‹ Les tremblements de terreChapitre 107 sur 112 · C.Bogeador · texte numérisé non relu

C.Bogeador

Fifç. 80. — Philippines.

ainsi qu'aux observations séismologiques régulièrement instituées de 1866 à 1900 par les pères Jésuites, à leur observatoire muni* cipal de Manille, au moyen du vaste réseau de leurs missions, répandues dans tout l'archipel S organisation continuée par le Weather Bureau du gouvernement des États-Unis', l'archipel des Philippines est très bien connu au point de vue de la répartition des tremblements de terre, sauf là où la colonisation espagnole d'abord, puis américaine, n'a pu encore pénétrer, comme le centre de Luçon et l'intérieur de Mindanao et de quelques autres îles. Saderray Maso' a fait de cette répartition, en s'appuyant sur les travaux géologiques de Becker*^ une très intéressante étude, qui complète les résul^ tats que nous avions obtenus antérieurement*. Seules les grandes lignes de la géologie des Philippines sont connues, mais le peu qu'on en sait maintenant sufOt amplement à justifier leur extrême instabilité.

L'archipel forme un grand trapèze, ayant pour base Luçon et Mindanao d'une part, le rivage N. E. de Bornéo entre les tles Banguey et Sibutu d'autre part, et pour petits côtés Palawan (ou Paragua) et l'archipel de Jolo (ou Soulou) . Au centre, se trouve le vide de la mer de Jolo avec ses énormes profondeurs, comparables à celles du Pacifique le long des deux tles principales, Luçon et Mindanao. On a ainsi tout de suite l'impression de terres morcelées, émergeant des abîmes océaniques, structure générale que l'observation fait presque toujours reconnaître comme favorable à l'instabilité.

Depuis le début des temps paléozoïques, un archipel existait là, mais c'est tout ce qu'on en sait jusqu'à l'Ëocène, époque du dépôt des lignites de Gebù, après quoi un grand mouvement d'exhaussement et de plissement correspondait aux vicissitudes contemporaines qui modifiaient si profondément la configuration de l'Europe et de l'Asie ; il est probable qu'alors Luçon et Bornéo furent temporairement réunies. Vers le milieu du Miocène, l'archipel s'enfonça notablement; beaucoup des îles actuelles disparurent sous les eaux, tandis que les deux grandes terres de Luçon et de Mindanao se

* Observatorio de Manila (Bajo la direcciôn de los P. de la Compaûia de Jesùs). Boleiin mensual, 1866-1900.

* J. Algue. Philippine Weather Bureau of the Dept of the Interior. Manila central Observatory, 1901...

* Volcanoes and scismic centers of the Philippine Archipelago (Cetuus of the PhU lippine islands. Bull. 3. Washington, 1904).

* Report on the Geology of the Philippine islands (Washington, 1901).

* De seismen der Philippijnen [Natuurk, Tijdschr. voor Nederlandsch-Jndië, LX(. An. 1. Batavia, 1901).

Os Mo^iTiHo». — TremblemenU de terre. t%

GÉOGRAPHIE SËISMOLOGIQUE

réduisaient à des groupes insulaires. Â la fin de la même époque, un lent relèvement commença et paraît s'être continué jusqu'à nos jours, avec certaines inversions de mouvements locales et particulières à quelques îles, et que décelé la distribution des formes animales. Si les diorites et autres roches massives datent de la fin du Primaire, le développement de l'activité volcanique a probablement commencé au Miocène inférieur, au moment de l'exhaussement et du plissement post-éocènes. Une grande partie des produits éruptifs a été remaniée sous les eaux, et a formé des plaines de tufs. La disposition des lignes d'évents volcaniques, actifs ou éteints, et leur mode de liaison ou de dépendance avec ceux des Moluques ont donné lieu à de nombreuses discussions encore ouvertes, mais sans intérêt pour l'étude ici poursuivie ; qu'il suffise de dire que, d'après Becker, elles forment plutôt un réseau de fissures qu'un système de diaclases parallèles.

Le dernier exhaussement est prouvé par les perforations des animaux marins lithophages, et surtout par l'existence des maur teaux coralliens qui recouvrent presque entièrement Cebù, Negros et beaucoup d'îlots jusqu'à des altitudes de 700 à 800 mètres. De nombreuses terrasses littorales montrent que ce mouvement n'a pas été continu, mais bien plutôt soumis à des paroxymes, séparés par des intervalles de repos au moins relatif. Fautril croire, avec les vieux chroniqueurs espagnols, que plusieurs grands tremblements de terre d'autrefois ont été accompagnés de soulèvements côtiers? La question doit rester douteuse, surtout depuis la magistrale réfutation qu'a faite Suess de semblables phénomènes dans l'Amérique du Sud, pourtant classiques jusqu'à lui.

En résumé, l'archipel des Philippines trouve dans les dernières phases de son histoire géologique de nombreuses causes générales de séismicité : abîmes océaniques tout autour, et même dans l'intérieur, d'où un relief considérable émergé ou immergé, plissement tertiaire, exhaussement récent, à peine terminé de nos jours ; enfin beaucoup de fractures, par lesquelles se sont fait jour les volcans et souvent les appareils thermaux. Mais le détail de la géologie des diverses îles est trop peu connu encore pour que l'on puisse, dans la plupart des cas, attribuer une influence séismogénique indéniable à des accidents particuliers caractérisant les principaux centres d'ébranlement, dont plusieurs ont subi des désastres, et que l'on va successivement décrire du Nord au Sud.

A l'extrême Nord, les tremblements de terre sont fréquents dans le petit archipel de Batanes, mais ils ne paraissent pas ébranler

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autant celui des Babuyanes qui^ plus au Sud, le sépare de Luçon, et cela malgré la présence dans ce dernier du volcan actif Gamiguin del Norte.

La grande île de Luçon renferme un grand nombre de foyers séismiques. Le premier qui se présente est celui d'Âparri, dont la prépondérance est due sans doute, au moins dans une certaine mesure, à ce que la vallée du Rio Grande de Gagayan est peu colonisée encore. Ge centre s'étend donc, selon toute probabilité, vers le Sud jusqu'au nœud des deux cordillères, ou Sierra de Garaballo, où en 1881 Bambang (ou Bayombong), dans le haut de la vallée longitudinale, a été le siège de très nombreuses secousses, qui ont donné lieu à d'intéressantes études de la part d'Âbella y Gasariego^ L'instabilité atteint le département de la Nueva Yizcaya jusqu'à la baie de Baler, dans le district de El Principe. Abella en fait sans preuves un foyer séismico-volcanique, tandis que Genteno y Garcia ' considère ces mouvements comme des séismes d'effondrement, en conséquence de la dissolution du sel gemme par les sources thermales si développées dans la région. Saderra y Maso s'élève justement contre cette explication qu'il trouve insufGsamment justifiée, et il fait avec raison observer que si, après les tremblements de terre de 1881, Genteno a pu tirer argument du changement de régime observé dans les sources du Monte Blanco en 1883 et 1884, il est d'autre part fort douteux que semblable phénomène ait été, comme on l'a prétendu, la conséquence des secousses de 1892.

Le versant occidental de la Sierra de Ilocos est probablement beaucoup plus instable ; en tout cas, on est beaucoup mieux renseigné sur ses tremblements de terre. Ge district séismique s'étend jusqu'au golfe de Lingayen et au capBolinao. Des chocs sous-marins ont été signalés au large du cap Bojeador, et en outre les isoséistes d'un certain nombre de tremblements de terre, importants par leur extension et leur intensité, indiquent des épicentres dans les mêmes parages maritimes. La région séismique s'étend donc au moins sur le talus sous-marin. G'est pour ainsi dire sans interruption que le golfe de Lingayen et la vallée du Rio Âgno forment un autre foyer très ins« table, plus dangereux même que le précédent. Beaucoup d'aires épicentrales s'allongent sur le thalweg du fleuve, ou sur une ligne transversale qui, partant du fond du golfe, aboutit à la baie de Dingalan sur le Pacifique, et certains épicentres se trouvent manifeste-

* Tlie earthquakcs of Nueva Vizcaya (Philippine islands) in 1881 (Tratis. Seism. Soc. o/^/apan, IV, 38, 1882).

' J. Genteno y Garcia. Memoria geolégico-mineva (cité par Saderra y Mas6, SI).

ment dans le golfe lui-même. Seule la partie septentrionale de la Sierra de Zambales paraît vraiment instable, du cap Bolinao à Iba, et là aussi des séismes de grande aire d'action émanent du large. Ainsi, la région d'ébranlement est en majeure partie constituée par une dépression comprise entre la Sierra de Zambales et la Sierra de Uocos et formant une sorte de coulisse, et dont la partie septentrionale serait immergée jusqu'au cap Bojeador, et la partie méridionale émergée dans la vallée du Rio Agno. Il est dès lors tout naturel, en l'absence de renseignements géologiques suffisants, d'émettre provisoirement rhypothëse que c'est là une dépression dont le caractère tectonique explique l'instabilité. Son effondrement n'aurait peut-être même pas dit son dernier mot, s'il est vrai, comme le rapportent les indigènes, qu'un lac se serait autrefois formé près du cap Bojeador à la suite d'un tremblement déterre, en submergeant un village. Mais ces suggestions ne sont proposées que sous les plus expresses réserves. La partie Nord de la Sierra de Zambales, précisément la plus ébranlée, est composée sur son versant oriental degabbros, de schistes talqueux, de tufs trachytiques et, fait important à signaler, de serpentine : cette dernière roche est très souvent l'indice d'un énergique dynamo-métamorphisme, accompagnant des mouvements de l'époque tertiaire dans bien des régions séismiques. Au contraire, la partie méridionale de la chaîne est beaucoup plus stable, quoique d'origine volcanique récente.

Plus au Sud se rencontre le foyer d^ébranlement de Manille, comprenant la baie de ce nom, le lac volcanique de Bombon (ou du Taal), le département de Batangas et la côte voisine de l'île Mindoro. Célèbre par les nombreuses catastrophes de la capitale des Philippines, en particulier celle de juillet 1880, qui a été l'objet d'une étude géologique relative à sa propagation par Centeno y Garcia \ ce district est extrêmement exposé aux dommages, mais la fréquence y est certainement bien moindre que ne le ferait supposer le nombre considérable de chocs qui y ont été signalés, beaucoup venant d'ailleurs, surtout de la région précédente. Le peu de consistance du sous-sol de tufs marécageux de ManiUe, traversé en tous sens par des Esteros^ a sans doute contribué à grandement aggraver les dommages en bien des occasions, et à lui faire sa détestable réputation, d'ailleurs méritée.

La longue presqu'île des Camarines avec le remarquable volcan de l'Albay (ou Mayôn)', prolongeant Luçon vers le S. E. et l'île

* Abstract of a Meinoir on thc earthquakcs in thc island or Luzon in 1880 (Trans, Seism. Soc. ofJapan, \, 43, 1882).

* E. Abella y Casariego. Monografla geolôgica del volcan de Albay 6 el Mayôn. {/(/., 19).

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de Samar constituent les fragments d'une cordillère morcelée, parallèle à une autre sierra voisine, encore plus démantelée et formée par les îles Masbate et Leyte. C'est là une province séismique avec nombreux centres d'ébranlement, et, si des désastres n'y ont pas été souvent mentionnés, cela ne tient peut-être qu'au manque de villes importantes. Quoi qu'il en soit, les isoséistes de certains tremblements de terre s'allongent sur le détroit qui sépare Samar et Leyte, indice suffisant pour lui faire reconnaître un caractère tectonique et jouer un rôle séismogénique décidé.

Les autres îles de l'archipel des Bisayas, Panay, Negros, Gebù et Bohol, sont relativement assez à l'abri des secousses. Iloilo, seule ville importante de ces parages, est un foyer d'ébranlement au moins apparent. S*il était bien établi que ce soit un véritable centre, on pourrait répéter du détroit du même nom ce qui vient d'ôtrc dit de celui de Samar. Certaines secousses affectent à la fois les Bisayas occidentales et le Nord deMindanao, mais, tout à fait indépendamment des paroxysmes de volcan de l'île Caminguin del Sur, elles ont leurs épicentres en mer.

Mindanao présente une région extrêmement instable entre les golfes de Butuan et de Davao. C'est une longue dépression méridienne, parallèle au rivage oriental et s'étendant d'une mer à l'autre. Parcourue par les Rios Âgusan et Tagum, dont un seuil peu élevé réunit les têtes au Sud du lac de Dagum, elle est séparée de l'océan par une longue cordillère entre l'île Dinagat et le cap San Agustin ; Suess regarde comme une fracture la ligne littorale située au pied de la chaîne et bordant un talus raide aboutissant à de grandes profondeurs. Après la vallée moyenne de l'Agusan, dont les missions ont été bien des fois ravagées, Surigao et Davao sont les localités les plus fréquemment secouées. Les indigènes les plus âgés de Siargao disent qu*autrefois des tremblements de terre ont duré six mois et fait disparaître plusieurs petites îles des alentours. Quoi qu'il en soit de cet événement seulement traditionnel, la fracture océanique et la dépression sont évidemment des accidents tectoniques, dont on ne saurait guère nier Tintervention dans ces tremblements de terre.

Cette importante dépression des Rios Agusan et Tagum présente un remarquable fait d'observation S c'est que les lignes d'égale inclinaison magnétique, et surtout celles d'égale composante horizontale se rebroussent toutes le long d'une ligne parallèle à la dépression et située à l'ouest de ce trait géographique. Il y a probablement là

' Saderra y Maso. Isoclinic and isogonic lines in the island of Mindanao (Dept. of the Interior. Philippine WeaUier Bureau. Manila central Observatory, 1902. 246).

l'indice de perturbations géologiques et tectoniques, soulignant les circonstances séismogéniques signalées. C'est, jusqu'ici du moins, le seul cas que nous connaissions où Ton puisse suggérer, comme pour la pesanteur, une relation entre les deux ordres de phénomènes, magnétiques et séismiques ; il serait trës intéressant d'en poursuivre la recherche à la surface de tout le globe.

On ne peut actuellement rien dire des foyers séismiques moins importants des golfes de Misamis et de Gottabato. Certains chocs importants ont eu leurs épicentres en mer, au sud de la baie de Dumanquilas.

L'extrémité de la longue presqu'île de Zamboanga et l'île Isabela de Basilan forment une région séismique souvent éprouvée, que Far* chipel de Jolo prolonge jusqu*à Bornéo, avec moins d'instabilité toutefois. De part et d'autre de cette chaîne morcelée, les profondeurs marines sont considérables. Le grand tremblement de terre du 21 septembre 1897 fut accompagné de vagues séismiques destructives. Il s'y produisit aussi d'importants changements topographiques, mais d'une inégale authenticité, car si l'apparition d'une île de boue au voisinage de Labouan (Bornéo) S et celle d'une autre au voisinage de Kudat au S. E. de l'île Malundangan, sérieusement observées *, sont hors de doute, il n'en est pas de même pour la disparition d'une île Damni entre Siassi et Tawi-Tawi, ni même pour la formation d'une grande crevasse dans Fîle Tubigon près de Pafigutâran, phénomènes signalés aussi par Coronas. Quoi qu'il en soit, l'origine sous-marine de ce grand événement, suivi de plus de 500 chocs consécutifs, ne fait pour ainsi dire pas question, et doit être recherchée au Nord et au large de Jolo. Son caractère nettement tectonique a été démontré par Coronas, et cette conclusion doit s'étendre aux autres séismes de ces îles, car leurs formations coralliennes et basaltiques n'impliquent guère par elles seules l'instabilité. Il faut toutefois observer qu'elles s'élèvent audessus d'une étroite arête, plongeant au Nord et au Sud sur de très grandes profondeurs océaniques, circonstance éminemment favorable à l'instabilité.

On suppose stable la grande et étroite île de Palawan, ou Paragua, prolongeant la Sierra de Zambales jusqu'à l'extrémité Nord de Bornéo;

* G. Agamemnone. I terremotl di Labuan del 21-Vin-1897. [R, c. délia R. Aec. dei Lincei, VII, série 5« , fasc. VI. 155, 1898).

— G. Schmidt. Ueber die Géologie von Nord- West Bornéo und eine daselbst entstandene a Neue Insel » (Beitrdge sur Geophysik, VII, 1, 121. Leipzig, 1904).

' J. Coronas. La acUridad sismica en el archipiéiago fiUpino durante el a&o 1897 (Obs. de Manila, 1899).

¥ig. 8Z. — Philippines. Aires pléistoséisUB des pnncipaax séismes ayuil ei leurs ùpicentres en mer.

mais elle est trop peu connue pour qu'on puisse l'affirmer en toute certitude.

D'après Goronas, les vagues séismiques et les tremblements sousmarins sont fort rares aux Philippines : c'est donc que l'archipel ne se trouve pas entouré de fractures restées mobiles et représentées par les grandes profondeurs des mers voisines, correspondant à la formation du Pacifique. Cette conclusion est d'accord avec le fait de l'existence, dès les temps paléozoïques, d'un ancien archipel, dont l'ossature se retrouve à Luçon et à Mindanao, et que masquent souvent de grandes masses de formations éruptives de toutes les époques. Seule la côte orientale de Mindanao ferait exception, si l'observation de tremblements de terre mieux étudiés vient à confirmer l'opinion de Suess mentionnée plus haut, relativement à la chaîne ancienne qui la borde. Deux séismes signalés dans les îles Palaos (ouPelew}, loin au large et à l'est de Mindanao, ne suffisent pas à contre-balancer à cet égard l'absence totale de séismes sousmarins observés jusqu'à présent. Les tracés des isoséistes de quelques tremblements de terre indiquent cependant des épicentres situés en mer.

En définitive, les tremblements de terre des Philippines doivent être jusqu'à nouvel ordre regardés comme l'héritage direct du plissement tertiaire, l'exhaussement post-miocbne ne pouvant guère être invoqué à cause de la stabilité relative des Bisayas, où 'ce dernier mouvement a atteint son maximum.

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