LE JEUNE HOMME PAUVRE, ALBERT DE LA FIZELIÈRE
Le Jeune Homme pauvre. — Où m'avez-vous conduit?
Albert de la Fizelière. — N'ayez pas peur, c'est un endroit très-bien fréquenté.
Le Jeune Homme pauvre. — Jésus ! quel bruit ! quel tapage !
Albert de la Fizelière. — C'est ici qu'une certaine portion de la jeunesse intelligente se rassemble tous les soirs, après les travaux de la journée ou avant ceux de la nuit.
Le Jeune Homme pauvre. — L'horrible odeur de tabac et de bière !
Albert de la Fizelière. — Approchons-nous de ce groupe, composé des principaux rédacteurs d'un petit
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journal. [Us s'asseoient à taie table.) Qu'est-ce que nous prendrons, pour ne pas avoir l'air de deux mouchards?
Lk Jklne Homme pauvre. — De la limonade.
Alhert de l\ FiZELiKRE. — De la limonade , soit. Tenez, voici l'entretien qui s'anime parmi les petits journalistes.
Pre.mier Ecrivain, déposant sur la table deux pistolets d'arçon. — Causons littérature.
Deuxième Ecrivain, débouclant un sabre de cavalerie. — Causons littérature.
Troisième Ecrivain , une espingole sur Cépaule. — Causons littérature.
Quatrième Ecrivain , tirant de sa ceinture une hache d'abordage. — Causons littérature.
Cinquième Ecrivain , brandissayit un tomahaw. — Causon.s littérature.
Tous, atec des grincements de dents. — Causons littérature!
Le Jeune Homme pauvre. — Sortons d'ici, monsieur, je vous on conjure. — 0 mon rocher de Saint- Malo!
Albert de la Fizelière. — Rassurez-vous, ce sont d'honnéles garr.ons, je vous l'affirme.
Le Jki ne Homme pauvre. — Comment sont donc les autres, alors?
Albert de la Fizelière. — Ecoutez-les un instant, et vous verrez que rien n'est plus bénin que leur conversation.
Premier Ecrivain. — Victor Hugo est un croquant.
Deuxième Ecrivain. — Lamartine n'a jamais su faire un vers de sa vie.
Troisième Ecrivain. — Musset? Qui ça, Musset? Est-ce qu'on lit encore Musset?
Quatrième Ecrivain. — Et la femme Sand, donc? A bas la femme Sand !
Cinquième Ecrivain — A bas Dumas?
Le Jeune Homme pauvre. — Encore une fois, partons, monsieur ; je n'en veux pas entendre davantage.
Albert de ia Fizelière. — Ce n'est rien; il faut faire la part de l'hyperbole.
Le Jeune Homme pauvre. — Je vous trouve charmant avec votre hyperbole; ne voyez-vous pas qu'ils finiront par m'appeler assassin ou cul-de-jatte !
Albert de la Fizelière. — Non. Voici la contrepartie de leur critique
Premier Ecrivain. — L'article de Sauveur-Galéas n'est vraiment pas mal, ce matin.
Deuxième Ecrivain. — Je suis avec un violent intérêt le roman de Joliet ; c'est très-fort.
Troisième Ecrivain. — Très-fort !
Quatrième Ecrivain. — Et que dites-vous particulièrement de Pesquidoux ?
Cinquième Ecrivain. — L'avenir est à Pesquidoux.
Albert de la Fizelière. — Vous voyez qu'ils ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont l'air.
Le Jeune Homme pauvre. — Pour cela , passe ; je n'ai point entendu parler de ce Pesquidoux; quanta Sauveur-Galéas, j'ai certainement ouï ce nom dans Lazare le Pâtre. — Mais dites-moi, ils ne sont pas tous jeunes, vos petits journalistes; j'en vois deux ou
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trois dont la tète commence à s'argcnter, comme celle de ma respectable amie, mademoiselle de Porhoët- Gaël.
Albert de la Fizelière. — C'est vrai. Ce sont les fruits secs de la publicité. L'esprit, la verve, la malice, ne leur font point défaut cependant. Pourquoi ne sontils pas arrivés à une position meilleure? Interrogezles et ils vous répondront eux-mêmes <i qu'ils ont manqué le coche. » Voilà pourquoi ils sont condamnés à demeurer éternellement dans la foule des conscrits, des débutants, qui les saluent jusqu'à terre le premier soir et qui, au bout de six mois, leur piétinent sur le ventre.
Le Jeune Homme pauvre. — Allons-nous en. Albert de la Fizelière. — Pas encore ; je veux vous dire la chanson désespérée que l'un d'eux improvisa l'autre soir, sur un rhylhme joyeux et railleur, dans un de ces soupers dont le récit ferait dresser les cheveux de toute la population de votre département.
Le Jeuxe Homme pauvre. — Diable ! j'ai bien fait de ne pas amener ma femme.
Alî!Ert ue la Fizelière. — En avant la musique 1
La Chanson du Petit Journaliste.
Air : Turlurette, ma tante Urlurette.
F.li bien ' mil ; une rtianson !
I.n plus folle, rime et «on / La plus vieille, une rjnyueltt !
Turlurette, !Ua tante Irlurelle '
Dans les fureurs cl les cris De l'orchestre de Paris, Tinte un timbre de clochette, Turiurelle, Ma tante Vrlurette!
C'est mon rire, il est partout .
Eclair ! grimace qui bout !
Vent qui passe et qui souffleté !
Turiurelle, Ma tante Vrlurelle!
Dieu d'un soir, roi d'un matin.
Dans le journal, au festin, ^ Ma renojnmée est complète;
Turiurelle, Ma tante Vrlurette !
Mon œil blesse et resplendit ; Je suis gai, chacun le dit ; J'ai besoin qu'on le répète; Turiurelle, Ma tante Vrlurette.
Mais, sur la table accoudé.
L'enfant, un soir attardé, Trouva sa lyre muette; Turiurelle, Ma lanle Vrlurette !
Il n'est plus temps aujourd'hui!
Noble bul, espoir enfui, Il n''est rien qui cous rachète; Turiurelle, Ma tante Vrlurette!
Sous la vigne, ardent pourpris.
Cachez bien mes cheveux gris...
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V>ii5 nul nt s'en inquiitt,
TurlwttU,
Ma lanle Irlurttle?
Comtdien pris de linir.
Je connais mon avenir.
Allons, veisez ! qu'on répète :
Turlurelle, Ma lanle irlurelle!
Je mourrai je ne sais où.
Dans un coin, peut-être fou, Sans quelqu'un qui me regrette.
Turlurelle, Ma tante irlurelle !
Point de frais pour qui part seul :
Je ne veux d'autre linceul Qu'un vieux lambeau de gazette.
Turlurelle, Ma tante irlurelle !
Pour tes nuits de passions Des futurs Trimalcions, Parez de fleurs mon squelette, Turlurelle, Ma tante irlurelte !
Le Jeune Homme pauvre. — Monsieur de la Fizelière, adieu ! adieu ! (Il se lève.)
Aldekt de la Fizklière. — Qu'est-ce qui vous prend donc ?
Le Jeune Homme pauvre. — Ces mœurs ne sont pas les miennes; Inissoz-moi , ne me retenez pas; je suis rempli d'épouvante.... adieu! [Il sort précipitamment.)
Albert de la Fizelièhe. — Comment! il s'enfuit sans achever sa limonade.