‹ Les tresors de l'art à ManchesterChapitre 45 sur 48 · LA GRAVURE · texte numérisé non relu

LA GRAVURE

Q tr 1 N Z I ^: M E S I K C I. E«

N'est-co pas une coïncidence miraculeuse que la gravure, qui est rimprimerie des beaux-arts, ait été découverte au moment même ou Ton inventait rimprimerie, qui est la gravure des belleslettres? N'est-il pas admirable que le moyen de populariser les œuvres du sentiment soit né Ip même jour que le moyen de propager les œuvres de la pensée? Et si Ton y regarde bien, la gravure, ou, pour mieux dire, Tart de tirer des épreuves successives d'une même planche de cuivre ou d'acier, est peut-être la plus sublime des deux découvertes, car Timprimerie suppose quelques notions préalables; elle exige une ébauche d'éducation dans ceux qu'elle doit perfectionner; au contraire, la gravure ne demande que des yeiix; c'est l'imprimerie des illettrés; c'est le livr^ de ceux qui ne savent pas lire.

Qui le croirait pourtant? Ce grand art, cet art deux fois précieux , n'a jamais été Tobjet d'une exposition universelle. Jamais, depuis le quinzième siècle, il ne s'est ouvert un musée public d'estampes , un musée complet où cbacun pût apprendre toute l'histoire de la gravure, en suivre les progrès, les transformations, les égarements, les retours, en admirer les chefs-d'œuvre, et cela sur des épreuves brillantes, superbes, veloutées, d'une conservation parfaite, aussi pures et aussi fraîches, après plusieurs siècles, que si elles sortaient des mains de l'imprimeur. Eh bien, il était réservé aux Anglais, au peuple le moins artiste du monde, de nous ménager ce magnifique spectacle, et de nous l'offrir dans la ville de Manchester, dans la métropole du calicot! Ainsi, quand le visiteur a parcouru l'immense galerie des anciens maîtres, la travée des quatre cents portraits , la nef étincelante des merveilles de l'orfèvrerie, de la ciselure, de la céramique, quand il a vu et revu l'opulente galerie Hertford, les ouvrages nombreux et curieux de l'école anglaise, peinture ou sculpture, les collections de miniatures et d'émaux des ducs de Portland et de Buccleugh, le musée ethnographique de la Perse et de l'Inde^ les tours de force des aquarellistes anglais , les plus étonnants produits de la photographie, et enfin les beaux dessins de maîtres fournis

par le R. Weliesley, notamment les soixante magnifiques lavis de Claude Lorrain... il lui reste encore à parcourir, dans les tribunes du transept , le vaste département des gravures. Là il peut à son aise étudier la marche de Fart depuis son enfance jusqu'à nos jours, depuis les nielles de Finiguerra jusqu'aux planches de Calamatta, de Mercuri et d'Henriquel Dupont. Et ce n'est pas seulement la gravure en taille-douce qui est ici représentée par des épreuves de premier choix, ce sont tous les genres de gravures , les camaïeux , Teau forte , la manière noire, la manière du crayon, Taqua-tinte, le pointillé, la gravure en bois, la lithographie. Tout le monde sait que la gravure en tailledouce consiste à couper le cuivre avec un instrument tranchant qu'on appelle burin , et à y tracer des tailles nettes, régulières et décidées, qui non-seulement produisent à l'impression la somme de noir et de blanc voulue par le dessin qu'il s'agit de traduire ou de reproduire, mais encore, par leur direction , leur allure , leur forme , leur renflement ou leur atténuation indiquent le caractère des objets, expriment les plans de la chair et sa morbidesse, rendent la nature des substances les plus variées, le poli du métal, la suavité des étoffes, la légèreté des plumes, la pesanteur et la dureté du marbre. La gravure au burin, ou pour mieux dire, l'art de tirer des épreuves d'un cuivre

Si4 LES TRËSORS DE L'ART

ou A^vm acier gravé, n^a pris naissance que vers le milieu du quinzième siècle, dans Patelier d*un orfèvre de Florence, Maso Finiguerra. Le premier, il sut prendre des empreintes des nielli, c'est-àrdire des petits ornements qui se gravent en creux sur les ouvrages d'orfèvrerie. I^e mot niello (nigellum) signifie, à proprement par)er, Fèmail noirâtre qu^on mettait en fiision et que Ton versait dans les creux de^la gravure, pour la mieux faire ressortir.

On connaît assez les fables qui ont couru sur Torigine prétendue de cette découverte, comment ce fut, disent les conteurs (et le Catalogue le dit aussi), une blanchisseuse qui, ayant posé par hasard du linge humide sur de la vaisselle que Maso Finiguerra venait de graver, remarqua la première que le poids du linge et son humidité avaient imprimé sur ce linge les ornements gravés sur la vaisselle, et comment Torfévre, surpris de cette heureuse rencontre , en tira Tinduction lumineuse d'un art tout nouveau, l'art d'imprimer les gravures. Je dis Part d'imprimer, car il est bien constant que l'art de graver, de damasquiner et de nieller était connu des anciens , et qu'antérieurement à sa découverte, Finiguerra lui-même, au rapport de Vasari, avait gravé pour le service de Véglise Saint-Jean-Baptiste, à Florence, de petites figures de la Passion sur une de ces patènes d'ar-

gent qu'on appelait pdte^ parce que, dans les eérémoiiies t'eligiéûses ^ lëis fidèles venaient y déposer le bailler de paii; Ce qui est inc>dn4éàtablé ; c'est quej en 1452, ràiinéfe niôme oiiGuttèiriberg et Faust imprimaiëttt à Mâyètice letif premièté Bible latinfe; dite à quàratite-deux ligiîes; Maso Fitiigùerra ayàiit gravé la pàids doiit nous tenons de parler^ et voulant se rendre compte du progrès dé son travail j ou comme Ton dirait aujourd'hui, de l'état de sa planche, avant d'y répandre le nielloj en prit iine empreinte avec de l'argile, suivant l'usage des orfèvres. Sur cette argile ^ dont les traits étaient en relief, il eoulâ du soufre ^ et , dans les sillons dtt soufre , il passa du noir de fumée , qui lui représenta le même efiet qUe le hiello ; mais pour voir son eflfet sUr Un fond plus clair et en mieux juger j il eut l'idée d'îiiiprimer des épreuves sur papier humecté , ainsi que le pratiquaient les graveurs en bois. Cette expérience fut répétée eiisuite avec une encre plus durable sur la patène d'argent , au fur et à mesure de l'avancement dii travail , et les em* preintes ainsi obtenues furent les premières estam* pes. Une de ces épreuves, relique inestimable, se conserve au cabinet des estampes de Paris , où elle fut découverte j il y a Un demi-siècle, par l'àbbé Zani , qui , après toutes les confrontations , toUs les rapprochements désirables , mit vraiment la maift sur la preuve matérielle des origines de l'art.

Il se trouve , au surplus , par un hasard des plus heureux , que la paix gravée et niellée par Maso Fûiiguerra pour Téglise Saint -Jean-Baptiste existe encore dans cette église, de même que le registre sur lequel fut inscrit le payement, fait à Fartiste en 1452, et qui fixe désormais une date que Ton avait cherchée aux environs de 1460. Il existe également, outre cette épreuve sur papier du cabinet de Paris, d'une si grande rareté qu'on Ta considérée longtemps comme unique, deux épreuves en soufre qui ont appartenu aux célèbres amateurs Ferrati et Durazzo, de sorte qu'il ne manque aucune pièce à l'information de ce procès curieux , irrévocablement vidé aujourd'hui.

Les plus riches amateurs d'estampes de l'Angleterre, M. Holford, M. Félix Slade et le révérend docteur Welleslcy, ont envoyé à l'Exhibition une trentaine de nielles de Finiguerra. Pas une de ces pièces qui ne soit d'une valeur inestimable, et, pour qui est dans le secret des passions d'un curieux, c'est déjà un mérite à eux que de s'en être dessaisis, même temporairement. Dans le nombre, la plus remarquable est, sans contredit, le Couronnement de la Vierge , si fameuse sous le nom de V Assomption. C'est justement une épreuve de Idipaix qui est à Florence, dans l'église Saint- Jean-Baptiste. Ce morceau introuvable appartient à M. Holford. Sur une surface de 126 millimètres

de hauteur et de 85 millimètres de large, on y compte environ quarante figures symétriquement groupées , non dépourvues d'expression et gravées d'un burin délicat avec une finesse toute florentine. Cette épreuve a été tirée lorsque la. planche d'argent était finie, au lieu que les épreuves en soitfre dont nous parlions tout à l'heure constataient le travail inachevé de la gravure, le pre^ mier état de la planche , comme disent les icono** graphes. Pour voir des épreuves d'une célébrité si grande et d'une telle rareté, je connais des amateurs qui feraient un voyage de cinq cents lieues.

A peine échappée du laboratoire de son inven** teur» la gravure se répandit aisément par cette force d'expansion qui lui est propre. Toutefois, les progrès de l'art ne furent pas rapides. La paix de Finiguerra était remarquable par la beauté de l'exécution, le précieux du travail; mais Baldini et Sandro Botticelli, qui eurent les premières confidences de l'habile orfèvre, ne le suivirent que de loin. Dessinées par Botticelli, gravées par Baldini, les planches que produisit la collaboration de ces deux artistes, et dont quelques-unes se rapportent à des sujets tirés de la Divine Comédie du Dante , tiotamment la vignette appartenant au révérend Wellesley, portent tous les caractères de l'inexpérience et de la naïveté, ainsi que les Triomphes

218 LES TRKSORS DK LART

de TAmour, de la Gloire, de la Mort, du Temps et autres fournis par le même amateur et par MM. Palgrave et Evans.

Toutefois, presque en même temps que Tltalie inventait la gravure , le peintre et orfèvre Martin Schoen, natif de Culmbaclr, que nous appelons le beau Martin (Schoen en all^nand veut dire beau), mettait au jour, dès 1460, des morceaux admirables par la délicatesse du travail, la fermeté, la netteté du burin et surtout par la profondeur du sentiment , tels que la Nativité j le Christ aux Oliviers^ et cette Tentation de saint Antoine que Michel-Ange ne dédaigna pas de copier, morceaux, disons-nous , si admirables , qu'on a dû supposer que les œuvres d'un tel artiste n'étaient pas les premières productions du burin en Allemagne , et que leur beauté même a été un argument qu'on a fait valoir pour prouver l'antériorité des Allemands dans l'art de la gravure. Tous ces problèmes historiques peuvent être étudiés ici avec infiniment de profit et de plaisir sur les rarissimes estampes du Maître de 1466, la Patène et le Saint George, appartenant au révérend J. Griffiths, et sur les vingt-deux pièces originales de Martin Schoen, prêtées par MM. Fishcr et George Vaughan.

La seconde moitié du quinzième siècle vit paraître des graveurs auxquels il ne manqua , pour

être sublimes, qu'un art plus avancé et des moyens mieux connus. On comprend que nous voulons parler ici non-seulement de PoUajuolo, qui pressentit la gravure historique dans ces grandes planches où il imitait les jeux faciles du crayon, mais encore et surtout d'André Mantegna, qui, avec des procédés rudimentaires , fit renaître le style grec dans des estampes que ce parfum de Tantique rend à jamais précieuses.

Bien des fois nous étions allés à Hampton-Court pour y voir les sublimes cartons du Triomphe de Jules César, de Mantegna ; aussi avec quelle joie avons-nous retrouvé dans la galerie des gravures les estampes non moins sublimes gravées par ce grand homme d'après des fragments de ses peintures héroïques , par exemple les Soldats portant des trophées j sans parler de la composition si étonnante du Christ descendant atiœ limbes j et de ce morceau merveilleux qui passe pour le chefd'œuvre du Maître , et qu'admirait Vasari , le Combat des dieux marins ! En voyant ces estampes de Mantegna , on croirait que c'est un Grec du temps d'Alexandre qui a tenu le burin, un Grec dont l'àme, dans ses transmigrations, aurait traversé des époques et des contrées barbares.

Page 1