Himalaya et plaine indo-gangétiqae
L'Himalaya est une chaîne récente, dont la surrection d'origine reculée s'est continuée au moins jusqu'au Pliocène. Elle résulte d'une compression S. N., et le proGl en Y de ses profondes et étroites vallées montre la rapidité du mouvement d'élévation pendant lequel les torrents ont creusé leurs lits, au fur et à mesure du mouvement du fond et avant que les parties supérieures aient pu être adoucies par la dénudation. «Elle est plissée et disposée en gradins successifs. Aux collines de Siwalik, le Pliocène présente une puissance considérable par suite de la dégradation de la lèvre soulevée de la grande dislocation himalayenne. Ces hauteurs correspondent à la mollasse alpine, déposée dans un synclinal en avant du plissement alpin ; de la même façon, elles forment maintenant un anticlinal dont le versant Nord plonge vers la chaîne principale. En arrière, les dépressions des Dun bordent les roches métamorphiques de l'Himalaya, et au delà l'axe archéen se dresse ainsi qu'un mur précédé de gigantesques escaliers. Au delà vers l'est, ces caractères disparaissent à Darjiling, qui est au pied du massif gneissique oriental. Les plissements présentent leur maximum à Rawal Pindi, hors de FHimalaya, là ou les calcaires jurassiques horizontaux reposent sur les couches nummulitiques, et l'énergie de l'effort S.-N. se manifeste par les actions dynamo-métamorphiques qui ont modifié les traits de structure des roches. Tous ces grands mouvements ont occasionné des dislocations de même ampleur, et plusieurs des savants du Geological Survey of India pensent même que la surrection de l'Himalaya n'a pas encore dit son dernier mot. Sans aller jusque-là, il suffit que ce phénomène se soit terminé à une date assez récente pour jouer un rôle séismogé-
GÉOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
er
te
e a to t
is
fa
nique indéniable, et c'est bien sur quoi tout le monde s'accorde. En outre, la grande faille des Siwalik aurait encore été accentuée pendant le Pliocène, observation d'Oldham qui peut aussi, dans une certaine mesure, expliquer la séismicité du pied de la chaîne.
Les tremblements de terre n'ayant pas été dans ces régions l'objet d'études systématiques, on ne connaît les districts séismiques d'une façon approximative que par la répartition des ravages causés.
Le Cachemire est sûrement la partie la plus exposée ; mais si la structure géologique du pays ne donne pas encore clairement les raisons d'instabilité dans le détail, par contre les causes générales surabondent. La voûte himalayenne s'épanouit devant le massif du Karakorum, de manière que les cimes formées de terrains paléozoîques et mésozoïques dominent la dépression du Cachemire, dont l'axe de plus de 100 kilomètres de long a sa direction à peu près S. E.-N. W. Un ancien lac' tertiaire, remplissant l'énorme amphitéfttre, s'est à plusieurs reprises vidé partiellement, sous l'effet de violents mouvements tectoniques qui ont inscrit leurs conséquences par des terrasses alluviales à différentes hauteurs. Des plis de grande amplitude ont été tordus, charriés et écrasés. Tous ces traits concordent avec le brusque changement de direction de l'Himalaya, et les dislocations concomitantes d'ampleur proportionnée rendent compte de la très grande instabilité séismique du Cachemire, qui a été souvent désolé \
On est peu renseigné sur les tremblements de terre du haut Indus. Néanmoins quelques secousses signalées à Iskardo et à Gilgit pourraient faire admettre pour cette partie de la chaîne une instabilité que le relief exagéré du Moustag-Ata et du Karakorum expliquerait^ comme conséquence de dislocations proportionnées.
Une seule secousse connue au Tchitral (1905) ne permet pas de soupçonner ses véritables conditions séismiques.
Les environs de Peshawar, Rawal Pindi et Attock sont très souvent ébranlés, sans qu'on y connaisse de véritable catastrophe. Cependant les anciens châteaux forts des hauts sommets, ou des passes des montagnes, montrent bien des dégâts qu'il est difficile d'attribuer entièrement aux effets du temps ou aux déprédations des guerres d'autrefois. Une grande dislocation, traversée par de nombreuses failles moindres, sépare le bassin tertiaire de Rawal Pindi des formations plus anciennes. On doit lui attribuer un rôle séis-
* E. J. Jones. Notes on the Kashmir earthqaake of 30^^ May 1883 (Records ofihe geoL Survey of India, XVHI, Part 3, 153, 1883).
202 GÉOGRAPHIE 6ÉI8M0L0GIQUE
rnogéniquey ainsi qu*au grand chevauchement, déjà mentionné, du Jurassique sur le Nummulîtique.
Les renseignements séismiques font encore défaut sur le Chamba, et c'est après en avoir étudié la géologie que le colonel Mac-Mahon ^ pense, avec d'autres géologues, que l'Himalaya subit encore un lent mouvement de surrection.
De Simla à Naini-Tal, le Sirmour, le Garhwal et le Kumaon sont très fréquemment secoués et si l'on y a pas enregistré de désastres, c'est probablement parce qu'il n'y existe pas de villes pouvant être renversées. Il y a bien dans le Jaunsar une grande faille, de Komain à Mudhaul, à laquelle on pourrait être tenté de faire jouer un rôle séismogénique, suggestion que nous avions énoncée dans un travail ' sur les tremblements de terre de l'Inde. Mais R. D. Oldham a bien voulu rectifier cette hypothèse dans une note (p. 6) de ce mémoire, en disant quecette dislocation particulière ne peut avoir aucune influence, n'ayant pas été le siège de mouvements récents — objection à elle seule d'ailleurs insuffisante, à notre sens — , et il ajoute qu'à l'Ouest, et non loin de là, dans la vallée de Giri, une faille montre un mouvement moderne qui a dû accompagner un tremblement de terre sévère, peut-être dans les temps historiques. Les secousses sont fréquentes au Nép&l, et Katmandou a eu souvent à en souffrir. Il y a donc là une région séismique, au sujet de l'existence de laquelle on ne peut encore invoquer que les causes générales d'instabilité de la chaîne plissée. Il en est de même du Sikkim, où Darjiling ressent en outre des secousses de relai venant de l'Assam, comme cela s'est produit un assez grand nombre de fois pendant la période des nombreux chocs consécutifs du grand tremblement de terre du 12 juin 1897.
L'Himalaya oriental est, à tous les points de vue, fort peu connu. Le changement de structure de la chaîne empêche défaire aucune supposition sur sa séismicité. Le Bhoutan éprouve certainement le contrecoup des secousses deTAssam, si toutefois il n'en subit pas de propres.
Le Sait Range est le dernier district instable à signaler. C'est une chaîne en forme de croissant, à convexité tournée vers le S. S. E. et qui, comprimée entre l'Himalaya et le Soliman Range septentrional, sert sur la rive gauche de l'Indus de soubassement aux avant-chaînes tertiaires. Cet anticlinal rompu présente les accidents tectoniques les plus variés et les plus énergiques, afiaissements
* Some further notes en Uie geology of Ghamba (Records GeoL Survey ofindia, XVUI. Part 2, 79, 1885).
* The seismic phenomena in Britisk India, and their connecUon with its geology (Mem. GeoL Survey of India, XXXV, Part 3, 1904).
HIHALATA ET DÉPENDANCES 203
locaux, plissements et fractures. Une importante dislocation venant du S. S. W.» s* étend sur 300 kilomètres de long, traverse le Satledj et atteint le JheJam, après avoir passé près du Chenab; elle est accompagnée d'une autre plus courte; mais comme l'instabilité ne dépasse pas le versant méridional du Sait Range, c'est qu'ayant définitivement perdu toute mobilité, elle ne joue plus aucun rôle séismogénique. Les séismes de la chaîne résultent donc seulement de ses dislocations intérieures. Il est intéressant de noter qu'aux temps géologiques, la plate-forme hindoue se terminait dans ces parages.
Dans le Bengale, on signalera le district pénéséîsmique de Rangpur et de Gooch-Behar ; dans ce dernier pays, les roches sont les mêmes que celles de l'Assam. L'avenir seul pourra décider si cette communauté de constitution s'étend à une instabilité d'ailleurs beaucoup moindre. Plus près de la mer, les séismes ne sont point absolument inconnus, mais des causes bien définies d'instabilité n'apparaissent pas clairement. Tout ce qu'on peut dire, c'est que ces régions basses ont été le siège de mouvements récents, plus importants par leur extension que parleur amplitude verticale. Mais les géologues indiens ne s'accordent pas complètement sur leur nature : les uns pensent que le bas Brahmapoutre aurait été dévié vers l'Ouest par un exhaussement de la jungle de Madupore, tandis que d'autres croient qu'un affaissement de la vallée aurait donné le même résultat, sans aucun changement de niveau de la jungle. Il serait téméraire, dans ces conditions, de faire jouer un rôle séismogénique à ces mouvements encore discutés. Mais si TAssam et le Behar ne sont que des fragments de l'Hindoustan démembré, comme le pense Suess, et séparés plus tard par le synclinal gangétique, se dirigeant vers le Sud dans la direction de la côte ou de la chaîne d'Arracan, le bas Bengale devient une zone d'effondrement, par lequel l'Assam aurait été isolé ; et, dès lors, il est tout naturel de penser que de grandes dislocations doivent se cacher sous l'énorme épaisseur des alluvions et suffire à donner une explication satisfaisante des quelques séismes en question ; d'autant plus que certains d'entre eux, à épicentres d'ailleurs assez mal déterminés, ont, comme celui du 14 juillet 1885', ébranlé des surfaces considérables, dont l'extension doit plutôt se justifier par celle de l'accident générateur que par leur intensité propre. Mymensingh et Dacca forment un foyer d'ébranlement, probablement plus
* M. A. Medlicott Preliminary noUce of Ihe Bengal earthquake of July U^ 1885 (Aec. XVIII, Part 3, 155, 1895).
B. A. Middlemiss. Report on the Bengal earthquake of July 14ti» 1883 (Id. 199).
204 GEOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
notable que celui de Calcutta et de ses environs, qui pourrait bien n'être qu'apparent. On ne peut quitter le Bengale sans signaler les Barrisal-guns, ces étranges bruits du délia dont l'origine séismique n'est d'ailleurs rien moins que certaine.
La plaine gangétique, en amont du coude de Monghyr, n'est pas sans être parfois ébranlée. Les secousses de Patna et de ses environs viennent peut-être du Népal. Mais ceux deDelhi, parfois sévères, sont sans aucun doute autochtones : on ne peut les attribuer ni aux plissements anlésiluriens de l'Aravali Range, qui sont d'âge trop reculé, ni même à la grande dislocation, trop éloignée pour cela^ qui, terminant à l'Est le plateau des couches horizontales vyndhiennes de cette même chaîne, passe à quelque distance de la Ghambal jusqu'à la Jumna, en amontd'Agra. Resterait donc à invoquer l'existence d'accidents cachés sous l'épais manteau alluvial qui a comblé l'ancien pli concave, ou le synclinal anté-himalayen, traversé tantôt plus au Nord, tantôt plus au Sud, pendant de si longues périodes géologiques, parle rivage méridional delà mer mésozoïque intermédiaire entre les continents boréal et austral, et qui faisait communiquer les mers secondaires de l'ancien continent avec celles de l'Océanie, ainsi qu'en témoignent de nombreux exemples d'affinité entre les fossiles de ces pays éloignés. Fort heureusement, et d'une manière très inattendue, ces vagues suggestions, déjà mises en avant pour le bas Bengale, trouvent ici une confirmation dans les observations pendulaires. La chaîne de l'Himalaya, malgré sa masse, est loin d'exercer sur la direction de la verticale une perturbation proportionnée. Or en 1902, Burrard^ a constaté que toutes les stations situées au Sud d'une ligne reliant Calcutta au centre du Rajpoutana montrent le fil à plomb attiré vers le Nord, tandis qu'au Nord de cette ligne la déviation est vers le Sud. Il en conclut que du 12* au 25^ parallèle doivent exister, sur plus de 1 600 kilomètres, les racines d'une ancienne chaîne, maintenant arasée jusqu'à ses fondements, remarquable par sa forte densité et parallèle à l'arc himalayen. Or qui dit chaîne, évoque l'idée d'intenses dislocations. Fussent-elles éteintes, en raison de l'ancienneté môme de la ride disparue, il resterait que l'emplacement de cette ride est devenu celui d'un grand synclinal, au bord duquel s'est récemment érigé l'énorme Himalaya, et de telles vicissitudes peuvent manifestement se survivre sous forme de séismes. C'est le cas déjà étudié dans la Russie méridionale % mais
* Burrard. The altraction of the Himalaya [Geogr. Journ. 1902» 615).
' Sur les anomalies do la pesanteur dans les régions instables non expliquées (C. R. Ac. Se. Paris, GXXXVI, 705, 1903).
en ce qui concerne la plaine indo-gangétique, on peut suggérer une explication plus simple, partant plus plausible. En effets la poussée orogénique qui a fait surgir THimalaya venait du Sud, il n'est donc pas étonnant que les couches masquées sous les alluvions soient comprimées, et que la moindre rupture d'équilibre y produise des secousses par décompression, et un tel état n'a rien qui doive surprendi'e si l'on se réfère à l'exemple déjà mentionné des grès de la Nouvelle-Angleterre. Les séismes en question seraient des lors en relation indirecte avec la surrection de la chaîne himalayenne.
Poussant plus à l'Ouest, on rencontre dans le Pendjab le foyer d'ébranlement de Derabund, au pied du Soliman Range, et celui des environs de Lahore, non loin du Sait Range. Ces deux chaînes présentent des accidents tectoniques assez importants pour qu'on puisse les rendre responsables de secousses, qui n'acquièrent une certaine gravité que pour le premier foyer; il est impossible de préciser davantage, les véritables épicenti*es étant inconnus, aussi bien pour les séismes d'autrefois que pour les désastres du commencement d'avril 1905, dont des études à désirer de la part du Geological Survey pourront éclairer la genèse.
Le bas Indus présente une région séismique très remarquable de Jacobabad à Karachi et Lakhpat. Le petit centre de Shahpur Shikarpur et Jacobabad s'étend peut-être jusqu'à Kahun, au delà de la chaîne de Catch-Cundawa, dont les dislocations sont considérables. Quant au désert de Thar (27^ N., 69" E. Gr.) dans le Sindh septentrional, c'est à tort qu'on l'a regardé comme instable, et il faut abandonner l'opinion des géographes d'après lesquels ses curieuses rangées de buttes sablonneuses seraient dues à l'action de tremblements de terre, agissant comme les chocs d'un archet sur le bord d'une plaque métallique chargée de sable. C'est par le bas Indus actuel que la mer jurassique a entamé le continent gondwanien qui, jusqu'à cette époque, formait, pense-t-on, un tout jusqu'à Madagascar et à l'Afrique australe. Aussi la présence d'une région de moindre résistance et à tremblements de terre ne saurait surprendre. C'est ainsi que Brahmanabad a été autrefois renversée à une époque inconnue, et qu'en 1333 le grand voyageur Ibn-Batoutah a vu, entre Tatta et Karachi, les ruines d'un grand port, Dabil ou Dabal probablement. Lakhpat a été le siège de nombreuses secousses en juin 1845, et à leur propos Suess émet des doutes sur un nouvel affaissement séismique du delta de l'Indus.
L'événement séismique le plus célèbre de ce pays est le tremblement de terre qui, en juin 1819, a élevé en travers du Rann de
206 GÉOGRAPHIE SÉ18M0L0GIQUE
Catch i'AIiah-Bund, ou digue de Dieu, par-desaus les basses vallées des rivières Pourana et Narra, ainsi séparées de la mer. Son raide talus, de 16 milles de long, se dresse comme un mur dominant la plaine du Sud. Sa hauteur a été diversement évaluée, et les géologues ont longuement disserté sur l'élévation de la lèvre nord de la faille ou l'abaissement de sa lèvre sud. R. D. Oldham ^ a montré que les deux mouvements ont réellement eu lieu, et que la somme totale de leurs amplitudes est de 20 pieds et demi. On n'a pas assez insisté sur ce fait que les éjections d'eau et de boue venues d'en bas, lors du tremblement de terre, semblent prouver le mouvement d'affaissement. Il est inutile de s'étendre plus longuement sur un phénomène dont la description se trouve partout, et dont les causes relèvent, tout comme l'instabilité générale de la région du bas Indus, de la survivance des efforts de démantèlement du continent hindou ou gondwanien.
On ne peut considérer comme bien authentique la répétition, en juin 1843, même sur une moindre échelle, des événements de 1819 dans le delta de l'Indus, qu'a mentionnée Nelson '•
Les tremblements de terre cessent dans l'Est de la presqu'île de Kathiawar, c'est-à-dire à la limite même du géosynclinal.