‹ Les Trente-deux duels de Jean GigonChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jeunesse de Jean Gigon

Les faits et gestes remarquables des plus grand? héros connus depuis le commencement du monde n'ont pas été accomplis, sauf quelques très-rares exceptions, pendant la période d'enfance de ces héros, et Jean Gigon, qui n'était pas un enfant phénomène , vit s'écouler ses premières années au milieu du calme le plus parfait. Il n'aimait et n'aima peut-être que trois personnes sur la terre : le père Gigon, sa femme et Gigonnette,

Jusqu'à l'âge de six ans, l'orphelin ne fit que boire, manger, rire et dormir.

A six ans, comme il poussait avec une vigueur peu commune, grandement favorisée par un si bon régime, il commença à se rendre utile, en faisant tout ce que lui commandaient ses parents adoptifs qui avaient quitté la ville pour aller exploiter euxmêmes la plus belle des fermes laissées en héritage à l'excellente femme du vieux gendarme.

Il ne manquait pas de valets dans la ferme, dont les vastes prairies s'étendaient au pied du versant septentrional des Pyrénées, mais le brave petit Jean voulait tout faire.

Matinal comme un oiseau, il était toujours éveillé le premier. Il aidait le berger à faire sortir ses brebis, le pâtre à conduire ses bœufs au pâturage, les garçons de labour à atteler les robustes et placides animaux à la charrue, et il jouait avec le gros taureau sans plus de souci des cornes de la puissante bête qu'il n'en avait des chevaux sur lesquels il s'élançait, en véritablfî gitano qu'il devait être.

Mais toute la fougue de son sang, mélangé probablement d'espagnol et d'arabe, tombait devant la

jolie Gigonnette qui, elle aussi, grandissait à vue d'œil en force et en beauté.

Aussitôt que la charmante enfant apparaissait aux yeux de son frère de lait, on n'avait plus à s'occuper d'elle. Jean la prenait dans ses bras, l'emportait, pendant les beaux jours, sur les bords d'un frais ruisseau qui coulait à cent pas de la ferme, et courait dans le vallon pour rapporter à sa petite sœur les plus belles fleurs des prés, moins fraîches que les joues de l'heureuse Gigonnette.

En hiver, lorsque la neige et le froid mettaient obstacle aux promenades et que toute la famille était groupée au coin du feu, Jean s'arrangeait toujours de façon à garder la meilleure place pour l'enfant gâtée, à laquelle il racontait de son mieux les légendes que lui avaient apprises les bergers de la ferme.

Le pèfe Gigon ne trouvait pas grand mal a dire à propos de la douce harmonie qui s'était si naturellement établie entre sa fille et l'orphelin, mais lorsque tous deux eurent atteint leur septième année, ii songea très-sérieusement à commencer leur éducation morale et littéraire,

— Vois-tu, mon garçon, dit un soir le brave homme au petit Jean, si j'avais eu de la littérature, au lieu d'avoir ma retraite de gendarme, je serais peut-être aujourd'hui chef d'escadron ; mais si j'ai toujours bien su lire un passe-port, c'était le .diable quand j'avais à rédiger un procès-verbal. Aussi je ne veux pas qu'il t'en arrive autant. Nous avons la chance d'avoir un bon maître d'école pas loin de la ferme; je le ferai venir ici et il faudra travailler avec autant de cœur que vous en mettez à vous amuser. Tu m'as bien compris ?

— Oui, papa Gigon, répondit Jean ; tu verras comme je travaillerai.

— Eh bien! mon garçon, vous commencerez demain. Fais-moi un beau demi-tour et va embrasser ta mère, qui me paraît toute joyeuse de ta bonne promesse.

Jean n'avait pas besoin de la permission de son père adoptif pour embrasser la mère de Gigonnette, mais ce soir-là, il le fit encore avec plus de tendresse que d'habitude, comme s'il avait prévu qu'il n'aurait plus longtemps à prodiguer ses caresses à l'excellente femme.

Dès le lendemain, le maître d'école annoncé venait réglera la ferme les heures des leçons, qui commencèrent aussitôt et se continuèrent avec d'autant plus de régularité que jamais le pauvre magister n'avait, affirmait-il, trouvé d'élèves plus dociles, ni mieux disposés que Jean Gigon et Gigonnette.

A dix ans, les deux enfants en savaient autant que leur digne professeur, qui déclara un beau jour à r ex- gendarme, qu'à moins d'apprendre le plainchant à ses élèves, il était complètement au bout de son rouleau. Le digne instituteur n'avait jamais été reçu bachelier, il est vrai, mais s'il ne se calomniait pas, du moins montrait-il en parlant ainsi qu'il avait assez appris pour connaître la puissance de la flatterie, cette flatterie s'adressât-elle à un vieux gendarme sceptique par état et méfiant de par les règlements.

Le père Gigon fut si enchanté de la déclaration du magister qu'il résolut, de concert avec sa femme, de donner une petite fête à tous les gens de la ferme. Il avait été assez souvent de service à des distributions de prix, dans les villes où il avait tenu garnison, pour organiser chez lui une solennité de

ce genre, mais il se garda bien d'en parler a Jean et à Marie qui, à leur grand étonnement, reçurent un matin, de la bouche du chef de la famille, communication de l'ordre du jour suivant :

— Marie, et toi Jean, attention à l'ordre. Votre digne professeur m'a demandé un congé de trois jours pour aller à la ville. Accordé; Nous sommes aujourd'hui jeudi ; je vous donne campo d'ici à dimanche matin. Amusez-vous, jouez toute la journée, faites ce que vous voudrez, car je sais que vous ne faites jamais mal, mais je vous défends de mettre les pieds dans la grange avant que votre mère ne vous y autorise. C'est dimanche la Sainte- Marie, la fête de l'excellente femme, je n'ai pas besoin de vous le rappeler, et j'espère que vous lui ferez un beau bouquet pour ce jour-là. Maintenant, mes enfants, allez courir.

Marie et Jean ne se le firent pas dire deux fois, et le vieux gendarme n'avait pas eu le temps d'essuyer une larme de bonheur qu'un double baiser bien appliqué venait de faire couler sur sa joue, que les deux enfants franchissaient d'un bond le frais ruisseau sur les bords duquel tous deux avaient si

souvent et si bien appris les leçons de l'humble maître d'école du village.

Les joyeux enfants avaient à peine disparu que le père Gigon s' armant d'une plume toute neuve, taillée en moyen par le précepteur de Jean et de Marie, écrivait la lettre suivante à son ancien supérieur, celui qu'il accompagnait le jour de la découverte de l'orphelin dans le fossé de la grande route:

« Mon maréchal des logis, — le brigadier Jean uvait été promu à ce grade, — notre filleul Jean et ma jolie fille, votre filleule à vous tout seul, viennent de compléter leur dixième année. Depuis quatre ans que leur éducation est commencée, ils ne nous ont causé à ma chère femme et à moi-même que du contentement. Leur professeur, qui est le maître d'école de l'endroit, m'a avoué qu'il leur avait appris tout ce qu'il savait, et comme je veux récompenser de mon mieux Jean, notre filleul de la grande route, et Marie, votre filleule à vous tout seul, de la joie qu'ils nous ont donnée, j'ai organisé pour dimanche prochain une manière de distribution de prix, à laquelle vous me ferez grand honneur d'assister, en qualité de président.

» Étant chef de la brigade, vous pouvez vous demander et vous accorder en même temps la permission de vingt-quatre heures, et vous pouvez vous flatter que vous serez le bienvenu et le bien reçu par toute la famille de votre ancien gendarme et ami.

» GiGON,

» propriétaire de la ferme des Vicux-Chénes. » P. S, Ne prenez pas grand' chose avant de partir. Nous déjeunerons avant la cérémonie; nous dînerons après et nous souperons avant de vous faire la conduite. »

En écrivant sa lettre, l'ancien gendarme jetait de temps à autre k. yeux sur une sorte de brouillon placé à côté de son papier et qui semblait avoir été oublié là tout exprès parle maître d'école, mais c'était bien pardonnable. Le vieux soldat, avec des enfants aussi savants que les siens, n'aurait pas voulu que son style rappelât trop celui de ses procèsverbaux.

L'invitation fut expédiée par un garçon de char^ rue, et le propriétaire de la ferme des Vieux -Chênes alla s'enfermer dans la grange, où déjà il avait fait

transporter en cachette et soigneusement enveloppés, nombre d'objets dont la nature n'était connue que de lui seul, et de la mère Gigon, bien entendu.

Pendant trois jours, tout ne fut que mystère à la ferme. A l'heure des repas, lorsque toute la famille et les serviteurs se trouvaient réuni? comme d'habitude à la même table, Jean et Marie avaient beau interroger, par leurs curieux regards, d'abord la maîtresse et le maître du logis, et puis ensuite les serviteurs et les garçons de ferme, personne ne faisait semblant de les comprendre. La bonne et toujours fraîche fermière se hasardait parfois seule à jeter sur les deux enfants un coup d'œil furtif, dont la douceur ne pouvait annoncer rien de mauvais.

Le samedi au soir, un peu avant la tombée du jour, le maître d'école descendait d'une carriole devant la grande porte de la ferme, où le père Gigon avait l'air de s'être placé en vedette depuis une heure. La carriole soigneusement remisée et les portes de la ferme une fois closes, tout le monde était invité à se coucher de bonne heure pour se préparer à célébrer gaillardement la tournée du lendemain.

— SS- II avait été convenu qu'on alLendrail l'arrivée du maréchal des logis Jean pour souhaiter, tous ensemble, la fête de la fermière.

Ce lendemain tant désiré ne se fit pas attendre plus longtemps que les autres jours, mais Jean et Marie avaient eu beaucoup de peine à s'endormir, et ils ne croyaient certes pas avoir reposé plus d'une heure, lorsque le hennissement joyeux d'un cheval vint tout à coup se mêler aux chants répétés de tous les coqs de la ferme.

Ce cheval, réjoui par la pénétrante odeur des foins nouveaux, c'était celui du père Jean. Le brave maréchal des logis l'avait sellé au point du jour et, comme la distance n'était pas grande de la ville à la ferme des Vieux-Chênes, tous deux, l'un portant l'autre, venaient d'arriver avec le soleil levant. Le père Gigon était déjà debout. Ouvrir la grande porte, la porte d'honneur, tendre la main à son vieil ami, faire conduire le vaillant cheval dans une écurie bondée de foin et de fraîche litière et emmenor le maréchal des logis dans une des salles basses de la ferme, tout cela fut l'afïaire d'un instant.

Quelques minutes après l'arrivée de son ami, le

père Gigon réunissait tout le personnel de la maison et tout le monde, Jean et Marie en tète, tout le monde, armé d'énormes bouquets, montait en silence dans la chambre de la fermière qui, suivant les recommandations de son brave mari, avait parfaitement fait semblant de ne pas entendre le vacarme qui avait eu lieu a l'arrivée de son compère. Jamais l'excellente femme, que tous ses gens adoraient, ne reçut les souhaits de bonheur de sa famille et de ses amis avec une émotion plus profonde que ce jour-là. Elle embrassait surtout Jean et Marie avec passion, si bien que le compère Jean ne put s'empêcher de lui dire :

— Mais, ma commère, si vous dévorez toute seule les joues de vos enfants, il n'en restera plus pour le prirrain. Je réclame mon droit.

— Vous l'embrasserez deux fois pour la punir, dit à son tour le père Gigon. Tenez, faites comme moi.

Et joignant l'action aux paroles, le vieux gendarme appliquait sur les joues de sa femme, fraîches comme celles des enfants, deux baisers retentissants, dont le bruit empêchait d'entendre ces

paroles prononcés à voix basse, il 'est vrai, par la mère de famille :

— Ah ! mon pauvre Gigon, nou$ sommes trop heureux ! J'ai peur d'un malheur !

Le maréchal des logis, qui marchait sur les talons de son ex-gendarme, empêcha ce dernier de répliquer à la triste pensée de sa femme, qu'il n'avait du reste pas très-bien comprise, et les embrassades terminées on s'occupa de faire honneur au déjeuner préparé dans la vaste cuisine de la ferme.

Le déjeuner terminé, le père Gigon fit un signe au maître d'école, qui s'esquiva du côté de la grange mystérieuse, et pendant que l'heureux propriétaire des Vieux-Chênes portait à sa femme une santé accueillie par d'unanimes bravos, un roulement de tambour vint subitement arrêter les exclamations et, il faut le dire, les verres aussi, sur le bord des lèvres de tous les convives.

Ce n'était pas l'ennemi ; au contraire.

C'était tout simplement le tambour de la commune, un ancien de la trente-deuxième demi-brigade, qui annonçait sur sa caisse que l'heure de la

cérémonie préparée en cachette par le père Gigon venait de sonner.

— Debout, tout le monde ! s'écria le vieux soldat ; maréchal des logis, la main aux dames ; Marie et Jean sur le même rang, derrière votre mère ; les autres, comme vous voudrez, et en avant.

Conduite par le chef de la famille, la bande joyeuse se dirigea vers la grange dont les portes, ouvertes pour la première fois depuis trois jours, laissèrent apercevoir une décoration mi -partie champêtre, mi-partie militaire, dont la disposition faisait le plus grand honneur au brave Gigon et à son complice le maître d'école.

Rien n'y manquait.

Au fond de la grange, au-dessus d'un vieux fauteuil garni de velours jaune d'Utrecht, et flanqué de deux belles chaises toutes neuves, un trophée d'armes formé par le mousqueton, le sabre et les pistolets du vieux gendarme, attira d'abord tous les regards.

Le chapeau d'ordonnance galonné d'argent dominait ce trophée, disposé de façon à servir d'encadrement à une jolie statuette de la Vierge, toute

dorée des pieds à la tête. Au-dessous de l'image de Marie, on lisait, sur un fond rouge, l'inscription suivante, dont les lettres, découpées en papier d'or, n'avaient pas moins de six bons pouces de hauteur :

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