‹ Les Treize, drame en cinq actes, six tableauxChapitre 22 sur 56 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

CLÉMENCE. DESMARE TZ,

DESMARËTZ.

Enfin! nous voilà seuls !.. . Clémence, m'aimes-tu toujours?

C L I : U E NCE.

Est-ce que tu on doutes?

DESMARËTZ.

Non, mais, ..

Oh ! oui, je t'aime, comme tu es digne d'être aime : toi qui m'as trouvée pauvre, orpheline, sans famille et qui tout donné en me nommant ta femme.

DESMARËTZ.

Il y a trois ans... déjà ! Pensée joyeuse ! souvenir charmant ! Une rencontre imprévue, une sympathie soudaine, nous a rapproches l'un de l'autre : et. sans attendre, sans hésiter, nous nous sommes pris par la main au milieu du monde comme deux enfants, frère et sœur, qui veulent traverser la foule ; et la foule -'est écartée devant nous... Chacun nous a fait place, les obstacles se sont aplanis d'euxmêmes, les difficultés de la vie ont cessé par miracle ; il est impossible enfin de ne pas reconnaître . en tout ce qui nous touche, comme un mystérieux appui de la Providence.

c le m enge . à part.

De la Providence ! ...

D E S.MARETZ.

Bref, jusqu'à présent, il n'y a pas eu de nuages sur notre bonheur.

E( ii n' \ en aura jamais !

DESMARETZ

Je l'espère !

CLÉMENCE

J'en suis sûre, moi !

desmaretz, à part.

La fausseté n'a pourtant pas cette voix-là. {Haut.) Clémence ! Clémence !

CLÉMENCE

Des larmes dans tes yeux !... tu souffres!... tu me caches quelque chose! parle!... parle-moi, ouvre-moi ton cœur tout entier, si tu m'aimes ! Je le veux ! je t'en conjure !

DESMARETZ

Eh bien! un jeune fat, le baron de Maulincour, fait circuler sur toi des bruits terribles, et j'ai demandé à cet homme une explication qu'il me donnera demain chez lui.

CLÉMENCE

Autant de folies, Paul, autant de mensonges! Est-il donc besoin que je me défende devant toi! Ne l'exige pas, etjuremoi que tu n'iras pas chez M. de Maulincour.

DESMARETZ

J'irai, ne fût-ce que pour le frapper d'une main au visage et d'une épée au cœur !

CLÉMENCE

Un duel ! un duel à mort ! oh ! non, non, cela ne doit pas être ! Écoute, Paul, je ne sais pas si cet homme est un méchant, mais, à coup sûr, c'est un fou, et on ne se bat pas avec les fous !... Ah !... le monde ! le monde !... je le hais cordialement, vois-tu ! nous sommes si heureux sans lui, pourquoi donc l'aller chercher?... Promets-moi d'oublier tout cela ! ... 0 mon Dieu ! je souffre autant que toi, va ! je suis tout émue, tout oppressée, presque défaillante... Tiens, si tu m'aimes véritablement, fais demander notre voiture et emmène-moi !...

DESMARETZ

Clémence, je suis bien malheureux!... je t'adore en te soupçonnant ! les paroles de cet homme m'ont frappé au

cœur, elles y sont restées malgré moi pour le bouleverser ! Répète-moi "donc que tu m'aimes encore, que tu m'aimes toujours!...

Mais, oui, oui, mille fois oui ! tu es aimé comme nul homme ne le sera jamais ! et je t'aimerai toujours mieux jusqu'à mon dernier souffle! Voyons, as-tu encore des craintes?... promets-moi d'oublier les paroles de ce foui promets-moi de ne point le voir, de ne point aller chez lui. Comment? toi qui fais crédit à tant de gens de leur fortune, tu ne me ferais pas l'aumône d'un soupçon? entre un fou et moi, c'est le fou que tu crois! Ah ! j'en ai trop dit, un mot devait suffire !... et maintenant, si ton âme et ton front conservaient un nuage, quelque léger qu'il puisse être, ce serait un crime... oui, un crime!

DESMARETZ

Eh bien ! ce n'est pas le mari jaloux qui te questionne, c'est l'amant, c'est l'ami, c'est le frère ! Parle, non pour te justifier, mais pour calmer d'horribles souffrances...

CLÉMENCE

Ne me demande rien de plus ! sans quoi tu te créeras des remords éternels!... La confiance, c'est la vertu de l'amour...

DESMARETZ

Oh ! si tu me trompes, tu mériterais...

CLÉMENCE

Mille morts !... Mais, partons, au nom du ciel, partons. (Maulincour , la duchesse et quelques personnes paraissent au fond.)

Page 1