CONCLUSION
En disant un dernier adieu à ce magnifique palais dans lequel nous avons passé des heures ou plutôt des journées si heureuses , il nous est impossible de ne pas songer aux étonnantes transformations qui s'opèrent , depuis quinze ou vingt ans, dans la société européenne. Cest, en effet, un événement nouveau dans l'histoire , que cette admission des multitudes au partage de tant de nobles jouissances jusqu'à présent réservées à un si petit nombre d'élus! Autrefois, les curieux for-* maient une petite église ; aimer la peinture était une exception , en jouir était un privilège. Aujourd'hui tout le monde est convié à l'admiration des belles choses , et le plus humble des citoyens peut se procurer la vue d'une réunion de chefs-d'œuvre dont l'acquisition épuiserait la fortune de plusieurs millionnaires. Voir, c'est avoir, dit le poète, et
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cela est vrai surtout des ouvrages d'art, d'autant plus vrai qu'une possession continuelle émousse bientôt le plaisir de les admirer.
Mais ce qui tient du miracle , c'est que les grands changements qui se préparent dans les sociétés du vieux monde, s'annoncent précisément au milieu de cette Angleterre que dominent tant de préjugés de caste, et où fleurit encore une aristocratie fidèle , sous bien des rapports , aux formes •gothiques et aux pensées du moyen âge. Qui aurait pu supposer que l'idée de populariser les notions de l'art et de propager à ce point les lumières serait appliquée avec tant d'éclat dans le pays par excellence de l'inégalité , de l'individualisme, du privilège; qui pouvait s'attendre à voir le soleil de la civilisation future se lever à l'occident de l'Europe, et comment ne pas s'étonner qu'une nation d'insulaires ait inauguré ellemême les fêtes du cosmopolitisme, en construisiant des palais de fée au génie inconnu du monde à venir, deo ignoto ?
Sans doute, ces prodigieuses transformations avaient été pressenties par quelques esprits pénétrants, par ceux que l'on nomme volontiers des utopistes; mais il n'était donné à personne de prévoir que les choses marcheraient d'un pas si rapide , et que le genre humain accomplirait tant d'évolutions en si peu d'années.
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Jadis, les avant -coureurs du progrès étaient condamnés à mourir méconnus, quelquefois même insultés, et leur unique consolation était de plonger dans Tavenir les profonds regards de leur pensée. Aujourd'hui , Thumanité avance en progression géométrique ; elle bondit au lieu de marcher, si bien que les précurseurs peuvent , de leur vivant , vérifier les progrès qu'ils avaient annoncés, assister au commencement du triomphe dô leurs conceptions, voir enfin se produire, sous leurs yeux , les grandes nouveautés dont ils eurent le pressentiment héroïque. Aussi, en quittant le palais de Manchester et ses trésors, nous nous rappelions ce qu'un historien illustre, aujourd'hui proscrit, avait dit en France, dans une circonstance solennelle : » Les choses qui paraissaient hier impossibles seront demain nécessaires, w
Honneur donc au peuple anglais , pour avoir été le premier à concevoir, ou du moins à exécuter ces grands et nobles projets d'exposition publique, au moyen desquels les merveilles enfouies dans les cabinets inabordables de quelques grands seigneurs ennuyés de leur opulence, deviennent momentanément le commun patrimoine d'une nation tout entière I Mais ces fêtes splendides, dont l'invisible ordonnateur est le dieu du progrès, elles sont encore moins belles par le présent qu'elles nous montrent que par l'avenir qu'elles nous font