LE PALAIS
SI vous me demandiez d'écrire cinq ou six volumes sur le musée du Louvre, la proposition ma paraîtrait ra'sonnable, quant à Tétendue de Fouvrage; mais s*il fallait faire la description d*un tel musée en deux ou trois articles, ne pensezvous pas qu'il serait insensé de Tentreprendre? Eh bien, la grande Exposition de Manchester est encore plus vaste que le musée du Louvre. A Texception de la sculpture, qui n'est guère représentée ici que par des statues modernes de Técole anglaise , on peut y étudier tous les arts du dessin depuis leur origine jusqu'à nos jours : la peinture, la gravure , la numismatique , l'orfèvrerie , la damasquinure, la céramique, la ciselure, la haute ébénisterie, l'incrustation, l'art d'émailler la terre, de repousser les métaux , de tailler le cristal , de
fondre et de colorer le verre, la litliogra'^hie , la gravure en bois, la reliure, et enfin cet art nouveau, étrange, prestigieux, qui nous fait voir la nature par les regards du soleil, la photographie. Imaginez un palais tout vitré dans lequel se trouveraient réunis la grande galerie du Louvre , le musée de Cluny, le Cabinet des médailles, le fonds de réserve du Cabinet des estampes, en d'autres termes, deux mille gravures valant ensemble plus de quatre millions, les plus belles armures du musée d'artillerie, les vases étrusques de M. de Pourtalès, une salle de miniatures et d'émaux, une superbe rangée de quatre cents portraits d'Holbein, de Van Dyck, de Lely, de Gainsboroogh , de Reynolds, une collection incomparable des photographies de Bisson, de Baldus, de Legray, c'est-à-dire les plus étonnantes épreuves qui soient sorties des presses de la lumière... et vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite de cette exhibition si justement nommée : des Trésors de l'art. Il faut ajouter, en efi*et, à cette énumération, qui déjà vous éblouit, un musée ethnographique de la Perse, de l'Inde et de la Chine, auquel ont contribué la Compagnie des Indes orientales, la Société royale asiatique, et, avec Tagrément de la reine d'Angleterre, le gouverneur de la Tour de Londres. Il faut ajouter aussi toute une galerie consacrée aux ouvrages
des peintres in water colours, qui ont su marier si bien la limpidité de Taquarelle à la consistance solide et franche de la peinture à Thuile, enfin une immense travée entièrement occupée par les chefs-d'œuvre de Técole anglaise, que Ton fait partir ici des commencements du dix-huitième siècle, parce que les maîtres antérieurs figurent tous dans la galerie des quatre cents portraits.
Le palais de l'Exhibition, que vous connaissez déjà sans doute par la lithographie et la photographie, forme un parallélogramme de sept cents pieds de long sur deux cents de large. A Tintérieur, c'est comme une église en croix latine, voûtée de verre et divisée en trois grandes nefs : celle du milieu, qui va de la porte d'entrée au chevet, les deux autres qui s'arrêtent au transept. La nef centrale , plus élevée que les autres , est destinée à l'exposition des sculptures de l'école anglaise et de quelques statues de Canova. Sur la même ligne sont rangées vingt superbes vitrines renfermant tous les prodiges de la céramique , de l'orfèvrerie, de la niellure, de la glyptique, de la numismatique, de la ciselure, de l'émail, les produits les plus rares des verreries de Murano et de Bohême, les coffrets les plus artistement incrustés» les ivoires les plus précieux , les bronzes les mieux finis, des miniatures, des bijoux, des manuscrits enluminés à ravir, des reliures adorables, enfin
ces mille objets qui semblent créés par la main (les fées pour amuser un instant l'œil des riches , ou plutôt qui ont été ouvrés par le génie du travail, pour tromper Fennui des heureux.
Parmi ces rangées de statues et ces splendides dressoirs qui s'élèvent régulièrement, de côté et d'autre , en pyramides étincelantes , on a ménagé une place aux armes des temps chevaleresques. Revêtus de leurs cuirasses et de leui's cottes de mailles, la visière baissée, la lance au poing, des héros dû moyen âge, les uns à pied, les autres montés sur un palefroi au chanfrein bardé de fer, nous donnent le spectacle de leurs immobiles tournois. Du fond des châteaux gothiques de la vieille Angleterre sont venues à Manchester de solennelles panoplies , envoyées par des seigneurs qui portent les noms retentissants de Sutherland, de Warwick, de Strafiford, d'Ashburton... que sais-je? mais qui ne sont eux-mêmes pour la plupart que des financiers anoblis par la reine, d'illustres parvenus, des manufacturiers vingt fois nîillionnaires, des imprimeurs 4le calicot, calico-printers , qui, à force de richesses , ont obtenu qu'on ressuscitât en leur faveur les titres d'une pairie éteinte, les noms et les privilèges des grandes familles mortes.
La grande nef du milieu est flanquée de deux petites nefs latérales que j'appellerai des bas-côtés, et dans lesquels sont exposés trois ou quatre cents
A MAXGHESTER. 19
portraits des personnages fameux de la Grande- Bretagne , peints par des artistes non moins fameux, tels que Jean de Mabuse» Holbein, Zuccaro, Jansen, Lucas de Heere, Rubens, Van Dyck, Lely, Kneller, Rigaud, Richardson, sir Joshua Reynolds, Gainsborough , Thomas Lawrence. De ces portraits, il en est près de quarante qui sont de la main de Van Dyck , et proviennent des châteaux de Windsor et de Hampton-Court , sans compter les ouvrages de ce grand maître que Ton trouve encore dans les autres galeries de l'Exhibition. Ainsi, dès Tentrée, le visiteur passe en reVue d'innombrables musées fondus en un seul ; il a sous les yeux des majoliques d'Urbin, des émaux de Limoges, des poteries de Palissy, des vases de Benvenuto , des ivoires de François Flamand , des laques de Boulle , des miniatures de Petitot , des candélabres de Goutthières, des vernis de Martin, et ce même visiteur, déjà ébloui, marche, pour ainsi dire , sous les regards de quatre cents portraits d'hommes ou de femmes illustres ; il embrasse d'un coup d^œil toutes les biographies qui foiment l'histoire moderne de ce pays : les Henri, les Richard, les Edouard, avec leurs favoris ou leurs victimes. Et d'abord le cardinal Wolsey , Thomas Morus et Henri VIII , celui-ci entouré des créatures qu'il étreignit de ses mor telles amours; puis la reine Elisabeth, Norfolk,
Leicester, et ce grand poëte qui à lui seul illumine toute TAngleterre ; ensuite Charles !•' et Cromwell, Straiford et Laud, Pym et Hampden, Fairfax et Falkland, les grands cœurs de tous les partis ; et la noblesse du génie ou de l'esprit, Bacon, Pope, Addisson, Swift, Prior, Gibbon, Samuel Johnson, Walter Scott, Byron, et la plupart des artistes célèbres de TAngleterre peints par eux-mêmes, et enfin les héroïnes de l'amour, de la grâce et du plaisir, toutes ces femmes charmantes dont l'inimitable Hamilton nous a dessiné, lui aussi, des crayons si vifs, si tendres et si délicats.
Vous n'attendez pas de moi que je vous décrive tant de portraits, ni les difierents styles dans lesquels ils sont peints, ni les divers genres de beauté ou d'intérêt qu'on y trouve ; que je vous dise quels singuliers rapports d'harmonie ou de contraste on peut remarquer entre la forme extérieure et la ressemblance morale des personnages représentés... Un livre entier n'y suffirait pas. Mais je ne puis m'empêcber de faire ici une réflexion qui est venue, j'imagine, à l'esprit de tout le monde : c'est que l'Angleterre est par excellence le pays du portrait. Le principe qui' régit cette nation est, en effet , celui de l'individualisme. Développé par la religion protestante, ce principe a produit facilement de grands caractères, des natures orgueilleuses, hautaines, qui se détachent vigoureusement
sur leur entourage ; et sans parler même de la fierté que doit puiser un homme dans le sentiment de sa conscience affranchie , il est certain que le climat de TAngleterre et le croisement des deux fortes races dont s'est composée sa population ont enfanté en grand nombre des types d'une originalité saisissante, des intelligences humoristiques, les variétés de tempérament les plus singulières et quelquefois les plus heureuses. De là cette tendance à faire constater son identité par la peinture ou par la statuaire. De là aussi F habileté qu'ont acquise naturellement les peintres de portraits ou les sculpteurs de bustes , à force de voir des modèles dont la silhouette s'enlevait avec tant de netteté sur le fond de la société anglaise , et dont la physionomie ressortait avec tant de relief, se colorait avec tant d'éclat.
Aussi, depuis Holbein jusqu'à Lawrence, ce sont des peintres de portraits, anglais ou étrangers , qui remplissent l'histoire de l'art en Angleterre. C'est dans les individus, et non pas dans les grandes compositions historiques ou par des allégories, qu'on a représenté les qualités ou les travers de l'espèce. Tous les caractères de l'humanité ont ici un nom propre et portant un visage connu. Chaque vertu devient, non pas une divinité, comme dit Boileau, mais une personne.
Chathain est la prudence et Grammont la beauté.
Rien ne serait plus amusant à lire et plus curieux à vérifier que le livre de la Bruyère au milieu de cette galerie de portraits britanniques. J'en prends un au hasard, celui de Henri VllI par Holbein, et j'y vois la personnification de Tégoisme emprisonnée dans un contour inefiaçable^ peinte à Temporte-pièce, ne varietur. Et vous croyez peut-être que Tartiste y a mis beaucoup du sien, qu'il a doublé son effet au moyen des ressources de Tart : pas le moins du monde. Le modèle est peint dans le clair, vêtu d'un pourpoint clair, sur un fond vert-clair. L'ombre la plus forte du visage et des mains n'est qu'une légère demiteinte. Mais la nature, profondément et naïvement observée , s'est chargée elle-même d'avoir une saillie suffisante. Il n'y a pas eu besoin des prestiges du clair-obscur pour donner de l'accent à cette personnalité impossible à confondre avec une autre, impossible à oublier surtout. Il a suffi de faire poser de face, tout simplement, tout droit, la canne à la main, ce gros homme dont les instincts et les appétits, une fois servis par l'omnipotence de la royauté, n'ont plus eu de bornes. Despote pesant, voluptueux et cruel , étalon obèse et vorace, ses tempes se gonflent au lieu de se retirer ; ses mâchoires , en se développant, ont entraîné son intelligence; l'esprit lui tombe dans le ventre.
Si nous quittons maintenant la nef centrale, nous trouverons à droite une grande galerie exclusivement consacrée aux peintures de T école anglaise; à gauche, une galerie parallèle, et d'égale grandeur, destinée aux chefs-d'œuvre de la peinture européenne depuis les byzantins jusqu'aux maîtres de la fin du dix-septième siècle. Celle-ci , formée des présents volontaires et momentanés des riches amateurs de l'Angleterre, ne renferme guère de ces vastes machines qui donnent à nos musées un caractère si national. Pas un morceau qu'on puisse comparer, par exemple , aux Noces de Cana, pour l'importance et la dimension, du moins. Mais à cela près, on peut douter si le Louvre, tout compensé, contient une plus belle collection que les douze ou quinze cents tableaux de la galerie dite des anciens , Paintings of anoient masters. Que si l'on ajoute à ces trésors ceux qui sont exposés dans une galerie à part , composée de deux cents morceaui^, de premier choix , la galerie Hertford , on peut être assm*é que le palais de l'Exhibition va de pair (sous le rapport de la peinture) avec les plus beaux musées de l'Europe «