TROISIÈME PARTIE
Le moyen le moins insalubre, employé jusqu'ici pour se débarrasser des déjections des égouts, consiste à les noyer dans Veau des rivièi'es. Il faut que les procédés nouveaux proposés n'offrent pas plus d'inconvénients. — Le moyen le moins insalubre et le moins incommode qu'on ait trouvé jusqu'ici, pour se débarrasser des déjections des villes, consiste à les jeter dans les rivières ; et en effet, on comprend sans peine qu'en les noyant dans un grand volume d'eau, on fait disparaître la cause la plus énergique d'insalubrité,* les émanations fétides. C'est ce qu'on peut vérifier au débouché du collecteur d'Asnières. L'odeur qui s'en exhale provient non pas du fleuve, mais de l'égout; c'est l'odeur fade et spéciale bien connue de tous les visiteurs de nos grandes galeries souterraines ; elle devient insensible lorsqu'on s'éloigne un peu du fleuve, et en descendant du côté d'aval, elle est absolument nulle. Sur le pont de Clichy, l'odorat n'est pas plus désagréablement affecté que sur un des ponts de Paris. Les Parisiens, s'ils ont bonne mémoire, se rappelleront très bien que l'odeur de la Bièvre, lorsque ce cloaque tombait en Seine au pont d'Austerlitz, disparaissait dès que ses déjections étaient noyées dans le fleuve; ainsi elle était insensible sur les ponts de l'Archevêché et Saint-Michel ; il en est exactement de même à l'aval du Collecteur général.
Nous ne devons cependant pas nous dissimuler les inconvénients de celte projection des eaux d'ëgout dans la Seine. Avant la construction des collecteurs, Teau du fleuve, en été, était complètement noircie à partir du pont d'Âusterlilz, sur la rive gauche, et du pont au Change, sur la rive droite; et ce spectacle affligeant se prolongeait jusqu'à Poissy, sur 78 kilomètres. L'eau de la Seine était impropre à tout usage domestique, les promenades sur les bords du fleuve avaient perdu tout leur agrément, les lavoirs et les bains froids étaient établis dans une eau insalubre, etc.
Aujourd'hui, ces inconvénients* sont reportés à l'aval de l'égout d'Asnières, mais avec une grande atténuation ; la population est incomparablement moins dense, et il est certainement moins fâcheux de troubler l'eau du fleuve à Asnièrcs que dans la traversée de Paris, Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne, Neuilly, etc. De plus, les déjections des égouts étant concentrées sur la ri\e droite, les riverains trouvent sur la rive gauche une eau propre aux usages domestiques. C'est ainsi qu'à Epinay, la Compagnie des eaux de Montmorency a prolongé le tuyau d'aspiration de ses pompes jusqu'au delà de l'île qui sépare la Seine en deux bras, et qu'elle distribue une e^xx qui n'est pas altérée par les déjections des égouts. L'école de natation d'Asnières est dans une situation analogue.
Débouchés des égouts collecteurs. — Les eaux pluviales et ménagères des quartiers de Paris situés sur la rive droite de la Seine, au-dessous des boulevards de Ménilmontant, de BcUeville, de la Yillette, de la Chapelle et Rochechouart, sont ou seront recueillies dans huit égouts collecteurs dont sept sont construits, savoir :
Le collecteur des Quais,
— de Sébastopol,
— de la rue de Rivoli,
— de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
L'égout de Ceinture,
Le collecteur des Coteaux,
— des Balignolles.
Ces sept galeries se réunissent dans un émissaire unique : lé Collecteur général, qui part de la place de la Concorde, longe la rue Royale, le boulevard et la rue Malesherbes, passe sous le promontoire de Monceaux, suit la route d'Asnières et débouche en Seine à l'extrémité de la rue du bac d'Asnières, à l'aval du pont de la route.
Un des collecteurs de la rive droite reste à construire, c'est celui qui ramènera les eaux du Point-du-Jour vers la place de FAlma, où elles tomberont dans l'égout de la Bièvre dont il va être question.
Les eaux de la Bièvre et des quartiers de la rive gauche sont ou seront réunis dans trois collecteurs dont deux sont construits, savoir :
Le collecteur de la Bièvre,
— de l'avenue Bosquet.
Le troisième,* qui n'est pas commencé, ramènera au pont de l'Aima les eaux des égouts qui tombent encore en Seine, le long des quais de Grenelle et de Javel jusqu'aux fortifications. Ces trois collecteurs se réunissent dans un émissaire unique en tête du pont de l'Aima.
Cet émissaire passe en siphon sous la Seine, puis sous le promontoire de la place de l'Etoile, traverse le village de Levallois et se jette dans le Collecteur général sous la roule d'Asnières, BU amont du pont du chemin de fer de Rouen.
11 recevra en route, vers le pont de l'Aima, le collecteur du Point-du-Jour, et reçoit dès aujourd'hui, près des fortifications, le collecteur des eaux de Passy.
Enfin, les eaux du nord de Paris, entre les boulevards de Ménilmontant, de Belleville, delà Villette, de la Chapelle, Rochechouart et les fortifications, sont ou seront recueillis dans deux collecteurs dont un, celui de Belleville, est construit, et
l'autre, celui de Montmartre, est encore en lacune. Ces deux galeries se réuniront à la porte de la Chapelle et déboucheront dans un émissaire unique, le collecteur général de la plaine Saint-Denis, qui suit la route nationale n* 1 et débouche en Seine un peu en amont du canal Saint-Denis.
En somme, toules les eaux de Paris tombent ou tomberont en Seine par les deux débouchés des collecteurs généraux d'Asnières et de Saint-Denis.
Débits de ces collecteurs. — MM. Mille et Alfred Durand-Claye, qui ont été chargés de l'étude d'un système d'utilisation des eaux d'égout au profit de Tagricullure, ont dû se rendre compte avant tout du volume et de la valeur de ces eaux. H résulte de ces études préliminaires que le collecteur général d'Asnières, appelé à tort par ces ingénieurs : collecteur de Clichy, débite en moyenne par seconde environ 2 "^,53; le maximum constaté en 1870 a été sensiblement de 5*"^. Le collecteur de la plaine Saint-Denis donne par seconde "^,509.
Les deux collecteurs généraux réunis donnent donc par secondes °*',039 d'eau, soit par 24 heures 262 570 mètres cubes.
Valeur des eaux d'égout. — MM. Mille et Durand-Claye ont constaté, par de nombreuses analyses, la composition des matières transportées par les eaux d'égout.
Chaque mètre cube du collecteur général d'Asnières transporte :
Matières organiques, y compris kilog. 043 d'azote kilog. 0,733
Matières minérales, y compris kilog. 017 d'acide phosphorique — 1,594
Total. . . . kilog. 2,327
Le collecteur génëral de Saint-Denis porte par mètre cube d'eau :
Matières organiques, y compris kilog. 040 d'azote kilog. 1,518
Matières minérales, y compris kilog. 040 d'acide phosphorique — 1,943
Total . . . kilog. 3,461
Cet excès de richesse du collecteur de Saint-Denis tient à ce qu'il reçoit à son débouché les eaux de la voirie de Bondy. Aux fortifications, il ne transporte que 1 kilog. 787 de matières, c'est-à-dire moins que le collecteur d^Asnières.
Il est évident que lorsque l'emploi des tinettes-filtres sera généralisé et la voirie de Bondy supprimée, la richesse des eaux d'égout s'égalisera sensiblement dans les deux collecteurs.
Si l'on ne tient compte que des matières en suspension dans l'eau, qui sont susceptibles de former des bancs ou dépôts solides à l'aval des débouchés, on trouve, d'après les recherches de MM. Mille et Durand-Claye, qu'elles forment un total de 118000 mètres cubes.
C'est le volume de matières que le Service de la navigation enlève annuellement par des dragages aux frais de la ville de Paris.
L'azote emporté par les eaux d'égout monte à 4300 tonnes par an*.
Tel est l'état de choses qui a excité de vives réclamations parmi les riverains de la Seine à l'aval du débouché des collecteurs généraux. Le Ministre des Travaux publics se préoccupa de ces plaintes, et, après avoir consulté les chefs des
* Les résultats numériques indiqués dans ce chapitre sont extraits du mémoire de MM. Millo et Durand-Claye pour Tannée 1870. Les résultats des années précédentes sont peu différents.
Services de la navigation et des eaux et des égouts, adressa au Préfet de la Seine la lettre suivante :
Paris, le 30 juiUet 1870.
Monsieur le Préfet, des plaintes très vives n)\iyant été adressées sur Tétai d'infection que présentent les eaux de la Seine en aval de Tégout collecteur d*Asnières, j*ai chargé une commission composée de MM. Kleitz et Belgrand, inspecteurs généraux, et Krantz, ingénieur en chef, de se rendre sur les lieux pour constater Tétat exact des choses, et pour me proposer les mesures qu*il y aurait lieu de prendre.
La commission vient de me faire parvenir son rapport; elle a fait remarquer que l'Administration est saisie en ce moment du résultat d'études très complètes faites par les ingénieurs du Service municipal de Paris, études dont vous m'avez adressé le dossier le 13 juin dernier, et qui fait de ma part lobjet d'une décision de ce jour.
La commission a cru dès lors devoir restreindre sa mission aux mesures provisoires et d'une application immédiate, qui seraient de nature à atténuer autant que possible les inconvénients de la situation.
11 résulte de son rapport que l'altération des eaux de la rivière par la déjection des égouts se manifeste par trois effets distincts :
i<* Les sables et les matières organiques les plus lourdes que charrient les égouts se déposent en bancs vaseux et infects, qui s'étendent le long de la rive droite sur une longueur de plusieurs kilomètres, et sur des largeurs qui occupent, en quelques points, jusqu'à près de la moitié de la largeur du fleuve. Ces bancs acquièrent au bout de quelques mois, à proximité des bouches d'égouts, une épaisseur de plus d'un mètre. Le volume de ces dépôts peut atteindre annuellement environ iOO 000 mètres cubes. Pendant les chaleurs de l'été et les basses eaux, ils entrent en fermentation.
2® Les matières boueuses, très ténues et composées en grande partie de matières organiques, restent en suspension dans la rivière et en troublent les eaux au point de les rendre impropres aux usages domestiques, sans filtrage ou épuration. Cet état d'impureté est d'abord très peu prononcé le long de ia rive gauche ; mais, en aval du tournant de Saint*Denis, les eaux se mélangent sur toute la largeur de la rivière. A la hauteur de Marly, elles sont encore sensiblement plus troubles dans le bras droit que dans le bras gauche, mais la différence, déjà peu mafquée, s'efîace plus loin.
o" Les substances dissoutes dans l'eau, lesquelles forment environ le tiers des matières étrangères mêlées aux eaux d'égout et contiennent des matières organiques à peu près dans la même proportion, produisent une altération qui se propage dans tout] le cours du fleuve, mais qui parait sans inconvénient au point de vue de la salubrité publique.
Des trois effets qui viennent d'être indiqués, le premier comporte seul un moyen
d*attënuation immédiat et pratique : c*ost renlèvemeat des bancs vaseux au moyen de dragages.
Cette année, Fenvasement du lit de la Seine, comme Taltération de ses eaux, ont pris une gravité tout à fait exceptionnelle, à cause de la longue sécheresse qui réduit le débit du fleuve à moins des deux tiers du débit d^étinge ordinaire, et aussi à cause de la diminution de la quantité d*eau pure que reçoivent les égouts durant les chaleurs prolongées de Tété, les énormes quantités d*eau consommées par Tarrosage de la voie publique se perdant presque toutes par Tévaporation.
La commission pense que Ton ne saurait tenter d'apporter à la situation présente un remède prompt et eflQcace, et que cette situation n'éprouvera d'amélioration sérieuse que par TefTet de pluies un peu abondantes, et par une petite crue de la Seine. li lui paraît impossible d'organiser les dragages avec une activité suffisante pour enlever, dans un court délai, les dépôts fermentescibles qui tapissent le fond de la rivière en aval des égouts collecteurs. Leur volume est beaucoup trop considérable ; leur mise en mouvement et surtout leur dépôt sur les berges, donneraient lieu à des foyers d'infection bien autrement dangereux que ceux qui existent. Il faut choisir des lieux de dépôt convenables, de manière à noyer les matières draguées presque entièrement sous l'eau, et on ne trouve à remplir cette condition que dans des limites restreintes. Il semble donc opportun de laisser à la prudence des ingénieurs le soin de développer les dragages dans la mesure qu'ils jugeront sans danger. Mais il importe qu'à l'avenir les crédits nécessaires soient régulièrement ouverts par l'Administration municipale, afin que les travaux de dragages puissent être exécutés d'une manière complète en dehors de la saison des grandes chaleurs .
Quant à l'écoulement plus rapide des eaux impures, qu'on voudrait obtenir par l'abaissement des barrages de navigation, ainsi que l'idée en a été exprimée, ce moyen doit être repoussé absolument : car, indépendamment du préjudice qu'en éprouverait la navigation, il aurait l'inconvénient de mettre à découvert, le long des rives, des portions du lit actuellement couvertes de vases qui entreraient immédiatement en fermentation.
En résumé, la commission a exprimé l'avis qu'en attendant que des moyens efficaces soient appliqués par la ville de Paris pour remédier aux inconvénients du versement en Seine des eaux d'égout, il y a lieu de prendre les mesures provisoires suivantes :
1^ Assurer l'enlèvement complet des dépôts vaseux dans le lit de la rivière par des dragages exécutés en saison convenable, en faisant connaître à l'ingénieur en chef de la Navigation, dès le commencement de l'année, le crédit total qui sera mis à sa disposition, et qui paraît ne pas devoir êti'e inférieur à 200 000 francs ;
2^ Continuer les dragages en cours d'exécution avec le degré d'activité qu'ils comportent, durant les chaleurs, sans donner lieu à des inconvénients pour la salubrité publique, et enlever immédiatement les matières qui forment des amas d'écume à la surface de l'eau en aval des bouches des égouts collecteurs.
J'approuve de tous les points les propositions de la commission, et je vous prie de donner des instructions dans ce sens à MH. les ingénieurs de la Navigation et du Service municipal.
J^appeile \otrc atlention toute particulière, Monsieur le Préfet, sur cette question qui préoccupe très sérieusement le Gouvernement. Je ne saurais trop vous recommander de ne négliger aucune mesure qui puisse donner satisfaction aux plaintes très fondées dont TAdministration est saisie.
Recevez, Monsieur le Préfet, Tassurance de ma considération la plus distinguée.
Le Ministre de$ Travaux publics,^
Pmchon.
Celte lettre, dont la sagesse et la modération n'échapperont à personne, pose très nettement la question; en attendant une solution plus complète, la. ville de Paris doit atténuer le mal dans la limite du possible, c'est-à-dire enlever les allerrisseinents au fur et à mesure qu'ils se forment dans le fleuve au débouché des égouts. Nous allons examiner s'il y a autre chose à faire, notamment s'il est possible d'utiliser les eaux d'égout au profit de l'agriculture.
Les inconvénients dont se plaignent les riverains sont très réels, on ne saurait le nier; mais néanmoins ils n'augmenteront pas l'insalubrité générale de la contrée.
11 faut qu'il en soit de même des procédés qu'on veut substituer à l'ancien système : avant de dériver les eaux d'égout pour les employer à un usage quelconque, il faut qu'il soit bien établi que celle dérivation n'aura aucun effet fâcheux sur la salubrité générale du pays. Or, c'est ce qui n'est pas encore démontré.
On cite toujours l'exemple de l'Angleterre et de la Belgique. En réalité, il n'y a encore rien de fait dans ces deux pays ; les expériences de Gennevilliers, dont il sera question ci-dessous, sont beaucoup plus décisives. A Londres, à la vérité, une grande compagnie s'est constituée pour exploiter l'eau des collecteurs. Mais jusqu'ici, après avoir dépensé une somme assez forte, elle n'a rien fait absolument que de mettre en culture, au moyen des eaux d'égout, une ferme d'une centaine d'hectares. Les eaux d'égout de Croydon, d'Edimbourg, etc., sont répandues sur des
surfaces moindres encore. A Bruxelles, on attend le résultat des essais de Paris. Jusqu'ici, donc, on est fort embarrassé partout; les ingénieurs de Londres, que nous avons consultés, nous ont déclaré qu'ils ne croyaient pas au succès de la grande compagnie. Dans rétat actuel des choses, aucun homme spécial n'oserait émettre une opinion sur le résultat probable, au point de vue de la salubrité, d'une opération qui consistera à répandre et à exposer, à l'effet de la radiation solaire, 300000 mètres cubes d'eau d'égout sur une surface de quelques milliers d'hectares de terre.
La grande compagnie de Londres a été accueillie favorablement ; cela se conçoit sans peine; elle agit à ses risques et périls, et ne demande aucune subvention. On va voir, au contraire, que tous les projets d'utilisation des eaux dos égouts de Paris entraînent la Ville dans de grandes dépenses.
Depuis plusieurs années, l'Administration municipale fait des essais sur les deux rives de la Seine, sur le territoire de Clichy et de Gennevilliers.
En outre, un ingénieur des mines, M. de Freycinet, a adressé le i^^ août 1869 une demande de concession des eaux des égouts, au nom d'une compagnie dont il est le représentant.
Nous avons discuté les propositions de cet ingénieur dans un mémoire du 11 avril 1870, et nous avons dû les repousser malgré leur mérite très réel ; aujourd'hui il n'y a même plus .lieu de les examiner. M. de Freycinet demande une subvention annuelle de 4 300 000 francs pendant cinquante ans. L'état des finances de la Yille ne permet pas certainement l'inscription d'une pareille somme à son budget.
Propositions de Vingénieur en chef MillB, Historique. — Les propositions de M. l'ingénieur Mille ont été discutées, pour la première fois, en 1865, devant une commission dont nous faisions partie ; nous exprimâmes l'avis que jamais les eaux d'égout ne seraient acceptées par l'agriculture, qu'elles étaient trop
peu riches, qu'elles ne pourraient entrer en concurrence avec les boues et les fumiers de Paris, qu'on ferait beaucoup de dépenses pour arriver à un échec*. Beaucoup de bons esprits se rallièrent alors à cette opinion.
M. le Préfet de la Seine nous proposa de nous charger de la direction des travaux; nous refusâmes en lui disant que nous ne croyions pas au succès, et qu'il nous paraissait beaucoup plus convenable de les confier à M. Mille qui avait la foi.
Les premières tentatives, faites sur la rive droite de la Seine, n'ont pas été heureuses suivant nous, et n'ont rien démontré; mais l'essai fait sur une plus grande échelle à Gennevilliers a été, au contraire, une démonslralion complète : 5 hectares de terres arides, composées de gravier recouvert d'une mince couche de limon rouge, ont été achetés et livrés à la culture maraîchère. Cette terre ingrate a été partagée entre les cultivateurs des environs qui, sans employer d'autres engrais que les eaux d'égout, en ont tiré des produits énormes. Nous avons pu apprécier, comme tout le monde, ces premiers résultats. En 1869, la culture libre, gagnée par l'exemple, a pris part à la distribution d'eau. Des champs de betteraves et de pommes de terre ont été fumés et arrosés avec l'eau des égouls, et nous avons constaté que, malgi^é la sécheresse et la chaleur continue de Tété dernier, ces légumes avaient pris un développement considérable, qu'ils dépassaient de beaucoup les dimensions qu'ils atteignent dans les meilleures terres et dans les années les plus favorables, tandis que les champs voisins, quoique bien fumés, n'ont donné que des produits très médiocres.
Il est donc déjà démontré que les eaux d'égout pourront être très utilement employées dans les terres perméables et arides comme les cdps de graviers des anciens lits des fleuves, et qu'elles seront acceptées par les cultivateurs, non seulement parce qu'elles portent un engrais avec elles, mais encore parce
• * Rap[Hirl du 25 mars i86^.
qu'elles entreliennenl la fraîcheur dont les terrains de cette nature sont privés en été, et sans laquelle ils sont stériles, quelle que soit d'ailleurs l'abondance de la fumure.
C'est un premier point acquis.
Les expériences de M. Mille ont véritié un autre fait que nous avions signalé dans noire rapport du 25 mars 1865. Nous disions qu'avec mille hectares de terrain de la plaine sablonneuse de Pierrelaye, on absorberait toutes les eaux d'égout qui ne seraient pas utilement employées. Les essais de Gennevilliers prouvent que les deux mille hectares du cap de graviers de celle localité donneraient les mêmes résultats; ces graviers ne sont pas moins perméables que les sablons de Pierrelaye.
MM. Mille et Durand-Claye ont donc résolu déjà une partie du problème; ils savent qu'en s'adressant à la culture libre, ils auront des clients nombreux, et ils peuvent donner la mesure de la surface de terrain qui leur est nécessaire.
Tel était l'état de la question lorsqu'en 1869 le Ministre des Travaux publics ordonna des conférences entre les ingénieurs de la Navigation et ceux du Service municipal pour examiner les moyens de porter remède à l'état de la Seine. Les procès-verbaux de ces conférences furent soumis au Conseil des ponts et chaussées dont l'avis se trouve formulé dans la lettre suivante :
Paris, le 50 juillet 1870.
Monsieur le Préfet, j'ai soumis à Texamen du Conseil général des ponts et chaussées les dossiers que vous m*avez adressés le i 3 janvier et le 13 juin derniers, concernant : 1° les procès- verbaux des conférences tenues entre les ingénieurs de la Navigation et ceux du Service municipal, en vue de rechercher les mesures à prendre pour faire cesser Tinsalubrité résultant de l'écoulement des c;mx d'égout de Paris dans la Seine à Gllchy et à Saint-Denis; 2^ les études faites par les ingénieurs du Service municipal sur l'assainissement de Piuris.
Le Conseil, après un examen très approfondi des questions traitées par les ingé^ nieurs et des projets présentés, a exprimé l'avis suivant :
i° L'écoulement en Seine des collecteurs de Glicliy et de Saint-Denis a, au point de vue de la salubrité, des inconvénients auxquels la ville de Paris est tenue de remédier.
2^ En attendant qu on ait pris des mesures plus efficaces, il est nécessaire que la Ville fasse des dragages plus fréquents et plus complets aux points où les eaux d*égout déterminent des dépôls dans la Seine, et y consacre des crédits réguliers et suffisants.
Par lettre de ce jour S je vous adresse à cet égard des instructions plus détaillées.
3° Les expériences faites a Gennevilliers ayant donné des résultats satisfaisants au point de vue de la desinfection des eaux d*égout, par leur application h Tirrigation et par Pépuration au sulfiite d'alumine, et ces résultats étant tels que s*ils étaient reconnus d*une efficacité durable, ils dispenseraient de jeter directement dans la Seine les eaux impures des égouts, il convient de conseiller h PAdministration municipale de continuer ces expériences en les développant.
4** Il y a lieu de lui ))roposer, dans ce but, de soumettre à l'enquête* Pavantprojet dressé par M. Pingénieur en clief Mille et par M. Pingénieur ordinaire Durand-CI-jye.
Cette enquête aurait lieu dans la forme prescrite par l'ordonnance du 18 février 1834; il conviendrait de déposer les plans essentiels et le mémoire à Pappui dans les communes intéressées, dont les Conseils municipaux devront être appelés h en délibérer.
J*approuve de tous points Pavis du Conseil, et je vous prie, Monsieur le Préfet, de faire connaître ma décision à MM. les ingénieurs des services intéressés. Ci-joint les pièces.
Recevez, etc.
Le Ministre des Travaux publics,
Plichon.
Les événements qui se sont accomplis depuis l'époque où celle lellrc a été écrile ont fait uéjiçliger l'affaire de Gennevilliers : cela se comprend sans peine; aucune mesure n'aélé prise depuis celle époque par rAdminislralion municipale. MM. Mille cl Durand-Claye, qui jusqu'alors élaienl restés en quelque sorle indépendants des aulres services municipaux^ ont demandé à rentrer dans noire direction ; nous avons appuyé celle demande, qui a été adoptée par M. Jules Ferry.
D'après le projel dont il esl queslion dans la lettre qui pré-
' Voir la lettre miaislériclle qui précède.
* Cette enquête n'a pas eu lieu ; nous pensons, avec MH. Mille et Durand-Olayc, qu^elle n'est pas nécessaire.
cède, un aqueduc de dérivalion conduisait les eaux des collecteurs généraux à une usine qui les refoulait à un niveau convenable pour arroser toute la plaine de Gennevilliers sur laquelle elles étaient réparties par un canal. L'estimation des dépenses montait à la somme totale de 10 millions de francs. Savoir :
Collecteur de dérivation d'Asnières. ... 1 000000 fr. — — de Saint-Denis. . . 1400000
Pont-canal ou siphon 600000
Usine 1500000
Indemnités de terrains 400000
Canal et dépendances 2800000
Imprévu, etc 2500000
Tolal 10000000 fr.
Nouvel avant'projet pi'oposé et première dépense à faire. — Depuis que le service de MM. Mille et Durand-Claye est rattaché à notre direction, nous avons examiné, avec ces ingénieurs, leur avant-projet, et il a été reconnu que les dépenses pouvaient être notablement réduites. Ainsi, les eaux du collecteur général de Saint-Denis peuvent être conduites par Faction seule de la gravité depuis la porte de la Chapelle jusqu'au pont de Saint-Ouen, et de là dans la plaine de Gennevilliers; on économise donc la plus grande partie des dépenses du collecteur de dérivation, et, de plus, les frais d'installation des machines et le charbon. Le canal et ses dépendances peuvent aussi être établis plus économiquement, et, en somme, l'estimation des dépenses serait aujourd'hui fixée ainsi qu'il suit :
Dérivalion du collecteur de Saint-Denis. . 400000 fr.
Dérivation du collecteur d'Asnières et éta-
A reporter. . . 400 000 fr.
Report. . . 400 000 fr blissement d'une partie de riisinc de refoulement 600000
Pont-canal ou siphon, supprimés. ... > »
Reste de Tusine à établir H25000
Indemnités de terrains, canal et dépendances 1500000
Somme à valoir pour cas imprévus. . . . 1375000
Total. . . . 50000001V
Les premiers travaux à faire pour développer l'expérience de Gennevilliers comprennent d'abord la construction de Tégout de dérivation du collecleur de Saint-Denis, qui, partant de la porte de la Chapelle, se développe vers la Seine du côté du pont de Saint-Ouen, sur lequel il passe en se dirigeant vers le centre de la plaine de Gennevilliers. Cet égout est estimé, comme on vient de le voir 400 000 fr.
Il dérive par la simple action de la gravité, et sans aucune dépense en machines et en charbon, la totalité de Teau du collecteur. Mais ce volume d'eau ne suflirait pas pour satisfaire à toutes les demandes qui nous sont adressées. Il faut donc construire l'aqueduc de dérivation du collecteur général d'Asnières, et une partie de l'usine qui doit refouler Feau de cette dérivation sur la plaine de Gennevilliers, en la faisant passer sur le pont de Clichy dans deux conduites de 1",10 de diamètre; celte seconde partie de la dépense est évaluée à 600 000 fr.
De telle sorte que les premières dépenses à faire ne dépasseront pas lOOOOOOfr.
Ainsi, on dérivera complètement les eaux du collecleur de Saint-Denis, dont le volume moyen est porlé ci-dessus à O^^'jSOU par seconde ou, par 24 heures, à 44 000""*
A reporter. . , . 44 000"^'
EMI»LOl DES EAUX D'ÉGOUT AU PROFIT DE L'AGRICULTURE. 7)51»
Report. . . . 44000"^' une seule machine de 150 chevaux aspirera une partie des eaux du collecteur d'Asnières, estimée à 500 litres par seconde, ou par 24 heures à. . . 43 000
En résumé, avec celte dépense de 1 000 000 fr. on répandra sur la plaine de Gennevilliers un
volume d'eau d'égout de 87 000"'
c'est-à-dire exactement le tiers du débit moyen des deux collecteurs réunis, évalué ci-dessus à 262 000™'
C'est donc une très grande expérience de l'emploi des eaux d'égout sur la plaine de Gennevilliers qu'on se propose d'entreprendre, et nous avons la certitude qu'on réussira, car les profits qui résultent de l'emploi des eaux d'égout par les cultivateurs sont tels que les demandes arrivent de tous côtés.
Avec une dépense relativement très faible, si on la compare à celle demandée par M. de Freycinet, le Service des eaux et des égouts peut donc faire une expérience décisive sur la plaine de Gennevilliers, et si elle réussit, comme on en a aujourd'hui presque la certitude, on pourra avant peu d'années débarrasser la Seine des déjections des égouts, et ce grand résultat sera obtenu avec une dépense première de 5 millions de francs et une dépense annuelle d'exploitation qui, suivant nous, ne doit pas dépasser 1 million de francs.
Nous devons faire remarquer que le système d'emploi des eaux d'égout fera disparaître des dépenses assez importantes qui chargent le budget d'entretien. Ainsi, les ingénieurs estiment que, pour entretenir convenablement la Seine aîi débouché des collecteurs généraux, il faut dépenser annuellement 200 000fr.
La suppression de la voirie de Bondy fait disparaître le Dépotoir, qui coûte 180 000
et la surveillance des vidanges, qui coule. . . . 260 000
Total 640 000 fr.
L*exploilalion des eaux d'égoul coûtant annuellement lOOOOOOfr.
Taugmentation de dépense n*esl en réalité que
de SdOOOOfr.