SCÈNE VI
Les Mêmes, FERRAGUS, CLÉMENCE, MAULIN- COUR.
ferragus, à voïx basse.
Mère Gruget ?
LA MÈRE GRUGET, démine.
Ah ! mon bon mossieu.... c'est pas d' ma faute, allez
c'est celle de l'averse... ils sont entrés de force...
FERRAGUS
Ne laissez approcher personne de ce côté.
LA MÈRE GRUGET
Voyons, voyons, ça ne tombe pus.... faut qu'on s'en aille... (Les passants sortent peu à peu.) ferragus, vers V escalier.
Viens, Clémence, viens sans crainte....
clémence, paraissant- Mais tout ce monde. . .
FERRAGUS
Ne crains rien, te dis-je la présence de ces indifférents
nous est plus utile que nuisible.
CLÉMENCE
Ah ! j'ai vraiment peur...
FERRAGUS
Enfant î calme-toi ! Tu vois bien que ces gens là ne font pas même attention à nous! et d'ailleurs, voilà qu'ils s'éloignent peu à peu.
CLÉMENCE
Oh ! ce n'est pas d'eux que j'ai peur ! . . . ,
FERRAGUS
Toujours l'idée de ce Maulincour.
CLÉMENCE
Oui!..,
FERRAGUS
Mais ne t'inquiète donc plus de ce fat ! Depuis le jour où il a cherché à pénétrer de terribles mystères, on le surveille de près, et s'il ne renonce pas à te poursuivre... il est perdu.
CLÉMENCE
Perdu!.,, oh ! non ! non, vous l'épargnerez.... Promettezmoi cela...
Je ne peux rien te promettre, car tu le sais, le châtiment et le pardon ne dépendent pas de moi seul....
CLÉMENCE
Il n'est coupable, peut-être, que d'indiscrétion et de curiosité.
FERRAGUS
Si cela était, tu aurais tort de t' effrayer autant...
CLÉMENCE
Mais....
FERRAGUS
Mais tu sais, comme moi, que derrière cet homme il y a Antoinette de Navarreins, duchesse de Langeais, qui veut faire de lui l'instrument de ta perte!... Rivalité de femme qui s'est changée peu à peu en haine dans le cœur de l'orgueilleuse et coquette duchesse !..
CLÉMENCE
Ah! Dieu m'est témoin que j'ai tout essayé pour éloigner de moi cette aversion qui m'attriste et me désespère.... mais plus je cherchais à me faire aimer d'elle, plus je m'en faisait haïr !
FERRAGUS
La duchesse de Langeais devenue ton ennemie, il y a vraiment eu là comme une sorte de fatalité !
CLÉ M E X c E .
Oh, oui! et quand je songe qu'un mot suffirait pour nous jeter dans les bras l'une de l'autre, pour confondre nos larmes, nos baisers, nos sourires. . . quand pourrai-je parler ? quand pourra-t-elle savoir?
FERRAGUS
Un jour.... plus tard,., espère.
CLÉMENCE
Ah î s'il n'appartenait qu'à moi ce secret dont la révélation doit changer sa haine en tendresse !
FERRAGUS
Il faut attendre, Clémence, il faut patienter encore quelque temps!... Bientôt j'aurais reconquis toute ma force, toute ma liberté, et alors nous serons sauvés tous les deux !
CLÉMENCE
Que Dieu vous entende! (Maulincour redescend V escalier en tapinois, sans être aperçu de Ferragus et de Clémence.)
maulincour, à part .
Je sais qu'elle va au second chez cet homme, qui est assurément déguisé... (Il se cache et les épie.)
CLÉMENCE
Qu'espérez-vous?
FERRAGUS
Après bien des peines, après avoir fouillé le globe, nos puissants amis m'ont trouvé une peau d'homme à endosser, la transformation touche à sa fin, et dans quelques jours, le terrible passé de Ferragus n'existera plus que pour toi. mon ange adoré !
maulincour, à part.
Je n'entends rien...
Je ne vous juge pas.... je vous aime !
FERRAGUS
Je le sais, et je te remercie du fond du cœur d'être venue.
au milieu de périls sans nombre, me consoler, et me soutenir par ta chère présence, j'ai tant besoin de t'aimer ! . .. Mais la pluie a cessé, tu peux partir.... Suis-moi naturellement comme un commissionnaire à qui tu aurais donné l'ordre d'arrêter une voiture....
CLÉMENCE
Oui, oui, partons.
maulincour, s9 approchant.
Madame Desmaretz, je crois.
CLÉMENCE
Ah!....
FERRAGUS
Misérable.... [Il saisit Maulincour à la cravate et le repousse violemment loin de Clémence.)
CLÉMENCE
Je suis perdue...
FERRAGUS
Viens vite.... (Il sort en entraînant Clémence.)