DEUXIEME TABLEAU
[Chez M. Henri d'Audigier. Les œuvres de Bouilly, du chanoine Schmidt et de miss Edgeworth tapissent les murs.)
HENRI d'aUDIGIER, LE JEUNE HOMME PAUVRE
Henri d'Audigier , seul, consitUant la collection des Anas de Cousin d' An alon. — Ce bon mot du Directoire produira un excellent effet... ajoutons-y celte saillie de la première Restauration. Mais j'entends du bruit : cachons nos auteurs !
Une Bonne. — Monsieur Henri, il y a là quelqu'un qui voudrait vous parler ; voici sa carte.
Henri d'Audigier, lisant. — « Le jeune homme pauvre. » Oh! fais entrer, fais entrer tout de suite!
Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur j'ai bien l'honneur...
Air : Bonjour, mon ami Vincent.
Boujoui. monsiViir d' Audigifr :
La siinli . rommenl va-l-dld?
J< vifiis de Rive-d(-Gier Pour vous la souhaiter belle.
HENRI DAIDIC.IER.
àh! vraiiiUHt. monsieur, vous êtes bien bon; Âsseytz-vous donc et cnuvrez-vous donc, yavez-vous point froid? faut-il que j'appelle? Les pieds, en hiver, sont vite transis. Restez donc couvert, restez donc assi.^. Puis-je vous offrir un peu de cassis ?
Le Jeune Homme pauvre. — C'est ainsi que je m'attendais à vous trouver, monsieur. Vous ne dc'jmentez point l'excellenle idée que notre département s'est faite de vous : jeune, bon et pratique.
Henri d'Audiuier, modestement. — Mes efforts sont appréciés de .M. Dolamarre.
Le Jeune Homme pauvre. — Ah çà ! vous êtes donc noble, vous aussi?
Henri d'Audiuier. — Cette question... Mais certainement, monsieur, nous sommes tous nobles.
Le Jeune Homme pauvre. — Alors nous pourrons mieux nous entendre. Je raffole d'ailleurs de votre manière d'écrire; et je lisais encore, l'autre jour, un article de vous, dans lequel vous disiez que c'étaient les bons hommes de pain d'épice, à un sou les deux.
qui avaient été ea partie la cause de notre eiïroyable révolution de 1793.
Henri d'Audigier. — Et je le prouvais !
Le Jeune Homme pauvre. — Je l'ai bien vu. Mais racontez-moi , je vous prie , les événements remarquables de cette année.
Henri d'Audigier. — Il n'y a pas d'événements remarquables pour moi ; il n'y a que des historiettes.
Le Jeune Homme pauvre. — Eh bien! troussezmoi une petite historiette.
Henri d'Audigier. — Comme cela? sans préparation? Oh ! monsieur, il me faut le recueillement le plus complet. Je ne suis pas un improvisateur, moi, comme votre monsieur Méry.
Le Jeune Homme pauvre. — Où les prenez-vous donc, vos historiettes?
Henri d'Audigier. — A vous, je veux bien le dire : je les choisis d'habitude dans les livres qui m'ont été donnés à la pension, aux distributions de prix. Voyezles sur cette tablette, rouges, verts, blancs, tout dorés : le Petit Navigateur, les Contes de mon Bisaïeul , les Enfants perdus dans les Bois, Niniche et Toto... On ne s'imagine pas quelles ressources il y a dedans.
Le Jeune Homme pauvre. — Mais l'actualité! l'actualité!
Henri d'Audigier. — Ah! ce n'est pas ma partie; chacun de nous a ses attributions exclusives dans la chronique ; moi , je ne suis que pour les historiettes ; j'ai le monopole des étoiles et des initiales , rien de plus.
D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 80a
Le Jeune Homme pauvre. — Alors, monsieur, je suis fAcht' do vous avoir dt'rangé. ( // se lève.)
Henri d'Audigier. — Oh ! monsieur, vous ne m'avez pas dérangi''; on ne me dérange jamais, moi. J'allais prendre mon café au lait. Voulez-vous partager, sans façon 1
Le Jeune Ho.mme pauvre. — Dispensez-moi, monsieur Henri d'Audigier; je suis néanmoins enchanté de vous avoir vu.
Henri d'Audigier. — Vous êtes trop bon. Laissezmoi vous reconduire. {Lutte de politesse sur le seuil.)
Le Jeune Homme pauvre, seul, dans l'escalier. — l\ est excessivement poli , ce jeune littérateur, mais il est médiocrement informé. Si cela continue ainsi , je n'apprendrai pas grand'chose. — Henri Delaage avaitil donc raison?
TROISIK.ME TABLE.\U