I.K VOYAGK
Il y a soixante --dix lieues de Londres à Man* chester, et l'on met cinq heures et demie à, les parcourir par le train express ; mais le pays qu'on traverse est vraiment curieux à voir, parce qu'il est marqué à l'empreinte du génie anglais, tout comme si c'était un ouvrage de main d'homme.
Partout règne une propreté singulière ; le moindre hameau est net, épousseté, régulièrement bâti, utilement couvert, confortablement clos. A force d'être soignée, la nature a pris un aspect artificiel. Les clôtures sont bien tenues, les champs parais* sent Uen unis, les pâturages sont endimanchés; tout est à sa place. On dirait qu'un édile inconnu s'est promené autrefois dans ces contrées, qu'il a tracé la ligne des buissons, rangé les pierres du chemin , dessiné le cours des ruisseaux , marqué la
place (les arbres et des haies , et que rien n'a été changé à ces dispositions depuis des siècles. On sent, en effet, qu ici les héritages ne se partagent point, que les prés et les bois sont inamovibles, que toute cette terre généreuse est vouée à une incorrigible féodalité.
Comme je contemplais d'un regard attristé ce paysage méthodiste, où Tagreste même est arrangé, où Ton a prévu jusqu'au désordre, un Anglais, lisant dans mes yeux ce que je pensais de son pays , m'adressa la parole : u Je vois bien , monsieur, que ces campagnes sont trop correctes pour vous plaire. Il y a quelque temps , Rosa Bonheur, voyageant en Angleterre, nous disait souvent : ci Ah! vous avez tué le pittoresque! -n — Si la politesse ne m'en eût empêché, j'aurais certainement répondu : Non, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, la Grande- Bretagne ne saurait être la patrie de Tart. En approchant de Manchester, je ne puis m' empêcher de plaindre ces beaux Raphaël , ces Pérugin délicats, ces Léonard exquis, ces fiers tableaux que le Titien peignait avec un rayon de soleil. Comme ils doivent se trouver mal à Taise sous ce "limât brumeux , au sein d'une nature aussi inclémente , et surtout dans une cité que l'industrie moderne a noircie de la fumée de ses fourneaux, et sur laquelle doit s'étendre le voile d'une tristesse incurable, d'un indélébile ennui! Eh! que ne laisse-
A MAXGHESTER. 5
t-on chaque chose dans son cadre : les Titien à Venise, les Raphaël à Rome? Pourquoi transporter ces frileux chefs-d'œuvre sous les latitudes du septentrion, dans la ville des machines et des bobines? Non, encore une fois, je ne puis me faire à ridée que je vais voir des Léonard de Vinci sous la garde à' un poltcemanj et que ce n'est pas en gondole, mais en omnibus, qu'on va me conduire devant les Jean Bellin , les Giorgion et les Véronèse.
Ces réflexions n'ont guère changé à mon arrivée à Manchester, où j'ai pu en vérifier la justesse. Quelle ville, en eflct, pour y amasser les trésors de l'art, comme l'on dit ici. Art treasures! Le ciel est sombre et presque toujours pluvieux. Les maisons, semblables à celles des quartiers les plus tristes de Londres, sont en briques d'un rouge cru ou d'un noir sinistre. Les églises et tous les bâtiments en pierre de taille ont l'air de sépulcres, recouverts qu'ils sont d'un crêpe lugubre par la vapeur continuelle du charbon. Le principal monument de la ville est un hôpital devant lequel s'ouvre la place de Piccadilly, décorée de deux statues, celle de Robert Peel et celle du duc de Wellington, qu'on nomme ici tout simplement le Duc, par excellence. Ces statues barbares ont des redingotes de bronze avec des pantalons à sous-pieds et des bottes fortes du même métal. Le reste de
la ville ne présente en général que des surfaces plates, des murs sans corniche, sans plinthe. Pas le moindre ourlet d'architecture autour des fenêtres, pas la moindre saillie pour égayer Toeil par une ombre portée. Dans les quartiers d'ouvriers, les maisons se ressemblent tellement, quMl est impossible de les distinguer autrement que par leur numéro. Le pauvre ne reconnaît sa demeure qu'à un chiffre.
Et cependant il est juste de dire que les riches habitants de Manchester ont cru devoir faire toilette et plaquer sur leurs maisons des frontispices ou, pour mieux dire, des devantures. Ils ont dissimulé leurs magasins derrière les bossages de Tordre toscan ; quelques-uns ont rustique de fantaisie leur principcile porte, et y ont adapté des colonnes trapues , historiées d'ornements incroyables ; il en est qui ont simulé de nobles façades à la Palladio, décorant leurs fenêtres de ces frontons alternativement triangulaires et cintrés qu'affectionnait Raphaël, et dont il inventa l'ordonnance. EnGn la ville est remplie d'affiches annonçant l'ouverture de vingt expositions différentes. On ne voit partout que sociétés des arts , réunions d'artistes, soirées d'amateurs. J'ai déjà plein mes poches d'hospitalières invitations à ces soirées. C'est à n'y pas croire. Voilà une ville qui fabrique à elle seule plus de coton filé qu'il ne s'en produit
dans tout le reste de Tunivers , et i*on n*y entend parler que de peinture, d'objets d*art, de catalogues ; on ne voit passer que des tableaux , des statues, des marbres et des bronzes, impatients d*ètre exhibés. Ici, on ouvre Texposition des artistes anglais modernes ; là va être inaugurée , sous la direction de M. Gambart, Texposition française, où figureront, comme à Londres, Decamps, Delacroix, Gigoux, Meissonnier, Troyon, Hédouin, Gérome, Rosa Bonheur et vingt autres. Sur la place où stationnent les omnibus du nouveau Palais de Cristal, on s'entretient des vases étrusques, des majoliques, des émaux, des Palissy, des ivoires , des verres de Venise et de Bohême , et des innombrables objets de haute curiosité qui remplissent, dit-on, la grande travée du palais. De ma vie«je n'ai vu rien de plus étrange que cette passion inopinée d'une ville de filateurs pour les maîtres de l'art en tout genre. Imaginez une immense manufacture de rouenneries qui,- tout à coup , parait éprise d'amour pour le grand Titien , le doux Corrége et le divin Léonard I
Mais pendant que l'omnibus nous conduit au palais de l'Exhibition, situé à deux milles environ de Manchester, laissez-moi vous dire comment s'est formée cette vaste entreprise, et comment elle a été menée à bien. Un Anglais des plus intelligents, M. Deane, étant allé h Paris visiter le
musée de Cluny, se dit à lui-même : Quel dommage que l'Angleterre ne puisse pas ofifrir une exposition pareille aux hommes de goût et aux personnes désireuses de s'instruire ! — Aussitôt la pensée lui vint de former momentanément une collection semblable au musée Dusommerard, et d'en faire jouir le public, moyennant finance. M. Deane fit part de son projet à M. Peter Cunningham, l'un des rédacteurs de XlUustrated London News, où il écrit périodiquement et avec beaucoup d'esprit l'article des Propos de table, Tahle talk. Mais peu à peu ces messieurs virent s'agrandir le projet primitif. Pourquoi ne pas rassembler tous les genrçs de richesses que possède l'Angleterre, en fait d'art?... Les voilà donc qui se proposent, non plus de louer une salle , mais de bâtir un palais (Je verre , d'y fusionner pour quelque temps toutes les galeries privées de la Grande-Bretagne dans une seule galerie publique, et de donner ainsi en spectacle à l'Angleterre et à l'Europe ce que ni l'Europe ni l'Angleterre n'avaient jamais vu : les chefs-d'œuvre enfouis dans les châteaux de l'aristocratie anglaise, dans ses maisons de campagne les .plus reculées, dans ses homes les plus intimes.... Mais où placer cette exhibition? Là, précisément , où personne ne s'attendait à la voir : dans la cité du coton, à Manchester.
Eh bien, il faut en convenir, l'idée n'était pas
aussi extravagante qu'elle le paraissait, du moins sous le rapport des facilités d'exécution. Manchester est une ville énormément riche et fiera de ses richesses. Pour vous en donner un aperçu, je vous citerai un seul fait : il y a une dizaine d'années, les électeurs de Manchester et des environs voulant témoigner leur satisfaction au héros du libre échange , à Cobden , lui offrirent en présent , devinez quoi?... Les princes donnent habituellement une tabatière enrichie de diamants ou une
broche avec leur portrait Les électeurs de
Manchester donnèrent à Cobden la somme ronde de 100,000 livres sterling, soit 2,500,000 francs. Au premier appel que leur adressèrent MM. Deane et Cunningham , les principaux manufacturiers de Manchester répondirent en souscrivant un fonds de garantie destiné à subvenir aux frais immenses qu'cm allait risquer, dans le cas où l'entreprise elle-même ne parviendrait pas à les couvrir. Les souscriptions arrivèrent si considérables et si vite , qu'en peu de temps le fonds s'éleva à la somme de 85,000 livres sterling! Un de mes amis ayant envoyé pour sa part 200 livres (5,000 francs), on lui a répondu (j'ai vu la lettre) qu'on ne recevait pas de souscription au-dessous de 500 livres (12,500 francs). Telle est ici l'abondance de l'or; tel est l'orgueil du riche.
Une fois le capital souscrit , la plus grande dif-
Acuité n'était pas de construire le palais, mais de le remplir. Il fallait obtenir des grands seigneurs ( de la noblesse ou de la finance ) qui possèdent des tableaux , des sculptures , des émaux , des ivoi* res, des porcelaines, des bronzes et autres objets d*art, la permission d*en dépouiller momentanément leurs demeures, de faire courir à ces objets, la plupart délicats et fragiles , les risques incalculables de Taller et du retour, de remballage et du déballage, sans parler des incendies et de mille accidents possibles. Parmi les possesseurs qu^on a sollicités, les uns ont exigé une police d'assurance, les autres ont refusé résolument, sinon tout ce qu'ils avaient de beau , du moins les plus précieux morceaux de leur galerie. Le plus grand nombi'e, toutefois, s'est exécuté de bonne grâce. Ainsi, on voit figurer au catalogue presque tous les noms de l'aristocratie, les lords VVard, Spencer, Carlisle, Darnlcy, Yarborough, Ashburton , Burlington , Pembroke , Nortbwick , Hatherton , EUesmere, Derby, Portsmoutb, Warwick; les ducs de Northumberland , de Newcastle, de Portland, de Sutherland, de Buccleugb, de Richmond, de Bedford, de Manchester; l'un des plus opulents personnages de l'Angleterre , le marquis de Westminster; puis tous les riches amateurs de ce pays, MM. Holford, Robert Napier, Félix Slade, William Russell, Thomas Baring, Henri Hope, George
A MANCHESTER. il
Vaugham , Richard Fisher , Henry Brodhurst ; le« révérends Wellesley, GrifBths, Hugo; Tbono.
rable Labouchëre, les baronnets Charles Priée, J. S. Hippisley, Thomas Bevor, Anihony Rothschild ; les marchands de tableaux et d'estampes , Coinagbi, Farrer, Evans, Graves, enfin les églises, les collèges, les institutions, les hôpitaux, les clubs, les académies. Il n'est pas jusqu'au car.^ dinal Wiseman, qui n'ait présenté sa catholique offrande & ta glorieuse entreprise de cette nation protestante.
La reine d'Angleterre, qui possède tant et de si belles choses dans ses résidences de Buckingham'-Palace , de Windsor-Castle et de Hampton- Court, les a misés gracieusement à la disposition de Y Executive-Committee. Le prince Albert, qui a réuni une inappréciable collection de maîtres primitifs, s'est empressé d'envoyer à l'Exhibition ses tableaux les plus rares , et son amour bien connu pour les arts ne s'est pas démenti dans cette circonstance , car il a inauguré lui-même l'Exposition , et cela au jour et à l'heure indiqués, sans aucune remise, bien que la cour fût en gi*and deuil par la mort récente d'une tante de la reine. Mais celui qui a le plus magnifiquement, le plus généreusement contribué à cette grande œuvre de civilisation, à cette fête;, des arts, c'est le marquis d'Hertford, qui, h lui seul, a fourni assez do tableaux
anciens et modernes pour garnir une salle entière à laquelle on a donné son nom. On cite un mot charmant dont il aurait accompagné son envoi : ic Au fait, je ne suis pas fâché d'expédier mes tableaux à Manchester ; ce sera pour moi une occasion de les voir. ?)
Nous voici arrivés à la porte du Palais de Cristal : mais nous n'y entrerons, si vous le permettez, que dans ma prochaine lettre ; qu'il me suffise de vous dire qu'en ma qualité de journaliste on m'a offert une entrée gratuite, et que le maître du principal hôtel de la ville, Queen's Hôtel, a bien voulu, par égard pour la presse française, maintenir pour moi les pVix ordinaires de logement et de nourriture, lesquels sont doublés et triplés partout et pour tout le monde.