‹ Les Treize, drame en cinq actes, six tableauxChapitre 42 sur 56 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MONRIVEAU, LA DUCHESSE.

LA DUCHESSE

En vérité, général, vous êtes insupportable, ce soir!

Ah ! c'est que c'est à perdre patience.

LA DUCHESSE

Oh! par grâce, ne criez pas de la sorte... rien n'est plus mauvais genre, défaites-vous donc une fois pour toutes de ces habitudes de caserne. . . Voyons, vous n'avez point à sabrer une division ni à emporter une redoute... vous n'êtes point au milieu d'un désert, en face de quelque bête féroce, non, n'est-ce pas? Vous voilà tout bonnement à Paris, dans le faubourg Saint-Germain, chez une pauvre petite duchesse qui vous reçoit de son mieux, et il n'y a pas en tout ceci, vous en conviendrez, motif de crier à faire trembler les vitres.

MONRIVEAU.

Soit, madame, mais ce que je vous ai dit là, dans le salon...

LA DUCHESSE

Je vous défie bien de me le répéter dans ce boudoir, par exemple.

MONRIVEAU.

Vous m'en défiez?

LA DUCHESSE

Mais oui.

MONRIVEA fJ.

Eh bien ! madame, voilà ce que je vous disais: Le jour où je serais convaincu que vous vous êtes jouée de mon amour, que vous avez pris plaisir à me torturer le cœur, que vous avez voulu tout simplement faire de moi une manière de plastron contre vos ennemis, ce jour-là, je serai capable de

De quoi donc?

MONRIVEAU.

De me venger cruellement.

la duchesse, haussant les épaules.

Si vous croyez que vous me faites peur? (Elle va se mettre au clavecin et se met à jouer un prélude avec indifférence,) Tous savez, général, quand la crise sera passée, vous me le ferez dire...

moxriveau, à part.

Ah! c'est à égarer la raison... c'est à briser le cœur!... (Il se laisse tomber avec accablement sur un siège, mais impressionné par le jeu de la Duchesse, il relève peu à peu la tête et se rapproche d'elle.) J'ignorais qu'il y eût une telle émotion, une telle puissance, dans une musique de piano...

la duchesse, se levant.

Eh! mon ami, vous ignorez aussi ce que vous me faites souffrir avec vos paroles violentes et vos injustes reproches. Mais c'est l'habitude, vous autres hommes, vous ne savez jamais rien...

MONRIVEAU.

Je sais que vous me refusez sans pitié le moindre sacrifice...

LA DUCHESSE

Pourquoi voulez-vous me compromettre? Vous ne devez être qu'un ami pour moi.

MONRIVEAU.

N'être que votre ami? Mais, est-ce que c'est possible, madame? Sur la foi des douces heures que vous m'accordez quelquefois comme une aumône, je m'endors et je me réveille dans votre cœur; et vous, à chaque instant, sans motif, vous vous plaisez cruellement à tuer les espérances qui me font vivre ! Youlez-vous donc me faire entendre que, semblable à toutes les coquettes, vous n'avez que des fantaisies et point d'amour! Pourquoi donc, alors, m avez-vous demandé ma vie et l'avez-vous acceptée ?

LA DUCHESSE

J'ai eu tort, Armand... Oui, une honnête femme a toujours tort de se laisser aller à de tels enivrements lorsqu'elle ne peut ni ne doit les récompenser.

MONRIVEAU.

Je comprends... Ceci veut dire que vous m'avez trompé.

LA DUCHESSE

Vous avoir trompé, moi? non, Armand, non, je vous aime... mais seulement comme il m'est permis de vous aimer... Voyons, tachez d'être plus raisonnable; ai-je si grand tort d'avoir peur de vous et de vous tenir a distance? N'y a-t-il pas mille occasions où un homme ferait faire à une femme de ving-cinq ans bien des étourderies, bien des sottises...

MONRIVEAU.

La femme de vingt-cinq ans sait calculer à merveille.

LA DUCHESSE

Vous serez mon ami, vous serez mon frère... Promettezle-moi.

MONRIVEAU.

Non, non ! je vous répète que c'est impossible !

LEb TREIZE 93

Armand! je vous ai donné mon estime, mon amitié, et me demander davantage, en vérité, ce serait folie !

M ON RI VEAU

Eh bien, oui, je ne suis qu'un insensé, peut-être: mais je vous aime, je vous adore ! (Il V entoure de ses bras; elle se dégage moitié souriante, moitié fâchée.)

LA DUCHESSE

Voulez-vous me faire le plaisir de retourner a votre place?.. . plus loin.. . un peu plus loin., . Vous ne voulez pas? Alors, c'est moi qui vous demanderai très-humblement la permission de prendre congé de vous.

MONRIVEAU.

Ainsi, vous me chassez ?

LA DUCHESSE

Mon Dieu, non, je ne vous chasse pas... je vous renvoie tout au plus... et le motif de cette cruauté, c'est que je vais au bal des Grandlieu... comprenez -vous? Les femmes du monde sont comme les militaires, elles ont aussi leurs corvées. [Regardant la pendule.) Dix heures!... Déjà si tard !,.. les salons vont être encombrés, et si je manque mon effet, ce sera votre faute, vilain bourru! Bonsoir...

MONRIVEAU.

Je vais vous accompagner.

LA DUCHESSE

Ah! je vous le défends bien, par exemple... Allons, partez... moi je vais donner un dernier coup d'oeil à ma toilette... Bonsoir, général...

MONRIVEAU.

Madame... (Elle sort.) La voilà partie, l'orgueil dans les yeux, un sourire sur les lèvres, et me laissant là, triste, humilié, désespéré... (Ferragus rentre.

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