Les Alpes oooidentales et le bassin du Rhône
Les renseignements séismologiques relatifs à la Suisse sont d'une grande valeur. Non seulement les documents historiques recueillis par Otto Volger * abondent, mais depuis 1878, sous l'influence de Forel*, Forster', Tarnutzer*, Friih', Soret, Heim, Biggenbach- Burckhardt, etc., membres ou fondateurs de la commission séismologique suisse, les observations des macroséismes se poursuivent régulièrement. Mais du côté français des Alpes, les observations historiques existent seules, et l'on ne peut citer que Yillard', et, comme toujours, Perrey', enfin Fournet*.
* Untersuchungen ûber dos Phdnomen der Erdbeben in der Schweiz. I, Ghronik iler Ërdbeben ic der Schweiz ; 11, Die Géologie von Wallis ; HI, Die Erdbeben in Wallis (Gotha, 1857-1858).
* Les tremblements de terre étudiés par la commission sismologique suisse, i876, 1886 {Archivée «c. phy. et nat. de Genève. 1880, 461 ; 1884, 147 ; 1883, 377 ; 1885, 39).
' Die achweizerischen Erdbeben in den Jahren 1884 und 1885 (Zurich, 1886).
* Die schweizerischen Erdbeben im Jahre 1887 (Bem, 1888).
* Die Erdbeben in der Schweiz in den Jahren 1888, 1891, 1892, (Zurich).
* Météorologie régionale. Série chronologique de tous les faits recueillis; 299-1821 (Bull, arch, et etatist. de la Drame. Valence, 1889) .
* Mémoire sur les tremblements de terre ressentis dans le bassin du Rhône [Ann. soc. agric. hist. nat. et Art» utiles de Lyon^ VUI, 1845).
' Notes additionnelles aux recherches sur les tremblements de terre du bassin du Rhône de M. A. Perrey (Id.).
OB
ta
te
292 GÉOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
Du Rhin au sillon rhodanien du Sud-Est de la France, la structure générale des Alpes occidentales ne diffère pas essentiellement de celle des Alpes orientales. Il y a toujours une large bande centrale, cristalline et primaire, contre laquelle s'appuient les formations secondaires et tertiaires, repoussées en avant par l'acte de la surrection, mais le morcellement y est beaucoup plus accentué, en particulier en ce qui concerne les homologues des Alpes Calcaires autrichiennes, résultat dû sans doute à ce qu'on se ti*ouve là en présence de l'angle de la chaîne. Les massifs résistants des Vosges et de la Forêt-Noire remplacent ici celui de la Bohême et ont joué exactement le même rôle, celui d'arrêter les mouvements tertiaires vers le Nord, et en même temps de forcer les plis à s'écraser pour ainsi dire contre eux en formant les chaînes parallèles du Jura, qui sont sans analogues du côté autrichien. Les dernières vicissitudes géologiques ont été beaucoup plus complexes, de sorte que la recherche des causes séismogéniques particulières sera encore bien plus délicate. A l'Ouest comme à l'Est, la chaîne des Alpes occupe un emplacement qui a, depuis des temps très reculés, été le théâtre d'intenses mouvements de tout genre ; de sorte que si les tremblements de terre y résultent des plus récentes vicissitudes, ils n'en sont pas moins les héritiers directs de ceux du temps passé, ou les manifestations posthumes des efforts anciens éteints remplacés par d'autres.
De cette rapide esquisse découlent quatre divisions principales et assez rationnelles de la région des Alpes occidentales : le Jura, le plateau suisse, les Alpes suisses, les Alpes françaises.
Le Jura représente dans son ensemble un grand plateau découpé par des plissements parallèles et des failles transversales, tous accidents résultant des mouvements alpins dès longtemps commencés avant leur maximum de Tépoque miocène. En dépit de l'âge assez peu reculé de ces dislocations, les tremblements de terre ne l'agitent plus du tout du côté français et plutôt légèrement à l'Est, au-dessus et le long de la dépression de la vallée de TAar et des lacs de Bienne, Neuchâlel et Genève, conformément à la loi du rehef, qui est beaucoup plus brusquement accentué à l'Est qu'à l'Ouest sur la vallée de la Saône. C'est donc qu'il s'agit là d'efforts presque complètement éteints, même les plus récents, aussi bien que ceux qui bien antérieurement avaient préparé les derniers mouvements sur le même théâtre. Aux environs de Bâle seulement, les tremblements de terre prennent une certaine importance, et Ton peut en citer un, celui du 18 octobre 1336, qui a été fort sévère, destructeur même, et a secoué une grande partie de l'Europe centrale. Les séismes de ce district
appartiennent d'ailleurs plutôt à la vallée du Rhin, et l'épicentre de ce dernier doit du reste être regardé comme assez mal déterminé, d'autant plus que les relations d'une époque aussi lointaine sont remplies de lacunes et d'exagérations.
Les tremblements de terre de mai 187C dans les environs de Neuchâtel ont été attribués^ à TeiTondrement de cavités, existant dans un terrain contenant des matières solubles entraînées par les eaux d'infiltration. Le séisme de Granson du 23 février 1898 a été accompagné d'une violente agitation des eaux du lac de Neuchâtel *.
Le Jura suisse a été en décembre 1880 le siëge de plusieurs secousses nettement longitudinales, disposition tout à fait en faveur d'une tardive intervention des causes qui ont donné à la chaîne sa structure plissée, et la même observation s'applique au séisme du 15 février 1888 relativement à la région de la mollasse.
Hœrnes' attribue la secousse du 7 mai 1880, à Villeneuve et Mézières, à Faction dissolvante des sources thermales, et à un mouvement d'affaissement celle du 16 juin 1881 au Val de Buz, vallée du bord interne de la chaîne jurassique la plus méridionale du canton de Neuchâtel.
Entre les lacs de Constance et do Genève s'étend au S. E. de la vallée de l'Aar, la longue plaine suisse, accidentée de collines et que dominent les Préalpes, Alpes de Fribourg, do l'Emmenthal, de Schwytz et dedans, de SaintrGallctd'Appenzell : territoire profondément disloqué et oii des lambeaux secondaires ont été poussés par dessus les couches tertiaires qui les constituent presque entièrement. C'est la région de la mollasse qui occupe la plaine, et que recouvrent les Préalpes violemment bouleversées. Il s'agit là d'un vaste synclinal tertiaire graduellement rétréci du Sud au Nord par la surrection des Alpes, et en même temps comblé par les produits de l'érosion de la chaîne en voie de formation et finalement asséché, puis soulevé. Les épicentres sont fort nombreux sur toute la surface de la dépression et dans les Préalpes, mais les secousses sont le plus souvent faibles et locales, comme il convient en un pays où un grand nombre d'accidents particuliers, n'ayant pu reprendre complètement leur équilibre, peuvent jouer un rôle séismogénique. Fréquemment aussi leurs effets sont exagérés par le peu de consistance des terrains
* J&gerlehncr. Spuren von Bodonbewcgungen ira nôrdlichon Theilo der Waadt w&hread der letzen fûnfzig Jahro {Jaresber. d. Geogr. Ges, zu Bern. XIII, 15).
' A. Forci. Le tremblement de terre do Granson (Bul, soc. sism, itcU., IV, 71, 1898).
' Die Érdbibenkunde (4u2, Leipzig. 1893).
294 GÉOGRAPHIE 8ÉI6MOLOGIQUE
morainiques ou des cônes de déjections sur lesquels bien des villes sont édifiées comme Berne, Zurich, etc. circonstances qui ont bien des fois induit en erreur sur leur véritable intensité. Il arrive aussi que les séismes sont surtout ressentis au contact des alluvions de la plaine avec les collines plus résistantes, comme Fruh l'a fait observer pour le Bheinthal de Saint-Gall et d'Appenzell, mais c'est surtout là un phénomène subsidiaire de propagation.
Le bord des Préalpes est occupé par une série de lacs, où Ton croyait voir autrefois des dislocations et des effondrements, à la faveur desquels ils s'étaient établis. Cette opinion n'est plus admissible maintenant que Penck a montré le rôle considérable joué parles anciens glaciers dans l'acte du creusement des lacs subalpins. On ne peut donc continuer à trouver, comme on le faisait jusqu'à présent, la raison d'être des séismes de la bordure dans ces accidents, dont Texistence n'est plus soutenable, et il faut revenir aune cause d'ordre général entrant en jeu, tantôt ici, tantôt là, suivant des circonstances qui restent à élucider. En particulier, le canton de Glaris est caractérisé par d'assez nombreuses secousses, mais faibles et d'un caractère très local. Escher * en a réuni 181 pour le xvni* siècle, dont à peine 1/20* d'origine extérieure. Celles de 1701 et 1702 n'attaquèrent que la haute vallée de la Linththal, et avaient leur centre au village même de Linththal. Au printemps de 1764,'on compta, dans le même canton de Glaris, plus de 20 chocs en un mois, mais la fréquence diminua très sensiblement au xix* siècle. Beaucoup de ces petits tremblements de terre eurent, d'après d'assez précises relations, des aires elliptiques ou ovales à grands axes dont la direction coïncidait avec celle des Alpes, et celui du 2 mai 1877 fut brusquement limité à une ligne également parallèle à la chaîne entre Ragatz, Glaris et Linththal. Cette grande fréquence du frémissement du sol donne, dit Hœrnes, l'impression que le plissement se continue encore sous nos yeux, et on ne peut concevoir le lent processus de plissement sans d'innombrables secousses de ce genre.
Zweisimmen, dans la Simmenthal, a été d'avril à octobre 1885 le siège de très nombreuses secousses d'un caractère très local, auxquelles Forster donne comme origine la dissolution de couches de gypse et de carbonate de chaux et la rupture d'équilibre qui en avait été la conséquence, opinion partagée aussi par Sinner*.
Les tremblements de terre de la Suisse tendent à montrer que le
* Cf. Hœrnes. Die Erdbebenkunde^ 218.
* Sur la caase des tremblemenU de terre da Simmenthal (Arch. Se, ph, naL de Genève, 3« série, XI V, 287).
processus orogénique n'a pas entiî^rement cessé *, ce qui est certainement exact d'une façon générale, ces séismes étant la manifestation matérielle tangible de la continuation des efforts tectoniques correspondants. Mais on a eu tort d'en voir une preuve dans des mesures géodésiques d'après lesquelles, dans l'espace d'une trentaine d'années, le triangle Lâgern-Rigi-Napf aurait subi des modifications telles que le sommet du Lâgern, dans le Jura d'Ârgovie, se serait rapproché d'un mètre des deux autres situés dans les chaînes subalpines. L'ingénieur en chef, directeur du bureau topographique fédéral à Berne, M. Held, a bien voulu, kla date du 8 avril 1905, nous renseigner à cet égard. A son avis, toutes les conclusions tectoniques, et par conséquent séismologiques, ajouterons-nous, qu'on voudrait tirer de la comparaison des mesures de 1830 avec celles de 1870, sont prématurées et pèchent par la base, parce que, lors de cette première série d'opérations, il n'a pas été pris des précautions suffisantes pour assurer d'une manière certaine la détermination et la fixité absolue de la position du centre des signaux. D'ailleurs, le sommet du Lâgern est devenu tout à fait inutilisable pour cette comparaison, par suite de l'incendie de la maison de garde en 1876. Nous perdons de la sorte une observation favorable à notre thèse, et en l'exactitude de laquelle nous avions cru jusqu'à cette date si rapprochée, sur la foi des savants qui l'avaient mise en avant.
Les Alpes proprement dites sont bien plus stables, malgré les gigantesques dislocations qui accidentent tous les terrains souvent très métamorphisés qui les constituent, et on a déjà vu le même fait se produire dans l'est de la chaîne. Elles sont coupées longitudinalement par les hautes vallées opposées du Rhin et du Rhône, alignées dans le sillon de la Furca, et qui toutes deux se retournent presque à angle droit pour se déverser dans les lacs -de Constance et de Genève. C'est dans ces profonds sillons seulement que se font ressentir les tremblements de terre. Brigue et Sion, dans celui du Rhône supérieur, ont été le théâtre de nombreuses secousses en 1756, et plus récemment, le 15 juillet 1855, le grand séisme de Viège a été suivi d'innombrables chocs consécutifs, avec bruits séismiques observés et catalogués par Tscheinen à Graechen et par Lehrer à Unterbach. Otto Volger en a fait une étude détaillée, mais nous ne croyons pas fondée l'explication qu'il en donne, à savoir la rupture d'équilibre dans les couches profondes par disparition à la suite de dissolution de strates gypseuses ou carbonatées, l'énorme extension
* P.-A. Forel. Les tremblements de terre orogéniques étudiés en Suisse [L'Aslronomiey décembre 1883 et janvier 1884. Paris).
Fig. 46. — Vallée du Rhdne cl Alpes françaises.
du tremblement de terre initial étant, ce nous semble, hors de proportion avec la cause mise en avant. Les secousses de la vallée du Rhône entre Martigrny et Montreux ont un caractère tectonique décidé qui doit s'étendre aussi à celles assez fréquentes de la rive nord du Léman, profonde cavité ouverte postérieurement au Pliocëne, époque à laquelle le Rhône supérieur et la Dranse étaient encore, semble-t-il, des tributaires du Rhin.
Les Grisons ne manquent pas d'épicentres sporadiques, mais, de toutes leurs vallées, c'est TEngadine qui est la plus instable, et Tarnutzer (/. c. 1887, p. 3) en attribue les secousses à des décrochements dans les schistes cristallins profondément pénétrés par les couches secondaires. Ce sillon, souvent ébranlé, se prolonge par le cours de la Maira, affluent du lac de Gôme, dont la haute vallée est la continuation de la môme ligne séismiquc. En rapprochant ce que dit Heim^ du tremblement de terre, si étendu, des Grisons, le 7 janvier 1880, de ses recherches sur la formation des montagnes, on voit que ce savant rapporte ce séisme, et ceux analogues de la Suisse, aux perturbations introduites par la surrection des Alpes dans la tectonique et dans le régime hydrographique des territoires qui sont devenus le bassin du Rhin supérieur, en conséquence des dislocations correspondant à ces mouvements.
Passant aux Alpes françaises, à l'est de la vallée du Rhône, c'est là que se font le plus vivement sentir les tremblements de terre, parfois même redoutables comme dans les Alpes-Maritimes.
Le Dauphiné et la Savoie sont assez instables. Ici, de même qu'en Suisse, il serait assurément fort téméraire de faire un choix quant au rôle séismogénique à attribuer à divers accidents tectoniques auxquels a donné lieu la surrection de la chaîne. L'activité séismique diminue notablement dans les Hautes-Alpes.
Le long de la vallée de la Saône, le Châlonnais avec quelques séismes, et le Lyonnais un peu plus instable, se détachent au milieu de régions très stables. Là de nombreuses dislocations suffisent à rendre compte de secousses dont Torigine première n'en reste pas moins obscure, faute d'études sur des tremblements de terre particuliers. Mais plus en aval, les environs de Montélimar, Viviers, Avignon, Manosque et Digne se présentent avec un caractère décidé d'instabilité. Or si l'on joint par une ligne les épicentres extrêmes du côté de TEst, Marseille, Digne, Gap et Grenoble, puis que l'on continue par Chambéry et Annecy jusqu'à l'extrémité orientale du lac de
* Die schweizerischen Erdbeben von Sovember 1819 bis Ende 1880 (Bern. 1881).
298 GÉOGRAPHIE SÉISMOLOGIQUE
Genëve, on exclut, il est vrai, la Tarentaise et la Maurienne avec leurs foyers propres S mais la ligne ainsi obtenue, fait remarquable, coïncide avec le littoral oriental de la mer du premier étage méditerranéen. La coïncidence entre les limites de la région pénéséismique et de la mer miocène n'est guère moins frappante à l'Ouest, la ligne Belley-Yalence ne laissant pas d'épicentres au delà. Si donc on néglige la Tarentaise et la Maurienne, on peut dire que les foyers d'ébranlement de la Savoie, du Dauphiné, du Vivarais et de la Provence occupent entièrement et exclusivement le lit de cette mer tertiaire, d'une époque bien définie, c'est-à-dire un synclinal actuellement asséché par surrection ; par suite, les séismes dont il s'agit ici seraient dus à la survivance de ce mouvement, ou au manque d'équilibre, non encore complètement rétabli, qui en est résulté ; mais il faut chercher d*autres causes à ceux de ces deux provinces mises de côté et des Hautes-Alpes. C'est pour ces dernières que Térection finale des grandes Alpes deviendrait une cause plus immédiate et moins vague d'instabilité, par suite de leur proximité de l'axe cristallin et primaire. Une traînée de Carbonifère et de Trias témoigne du passage d'un ancien géosynclinal dans le Briançonnais, dont les séismes, parfois sévères, peuvent peut-être ainsi s'expliquer. Il est bien entendu que la surrection du synclinal miocène des hauteurs subalpines ne jouerait qu'un rôle généra], n'excluant pas Texisience de causes secondaires plus directes, à rechercher par des études ultérieures et détaillées de séismes dans des dislocations locales, dérivant d'ailleurs elles aussi du mouvement d'exhaussement du lit de la mer miocène, maintenant occupé par les vallées du Rhône et de ses affluents de gauche. Au point de vue géologique, cette région ne diSère pas essentiellement de la dépression suisse, mais elle est cer^ tainement plus souvent ébranlée.
Les plissements si compliqués de la Provence ont érigé cette région vers la fin de TÉocène. C'est donc une sorte de prolongement des Pyrénées. Ces deux chaînes ont dû se raccorder au travers du golfe du Lion, coupure d'effondrement que jalonne une ligne d'épanchements éruptifs entre le système volcanique auvergnat et celui du cap de Gâta parles évents de l'Hérault, du pays d'Olot et les Columbretes. Il serait dès lors étonnant que la Provence ne fût pas pénéséismique, ce qui est bien la réalité; mais elle n'a pas subi de mouvements principaux
* De 1838 à 1840, Montrond-en-Maurienne a été le théâtre de très nombreuses secousses, phénomène tout & fait analogue & ce qui s'est passé autour de Pignerol de Tautre côté de la chaîne. — Cf. Al. Billiet. Mémoire sur les tremblements de terre ressentis en Savoie {Mém, Ac, roy. de Savoie, XÎIU 245, Chambéry, 1845).