teau de la rue au cinquième étage, et même à un étage quelconque d'une maison, coûte cher aux locataires, surtout à la ménagère qui ne peut payer Teau 5 francs le mètre cube ï un porteur d'eau, et qui doit abandonner son travail, son ménage et ses enfants, pour descendre dans la rue et puiser à la bornefontaine, si elle n'aime mieux puiser dans le ruisseau même de la rue» comme nous le voyons faire tous les jours dans nos tournées!
Paris : 1 parce que tous les égouts sont praticables, tandis qu'en Angleterre ils sont trop petits pour être visités, trop grands pour fonctionner comme de simples tuyaux, et par conséquent s'engorgent et deviennent fétides ; 2° parce que la Seine n'est pas soumise à l'action de la marée, et que les matières qui y tombent s'écoulent régulièrement.
Convient-il de faire la vidange complète à Végout, c'est-à-dire d'y jeter solides et liquides? — La vidange à l'août peut-elle être une cause d'insalubrité?
En ce qui concerne les liquides, les ingénieurs du Service des Eaux et des égouts reconnaissent unanimement que V écoulement des liquides frais à Végout ne présente aucun inconvénient. On a vu ci-dessus que l'Administration autorisait l'établissement des tinettes-filtres, qui laissent écouler les liquides au fur et à mesure de leur production, en re).enant les solides.
Cette solution du problème suffit pour faire disparaître la voirie de Bondy, supprimer la fosse fixe et la vidange par la pompe, et permet l'introduction de l'eau dans le cabinet d'aisances de la maison d'ouvriers; ces résultats sont d'immenses améliorations pour Paris et la banlieue, nous l'avons dit cidessus.
Néanmoins, réduite à l'écoulement des liquides, la vidange à l'égout donne encore lieu à deux objections.
La plupart des maisons de Paris ne se prêtent pas à la prolongation du branchement d'égout à travers les caves. Les liquides seront donc conduits à l'égout public par un simple tuyau, et les tinettes pleines renfermant les solides seront extraites par la maison. Ces tinettes sont en tôle, parfaitement closes, et n'exhalent aucune odeur ; leur capacité est d'un hectolitre. On les tire donc de leurs réduits sans produire dans la maison plus de gêne qu'en déplaçant une pièce de vin.
Il n'y a là aucun inconvénient réel. Mais il est, dans les classes riches surtout, nombre de personnes délicates chez
lesquelles rimagination joue un grand rôle, et qui verront avec déplaisir ces manœuvres suspectes se répéter deux fois par mois. C'est un sentiment analogue à celui que fait éprouver la vue continuelle d'un cimetière ou le passage fréquent de convois mortuaires, sentiment qu'il est fort difficile de justifier, mais qu'il est impossible de détruire par le raisonnement.
La vidange complète ne peut nuire à la salubrité des égouts. — L'autre objection est plus grave ; nous venons de dire que la tinette-filtre ne réduit pas notablement les frais de vidange dans les maisons d'ouvriers. Les locataires en tireront certainement de grands avantages ; mais les propriétaires mettront peu d'empressement à réaliser une amélioration qui les entraînera dans d'assez grandes dépenses d'installation. Il convient donc de rechercher s'il n'y aurait pas un moyen de faire disparaître ces deux objections.
On arriverait à ce résultat par la vidange complète à Tégout, c'est-à-dire en y jetant solides et liquides.
Voyons d'abord dans quelle mesure la chose est possible ; nous examinerons ensuite si elle ne présente pas d'inconvénients au point de vue de la salubrité des égouts et du fleuve.
Les matières solides ne peuvent être conduites à Tégout par un branchement d'égout prolongé sous la maison jusqu'à la fosse; il n'y aurait pas assez d'eau pour entraîner les matières. 11 faut, pour réussir, prolonger le tuyau de chute jusqu'à Tégout, en lui donnant assez de pente pour qu'il n'y ait pas engorgement. A Londres, cette pente peut être obtenue facilement dans toutes les maisons, qui sont peu étendues. A Paris, ce sera difficile, parce qu'il y a un grand nombre de maisons séparées de la rue par des cours, et que la différence de niveau entre le plus bas cabinet et Tégout n'est pas toujours suffisante.
Beaucoup de maisons de Paris ne pourraient donc pas envoyer tous leurs solides à Tégout. Ce n'est pas une raison pour qu'on ôle celte faculté aux propriétaires des corps de bâtiments plus favorablement disposés. Examinons donc la question de salubrité.
La projection des solides peut-elle nuire à la salubrité des égouts? Nous avons consulté sur ce point nos deux collaborateurs, MM. les ingénieurs en chef Rousselle et Buffet, en leur faisant remarquer qu'un des grands établissements de l'État, l'hôtel des Invalides, opérait depuis longtemps sa vidange complète à l'égout, sans soulever aucune plainte. M. Rousselle pense que les égouts dépourvus d'eau souffriraient beaucoup de la réception des solides, mais que, dans les égouts bien lavés, ces matières s'écouleraient sans grands inconvénients. M. Buffet partage cet avis; il voudrait néanmoins qu'on examinât de plus près quels sont les inconvénients de la vidange de l'hôtel des Invalides.
Plusieurs autres des établissements de l'Etat, l'École Militaire, l'hôtel de la Monnaie, la caserne du Louvre et un établissement de l'Assistance publique, la Salpêtrière, pratiquent la vidange complète à l'égout. Aucune observation n'est possible à l'École Militaire, à l'hôtel de la Monnaie et à la Salpêtrière, qui ont leurs égouts particuliers débouchant directement en Seine. Ces égouts ne sont pas nettoyés régulièrement, et l'un d'eux, celui de l'École Militaire, est tenu avec la plus honteuse malpropreté. La caserne du Louvre déverse dans l'égout de Rivoli les matières de ses fosses par un trop-plein, c'est-à-dire lorsque ces matières, par l'effet d'une longue fermentation, sont devenues fétides. C'est une disposition qu'on ne tolérerait certainement pas dans le service privé.
La vidange de l'hôtel des Invalides s'opère au fur et à mesure de la production des matières, dans l'égout, autrefois fort important, qui descend des boulevards d'Enfer, du Montparnasse et des Invalides, mais qui ne reçoit plus qu'une quantité
534 LkS TRAVAUX SOUTERRAINS DE PARIS.
d'eau médiocre depuis qu il est coupé par le collecteur de l'avenue Bosquet, en face de l'église Saint-François-Xavier. C'est une condition essentielle, car si la vidange de l'hôtel était noyée dans une masse d'eau considérable comme celle qui coule dans le collecteur d'Asnières par exemple, on ne pourrait rien conclure de l'inodorité de Tégout. Toutes les déjections solides et liquides des 2000 habitants de l'hôtel s'écoulent par un branchement qui passe sous l'entrée principale. C'est là que nous fîmes d'abord nos observations. Nous constatâmes que l'égout public n'exhalait aucune odeur particulière en face du branchement de l'hôtel, qu'on n'y reconnaissait pas ces émanations sui generis si caractéristiques des matières fécales. Les agents du Service nous déclarèrent qu'il en était habituellement ainsi, excepté les jours du lavage des égouts intérieurs, qui a lieu une ou deux fois par mois; ces égouts ne recevant pas d'eau en quantité suffisante pour entraîner la totalité des matières solides, une partie de ces matières reste sur les radiers, s'y putréfie et répand une odeur d'une extrême fétidité, lorsqu'on opère le nettoiement.
II était important de constater que toutes les matières ne restaient pas ainsi sous l'hôtel, et qu'une partie s'écoulait à l'égout public au fur et à mesure de la production. Un monceau d'immondices, noyé sous l'eau de l'égout, existait en face du branchement de l'hôtel ; nous le limes remuer à la pelle en notre présence ; il s'en détacha de longues bandes de matières fécales, solides, bien reconnaissables à leur couleur et à lem* forme, qui s'écoulèrent au fil de l'eau, sans qu'il s'en dégageât d'odeur spéciale.
Si l'on considère qu'en aucun pays du monde une aussi grande agglomération d'hommes ne déverse ses déjections sur un seul point d'un égout, on peut conclure de ce qui précède que les matières fécales fraîches, noyées dans l'eau, ne peuvent augmenter l'insalubrité des égouts. Nous en eûmes un peu plus loin une preuve non moins forte. Les déjections des Invalides
tombent dans le collecteur de la Bièvre, sur le quai d'Orsay, par régout de la rue Fabert. Nous nous transportâmes au débouché de celte galerie, et nous fîmes remuer à la pelle la vase noire qui recouvrait le radier. On détacha la couche de limon adhérente aux parois latérales, on brassa le tout dans la mince lame d'eau qui coulait au fond de Tégout, et il ne s'en dégagea aucune odeur. Nous avons également constaté l'absence complète d'émanations ammoniacales, ce qui est tout naturel, puisque les matières sont fraîches et ne renferment pas encore d'ammoniaque.
Nous avons donc la certitude que les 25 litres de matières fraîches que les Parisiens produisent par seconde, peuvent se mélanger aux 3000 litres que les collecteurs généraux débitent dans le même temps, sans augmenter l'insalubrité des égouts, et sans que les ouvriers en ressentent aucune incommodité.
Mais il faut, pour cela, que les égouts soient fréquemment lavés à l'eau fraîche. Si les matières fécales tombaient sur le radier d'un égout dépourvu d'eau, les liquides ne sufQraient pas pour entraîner les solides, qui y entreraient en putréfaction et empoisonneraient bientôt l'air de l'égout et des galeries voisines. Or, tous les égouts de Paris ne sont pas lavés, et lorsqu'on complétera la canalisation, on augmentera de plus en plus le nombre des galeries qui ne reçoivent pas l'eau fraîche des bornes-fontaines et des bouches sous trottoir.
En effet, pour absorber toutes les eaux de la voie publique, il suffit de construire des égouts sous la moitié, au plus, des rues. Soit un îlot de maisons compris entre un quadrilatère de rues A B C D; soit E la bouche d'eau qui lave le ruisseau longeant ^^^R
dèqcul Uj
les trottoirs de l'îlot, et F la bouche d'égout \
qui reçoit l'eau de lavage : il est clair qu'il
suffira, pour faire écouler ces eaux souter-
rainement, de construire, l'égout F D C, qui se prolongera dans
une direction quelconque G M. Dans ce cas particulier, les égouts nécessaires n'occupent pas la moitié des rues qui entourent l'îlot. Si Ton veut compléter la canalisation souterraine de rîlot, pour recevoir les déjections des maisons, on aura encore un égout lavé F A B, en opérant un partage d*eau au point F ; il restera Tégout du côté B G du quadrilatère, qui ne peut être lavé par l'eau de la bouche E.
On a commencé, naturellement, par construire les égouts qui sont nécessaires, comme Tégout F D G, pour absorber les eaux de la voie publique ; c'est ainsi qu'on a supprimé les cassis des chaussées pavées qui autrefois conduisaient les eaux d'un îlot dans le ruisseau de l'îlot inférieur. Il reste surtout à faire les galeries analogues à F A B G, et plus on avancera dans cette construction, plus on aura développé la partie du réseau qui, de même que B G, ne peut être lavée par les eaux publiques dans le système actuel des bouches d'égout.
Mais il est très facile de modifier ce système de manière à donner à l'égout B G l'eau qui lui manque. Supposons que la pente de cette galerie la dirige, comme l'indique la flèche, vers l'égout D G M : il suffira, pour que B G soit lavé à volonté, d'établir une vanne dans l'égout B N, à Taval du point B; en fermant celte vanne, l'eau de l'égout F A B prendra la direction B G ; en l'ouvrant, cette eau suivra son cours naturel A B N. Tous les égouts, môme dans les conditions les plus difficiles, peuvent donc être lavés.
On peut estimer à 20000 mètres cubes la quantité d'eau complémentaire qui serait dépensée chaque jour pour laver tous les égouts, quand le réseau sera complet; la ville de Paris pourrait certainement alors disposer de celle quantité, sans gêner aucun service. De plus, on peut dire que le lavage est nécessaire dans tous les cas ; qu'aucun égout ne peut se passer du lavage opéré avec les eaux publiques, et que la dépense ne doit pas êlre mise à ia charge de l'opération de la vidange souterraine.
On peut donc opérer celle vidange sans nuire à la salubrilé des égouts.
La vidange à Végout sera moins nuisible encore à la solubilité du fleuve. — Elle sera moins nuisible encore à la salubrilé de In Seine. Noyées dans Teau des égouls, les malières fécales peidenl enlièrement leur odeur, on Ta vu ci-dessus el on le comprend sans peine, puisque leur volume monle par jour à 2000 mèlres cubes environ*, tandis que le volume d'eau sale débitée par les collecteurs atteindra bientôt 300 000 mètres cubes, c'est-à-dire qu'il sera 150 fois plus. grand. Il esl évident qu'en tombant dans la Seine, qui débite, en temps de basses eaux, 6 millions de mètres cubes d'eau, c'est-à-dire 20 fois plus que les collecteurs, ces matières seront encore plus diluées, et, partant, plus inoffensives.
Nous allons plus loin, il y aura amélioralion réelle dans l'état du fleuve. Aujourd'hui les matières fécales sont transportées à la voirie de Bondy, mais les solides seuls y sont conservés entièrement, pour êlre convertis en poudrette. Les liquides, après qu'on en a traité la moitié environ pour en extraire les sels ammoniacaux, sont renvoyés en Seine par une conduite spéciale, mais dans un état de fétidité dont on ne peut se faire une idée * si Ton n'a pas passé quelques heures à la voirie de Bondy. La quantité de liquides ainsi expulsée de la Voirie s'est élevée, pour l'année 1869, à 503 826"*', 96, soil 1*380 mètres cubes par jour; c'est un volume presque égal à celui des matières transportées au Dépotoir, et cela doit être, l'effet de l'évaporalion sur la Voirie étant à peu près compensé par l'accumulation des eaux pluviales.
La conduite de retour, qui reçoit les eaux-vannes surabondantes, débouche dans le collecteur de la route nationale n"* 1, tout près de la Seine, à Saint-Denis ; les exhalaisons abomina-
* On a vu que la quantité des matières portées au Dépotoir est seulement de 1640 mètres cubes par jour, mais qu'il y a une perte considérable par suite des vidanges illicites.
bles qui s'en dégagent se font sentir à 5 kilomètres de là, aux fortifications, en remontant le collecteur. Les 16 ouvriers qui travaillent au nettoiement souffrent beaucoup des émanations ammoniacales, huit sont atteints d'ophtalmies plus ou moins graves, et l'un d'eux est menacé de perdre la vue. Aucun des égouts de Paris n'est comparable, même de loin, à ce cloaque fétide. C'est surtout à son débouché que le poisson de la Seine meurt empoisonné; les pêcheurs à la ligne fréquentent beaucoup, au contraire, le débouché de l'égout d'Asnières. N'est-il pas évident que Peau du fleuve est bien plus altérée par ces déjections que par celles de l'égout d'Asnières, dont Vodeur est si peu incommode que ce collecteur est fréquemment parcouru par de nombreux visiteurs ? La vidange à l'égout, en supprimant la voirie de Bondy, améliorera considérablement la situation du collecteur Saint-Denis, et, par suite, l'état de salubrité du fleuve.
Il convient de rendre la vidange à Végout obligatoire^ au moins pour les liquides. — Temps nécessaire pour transformer les fosses. — La conclusion de la discussion qui précède est que la vidange des liquides à l'égout doit être rendue obligatoire, avec une taxe de 30 francs par tuyau de chute; nous n^hésitei ions pas à en dire autant de la vidange à l'égout des solides, s'il ne s'agissait que de la salubrité des égouts et du fleuve. Mais la disposition des maisons de Paris ne se prêle pas partout à la vidange souterraine des solides ; ce mode de vidange ne peut donc être établi obligatoirement. Avant de surmonter les préjugés de la population, il faudra peut-être procéder par tâtonnements, en commençant par les rues où l'opération ne peut donner lieu à aucun inconvénient. Gomme cette vidange n'occasionne aucun frais, elle peut être taxée à 50 francs par tuyau de chute *.
' L'Administration supérieure ne paraît pas disposée h recevoir ces matières solides dans
YlDÀNGfi A L'ÉGOUT ET SUPPRESSION DE LA VOIRIE DE BONDY. 359
La vidange à Végout ne sera généralisée dans Paris, et la voirie de Bondy ne sera supprimée que lorsque tous les égouts seront construits. — Nous avons vu ci-dessus que les fosses fixes et mobiles peuvent être remplacées par 236000 appareils diviseurs laissant écouler les liquides àl'égout au fur et à mesure de leur production. 6444 de ces appareils sont déjà installés. I^s propriétaires feront disparaître un certain nombre de tuyaux de chute, pour réduire le montant de la taxe qui leur sera imposée; peut-être aussi l'Administration voudra-t-elle rendre la charge moins lourde pour certaines maisons occupées exclusivement par la classe ouvrière; nous supposerons donc, pour éviter tout mécompte, que l'impôt ne dépassera pas 5 millions de francs. L'établissement obligatoire des diviseurs commencerait en 1872 et serait terminé dans un délai de H ans, soit en 1882. L'accroissement annuel du produit de la taxe
serait donc de — 77 , ou en nombre rond de 450000 francs.
En admettant que le nombre des chutes non encore pourvues d'appareil soit réduit à 220 000, la moyenne annuelle de chutes transformées serait de 20000. Suivant toute probabilité, le produit total de la taxe dépassera 5 millions de francs, et s'élèvera peut être à 6 ou 7 millions. Mais dans l'appréciation d'une augmentation de revenu, il faut se tenir plutôt au-dessous qu'au dessus des probabilités.
Cette nouvelle taxe ne peut être imposée qu'en vertu d'une loi, dont on trouvera ci-après le projet (Annexe n"* III, page 373), ainsi que celui du règlement qui sera imposé aux propriétaires (Annexe n' IV, page 374).
Aucun impôt n'est mieux justifié que celui des tinettes-filtres; il ne constitue pas une aggravation de charges pour la propriété, il supprime la fosse fixe, foyer permanent d'émanations
la Seine; il Êiudrait donc, avant d'aiTiver à une solution, que Temploi des eaux d'égout, au piofit de Fagriculture, fût généralisé; mais nous proposons de faire des essais dans un certain nombre de rues.
pestilentielles, la vidange par la pompe, autre fléau trop connu des Parisiens, le tapage nocturne des lourdes voitures qui transportent les tonnes, la voirie de Bondy et les autres dépotoirs particuliers qui rendent la banlieue de Paris inhabitable en été; enfin il rend possible l'assainissement de la maison d'ouvriers, et c'est là le plus grand bienfait qui résultera pour les Parisiens de la transformation des fosses.