SEIZIÈME, DIX-SEPTIÈME
et DIX-HUITIÈME SIÈCLES.
Le bel âge de la gravure ne commence réellement qu'avec le seizième siècle. On voit alors les plus grands génies manier la pointe et le burin. Bramante ébauche sur le cuivre une de ses conceptions architecturales , et grave une planche demeurée inconnue aux plus savants iconographes. François Francia , de Bologne (Bartsch dit Jacques Francia), produit quelques estampes d'un burin soigné f précieux , aussi délicat de sentiment que sa peinture. A Padoue, c'est Dominique Campagnola; à^ Modène, c'est Nicoletto; à Florence, c'est Robetta; à Vicence, Benedetto Montagna, qui se font graveurs, tandis que, dans un coin ignoré de TAllemagne, Martin Zagel burine sa délicieuse estampe des Deux amants. Mais il est impossible de ne pas concentrer maintenant notre
attention sur les trois illustres maîtres de la gravure au seizième siècle : Albert Durer, Lucas de Leyde et Marc-Antoine.
Ces grands artistes firent de la gravure un nouvel art. Jusqu'alors le graveur n'avait guère fait autre chose que dessiner sur le cuivre en obtenant, au moyen de hachures quelconques, la somme de noir nécessaire pour se combiner avec le blanc du papier. Albert Durer imagina le premier cette variété surprenante de travaux qui lui ont servi à exprimer des substances si diverses. Si nous considérons, par exemple, les Armoiries à la tête de mort, dont M. Félix Slade a envoyé une si belle épreuve , nous y voyons rendus à merveille le poli du heaume, la douceur, la finesse des ailes fantastiques qui le surmontent , la rude souplesse du cuir repoussé et ses méplats innombrables, la dureté sonore du crâne vide, la fri-» sure naturelle des cheveux crépus du sauvage , les bijoux de la dame et les passementeries de sa coiffure, et les plis anguleux de son camelot. Dans la composition du Saint Jérôme j dont la tête méditative est , par parenthèse , d'un si noble caractère, il entre une foule d'objets qui tous conservent , sous les pas du burin , leur physionomie propre. Un plancher de sapin est rendu avec une vérité charmante. Un lion et un renard , couchés sur le premier plan , sont traités avec des travaux
qui expriment très -bien le poil fin du renard, le rude pelage du lion ; les tailles sont partout fines et serrées sans maigreur, et toujours établies dans le sens qu'indiquent la 'perspective, la forme, la nature des choses ; enfin le cuivre est coupô nettement, avec une élégance et une propreté qui enchantent Tceil. Et combien d'autres ouvrages de ce grand maître ne devrait-on pas citer où Ton ne sait qu'admirer le plus, du génie fantastique et sombre qui a présidé à la composition, ou du sen-* timent exquis qui a dirigé la main de l'artiste : le Chevalier et la Dame, la Milaneolie, od , sans parler du sublime de la pensée , il a exprimé avec tant de bonheur des substances si variées, le poli des métaiix, la légèreté des plumes, la dureté de la pierre, le poil d'un chien qui dort; V Enfant prodigue, si remarquable par le rendu des pourceaux qui mangent à l'auge ; les Armoiries à la tête de coq, qui sont peut-être, comme exécution, le dernier mot de l'art; le Saint Hubert, enfin, et la Jalousie, qui rêiitiissent toutes ces qualités différentes, avec un sentiment si profond, et dont M. George Vaughan a exposé des épreuves d*une si rare beauté.
Il manquait à Durer, dans ses estampes comme dans sa peinture, l'observation de la perspective aérienne. Ce fut son contemporain et son émule,
Lucas de Leyde, qui, le premier, en appliqua les
principes. Dès l'âge de quinze ans, il gravait, soit au burin, soit à Teau-forte, des compositions étonnantes , non-seulement par la richesse de Fordonnance et l'expression des figures, mais encore par la distribution de la lumière et Part tout nouveau avec lequel Téloignement ou le rapprochement des objets se trouvaient indiqués par la touche plus ou moins légère du graveur. Dans ces précieuses estampes telles que VEcce Honio, la Laitière j l'Enfant prodigue, où Tinfinie délicatesse du travail se joint à ce qu'il y a de plus charmant dans la naïveté du style gothique , Lucas de Leyde donne des leçons aux peintres euxmêmes : ^ A peine , dit Vasari , les couleurs variées de la peinture peuvent-elles répandre dans les divers plans d'un tableau autant d'air, d'harmonie et de vérité. ))
Pendant ce temps, Marc -Antoine, bien que séduit par les estampes d'Albert Diirer au point d'en vouloir faire des contrefaçons, attaquait d'une main plus rude et plus robuste les dessins qu'il se proposait de reproduire , tantôt les siens propres , tantôt ceux de Raphaël. Sans chercher à rendre par le choix, par la curiosité des travaux, le caractère particulier de chaque objet, la légèreté des cheveux, par exemple, la variété des étoffes, le moelleux de l'hermine, le bruni de l'acier, il se contentait de conduire des tailles
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simples, de Tombre la plus forte au commencement de la lumière , supprimant la plupart des demi -teintes et ménageant sur sa planche ces grands blancs purs qui donnent à Testampe un relief énergique , un effet large et puissant. Appliqués à des dessins admirables, qui pouvaient se passer de tous les agréments que Durer et Lucas de Leyde avaient su mettre dans les accessoires, cette manière décidée de M arc^Antoine, ces grands partis, ces tailles fières, croisées sobrement, modelant, avec peu, des formes d'une beauté divine, marquent dans l'histoire de Tart une de ses phases les plus brillantes, en même temps qu'elles nous font voir, dès l'origine, combien est capitale l'importance du dessin dans la gravure.
Les deux planches du Massacre des Innocents, que l'on distingue à la présence ou à l'absence dû chicot (c'est le nom que donnent les amateurs à un petit arbre semblable à un sapin, que l'on aperçoit dans le fond à droite); la Vierge au poisson, dont M. Holford a fourni une épreuve inachevée du plus grand prix ; Alexandre faisant serrer les livres d'Homère dans un coffre de Darius, pièce admirable, dont la plus belle épreuve connue a été contribuée, comme disent les Anglais,- par M. J. H. Hawkins; le premier état du Martyre de saint Laurent, reconnaissable à cette circonstance que le bourreau qui étend le saint
sur le gril , est armé de deux fourches (lesquelles ont été effacées dans les états postérieurs); une première épreuve de la pièce appelée les Cinq Saints; une épreuve de remarque de l'estampe de Mars et Vénus, qui parait ^voir été gravée par Marc-Antoine d'après André Mantegna, et dans laquelle se trouvent le flambeau dans la main de Vénus et la tête de Méduse sur le bouclier de Mars ; un tout premier état de la Paix, gravée d'après Raphaël et citée par Vasari ; une précieuse épreuve non terminée de la Peste ^ morceau rarissime, également gravé sur le dessin de Raphaël, «—! toutes ces pièces et bien d'autres encore, au nombre de 87, composent ici le plus magnifique œuvre de Marc-Antoine qu'il soit possible de voir, ailleurs que dans les réserves de notre Cabinet des estampes de Paris. Mais il faut citer encore, parmi tant de raretés , la fameuse Bacchanale y offrande à Prtape, où Silène est représenté vêtu d'une longue robe, couronné de lierre, appuyé sur les épaules de deux Bacchantes, et marchant avec un cortège de satyres avinés et de satyresses lascives « Ce superbe morceau, gravé d'après un bas-relief antique qui est à Rome près de l'église Saint- Marc, est à la fois si beau, si bien senti et si célèbre , que nous avons vu , il y a deux ans , une épreuve de la Bacchanale poussée, à la vente Vandenzande, jusqu'au prix de 1,800 francs.
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Mais, avant d'en ^enir anx époques les plus florissantes de la gravure, il est impossible de ne pas nommer ici ces merveilleux artistes qu'on appelle les petits maîtres, Aldegrave , Albert Altdorfer, si habiles aussi dans la gravure en bois , Jacob Binclc, Sebald Beham, George Penc« et Théodore de Bry^ qui mirent dans leurs petites estampes tant de grandeur^ tant de caractère et souvent un dessin si mâle et si pur. Parallèlement à Lucas de Leyde, à Durer et à Marc«-Antolne ^ ou du moins sous leur impulsion, se formèrent, dans les Pays-Bas , Diétrich Van Staren , les deun Breughel, Jérôme Cock, le Maure au caducée, ainsi désigné par son monogramme ; en France , Jean Duvet, que nous appelons le Maître à lu licorne; en Italie, Marc de Ravenne, le disciple favori de Marc-^Antoine , Augustin Vénitien , /Eneas Vicus, Martin Rota, qui osa graver en petit le Ju^ gemeni dernier de Michel*Ange, et toute la fa-^ mille des Mantouans , et le Parmesan , si gracieux ^ si spirituel , si délicat.
La seconde moitié du seizième siècle voit s'opérer de remarquables évolutions dans Tart de graver. Un Hollandais que son étoile avait conduit à Venise, Corneille Cort, s'y trouve asscB heureux pour travailler sous les yeux mêmes du Titien à rendre les superbes peintures de ce grand maitre. Là couleur commence à naître d'elle-même sous
son burin, par la largeur, la souplesse, le renflement ou l'atténuation de ses tailles , par quelques touches ressenties et par le ménagement des tra- . vaux .dans les parties lumineuses. Vient ensuite Augustin Carrache, qui, dépassant Corneille Cort, dont il était le disciple , fait de véritables tableaux au burin, notamment la Vierge apparaissant à saint Jérôme, d'après le Tintoret, pièce admirable, dont M. Fisher a exposé une rare et éblouissante épreuve. Augustin, cependant, fit exception. Si jamais peinture dut inspirer aux graveurs le goût des riches travaux, la recherche du ton, c'était bien assurément celle des coloristes de Venise , des Giorgione , des Palme , des Titien , des Tintoret , des Véronèse ; et néanmoins il est certain que , dans la version du graveur, les qualités dominantes de ces maîtres ne furent pas conservées. Les interprètes de ces peintres illustres se gardèrent bien sans doute d'altérer les airs de tête, mais ils ne rendirent pas suffisamment l'efiet général du tableau, c'est-à-dire l'impression qui résulte du rapprochement des tons, de la distribution des couleurs lumineuses et des couleurs sombres. Le moment n'était pas encore venu où les Vorsterman et les Bolswert, sous l'inspiration de Rubens, inventeraient toute une gamme savante entre l'extrême noir et l'extrême blanc. Il était réservé à, Rubens de conseiller à la gra-
vure son dernier progrès. Ce grand homme , qui avait du génie pour toutes les branches de Fart, dirigea lui-même Pontius, Vorsterman, les deux Bolswert, Witdouck, Pierre de Jode, et leur apprit que la couleur propre contribue à Teffet général du clair-obscur, parce qu'une couleur claire apporte avec elle une masse de lumière, et une couleur obscure une masse d'ombre. Il leur fit sentir qu'ils ne devaient pas négliger la valeur du ton local qui dans ses tableaux, à lui Rubens, jouait toujours un si grand rôle ; il leur démontra enfin que , par exemple , le jaune de Naples , étant une couleur plus claire que le cinabre , devait se rendre sur Vestampe par une plus forte somme de blanc. De cette observation lumineuse datent les graveurs coloristes , et aussitôt une révolution s'opère dans la gravure. Pontius, Vorsterman de-» viennent plus brillants et plus chauds. Au lieu d'accuser sèchement leurs contours par un trait, ils les fondent avec les objets environnants. Tantôt ils font deviner la couleur en réservant çà et là de larges lumières, tantôt ils l'expriment par des tailles poussées jusqu'à la dernière vigueur. Quelquefois même, conduit avec sentiment, le burin imite chez eux le pittoresque et le ragoût de l'eau-forte. Les Bolswert, Vorsterman, Pontius, sont ici représentés par leurs chefs-d'œuvre : le Crucifiement, premier état ; les grands Paysages,
d'après Rubens ; la Conversion de saint Paul; les portraits de Scaglia et de Van Dalen; celui du comte d' Arundel , et la Descente de croix d'après le tableau sublime de la cathédrale d'Anvers.
L'art n'était pas encore parvenu à son apogée que déjà se manifestaient, en Allemagne surtout, des symptômes de décadence, une habileté qui allait dégénérer en prétention et touchait au mauvais goût. Mais laissons parler ici un homme qui , dans ce siècle et en France, est celui qui a le mieux entendu la critique d'art et l'a maniée avec le plus de dignité, de savoir et d'éloquence : « Henri Goltzius, buriniste du plus rare talent, génie bisarre, aurait porté l'art à la perfection, dit Émerie David, si la perfection consistait dans un adroit maniement d'un instrument difficile à diriger. Quelle hardiesse, quelle énergie, quelle légèreté dans son faire! Malheureusement, l'éclat et la ré* gularité de son burin lui firent négliger des beautés plus importantes. Imitateur maniéré de Michel- Ange , assez savant dans l'anatomie , mais affectant trop de le paraître , dépourvu de goût , il donne à tous les peintres qu'il copie, à Raphaël, h l'antique même, son style roide et barbare. Il ne peut s'astreindre à représenter ni le dessin, ni l'expression, ni les effets du clair-obscur du tableau qu'il imite : il oublie le caractère de l'original et ne s'attache qu'à faire admirer la vigueur et la
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dextérité de sa main. Goltzius, donnant en cela un fatal exemple, avait pris le mécanisme de Tart pour l'art lui-même. «
Tout en vérifiant Textréme justesse de ces observations^ on ne peut s'empêcher d'admirer ici celles des estampes de Goltzius qu'il a gravées d'après son propre dessin , telles que le portrait d'Henri IV, et celui du fils de Théodoric Frisius , représenté avec un grand chien de chasse , et tenant un oiëeau de proie sur le poing. Dans cette pièce, si fameuse sous le nom de Chien de Goltzius j et dont nous avons devant les yeux une magnifique épreuve appartenant à M. Félix Slade, le peintre graveur a su montrer toutes les audaces et toutes les souplesses de son burin , sans tomber dans l'excès de son maniérisme j dans ces croisements affectés, dans ces réseaux de tailles prétentieuses qui parfois semblent envelopper chaque figure dans un filet.
Néanmoins, l'exemple donné par Goltzius ^ et trop bien suivi par ses élèves Jean MuUer, Jacques Matham, etc., n'eut guère d'influence qu'en Allemagne. Les graveurs français s'abstinrent, pour la plupart , de ces treillages tabisés qu'Abraham Bosse blâmait si vivement dans son excellent ouvrage : Manière de graver à Veau-forte j et ce fut peutêtre pour réagir contre ce luxe de tailles redondantes que Claude Mellan s'imposa la tâche «de
graver la Sainte Face au moyen d'une seule taille circulaire commençant au bout du nez , bizarrerie qui serait ridicule si elle n'était rachetée par des qualités supérieures de modelé et de sentiment. En France, les graveurs, conduits ou conseillés par les peintres, se sont toujours moins écartés du vrai principe de Tart, c'est-à-dire de la subordination du mécanisme au caractère du dessin. Aussi voyons-nous Jean Morin peindre sur Tairain son admirable portrait du cardinal Bentivoglio en pointillant les chairs, en mordant et en grignotant le cuivre du bout de sa pointe fine , hardie , irrégulière, mais singulièrement expressive.
Mais le musée de gravure de l'Exhibition de Manchester ne contient pas seulement les tours de force du burin, il renferme aussi les plus étonnantes merveilles de la gravure à l'eau-forte , c'està-dire de la gravure exercée par des peintres qui, au lieu de traduire les compositions d'autrui , expriment directement sur le cuivre leurs propres pensées , promenant leur pointe avec liberté sur le vernis, absolument comme ils eussent promené leur plume ou leur crayon sur une feuille de papier.
Vous le sentez, monsieur, il serait trop long d'entrer dans le détail de ces estampes sans nombre. Je ne vous parlerai donc que des grands maîtres de l'eau-forte : Van Dyck, Rembrandt, Os.tade, Dujardin, Waterloo, Berghem, Claude
Lorrain. Il serait difficile , pour ne pas dire impossible, à quiconque n'est pas im habitué du British'Museum , ou du Cabinet des estampes de notre Bibliothèque , de se faire une idée de tout ce qu'on a réuni de merveilles dans la galerie destinée aux ouvrages de ces peintres graveurs. Ici, grâce au révérend docteur Wellesley, nous pouvons jouir des quatorze morceaux les plus admirables de Claude , et trouver encore , dans cet éblouissant abrégé de son œuvre , une pièce non décrite, une pièce unique, un Berger jouant de la flûte. Là, nous avons douze eaux-fortes de Van Dyck : ce sont le Titien et sa maîtresse, le Christ au roseau, et les inimitables portraits de Sneyders , de Suttermans , des deux de Vos , de Leroy, de Van Dyck lui-même, auxquels il faut ajouter une estampe introuvable qui suffirait à elle seule pour faire entreprendre le voyage de Manchester à un curieux, le premier état, c'est-à-dire Teauforte pure de Jean Waverius, la seule épreuve connue de ce beau portrait. Ainsi que nous l'avait annoncé M. H. de Lasalle, dans le savant catalogue de sa vente d'estampes, c'est M. C. S. Bêle, de Londres, qui est le possesseur envié de cet inappréciable niorceau.
Plus loin , ce sont d'abord les énergiques eauxfortes de Ribera, qui nous saisissent au passage et nous forcent d'admirer ces chairs émaciées de
Saint Jérôme, cette peau écorchèe de Saint Bar-' thélemy, dont le peintre a fouillé les rides profondes avec sa pointe acérée, comme Teùt fait un chirurgien avec un scalpel; ensuite, c^est Tceuvre de HoUar, qui nous surprend par sa finesse et nous amuse par sa variété , si bien que nous passerions une journée entière à vérifier seulement les pièces les plus célèbres : les Cathédrales d'Anvers et de Strasbourg , où la froide précision de Tarchitecte est corrigée par le goût de l'artiste ; la Reine de Sàba et Salomonj qui est ici en premier état; la Vue de Londres, prise de la maison du comte d'Arundel; une épreuve des Manchons, et le fameux Calice, gravé, d'après André Mantegna, d'une pointe superfîne et avec une délicatesse de modelé qui fait paraître en relief les élégantes figurines dont le calice est orné.
Nous voici maintenant devant les plus belles eaux-fortes du monde, celles de Rembrandt. Elles appartiennent pour la plupart au duc de Buccleugh , à MM. Holford et George Vaughan.
L'œuvre de Rembrandt , cet œuvre magnifique auquel nous avons consacré tout un ouvrage, et un ouvrage in-folio, échappe nécessairement à la description trop sommaire que nous en pourrions faire ici. Qu'il nous suffise de dire, à l'adresse des curieux, que toutes les pièces capitales du grand maître sont ici en épreuves de remarques
et d'une singulière beauté : la Pièce de centjlih vins sur papier du Japon, premier étatj le Renp' hrandt au sabre , dont il n'existe que quatre épreuves connues ; le Christ présenté au peuple, avant l'effacement des figures groupées sur le premier plan, devant le prétoire; le Mariage de Ja^ son avant la couronne sur la tête de la statue de Junon; le Bon Samaritain, avec la queue du cheval blanche ; le portrait à'Asselyn, avec le chevalet, c'est«à«»dire du premier état ; une épreuve inachevée du grand Coppenol; une épreuve sur vélin du Vietuc Haaring, le portrait d'IIytenbogaert, si connu sous le nom du Peseur d'or; l'introuvable portrait de Petrus Van Toi , improprement nommé Y Avocat Tolling; une première épreuve du Bourgmestre Six, avec l'appui de pierre à la fenêtre; enfin tous ces paysages, û merveilleux et si rares que l'on ne peut se procu* rer aujourd'hui qu'à prix d'or, quand on est assea heureux pour les rencontrer.
Après avoir contemplé Ces étonnantes eauxfortes, ob les mystérieux combats de la lumière et de l'ombre produisent des effets si fantastiques et ajoutent tant de prestige , tant de poésie aux intentions du peintre, il est difficile de s'intéresser longtemps même à des graveurs tels qu'Adrieil Van Ostade , Paul Potter, Karel-Dujardin , Nicolas Berghem, Waterloo, Zeeman et Bega. Et cepen<
fSS LES TRESORS DE UARÏ
dant , pour un amateur moins pressé que nous niB le sommes par le temps et Tespace, ce serait une jouissance inexprimable que de promener ses regards à travers les prairies de Paul Potter, les bergeries de Berghem, les basses-cours de Karel- Dûjardin, les forêts de Waterloo, les navires de Zeeinan, les cabarets rustiques du bon Ostade, du spirituel Dusart et de Bega.
Tandis que Rembrandt se renferme dans son atelier sombre, pour y rêver ses mystérieuses eaux-fortes, tandis que le prince Robert, neveu de Charles P', débute par des chefs-d'œuvre dans le maniement de la manière noire, qu'il inventa, «t dont les Anglais possèdent naturellement des épreuves incomparables , la gravure au burin poursuit sa marche grave et solennelle. Ici, Corneille Bloemaert déploie le talent encore inconnu de ménager une dégradation insensible entre la lumière la plus piquante et Tombre la plus forte , et de varier les tons suivant la distance des plans. Là, c'est Gérard Edelinek qui, appelé en France par Colbert , vient y enseigner la manière précieuse , savante et fière qui caractérise ses chefs-d'œuvre devenus classiques. Artiste de génie, possédant au plus haut point le dessin et la taille , c'est-à-dire l'art et le métier, il reste original même en imitant ; il exprime diversement les diverses beautés de Raphaël, de Léonard de Vinci, du Corrége, de
Philippe (le Champagne, du Guide, de Lebrun et de Jouvenet , et à la manière dont il traduisit les belles qualités de ces maîtres , on dirait qu'il les a lui-même possédées.
Quel beau temps pour les graveurs! Nanteuil»
d'une main correcte , ingénieuse et délicate , donné une seconde vie aux portraits de tous les personnages du grand siècle, fait étinceler dans leurs yeux Fesprit, la dignité, la bienveillance, plisse élégamment leur collerette et boucle leur chevelure tombante , fait respirer Pomponne et sourire Jean Loret. Masson, qui fait exception dans notre école , renouvelant et dépassant encore les fantaisies de Goltzius, commande à son burin les évolutions les plus capricieuses, les plus singulières, mais aussi les plus expressives. Corneille Visscher, dans un tout autre sentiment qu'Ëdelinck , lui dispute le premier rang; les Audran illustrent leur aii et leur nom : Tun d'eux, Gérard Audran, peignant, pour ainsi dire, avec Teau-forte et le burin, les magnifiques Batailles d'Alexandre, de Charles Lebrun, nous fait douter si le graveur n'a pas surpassé le peintre. Malheureusement, je ne sais pourquoi ces Batailles héroïques ne brillent dans l'Exhibition que par leur absence, et il n'y ^ ici d'autre Gérard Audran que Dieu apparais^ ^ant à Moîse^
La précision de la gravure en taille-'douce con-
venait mieux au caractère de Tart français que le vague de la manière noire. Aussi, durant le dixhuitième siècle, c'est encore le burin qui domine. Si Demarteau invente, non pas la gravure à la manière du crayon, déjà inventée par Jean Lutma, mais Fart de Timprimer avec de la sanguine et du crayon noir broyé à T huile, la gravure au burin n^en conserve pas moins la prééminence : les ama-^ leurs de cette époque la recherchent et la payent fort cher. Ils vantent la finesse de Lebas, la science profonde et sentie de Frédéric -George Schmidt , les grâces de Larmessin, Fadmirable variété de Pierre Drevet, Tinimitable éclat des estampes de Balechott, la souplesse curieuse de Wille, et ses tapis et ses lustres et tous ces objets divers qu'il grava d'une façon si originale et si vive, d'après Netscher, Schalken ou Miéris , et surtout sa merveilleuse Robe de satin ^ dont M. Lewis Loyd a prêté une épreuve avant les armes, d'une fraî*^ cheur sans égale, d'un éclat sans pareil.
Ce serait peut-»étre abuser de la patience dil lecteur que de continuer jusqu'à nos jours ce résumé de l'histoire de la gravure, telle qu'on la voit se dérouler au musée de Manchester. Le lecteur, au surplus, connaît aussi bien que nous les estampes si lumineuses et si bien accentuées de Woollctt , les charmants burins de Raimbach d'après iVilkie^ tes planches magistrales de Toschi et dé Calamatta ^
les célèbres Moissonneurs de Mercuri , les gi-avurcs si spirituellement coupées irHenriquel Dupont, enfin , pour n'oublier aucun genre , les superbes lithographies de Lassalle et de Mouilleron, les tailles en bois de Linton et de Lavieille. Mais du rapide examen de tant de chefs-d'œuvre , il nous reste à tirer une induction lumineuse : c'est que la gravure n'est, après tout, que l'art de dessiner sur le cuivre; que par conséquent l'essentiel, pour être un graveur habile, est d'être un dessinateur excellent. Sans doute, les grâces du procédé, la conduite des tailles , toutes ces élégantes façons de buriner dont les maîtres nous ont fourni les précieux modèles , ne sont pas inutiles à l'estampe , puisqu'elles sont agréables à l'œil ; mais il est incontestable que le véritable artiste peut se passer des recettes le mieux consacrées par l'usage, et qu'il ne doit jamais s'en faire Fesclave au point de leur sacrifier sa manière personnelle de sentir. Quoi qu'il en soit, nous ne dirons pas adieu à ce musée de gravures unique au monde, sans féliciter le peuple anglais d'avoir procuré à tant d^amatcurs et à tous ceux qui peuvent le devenir le plaisir inexprimable de voir réunies sous un môme rayon de soleil des merveilles qui, jusqu'à ce jour, étaient restées enfouies et invisibles dans les portefeuilles de tel grand seigneur, quelquefois indiflerent, et souvent blasé. La gravure, en-
core une fois, est le plus précieux des beaux-arts, puisqu'elle traduit et popularise tous les autres, en leur donnant les deux éléments de leur immortalité, la durée et Tétendue, le temps et l'espace .