Espagne du Sud-Est
L'Espagne du Sud-Est, Andalousie et royaumes de Murcie et de Valence, est une des régions de l'Europe méridionale qui a eu le plus à souffrir des tremblements de terre, et à plusieurs reprises elle a subi de véritables catastrophes; celle du 24 décembre 1884 est encore présente à toutes les mémoires. Les renseignements séismiques, quoique ne résultant pas d'observations systématiques, sont assez nombreux cependant pour que l'on puisse considérer comme suffisamment bien connue la répartition des centres d'ébranlement et des points les plus exposés de cette partie si instable de la péninsule ibérique. Il n'existe encore que deux catalogues, celui de Perrey* et celui plus récent de Taramelli et Mercalli*.
Au point do vue géologique, la région est très naturelle, limitée qu'elle est au Nord par une grande ligne de dislocation partant du cap Saint Vincent sur l'Atlantique et aboutissant au cap de la Nao sur la Méditerranée, après avoir suivi le bord méridional de la Meseta ibérique, archéenne et primaire, par les Algarves et la Sierra Morena. C'est une grande faille, isolant du reste de l'Espagne la dépression tertiaire du Guadalquivir, ainsi que les terrains secondaires et primaires de l'Andalousie et de la Sierra Nevada. Les tremblements de terre dépassent un peu cette limite au N. E, puisqu'ils atteignent Valence, mais c'est un détail qui ne diminue en rien la netteté du
* Sur les tremblcmcnls de terre de la péninsule ibérique (Ann. se. ph. et nat. de lyon, 1847).
* 1 tcrremoti andalusi cominciali il 2S décembre 1884 (Heale Ace. dei Lincei, GGLXXXIII, 1883-86. Roma).
rôle de la ligne de démarcation entre les parties stables et instables.
Au pied de la falaise de la Sierra Morena, le détroit Bétique, ou du Guadalquivir, est un trait fort ancien ; unissant l'Atlantique et là Méditerranée^ il séparait les deux vieux massifs, la Meseta ibérique et un autre plus méridional, disloqué et démembré par les mouve^ ment alpins. Il était en même temps fermé lors de ces derniers évé*nements, puis remplacé par le détroit actuel de Gibraltar, ouvert plus au Sud à Tépoque pliocëne, et de chaque côté duquel subsistent à l'état de débris la Sierra Nevada et l'Atlas marocain, témoins encore imposants de l'ancienne chaîne effondrée le long de son axe. La dépression bétique, ainsi obstruée assez tardivement, peut-être seulement au commencement de l'ëre quaternaire, avait d'abord subi des oscillations diverses, comme l'indiquent dans la vallée du Gua* dalquivir des intercalations de couches lacustres dans les dépôts marins. Ces vicissitudes n'ont pas été sans d'énergiques plissements^ et ceux des couches tertiaires des vallées du Guadalete et du Guadalquivir ont été arrêtés net par l'inertie de la Sierra Morena, dominant la plaine alluviale prës de Séville. Une importante dislocation Lorca*» Guadix-Grenade, à peu prës en prolongement de la basse Segura et de son afiluent la Sangonera, est marquée par des bassins tertiaires d'effondrement, tels que la Yega de Grenade ; elle sépare les chaînes secondaires du Nord, plissées en direction N. E., delà Sierra Nevada au Sud, cello-ci beaucoup plus ancienne et où les accidents forment un systëme de failles E.-W., parallèles au littoral. Cette chaîne tombe à pic, puisque le sommet du Mulhaccn, à 3481 mëtres d^altitude, n'est qu'à 35 kilomëtres de la côte ; mais le profil transversal du détroit de Gibraltar est à pente bien plus douce qu'on n'aurait pu le supposer d'aprës le relief exagéré de la Cordillëre. Plus à TOuest^ les plis s'infléchissent vers le Sud pour se raccorder avec ceux du Djébel-Mouca entre Tanger et Ceuta, de l'autre côté du détroit. Ces mouvements si complexes, et d'une grande amplitude, ont donné lieu à des épanchements éruptifs, jalonnant entre les caps dePalos et de Gâta le littoral, dont la direction est ici, non seulement parallële à la ligne Lorca-Grenade, mais encore au raide talus sous-marin de l'isobathe de 2000 mëtres, qui représente la lëvre de l'effondrement méditerranéen. Où trouver un ensemble de vicissitudes récentes, et d*accidents de tous genres, plus favorables à l'instabilité séismique que ces circonstances géologiques ainsi rapidement esquisséesî
Jusqu^à Huelva, le versant méridional des Algarves est le théâtre de séismes qui atteignent parfois un certain degré de sévérité, mais
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dont l'origine véritable, peut-être sous-marine, est encore difficile à discerner y faute d'études suffisantes.
En Andalousie, la séismicité ne dépasse poini la rive droite du Guadal* quivir, fait très compréhensible puisque la Sierra Morena a arrêté les mouvements tertiaires alpins. Cadix, Séville, Cordoue, Linares sont d'apparents foyers d'ébranlement , mais de médiocre importance ; on ne saurait d'ailleurs affirmer que ce sont les véritables épicentres, ou qu'ils ne résultent pas de séismes venant des accidents situés plus au Sud et déjà mentionnés.
C'est qu'en effet le Guadalquivir coule au milieu de marnes et de mollasses miocènes, déposées lors de la fermeture du détroit et restées parfaitement horizontales; sa vallée, depuis le point où il se coude vers le S. W., près de Cantillana, jusqu'à l'embouchure, consiste , d'après certains géologues, en une série de segments parallèles au fleuve qui ont joué librement à différentes reprises depuis le commencement de l'ère mé-
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sozoïque jusqu'après les dépôts pliocène» à caractère méditerranéen ; c'est ce qui a permis à la mer de s'introduire au pied de la Sierra Morena par un canal de plus en plus étroit, qui a fini par s'obstruer déQnitivement au commencement du Quaternaire. Les strates comprises entre les failles ont conservé leur horizontalité, tandis qu'à faible distance elles présentent des plissements plus ou moins accusés. Il y a donc des dislocations suffisantes à invoquer, si toutefois les villes baignées par le fleuve sont de véritables épicentres. Les secousses de Jaen et d'Ubeda trouvent une claire explication dans les efforts qui ont fait chevaucher entre Jaen et Grenade le Jurassique, le Crétacé et le Tertiaire. Une grande faille coupe le rocher de Gibraltar, qui paraît bien avoir ses séismes propres. Gomme on a déjà eu l'occasion de le faire observer, la région séismique andalouse occupe un emplacement au moins deux fois plissé, à l'époqu.e hercynienne et à l'époque tertiaire, mais, il est vrai, suivant des directions différentes, superposition déjà bien des fois mentionnée.
Les environs de Malaga sont très instables, et des désastres y sont à de nombreuses reprises relatés dans les anciennes clironiques. Le plus récent, celui de 1884, a eu son centre non loin de cette ville, d'après le tracé des isoséistes donné dans le rapport ^ de la commission que l'Académie des sciences de Paris a envoyée sur les lieux après l'événement, un peu au Nord de la Sierra de Jatar, près d'Alhania. Taramelli et Mercalli le placent plus au Sud, près d'Arenas del Rey. EnQn Grenade n'est pas moins exposée que Malnga, sans que l'on puisse localiser avec précision le centre de ses séismes destructeurs. Il est probable qu'il s'agit là d'une seule et même origine, située quelque part dans les sierras intermédiaires. L'événement de 1884 est le seul qui aitété étudié scientifiquement, et son importance est telle qu'il y a lieu d'exposer les diverses explications auxquelles il a donné lieu, mais sans chercher à faire un choix définitif que des études sur des séismes ultérieurs pourraient peutrfitre bien ne pas vérifier.
Taramelli et Mercalli invoquent, mais sans préciser, les phénomènes stratigraphiques, géologiquement assez récents, auxquels cette partie du bassin méditerranéen doit son actuelle délimitation. La théorie de Mac-Pherson ' ne diffère pas sensiblement de la précédente
' Mém. de VAc, des Se,, XXX. n« 2: Mission d'Andalousie (F. Fouqué, directeur; Michel L«$vy, Marcel Bertrand, Barrois, Oiïret, Kilian. Bcrgeron, Bréon). htudes relatives au tremblement de terre du 25 décembre 1884 et à la constitution géologique du sol ébranlé par les secousses.
* Los lerremotos de Andalucia (Conferencia lefda en febrero de 1885 en el Ateneo de Madrid).
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lorsqu'il considère les mouvements séismîques, que Ton sait avoir ébranlé la région depuis les temps les plus reculés de son histoire, comme la manifestation actuelle des efforts qui ont présidé à la formation de ses montagnes. Il a noté qu'à proximité des grandes failles bordant de rW. N. W. àl'E. S. E. les Sierras de Teja et d'Almijarra, correspond le maximum de l'énergie dynamique du tremblement de terre. L'espace compris entre les Sierras de Teja et de Ronda est partagé par des failles en bandes parallèles à leurs crêtes, tandis que de l'autre côté de la Serrania apparaît le foyer secondaire de Gasares et d'Ëstepona. Cette disposition indiquerait que la plus grande intensité des secousses s'est localisée là où il existe des fractures, encore mal soudées à une certaine profondeur.
Martinez^ a soutenu l'hypothèse que le désastre de 1884 a été causé par des éboulements intérieurs. Il se base sur ce que la région pléistoséiste embrasse une sorte de cuvette sans écoulement appa« rent, et que des sources, apportant au jour du calcaire arraché aux couches profondes, forment d'épais dépôts de tuf au détriment des cavités ainsi creusées ; la rivière qui circule dans ce bassin s'y infiltre et disparaît. Cette théorie peut expliquer la violence des effets du tremblement de terre en certains points particuliers, mais non l'extension de la surface dévastée, ni le nombre des secousses consécutives.
Au rapport de la commission française, la région épicentrale coïncide exactement avec une crête montagneuse dont le versant méridional, abrupt et faille, est surtout composé de terrains cristallins, tandis que l'opposé, plus adouci, résulte de plis de refoulement, jurassiques et crétacés. Cette crête s'infléchit brusquement en deux points, de manière que sa partie moyenne offre une direction très différente de celle de ses deux parties terminales. Le terrain est donc plissé suivant une ligne brisée en forme de baïonnette. Du point de cassure, situé près de Zaffaraya, part la Sierra de Tejeda, qui, prenant une direction différente des précédentes, s'allonge au S. E. en se prolongeant vers la mer. Or le milieu de l'épicentre, le nœud pour ainsi dire du tremblement de terre, siège précisément en ce lieu ; l'épicentre est à cheval sur la bande médiane de Chorro à Zaffaraya, sur le rameau oriental et sur la Sierra Tejeda. Il correspond donc à un étoilement de fractures profondes, et de plus il est dirigé comme l'un des faisceaux principaux de ces fentes, c'est-à-dire E.-W.
Les géologues français n'ont pas osé tirer une conclusion formelle
* Los iemblores de tierra (Màlaga, 1885).
de leur si frappante description. Il semble que, sans être téméraire, on doive admettre une dépendance directe entre le séisme de 1884 et ces accidents ; allant même plus loin, il est à supposer qu'ils ont à d'autres époques joué un rôle séismogénique bien défini. Les mêmes savants ont montré aussi que de la Serrania de Ronda à la Sierra de Baza, la chaîne bétique se divise naturellement en divers tronçons résultant de sa rupture après l'époque triasique; ces tronçons
Eta^e supérieur des micaschistes à Trdnéraujc 1 I I I I I £taçe i/i^îrùur des mzcasckùsUs et dolomies.
Fig. 55. — structure de la chaîne bétique (d'après les travaux de la mission française
de 1884).
ont chevauché les uns sur les autres, et les dénudations tertiaires et postérieures n'ont fait qu'accentuer leurs limites. Aussi les grandes vallées actuelles et les divers bassins tertiaires sont-ils alignés sui* vant trois grandes lignes de failles parallèles entre elles et dirigées à 120% Mora-Malaga-îled'Alboran; Zaffaraya-Motril; Guadix-Almeria- Gap de Gâta.
La conclusion formulée par Ch. Barrois et A. Offret est à citer tout entière :
« Il semble donc qu'il y ait là un état d'équilibre instable de cet « édifice bétique, assez bien représenté dans les monts de Velez- « Malaga par un arc tendu dont les deux extrémités seraient appuyées M sur la Ronda, d'une part, sur la Nevada, d'autre part, et dont l'effort
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ce se traduit par une poussée continue sur les deux failles de Malaga <c et de Motril» qui le limitent de part et d'autre. Les multiples discorc( dances do stratilication et les oscillations du sol qui se répètent c( dans la région, depuis l'époque secondaire, peuvent, dans cette M hypothèse, être attribuées à ce que la Sierra de Ronda et la Sierra (c Nevada ne contre-balancent pas exactement par leur niasse ces ce poussées exercées sur leurs flancs. Nous sommes ainsi amenés ce naturellement à regarder les failles transverses de Malaga, Motril, ce Guadix comme les lignes prédestinées suivant lesquelles seront surce tout appelées à se manifester au dehors, dans la région bétique, les ce modifications d'équilibre ou les actions des forces souterraines ^ »
Cette dernière phrase ne doit pas s'entendre seulement au futur, car elle rend bien compte de la position des principaux centres d'instabilité, Malaga, Grenade et Almeria. Cette conclusion est-elle valable pour la vallée de l'Almanzora, où Vera et Huercal-Overa ont été en 1863 le siège de très nombreuses secousses? C'est ce qu'on ne peut guère décider actuellement, en les attribuant à la faille Guadix- Almeria-Cap de Gâta, plutôt qu'à quelque autre accident plus local. En tout cas, ce district a été tout aussi souvent et gravement éprouvé que les précédents par les tremblements de terre.
Dans plusieurs circonstances, par exemple en 1804, les relations s'accordent à montrer que la ligne épicentrale se dispose parallèlement au flanc Nord de la Sierra Nevada. On est ainsi amené à faire jouer un rôle séismogénique à la dislocation mentionnée plus haut, basse Segura-Guadix. Cela est d'autant plus plausible que l'extrémité orientale de cette ligne passe par Murcie, OrihuelaetTorrevieja, trois points dont l'instabilité ne le cède en rien à celle de l'Andalousie occidentale. Il ne faut pas non plus perdre de vue que les chevauchements signalés par R. Douvillé * prolongent vers le S. W. les accidents analogues signalés antérieurement par Nicklès ' dans les provinces de Murcie, Alicante et Valence. Précisément, la séismicité s'évanouit au delà de Valence, observation très favorable à l'influence séismogénique des plissements de ces chaînes secondaires. Et si le premier de ces deux géologues a pu dire que ces phénomènes de recouvrement sont maintenant connus de Vienne à Cadix dans la zone des plissements alpins, nous ajouterons qu'ils
• Ch. Barrois et A. Offret, /. c. 418-119.
' Sur les Préalpes subbétiques au sud du Guadalquivir (C. R, Ac. Se, Paris, GXXXIX, 89^, 1904).
' Sur los terrains secondaires des provinces de Murcie, Almeria, Grenade et Alicante {Id. CXXII, 530, 1896).
accompagnent presque partout des régions à tremblements de terre. Il n'est pas sans intérêt de noter que, de l'île d'Alboran au cap Greus, le bassin occidental de la Méditerranée présente un raide talus à peu près rectiligne, descendant jusqu'à la profondeur de 2 000 mètres S et que la séismicité coïncide seulement avec les points du littoral voisins de l'abrupt ; elle est extrême dans sa première section collée au rivage entre les caps de Gâta et de la Nao, et beaucoup plus faible dans la seconde» celle du Nord, entre Barcelone et le cap Greus ; elle est nulle dans la partie intermédiaire, du cap de la Nao à Barcelone, alors que l'isobathe de 2000 mètres est très éloignée de terre. Il est donc très naturel de faire intervenir aussi en quelque mesure cette remarquable ligne d'effondrement, sinon directement, puisque cette mer n'a pas de séismes sous-mai*ins, du moins indirectement, par les accidents tectoniques causés à terre par contre-coup du grand événement géologique tertiaire.