‹ Les trétaux de Charles MonseletChapitre 16 sur 45 · UN CAPORAL · texte numérisé non relu

UN CAPORAL

• Cluteaubriand diisait un jour : Pour que la Krancu soit gouvernée, il suffit de quatre hommes et d'un caporal dans chaque localité. — Ce sont ces quatre hommes et ce caporal que nous voulons donner à la littérature. •

Jj: Réceit, premier numéro.

(Le théâtre représente mi cabinet de rédaction ou sont réunis MM. Granier de Cassaynac, Barbey d'Aurcvilly, \ iner et les frères Escudier.)

M. ViviEH donnant quelques noies de cor. — Ton, ton, luntaine, ton, ton.

M. Gramlu ul Cassagnac. — Silence à l'orgie !

M. Vivikh. — Vous n'avez (Jonc plus soif?

M. (iRAMtri UE CASsAti.NAC. — Cela ne vous regarde pas. J'ai ce que j'ai. Voulez-vous que je vous morde.

Les frères Escudier. —

M. Barbey d'Aurevilly. — Tout beau! notre cher rédacteur en chef. Vivier aime à rire; il est de l'école de ces esprits exhilarants que ne repousse pas absolument M. de Bonald.

M. Gramer de Cassagnag. — Vivier a des accointances avec certains bohèmes; je les hais les bohèmes. D'abord, je ne sais pas ce que c'est.

Nous non plus.

Nous non plus.

M. Gr.\nier de Cassagnag. — Mais ils verront beau jeu. En attendant, boutonnons-nous et cachons nos montres ; nous no sommes pas en sûreté dans la littérature d'aujourd'hui; il n'est guère prudent de sortir par le feuilleton qu'il fait. Quelles mœurs, bon Dieu 1

M. Barbey d'Aurevilly. — Ignoble! ignoble!

M. Granier de Cassagnag. — Tout n'est que corruption et dévergondage dans les arts, vice, poison, égarement, profanation, tumulte...

M. Barbey d'Aurevilly. — Argot, broussailles, anarchie, infirmités, misères, débraillements...

M. Granier de Cassagnag. — Boue, terre glaise, stérilité, cabanon, crapule...

M. Barbey d'Aurevilly. — Adultère,, cure-dents.

M. Granier de Cassagnac. — Et le théâtre! Allezvous quelquefois au théâtre? C'est du propre. Moi je n'y vais pas, mais j'en ai des nouvelles à soulever le cœur. Qui est-ce qui a vu le Demi-Monde ?

(Pouah!

Les FRERES Escudier. — \^

'Pouah !

M. Granier de Cassagnag. — Et le roman ! Monstruosités! Des compères, des chaufïeurs, des filles se-

duilcs, la bande à Cartouche, enfin ! Ce n'était pas comme cola do mon temps.

M. Vivier donnant du cor. — Ton, ton, tontaine, ton, ton.

M. G RAMER DE Cassagnac. — Et la poésie! Des gredinerios! El l'histoire! Des turpitudes! Connaissezvous un bon livre, vous autres ? Où y a-t-il un bon livre? A-t-on publié encore quelque chose d'aussi fort que ma Reine des Prairies ou que mes pamphlets contre Jean Racine, cet idiot de Jean, ce crétin de Jean? Voilà des œuvres, cela; cela reste; c'est du granit ; c'est l'honneur et la gloire d'une époque.

[C'est vrai.

Les FRERES ESCLDIER. — L,, .

( Cest vrai.

M. OuAMER DE Cassagnac. — Voyons, Barbey, TOUS qui êtes au courant de ce grand désordre intellectuel, combien croyez-vous qu'il reste d'hommes do talent dans notre pauvre patrie?

Barbey d'Alrkvillv. — Dame! Trois ou quatre, peul-ôlre cinq... vous, Amédée Renée, Veuillot.

i Et Verdi?

Les FRERES ESCUDIER. — ,. ,. , .„

( Lt \ordi?

M. ViMKu. — Taisez-Ji;pus !

.M. Gramer de Cassagnac. — Mettons-en six et n'en parlons plus. Encore ont-ils be«;oin d'une direction morale que je compte leur im[)rimer.

M. Barbey d'Alrevii.lv. — Et vous ferez bien, nom d'un preux!

M. Granier de Cassagnac. — La dignité littéraire s'en va. Il n'y a plus que moi de digne en Franco.

M. Vivier donnant du cor. — Ton ton, tontaine, ton, ton.

M. Granier de Cassagnac. — Moi seul j'ai conservé le sentiment de la pudeur et de la tenue; mon front, quoiqu'un peu bas, a seul gardé le reflet de l'intelligence suprême. Qu'on m'apporte le drapeau de l'art pour que je le baise et que je m'enveloppe dans ses plis! Et maintenant, mes amis, faisons quelque chose de grand et de sacré. Ecrivons des articles en strophes.

(Ah oui! en strophes.

Les FRERES LSCUDIER. — .,

'Ah oui! en strophes.

M. Gramer DE Cassagnac. — Non, pas vous, Barbey et moi, c'est assez.

M. Barbey d'Aurevilly. — Je prends quatre strophes à la page.

M. Gramer de Cassagnac. — J'en prends huit. J'aurai l'air d'un poëme.

M. Barbey d'Aurevilly. — Et moi d'une méditation.

Et nous?

Les frères Escudier. , ^

' Et nous?

M. Granier de Cassagnac — J'intitule mon premier article : Silence à l'Orgie!

M. Vivier. — C'est très-joli, oui, très-distingué et plein de politesse. Cependant...

M. Granier de Cassagnac. — Cependant quoi?

M. Vivier. — Je préférerais ce titre-là : Eh! dites, là-bas, est-ce qne vous n'allez pas bientôt taire vos becs ?

i Ce sérail trop lone;.

Les n«KRKS Escidikr. — ,

'Le serait trop long.

M. Barbey d'Aurevilly, rêvant. — Notre critique et la leur... Ta critique et la nôtre... Ma critique ou ta critique ou la sienne... Non, ce n'est pas encore cela.

M. Oramer de Cassaij.nac. — Mon deuxième article parlera de- C'/ia/fer/oN, et prouvera comme quoi aucun homme de lettres n'est jamais mort de faim ; mon troisième discutera Notre-Dame de Paris, et mon quatrième rendra compte do la Salamandre d'Eugène Sue, toutes œuvres actuelles.

Ai. \ ivitn. — Voilà pourquoi nous nous appelerons U Uércil.

M. Barbey d'Aurevilly. — .Moi, je dirai quelques mois...

„ ( De Bruschino?

Les FRERES ESCUDIER. — ,. „

' De Bruschmo?

M. Barbey d'Aurevilly. — Eh ! non; la musique est

un dissolvant dans les sociétés modernes. Je traiterai

la question bien plus importante de la balance et du

glaive.

Qu'est-ce qu'il dit?

Les frères Escudier. — , ., , ,., .. „

Ou est-ce qu il dit?

.M. Harbk^ d'Ai bi.villv. — Au-dessus du gâchis malsain que font certaines autorités subalternes, s'élève comme un flot de criailleries ténébreuses et désespérées, mais dont il importe qu'une critique chrétienne ait tôt ou tard raison.

M. Vivier donnant <lu ri,r. — Ton, ton, tontaine ton, ton.

Hi QUATRE HOMMES ET UN CAPORAL

M. Granier de Cassagnac. — Oui, oui, coupons

dans le vif, taillons dans le rouge, tranchons... M. Barbey d'Aurevilly. — Rognons, amputons^

incisons...

M. Vivier. — Cautérisons...

, (Saignons!

Les FRERES ESCUDIER. — ) ^ .

' Saignons !

M. Granier DE Cassagnac. — Pour le reste, tout ira bien; j'ai la voix haute, je suis du Midi comme Bardou aîné, et si quelqu'un bronche à présent dans la presse, en haut ou en bas, vous m'en avertirez. {Il retrousse ses manches]. Je n'ai pas deux manières d'empoigner mon homme ; je le saisis au cou comme dialectique et je le dépose à terre en passant la jambe à son éloquence. Bien doucement. Après quoi, il va se faire panser.

Quel biceps !

Quel biceps !

M. Granier de Cassagnac, avec orgueil. — Si je n'avais pas été journaliste, j'aurais extrait des molaires !

{Quatre hommes et un caporal entrent en ce moment dans le cabinet de la rédaction.)

M. Granier de Cassagnac. — Qu'est-ce que c'est que cela? une émeute !

Le Caporal. — Pardon, excuse, notre bourgeois ; est-ce ici qu'on a demandé quatre hommes de la compagnie ?

M. Barbey d'Aurevilly. — Des sbires!

^ |Quelbi(

Les FRERES EsCUDIER. — l^ , , .

'Quel bi(

(.HATIU-: no.MMl.S l-l LN CAPOUAL ■I4.i

i 1' y 'T erreur.

Les fkkrf.s Esr.i iheu. — „

' Il y a erreur.

Le Caporal. — E.xcu>ez, bourgeois, mais c'csl qu'on fait chez vous uu vacarme qui faisait croire...

.M. Grameu i>E Cassagnac, se frappant le front. — AUetulez! ces quatre hommes ne sont pas quatre iiommes ! ce sont quatre idées. Je me mets à leur tète, (loniprenez-vous? Je me dirige vers l'ennemi, c'està-diro vers les bohèmes ; j'enfonce leurs rangs, je cogne, je bouscule, et je fais triompher les vrais principes! 7/ frappe avec son gourdin sur la table.)

-M. Baruev d'Aurevilly. — Bravo!

M. Gramer de Cassagnac. — Quatre hommes et un caporal ! sublime ! Je fourre au violon toute la république des lettres! Je saisis au collet tout ce (\m écrit, tout ce qui pense! Le premier qui osera rire, coffré! Alloos, messieurs de l'épigramme et du bon mot, circulez, circulez ! Nous sommes quatre hommes et un caporal I

M. Vivier, imitant le tentriloque et faisant sortir sa roix d'un placard voisin. — En avant, arrche !

M. Gramer de Cassagnac, enthousiaste. — Cette armée est l'armée du liéceil.' Au combat, phalange immortelle! Suivez-moi dans les bureaux do journaux, dans les librairies, dans les lliéAlres ; fermons tous ces cloaques, entrons à la baïonnette dans tous ces bouges! Portons la torche dans toutes les imprimeries ! En avant! en avant!

Le Caporal, aux frères Escudicr. — Faut-il ommoiicr celui-là?

^ I Gardez-vous en bien.

Les FRERES ESCUDIER. — \ r. ,

I Gardez-vous en bien.

M. Vivier, faisant sortir sa voix d'un tuyau de poêle. — Au feu ! au feu !

Le Caporal. — Que je crois que l'on crie au feu?

Premier homme. — Que ce serait alors le signal d'un incendie?

Deuxième homme. — Que la compagnie nous excusera de la quitter e.

{Les quatre hommes et le caporal sortent précipitamment.)

M. Granier de Cassagnac. — A présent, occuponsnous de chauffer nos premiers numéros. Frappons un grand coup.

M. Vivier. — De poing!

M. Barbey d'Aurevilly. — Peut-être même n'y aurait-il pas de mal à être original.... pour commencer seulement.

M. Granier de Cassagnac. — Oh! oh!

M. Vivier. — Je me rappelle avoir produit un effet pyramidal à Berlin, en donnant un concert avec un coq sur la tête.

„ i Avec un coq ?

Les FRERES EsCUDIER. — .

(Avec un coq?

M. Granier de Cassagnac. — Je suis hostile à l'originalité ; l'originalité est indigne des hommes supérieurs.

M. Barbey d'Aurevilly. — Contentons -nous de l'esprit, alors, à doses modérées : un globule par colonne.

gL'ATRE HOMMES ET UN CAPORAL U7

Pourquoi pas deux ?

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