‹ Les Treize, drame en cinq actes, six tableauxChapitre 29 sur 56 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LA DUCHESSE, MONRIVEAU.

LÀ DUCHESSE

Savez-vous, général, que vous m'intriguez au possible, et que vous me faites l'effet d'une énigme vivante !

MONRIVEAU.

Moi?

LA DUCHESSE

Oui, vous me plongez à chaque minute dans des étonnements fabuleux. . . par exemple, voilà une maison dans laquelle les laquais vous connaissent et où vous marchez avec aisance comme si c'était la vôtre... je suppose pourtant que c'est la première fois que vous venez ici ?

MONRIVEAU.

Pourquoi supposer cela, duchesse?

LA DUCHESSE

Vous êtes déjà venu à l'hôtel Maulincour?

MONRIVEAU.

Mais oui, et même assez fréquemment.

LA DUCHESSE

Qu'y veniez vous faire?

MONRIVEAU.

Mais, acte de politesse, de savoir-vivre. Je venais, en adversaire courtois, prendre des nouvelles de l'homme qui avait croisé le fer avec moi.

Vous avez réponse à tout... Gomment se fait-il que vous ne me l'ayez jamais dit ?

MONRIVEAU.

C'était si peu important que je n'y ai pas même songé.

LA DUCHESSE

Vous avez eu tort; vous devriez savoir qu'on ne nous fait mystère de rien^ pas même des plus petites choses, à nous autres femmes, quand on prétend avoir quelque affection pour nous.

MONRIVEAU.

Ce n'est pas vous cependant qui pouvez douter de la mienne;

LA DUCHESSE

Et pourquoi donc n'en douterais-je pas? qu'avez-vous donc fait pour me la prouver ?

MONRIVEAU.

Ge que j'ai fait, vous me le demandez !

LA DUCHESSE

Mais certainement je vous le demande! vous êtes quelquefois aimable..', et encore pas toujours, les grands nommes sont comme les jolies femmes, ils ont aussi leurs caprices. Vous me rendez toute sorte de petits services, vous me comblez de jolis cadeaux, vous me menez au bal de temps à autre, vous venez, à peu près tous les soirs, vous ennuyer avec votre indigne servante, vous laissez votre voiture à ma porte des heures entières et vous ne demanderiez pas mieux que de me compromettre suffisamment... Eh bien, après? Mais, mon cher général, je n'ai qu'à autoriser d'un regard ou d'un mot le premier venu de mes danseurs à en faire autant, et il protestera aussi de sa violente passion pour ma petite personne, et je n'en serai pas convaincue le moins du monde parce qu'il se sera tout simplement attelé à mon char, comme disent les romans.

MONRIVEAU.

Ainsi, vous me confondez avec ces poupées de salon qui tourbillonnent autour de vous?

LA DUCHESSE

Oh ! non, je ne vous fais pas cette injure-là, général; j'ai voulu dire seulement que vous ne m'aviez pas encore donné de vos sentiments une preuve décisive...

MONRIVEAU.

Mais, demandez-la-moi donc, cette preuve? demandez-lamoi...

LA DUCHESSE

Cela viendra peut-être... Et pourtant je gagerais que vous maudissez déjà mon pouvoir, parce que je vous ai décidé à m'accompagner ici, malgré votre évidente répugnance...

MONRIVEAU.

Madame...

LA DUCHESSE

Il me passe d'étranges idées par la tète, allez... Si je vous disais que je suis presque certaine que c'est le dévouement de monsieur de Maulincour à ma personne qui lui a valu ce coup d'épée?

Quelle folie !

LA DUCHESSE

La main qui Ta blessé est innocente peut-être... et encore je n'en suis pas bien sûre.

MONRIVEAU,

Vous pourriez croire....

LA DUCHESSE

Je crois que vous avez au fond du cœur des mystères que vous ne me dévoilerez pas, des amitiés que vous ne me sacrifierez jamais... j'ai même parfois à ce sujet comme des pressentiments sinistres... Oui... il me semble que, si un grand malheur doit me frapper, c'est vous qui en serez la cause... vous ou vos amis?

MONRIVEAU.

Ah ! malheur à quiconque oserait, moi vivant, toucher à un seul de vos beaux cheveux !

LA DUCHESSE

Merci... Voilà un accent vrai !

MONRIVEAU.

Et maintenant que j'ai répondu de vous sur ma vie, je vais vous quitter, ma chère duchesse; il ne convient pas que je me trouve en face de M. de Maulincour, et je vous attendrai dans votre voiture devant l'hôtel, où personne n'entrera sans que je le voie... Seulement, j'ai une promesse à vous demander. ..

LA DUCHESSE

Une promesse peut mener loin.

MONRIVEAU.

Oh ! celle-ci ne se rattache en rien à mes sentiments pour vous...

LA DUCHESSE

Parlez alors...

MONRIVEAU.

Promettez-moi qu'entre vous et M. de Maulincour il ne sera point question de madame Desmaretz.

LA DUCHESSE

(1 y aurait danger pour moi?

MON RI VEAU

Je ne dis pas cela, mais...

LA DUCHESSE

M. de Maulincour peut venir. Partez.

MONRIVEAU.

Au revoir, duchesse... (A part.) Ah! quoiqu'il arrive, je veille sur elle, et je saurai bien l'empêcher de se perdre.. .

LA DUCHESSE

Mais partez donc, général...

MONRIVEAU.

A bientôt, n'est-ce pas?..,

LA DUCHESSE

Oui, oui ! (Monriveau sort.) Pauvre Armand, comme il m'aime! Oh ! c'est là qu'est ma force!... Grâce à lui, me voilà dans la place... et monsieur de Maulincour va me dire ce que je veux savoir.. .

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