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CHAPITRE le' Ce que c'était que Jean Gîgon

Deux gendarmes, un beau dimanche...

Au moment de livrer à l'impression le manuscrit de l'histoire de Jean Gigon et de ses trente-deux duels, je suis forcé d'ouvrir une parenthèse qui sera la première et la dernière de ce genre, à paraître dans ce récit, de tout point véridique. La phrase qui commence le premier chapitre : Deux gendarmes, un beau dimanche, a été écrite, lorsque Jean Gigon me fit ses premières confidences en

1839, à Alger. Bien longtemps après j'ai, comme tout le monde, entendu chanter et j'ai admiré de bonne foi la ravissante légende des Deux gendarmes^ de Gustave Nadaud.

Aussi serais -je très-désolé, si le plus spirituel et le plus philosophe de nos chansonniers allait m'accuser de plagiat. La suite de mon récit prouvera, je l'espère, que le commencement n'a pas été écrit après coup. J'ai eu le bonheur d'employer en prose, et par anticipation, le vers par lequel débute la célèbre chanson de Pandore, voilà tout.

Puissent cette heureuse rencontre et mon aveu sincère procurer aux Trente-deux duels de Jean Gigon autant de lecteurs que les Deux gendarmes de Nadaud ont eu et auront de chanteurs.

Maintenant j'ai fermé la parenthèse, et avec le calme d'un historien dont la conscience est parfaitement pure, je reprends.

Deux gendarmes, un beau dimanche de Tannée

qui commença le siècle présent, étaient sur le point de rentrer, après une tournée matinale, dans la petite ville du Midi qui leur servait de résidence, lorsque leur attention fut attirés par des vagisse-

ments qui semblaient sortir d'un fossé creusé sur le bord de la grande route. Les deux agents de la force publique dont l'un portait les aiguillettes et les. galons de brigadier, étaient à cheval. Us arrêtèrent leurs montures, pour mieux entendre, et ils né tardèrent pas à deviner qu'il s'agissait plutôt de porter secours à quelque pauvre créature abandonnée que d'avoir à redouter un danger.

En effet, les vagissements faibles d'abord comme ceux d'un enfant qui s'éveille, ne tardèrent pas à se changer en cris perçants, dont la signification ne pouvait échapper longtemps aux oreilles exercées qu'ils venaient de frapper.

A n'en pas douter, il y avait dans le fossé un enfant qui mourait de soif et de faim tout à la fois.

Un des deux cavaliers mit lestement pied à terre et s'avança vers ce fossé au fond duquel, enveloppé dans un lambeau de grossière couverture, gisait un gros gaillard paraissant âgé d'environ six mois. , Saisir l'enfant, le remettre à son camarade, et remonter à cheval fut l'affaire d'un instant pour notre cavalier, et tous deux pressèrent le pas de leurs montures, afin d'arriver au plus tôt à la ville.

Cet enfant, recueilli au fond d'un fossé sur le bord d'une grande route, d'où venait-il? Par qui avait-il été délaissé ? C'est ce qu'il était impossible de savoir. Ceux qui l'avaient abandonné s'étaient bien gardés de fixer, après le lambeau de couverture dont il était enveloppé, le moindre signe destiné à faire reconnaître l'enfant trouvé. Mais la Providence l'avait fait tomber entre bonnes mains.

Le brigadier de gendarmerie qui commandait la patrouille s'appelait le père Jean, le gendarme placé sous les ordres du brigadier s'appelait Gigon, et en remettant leur trouvaille à la mairie de leur résidence, les braves agents de la force publique proposèrent à l'officier municipal de servir de parrains au petit être inconnu.

Le maire se trouvait justement sur la place de l'hôtel de ville, occupé a regarder si le vent venait d'un côté favorable à ses vignes, lorsque la patrouille rentra de sa tournée.

— Monsieur le maire, dit le père Jean après avoir mis pied k terre et reçu de son gendarme l'enfant trouvé, qui commençait à pousser des cris faméliques, voilà une petite créature qui ne demande

qu'à vivre, vous l'entendez, et le plus pressé serait de trouver une nourrice ; la mère Jean est bien vieille...

— Eh bien ! est-ce que la mère Gigon n'est pas là? dit à son tour le gendarme. Quand il y en a pour une...

— L'enfant n'a pas de papiers? interrompit le maire qui regardait toujours le coq de fer-blanc pirouettant sur le clocher de l'église, située vis-àvis de l'édifice communal.

— Des papiers ! fit le père Jean, en fourrant le bonhomme sous le nez de son interlocuteur par trop distrait. Mais regardez donc le marmot ; il n'a pas six mois...

— Ah! enfin, le voilà fixé au sud, continua le maire en se frottant les mains :

Soleil et vent chaud, Font le raisin beau.

' — Faudrait pourtant terminer cette affaire-là,

Aiurmura le gendarme Gigon. Voyons, monsieur le

maire, ajouta-t-il, si nous laissions un peu le soleil

et le vent pour nous occuper du petit. Ma femme a

déjà une grosse nourrissonne, mais elle est solide au poste, et si la commune veut y mettre un peu du sien, j'emporte l'enfant à la maison, où il poussera à la grâce de Dieu ! Si la commune ne peut rien faire, j'emporte tout de même le marmot, qui m'a l'air de mourir de soif ; nous réglerons nos comptes plus tard.

— Très-bien, reprit le maire. Comment s'appelle-t-il ?

— Jean, dit le brigadier.

— Gigon, dit en même temps le gendarme.

Et l'excellent homme, prenant l'enfant des mains de son supérieur, fit sentir l'éperon à sa monture qui en deux bonds atteignit la maison servant de caserne à la gendarmerie, pendant que l'officier municipal, suivi du brigadier, rentrait à la mairie pour inscrire sur les registres de l'état civil le nouveau citoyen sous les noms de Jean Gigon, né de père et mère inconnus, trouvé sur la grande route de... à... le 15 septembre 1800.

Cette simple formule, à défaut d'une réclamation ultérieure qui n'eut jamais lieu, faisait, peut-être du fils d'une gitana, un citoyen français de plus.

Cela arrivait fort à propos, car on en consommait déjà passablement à cette époque.

Ainsi que l'avait si énergiquement dépeinte en deux mots son brave cœur de mari, la mère Gigon n'était pas femme à s'effrayer d'un surcroît de famille, et le nouveau venu fut accueilli dans l'humble logis du gendarme avec une sollicitude toute maternelle. Le premier soin de la ménagère, on le devine de reste. Dix minutes après son entrée sous le toit hospitalier, l'enfant du grand chemin dorm.ait paisiblement dans un propret berceau, côte à côte avec une grosse fillette, dont la respiration aussi douce qu'égale et les joues rebondies et rosées, annonçaient au premier coup d'œil une heureuse et florissante santé.

Pendant cette première journée, Jean Gigon ne fit que boire et dormir, et personne ne s'en plaignit; bien au contraire. Le vieux gendarme se permit seulement de faire remarquer à l'excellente nourrice que si leur fils adoptif continuait de ce train- ,là, il deviendrait en grandissant un fier ivrogne, en supposant, dit-il, pour compléter sa pensée, que le gaillard s'éprît pour le jus de la treilie d'une ar-

deur pareille à celle qu'il mettait à s'acquitter de ses fonctions de nourrisson.

— Laisse-nous donc tranquille, avec ton jus de la treille, ce n'est toujours pas cette bonne boissonlà qui le grisera, répliquait la mère Gigon, en allaitant l'enfant pour la cinquième ou sixième fois. Mais regarde donc comme il se remet et comme il est bâti. Tout ça n'est pas bien gros, mais ça paraît bien solide tout de même. A-t-il des yeux!

— Des vraies chandelles allumées ! c'est vrai , reprenait le brave gendarme. Mais vois donc, femme, là, sur la tempe gauche de ton nourrisson, on dirait une mouche peinte.

— Une mouche !

— Une mouche, un hanneton, ce que tu voudras, mais il y a quelque chose.

— C'est ma foi vrai! Arrête-toi un peu, mon garçon, que ton papa examine ton signalement.

— Il est certain, dit le père Gigon, avec l'intelligence d'un gendarme exercé, que des signes ça vaut souvent mieux que des papiers. C'est singulier, ajouta- t-il en examinant avec le plus grand soin l'amas bizarre de lignes bleuâtres- tracées sur

la tempe de l'enfant, à la naissance des cheveux, je n'y reconnais rien. Ce n'est pas une étoile, ce n'est pas un insecte.

— Attends donc, reprit la nourrice, dont les yeux semblaient dévorer la tète du nourrisson. Mais c'est le tonnerre; tiens, vois la pointe qui passe par en bas. N'est-ce pas que ça ressemble à celui qui est tombé l'autre jour sur le clocher, avec tous ses zigzags?

— Effectivement, ajouta le père Gigoii, après un nouvel examen, ça doit être la foudre! au repos, s'entend. Je vais aller prévenir mon brigadier.

— C'est bon, c'est bon; tu iras demain, qu'estce que tu veux qu'il y fasse maintenant! Il est tard et nous avons tous besoin de dormir. Tu as fait six lieues ce matin; j'ai eu deux nourrissons à soigner toute la journée, et, pour la première fois, tu comprends...

— C'est bien, madame Gigon, j'ai saisi. J'attendrai le lever de l'aurore pour aller, demain, signaler le tonnerre à mon chef.

Et, sur ces derniers mots, le digne gendarme embrassa sa ménagère qui, à son tour, donna un

bon gros baiser aux deux enfants, et le calme le plus profond régna bientôt dans l'humble logis du vieux soldat, qui dormit plus tranquillement cette nuit-là que s'il eût trouvé un gros trésor.

Le père Gigon ne manqua pas, le lendemain au m.atin, d'aller trouver son brigadier pour lui faire part de la découverte de la veille, et tous deux prévinrent le maire, qui se contenta d'ajouter sur le registre de l'état civil la mention suivante, après les noms de l'enfant trouvé :

« Signiî particulier : un petit tonnerre bleu sur la tempe gauche. »

Cela n'avançait pas à grand' chose, mais la loi était satisfaite, et le signe mystérieux ne fit jamais retrouver ses parents à Jean Gigon, qui ne sut jamais non plus qu'un signe absolument semblable à celui gravé sur sa tempe gauche fut bien plus tard découvert, également sur la tempe gauche d'an homme que Dieu lui évita l'horrible douleur do connaître.

Une bonne action, un trait de courage ou de dévouement ne trouvent pas toujours leur récompense; mais lorsqu'il veut s'en donner la peine,

le hasard ne laisse pas que de bien faire les choses.

Deux années après que le père Gigon et sa femme eurent adopté l'enfant de la grande route, le gendarme prenait sa retraite avec une modeste pension. Mais presque en même temps, la belle et brave mère Gigon, dont la fille et l'enfant adoptif ne cessaient de croître en force et en santé , la mère Gigon apprenait la mort d'un de ses oncles, propriétaire de quelques pauvres journaux de vignes, croyait-on, et en réalité assez riche pour laisser à sa nièce une véritable fortune en vignes, en terres et <*7i prés, le tout estimé plus de dix mille écus.

Personne ne fut jaloux dans la petite ville où Jean Gigon avait été si heureusement recueilli. Au contraire, on ne manqua pas de voir dans cet événement la récompense toute naturelle du désintéressement montré par les excellentes gens qui n'avaient pas un seul instant cessé de traiter et d'aimer le pauvre abandonné à l'égal de leur propre fille, la petite Gigonnette, ainsi que l'appelaient les commères de l'endroit.

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