SCÈNE VIII
Les Mêmes,- DESMARETZ.
desmaretz, une arme à la main .
Misérable !
clémence, se jetant entre eux, Paul ! c'est mon père !.. .
DESMARETZ, reculant.-
Son pèrfc!... Oh!...
CLÉMENCE
Voilà ce secret que tu as voulu connaître...
DESMARETZ
Secret de honte et d'infamie !
CLÉMENCE
Ah ! tu viens de tuer notre bonheur ! . . .
DESMARETZ
Laissez-moi! laissez-moi !.,. Lorsque je me suis jeté dans cetle chanabre, le cœur bondissant, la tête perdue, c'est un amant que je croyais trouver en face de moi, et sans pitié pour la femme criminelle, éteignant mon amour clans mon mépris et lavant mon opprobre dans le sang, j'aurais étendu mort à mes pieds le larron d'honneur... Arme inutile maintenant , colère impuissante , vengeance impossible , cet homme est son père ! Ah! que je souffre ! que je souffre !
FERRAGUS
Ne parlez pas de votre souffrance, monsieur, car elle n'est rien, comparée à celle qui me déchire... Y a-t-il, en effet, une torture plus atroce pour un père que de trouver un ennemi dans le mari de sa fille?
DESMARETZ
Un ennemi ?
FERRAGUS
Oui ! ... et le plus implacable que j'aie jamais rencontré ! Le malheureux ! sa première pensée n'a pas été que je pouvais
être innocent... Ah ! du moins, ce fut la tienne, ma Clémence, et je t'en ai bénie... Mais regardez-moi donc, monsieur, et demandez-vous si ce n'est pas une injustice de me haïr ?
DE SMARETZ.
Je n'ai pas dit que je vous haïssais.
FERRAGUS
Ce n'est que du mépris, alors... mais, quel que soit mon passé, entendez- vous , ce mépris ou cette haine que je brave ne doivent retomber que sur ma tête!... Clémence n'est pas coupable, elle, et vous n'avez pas le droit de l'accuser.
DESMARETZ
Ne m'a t'elle pas trompé... odieusement trompé?
CLÉMENCE
Non, non, je te l'atteste... je te le jure !... Quand nous nous sommes aimés, quand tu es devenu mon mari, je me croyais orpheline, je ne savais rien de ma naissance; le mystère de ma destinée ne me fut révèle qu'au lit de mort de l'excellente femme qui m'avait élevée et que j'ai longtemps chérie comme une mère ! Je sus alors qu'il y avait sur la terre un homme dont j'étais toute la vie, tout l'amour, que ta fortune était son ouvrage et qu'il t'aimait, qu'il était exilé de la société, qu'il portait un nom flétri, qu'il en était plus malheureux pour moi, pour nous, que pour lui-même. Ce fut au chevet de la mourante que j'aperçus mon père pour la première fois, et quand après m' avoir tout révélé, il releva ses yeux pleins de larmes et me serra dans ses bras, je lui fis sans hésiter le serment qu'il demandait.
DESMARETZ
Dites le mensonge plutôt.
CLÉMENCE
J'avais juré non pas de mentir, mais de garderie silence; ma faute est d'avoir douté de toi ; mais que veux- tu ? j'ai tremblé pour mon amour, la pensée que tu pourrais un jour ne plus aimer la fille de Ferragus autant que tu aimais ta Clémence nous fermait la bouche à tous les deux ! Oh ! sans cette pensée, qui me remplissait d'une terreur pro-
fonde, t'aurais-je caché quelque chose... à toi?... Voilà ma confession, et, sur ma vie éternelle, j'ai dit la vérité !
FERRAGUS
Qui donc oserait ne pas te croire ?
CLÉMENCE
J'attends mon arrêt, maintenant, et c'est à genoux que je veux l'attendre...
FERRAGUS
Non, Clémence, non, reste debout et lève fièrement la tête... Il n'y a que les coupables qui s'humilient... Allons, parlez, monsieur.
DESMARETZ
C'est à elle seule que je parle... Cette fortune que je croyais n'avoir conquise qu'à force de travail et de probité, n'avez-vous pas dit que je la devais à cet homme?
CLÉMENCE
Je l'ai dit.
DESMARETZ
Qu'elle soit maudite alors, cette opulence dont la source est impure... Oh ! je saurai bien m'en dépouiller plus vite encore que je ne l'ai acquise; elle me fait horreur !... On ne dira point que Paul Desmaretz a spéculé sur la complicité d'un forçat et sur la honte de sa femme !
FERRAGUS
Monsieur !
Oh ! je le vois, tout est fini, tu ne m'aimes plus... tu me répudies... tu me chasses!...
DESMARETZ
Eh bien 1 non, non, je t'ai trop aimée pour ne pas t' aimer encore, pour ne pas t'aimer malgré tout...
CLÉMENCE
Est-ce possible?
desmaretz, lui ouvrant les bras .
Clémence ! ce qui s'est passé là n'est qu'un mauvais rêve, oublions-le 1 nous recommencerons la vie, nous quitterons
Paris, la France, l'Europe même ; notre amour doublera notre courage et il y aura encore pour nous des jours de bonheur... si tu le veux.
CLÉMENCE
Si je le veux?...
DESMARETZ
C'est de toi, maintenant, que dépend notre avenir.
CLÉMENCE
De moi? de moi?...
DESMARETZ
Oui, de toi seule !... ne me comprends-tu pas?
CLÉMENCE
Non...
DESMARETZ
Eh bien! il faut que le secret de ta naissance meure entre nous trois!... Il faut que tu me jures de ne jamais revoir cet homme. ..
FERRAGUS
Oh!
CLÉMENCE
L'abandonner, le renier, lui, mon père !
DESMARETZ
Préfères-tu renier ton mari ?
CLÉMENCE
Paul !
DESMARETZ
L'un de nous deux est de trop et doit disparaître. . . lui ou moi, choisis...
CLÉMENCE
Oh ! cela n'est pas, et j'ai mal entendu... Il est impossible que tu exiges de moi un sacrifice aussi cruel !
DESMARETZ
A ce prix-là, seulement, j'oublierai tout! Si tu refuses, c'est moi que tu ne reverras jamais, et Dieu sait pourtant si je t'aime !
FERRAGUS
Vous l'aimez? en vérité, et moi donc?... Croyez-vous que je ne l'aime pas mille fois davantage? Vous avez mis le premier des baisers sur son front, moi le premier j'y ai mis des larmes ; vous êtes son mari, mais je suis son père, moi! Lorsqu'elle était toute petite et qu'elle ne me connaissait pas encore, je risquais ma liberté, ma vie, pour aller la voir aux promenades, pour venir l'admirer dans son berceau, chez la femme à qui je l'avais confiée ; plus tard, je lui ai fait un cortège de treize hommes, prêts à tout pour lui épargner une douleur, une crainte, une larme ; si je vis encore, mais c'est elle seule qui m'a donné le courage de vivre, et depuis quinze ans je ne songe qu'à une chose, à la possibilité de tuer le forçat, au bonheur de pouvoir l'avouer pour ma fille, et de la serrer dans mes bras, à la face du ciel et de la terre ! Voilà comme je l'aime, moi, monsieur! et vous venez, Dieu me pardonne, me demander de renoncer à elle, et vous avez pu croire que je ne défendrais pas avec des ongles de lion, avec l'âme d'un père, mon seul bien, ma vie, ma fille! allons donc, vous êtes fou ! plutôt que de la perdre volontairement, je brûlerais Paris!
CLÉMENCE
Tu l'as entendu, Paul, et tu l'as compris, j'en suis sûre. Si coupable que tu puisses le croire, il y a en lui une ardeur de dévouement, une puissance d'affection qui finiront par te toucher un jour, par vous rapprocher, peut-être! il est vraiment impossible que deux âmes comme les vôtres soient irréconciliables!... Enfin, que te dirai-je de plus? c'est mon père! Grâce pour lui... grâce pour moi! [Desmaretz demeure impassible.) Mais c'est horrible !
FERRAGUS
Oui, horrible! Certes, l'opinion du monde est digne de respect, mais il y a des moments où il ne faut pas lui immoler en aveugle tout ce que notre cœur contient de généreux et de clément !... Voyons, monsieur...
DESMARETZ
Dois-je rester ou partir?
Ah I maintenant qu'il n'y a plus entre nous de rapprochement possible, ce qu'il t'a dit, Clémence, je te le dis à mon tour. L'un de nous deux est de trop et doit disparaître, lui ou moi... Choisis !
CLEMENCE
Ah ! tenez, vous êtes des bourreaux ! Mais vous ne voyez donc pas que c'est sur mon pauvre cœur que frappe chacun de vos coups, et vous me torturez là tous les deux sans que rien puisse vous émouvoir et vous fléchir! Mais songez-y donc ! cette odieuse préférence que vous me demandez, ce serait plus qu'an crime, ce serait une impiété !... Vous m'aimez, je le sais;.. Eh bien, moi aussi, je vous aime tous les deux... également.,. Et si vous vouliez laisser mes mains rapprocher les vôtres, la vie pourrait encore être belle pour nous trois... Le voulez-vous, dites... le voulez-vous?... De la glace.,, du marbre... le froid de la mort ! Ah ! que faire, que devenir? Repoussée par un mari, par un père, il me reste Dieu pour refuge, et là, tout à l'heure, au pied de l'autel il m'inspirera peut-être !... Ne me suivez pas !... je veux être seule avec Dieu !
DE S MARE TZ
Clémence !
FERRAGUS
Ma fille!...
clémence, comme inspirée .
Avec Dieu! {Arrivée au seuil de la porte , elle les arrête d'une main et de Vautre montre le ciel.)