‹ Les trétaux de Charles MonseletChapitre 25 sur 45 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LE JEUNE HOMME PALVRE , LE COCHER, puis L.N INCONNU

Le Jeune Homme pauvre, pcssanf la tête par la portière. — Cocher, plus doucement! plus doucement I

Le Cocher, à part. — Voilà un particulier qui est le contraire de tous les autres.

Le Jeune Homme pauvre. — O mon Dieu! quelles secousses! quels cabots! Cela rappelle l'épouvanlablo

vitesse des chemins de fer. — Plus doucement, cocher.

Le Cocher. — Oui, bourgeois. {A part.) Ah çà! comment veut-il donc que j'aille? mes chevaux dorment en marchant.

Le Jeune Homme pauvre. — Si Marguerite avait pu se douter seulement du quart des dangers qu'on court dans cette Babylone , elle ne m'aurait certes pas laissé partir. Mais mes instincts artistiques ont été les plus forts. J'ai voulu revoir Paris, non pour moi, qui n'en ai jamais été épris bien follement, mais pour rapporter à ma femme, qui est un esprit romanesque, des nouvelles de cette année. — Mais, cocher, on ne va pas d'un train pareil, vous fendez l'air, vous dévorez l'espace !

Le Cocher , stupéfait. — Par exemple !

Le Jeune Homme pauvre. — D'abord, j'avais craint que ce voyage ne me coûtât beaucoup d'argent, car personne ne m'ôtera de la tête que je suis pauvre, trèspauvre , quoi qu'en aient dit certains feuilletonistes. Ensuite, les dépenses que j'aurai à faire tôt ou tard pour la construction de la cathédrale de mademoiselle de Porhoët ne laissent pas que de me commander l'économie. Heureusement, je me suis avisé d'un stratagème qui...

Le Cocher. — Gare ! gare !

Le Jeune Homme pauvre. — Qu'est-ce que c'est? les chevaux qui prennent le mors aux dents? quand je vous le disais !

Le Cocher. — Ah bien oui ! il n'y a pas de danger... c'est un piéton qui vient se planter au beau mi-

lieu du chemin, comme si les Champs-Elysées n'élaioul pas assez lari^es. — Gare donc, espèce d'enflé!

Le Jelnr PIomme pauvre. — Il est peut-être sourd. Arrêtez, au nom du genre humain !

Le Cocher. — Allons, bon! voilà qu'il se jette de lui-même contre lo timon.

Le Jelne Ho.mme i'alvre. — 0 ciel! descendons; il est peut-être dangereusement blessé. (Il met pied à terre.)

Le Cocher. — Il ne l'aura pas volé, en tout cas. (7'0J^s les deux s'empressent autour d'un inconnu renversé sur la route.

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur!... Il est évanoui... Asseyons-le dans la voiture, pour éviter les rassemblements... Il est fort bien couvert, ma foi, et l'inlelligence siège sur son visage. [On asseoit Pin connu dans le fiacre.)

L'Inco.nnu. — Aïe! aie!

Le Jeu.ne Homme pauvre. — Souffrez-vous beaucoup, monsieur?

L'I.NCONNU. — Au contraire. [Ilreferme les yeux.)

Le Jeu.ne Homme pauvre. — Cherchons sa blessure... Ce n'est rien... J'ai toujours sur moi de la charpie et des bandelettes. . . Improvisons un appareil. . . Là, voilà qui est fait... Il revient à lui. — Maintenant, cocher, au pas, au pas.

Le Cocher, grommelant. — Des manières!

Le Jeu.ne Homme pauvre , à Vinconnu. — Eh bien ! monsieur, vous sentez-vous un peu mieux?

L'Inconnu. — On suis-je?

Le Jeune Homme pauvre. — Dans un char numéroté.

L'Inconnu , se jetant sur une de ses mains. — Ah ! merci, monsieur, merci!

Le Jeune Homme pauvre. — Prenez garde ; pas de mouvements trop brusques.

L'Inconnu. — Tant de bonheur... à moi!... Oui, voilà bien le fiacre de Dalila.

Le Jeune Homme pauvre. — Est-ce que vous me connaîtriez, par hasard, monsieur?

L'Inconnu. — Si je vous connais!... d'abord, qui est-ce que je ne connais pas?

Le Jeune Homme pauvre. — Votre nom, je vous prie?

L'Inconnu. — Je suis Henri Delaage.

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur Henri Delaage, mon plaisir est vif de faire la connaissance d'un savant et d'un philosophe tel que vous,

Henri Delaage. — 0 grand homme ! ô grand jeune homme pauvre ! vous êtes l'individualité la plus saisissante de ce temps-ci !

Le Jeune Homme. — Ne gesticulez point; vous allez rouvrir votre blessure en dérangeant votre appareil.

Henri Delaage. — Bah! je me moque de ma blessure, à présent.

Le Jeune Homme pauvre. — Comment vous êlesvous exposé à recevoir ce timon en pleine poitrine?

Henri Delaage. — Je l'ai fait exprès.

Le Jeune Homme pauvre. — Exprès?

Henri Delaage. — Pardonnez à mon enthousiasme' et à ma curiosité. J'étais instruit de votre voyage à

Paris ; je savais l'heure de votre arrivée, le chemin que vous deviez prendre. Je voulais vous voir à tout prix, et surtout avant tout le inonde. Alors, je me suis rappelé un moyen employé déjà par le père Dumas, dans Anlony.

Le Jeune Homme pauvre. — Je sais... au premier acte. Continuez.

He.nri Delaage. — Vos chevaux ne s'emportaient pas : c'est égal, j'ai voulu les arrêter. Vous gardiez le plus profond silence : n'importe! j'ai feint d'entendre vos cris. Je me suis précipité, la tête perdue... vous savez le reste.

Le Jeune Ho.mmk pauvre, après un instant de silence commande par la situation. — Monsieur Delaage, j'apprécie, croyez-le bien, tout ce que votre sympathie a de flatteur pour moi. Néanmoins, ne soyez point surpris si je cherche à pénétrer le motif de cette détermination romanesque de votre part.

Henri Delaage. — Ne comprenez-vous pas qu'il est impossible que vous puissiez avoir un autre cicérone que moi dans Paris? Je suis votre introducteur-né auprès des salons, des théâtres, des journaux...

Le Jeune Homme pauvre, refroidi, à part. — Hum! aurait-il appris que j'ai fait un héritage considérable, contresigné: « Yo , el Rey , » et voudrait-il exploiter ma crédulité provinciale? Qui m'affirme que c'est le vrai Henri Delaage, le seul mystique patenté?

Henri Delaage. — Dites que vous m'excusez.

Le Jeune Homme pauvre, remontant sa cravate. — Cher monsieur, je voudrais pouvoir profiler de vos bonnes olTres de service, mais elles so trouvent mal-

heureusement mises à néant par les précautions que j'ai cru devoir prendre en quittant ma province. Figurez-vous que, n'ayant que sept jours à passer dans la capitale, j'ai scrupuleusement disposé à l'avance de ces sept jours en faveur des sept chroniqueurs des sept journaux les plus accrédités, pour lesquels je me suis fait donner sept lettres de recommandation...

Henri Delaâge. — Par les sept notables de votre arrondissement. Je comprends. Mais étes-vous bien certain de rencontrer chez vos sept chroniqueurs l'empressement et la cordialité dont j'ai eu du moins l'initiative auprès de vous?

Le Jeune Homme pauvre. — Je l'e-spère.

Henri Delaage. — Et moi, j'en doute. Ah! vous me regretterez, monsieur de Champcey d'Hauterivo ; vous m'évoquerez dans quelques jours... mais il ne sera plus temps.

Le Jeune Homme pauvre , à part, ébranlé. — Si c'était pourtant le vrai Delaage? Si ma défiance naturelle m'avait trompé?

Henri Delaage, à part. — Si ce n'était pas là le vrai jeune homme pauvre? Si ma perspicacité habituelle m'avait fait défaut?... Nous allons bien voir.

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur, me voici arrivé à mon domicile... Y Hôtel du bon La Fontaine... Ob voulez-vous que je vous fasse reconduire?

Henri Delaage. — Nulle part, monsieur. [Il déchire son appareil.)

Le Jeune Homme pauvre. — Malheureux ! que faitesvous?

Henri Delaage. — Ah!... ah!... Vous uo ino renverrez pas, mainleaaut. {Il s'cvanouil de rechef.)

PREMIER T.VBLEAU

{Chez M. Paul d'Ivoi, une table ronde couverte de journaux : le Messager, l'Indépendance belge, etc.)

LE JEUNE HOMMI. P.\LVRE , PAUL d'iVOI

Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur Paul d'Ivoi? s'il vous plaît.

Paul d'Ivoi. — C'est moi. Jo suis occupé.

Le Jeune Homme pauvre. — Ah !

Paul d'Ivoi. — M'apportez-vous quelque anecdote, quelque fait curieux?

Le Jeune Homme pauvre. — Je suis porteur d'une lettre...

Paul d'Ivoi. — Donnez toujours; je vais l'envoyer à l'imprimerie ; cela fera ventre; elle paraîtra ce soir. (// prend la lettre et écrit dessus : Bon à insérer.)

Le Jeune Homme pauvre. — Vous no la lisez pas?

Paul d'Ivoi. — Pourquoi ? Une lettre, c'est toujours intéressant. J'insère toutes les lettres.

Le Jeune Homme pauvre. — Mais c'est que celle-ci n'est peut-être pas de nature...

Paul d'Ivoi. — Laissez donc ; plus une lettre est intime, plus elle a de succès. D'ailleurs, jo n'ai pas le temps d'en prendre connaissance.

Le JeUiNE HOxMME pauvre. — Elle vous aurait appris le but de ma visite.

Paul d'Ivoi. — Eh bienl je l'apprendrai demain par la voie de ma chronique. Un peu plus tôt, un peu plus tard ! A revoir, monsieur.

Le Jeune Homme pauvre , déconcerté. — A revoir, monsieur. [Sur le palier. A part.) Voilà un début qui n'est pas encourageant! Espérons que tous les chroniqueurs ne sont pas aussi occupés que celui-ci. Après cela, peut-être ne me présenté-je pas avec assez d'assurance. Déployons des allures sémillantes et faisonsnous précéder par des ritournelles à la mode.

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