FERRAGUS, CLÉMENCE
ferragus, courant à elle.
Clémence, ma chère Clémence !
CLÉMENCE
Vous êtes bien seul ?
FERRAGUS
Oui, je t'attendais avec impatience... Mais pourquoi ce trouble, cette pâleur ?...
CLÉMENCE
Ah ! j'en mourrai !
FERRAGUS
Mais qu'y a-t-il donc? Voyons, calme-toi, réponds-moi.
Mon mari a des soupçons qui me déchirent le cœur, qui me désespèrent. Il me fait épier... il m'épie lui-même... et notre existence, autrefois si calme, si heureuse, est devenue intolérable... Oh! je vous en conjure, ayez pitié de moi, délivrez-moi, n'exigez plus de moi l'impossible; car si cette contrainte que vous m'imposez devait durer deux jours encore7 j'en mourrais !
FERRAGUS
Quels motifs as-tu donc de t'alarmer ainsi?
CLÉMENCE
J'en ai mille ! ... La lettre que vous m'avez écrite au commencement de la semaine ne m'a pas été remise, et c'est entre les mains de mon mari qu'elle est certainement tombée.
Qu'importe? Cette lettre ne contenait rien qui put nous compromettre ou nous trahir.
CLÉMENCE
Hier, après vous avoir quitté, j'avais à peine eu le temps de rentrer chez moi, sans être vue, par l'escalier de service, et de me jeter, brisée de fatigue, sur un fauteuil, lorsqu'il entra brusquement dans ma chambre, et d'une voix qu'il cherchait à rendre indifférente, il me demanda si j'étais sortie ; je répondis que non, et alors, prenant mon chapeau que j'avais jeté sur un meuble, il me montra du doigt quelques gouttes de pluie qui en avaient taché le velours... Je courbai la tête comme une coupable ; je fondis en larmes, et après m'avoir lancé un regard terrible, il alla s'enfermer jusqu'au lendemain dans son cabinet de travail. Ah ! s'il m'a suivie, s'il pénètre dans cet hôtel... c'en est fait de nous,., tout est perdu.
Ne t'alarme donc pas et crois fermement à l'avenir. Certes, j'aurais parlé depuis longtemps si je n'avais pas craint de compromettre ton repos et ton bonheur, car Paul Desmaretz, caractère simple, probité modeste, réglant son opinion sur celle du monde, respectant les préjugés comme des lois, eût reculé avec horreur si le vrai Ferragus se fût dressé devant lui, sans masque, tout d'une pièce!...
CLÉMENCE
Oui, et c'est cette pensée-là qui me glace le cœur !...
FERRAGUS
Allons! encore un peu décourage, ma Clémence; demain nous pourrons parler, demain nous n'aurons plus rien à craindre, et quand j'aurai le droit absolu de m'appeler devant tous le marquis de Funcal, quand Sa Majesté Jean YI, roi de Portugal, aura été mon complice, il n'y aura pas sur la terre une seule voix qui puisse me démentir, un seul regard qui puisse reconnaître en moi Ferragus le forçat!... (Vers les derniers mots, Desmaretz est entré lentement sans être vu.)