‹ Les trétaux de Charles MonseletChapitre 3 sur 45 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

Le théâtre représente le petit jardin de la Retue des Deux Mondes. Les enfants de Buloz cueillent et tressent des fleurs pour sa fête, car c'est aujourd'liui la Saint- François. Des trophées rappelant les séries les plus remarquables de la Rfvue, sont attachés aux arbres; quelques ouvriers achèvent de placer des verres do couleur dans les bosquets.

Le fidèle de Mars, assis sur un banc de verdure,

surveille ces apprêts avec une touchante sollicitude. Espiègleries des enfants : un d'eux se glisse dans le cabinet de la rédaction; il en sort quelques minutes après, tenante la main le chapeau de Cucheval-Clarigny ; il s'amuse à le remplir de terre jusqu'aux bords. Un joyeux bruit de tambourin remplit les airs ; des détonations da boîtes d'artifice donnent le signal de la fête. Les invités arrivent de toutes parts; on remarque parmi eux l'abonné au menton d'argent. Enfin, Buloz se montre, suivi d'un brillant état-major ; il est vêtu de bouracan neuf; l'aménité se peint sur tous ses traits. Il salue de la main, et va s'asseoir sur un trône richement orné. Presque aussitôt une couronne de fleurs descend, comme par enchantement, et se pose sur son front. BALLET.

Pas des économistes, dansé par MM. Molinari, Henri Baudrillart et Bande.

Pas des universitaires, par MM. Despois, Saisset, de Loménie.

VEreinteska, par M. Poitou.

La Shakespearienne, par M. H. Taine.

Final, par le corps de la rédaction.

Pendant ce divertissement, les regards du fidèle de Mars n'ont pas cessé de se diriger vers un coin du théâtre où se tiennent deux étrangers à favoris de braise. Il les désigne à Buloz, qui l'engage à se rassurer : — Ce sont deux publicistos américains, qui me sont très-chaudement recommandés par le directeur de V Impartial de l'Orénoque. — Le fidèle de Mars secoue la tête d'un air de doute ; ses soupçons augmentent quand il voit un de ces deux étrangers ramasser ses

favoris qu'il vient de laisser choir, et les recoller précipilamnient. Le fitlMe do Mars, usant de stratagème, va trouver John Lemoino et le conduit devant les soidisant Américains. — Aôh I leur dit John Leraoine en les accostant. Ceux-ci se troublent et cherchent à fuir. Confusion. Les danses sont mterrompues. On reconnaît dans les faux Américains deux des satellites les plus redoutables du réalisme : Schanne et Assezat. Ils parviennent à s'échapper en distribuant des gourmades à droite et à gauche. Après leur départ, on s'aperçoit qu'ils ont versé de l'eau sur les lampions et suspendu des peaux de lapin aux branches des arbres, en guise de guirlandes. Horreur unanime.

Cet épisode met un terme à la fête. Buloz se retire, au bras de son fidèle de Mars. Le désordre règne sur la scène. Cucheval-Clarigny cherche son chapeau.

Le théâtre change et représente le cabinet de Buloz. Il a repris confiance, et il lit un article très-intéressant sur le Rationalisme international en Allemagne. On annonce un ermite. Cet ermite, couvert d'un capuchon qui empêche de distinguer ses traits, n'est autre que Champfleury. — Entrez, entrez, mon révérend,» lui dit Buloz; que me voulez -vous? Champfleury répond, en déguisant sa voix, qu'il arrive de la Terre-Sainte, rapportant des manuscrits excessivement curieux ; en même temps, il lui en remet un. Buloz tressaille de joie ; il ne veut pas perdre un instant, il invite le religieux à se rendre avec lui à l'imprimerie, oli son travail va être immédiatement donné à la composition. Champfleury triomphe.

Mais, en sortant, ils se croisent avec le fidèle do

Mars, qui, en s'inclinant pour saluer l'ermite, tressaille, Champflcury, assujettissant sa barbe blanche, lui donne sa bénédiction et se hâte d'entraîner Buloz. Le fidèle de Mars les suit de loin, et se propose de veiller sur son maître. Le jour baisse.

Le théâtre change et représente l'imprimerio Gerdès. Dans une salle basse attenant aux ateliers, Buloz et Champfleury sont assis l'un devant l'autre à une table recouverte d'un tapis vert. L'article vient d'être remis au proie; mais il s'agit, pour le faux pèlerin, d'y substituer un manuscrit réaliste. Comment fera-t-il ? Son plan est tracé ; il ne lui reste qu'à le mettre à exécution. Il tire de dessous sa robe de laine une gourde trapue et il la montre à Buloz. — Oh ! oh ! qu'est-ce que cela, mon père? semble lui demander celui-ci. Champfleury lui fait lire l'étiquette : Rhum du Jour- DAix. — Ce doit être un breuvage délicieux, dit Buloz. — Voulez-vous y goûter ? dit Champfleury. — Volontiers, mon révérend, répond Buloz, et il sonne pour qu'on apporte deux coupes. Dans l'intervalle, un mouvement, visible seulement pour le public, s'opère sous la table : c'est le fidèle de Mars qui s'y est glissé et qui soulève avec précaution un coin du tapis, pour assister à la scène suivante.

On apporte deux coupes d'or. L'ermite supposé verse le rhum du Jourdain dans celle de Buloz ; puis, profitant d'un moment de distraction de son hôte, il tire une seconde gourde pour lui-même. On a deviné que la fameuse liqueur n'est qu'un nari;otique destiné à tromper la surveillance du directeur de la Revue des Deux Mondes; il va tomber dans le piège, en effet;

mais pendaut que Chainpfloury replace le second flacon sous sa robe, le fidèle de Mars fait tournor la table ijui est à pivot mobile. Do la sorte, c'est le verre de Buloz qui se trouve devant Champfleury, et c'est r.hampfleury qui boira le narcotique destiné à Buloz. L'ermite propose une santé à la prospérité de la Revue des Deux Mondes ; elle est acceptée avec transport; on choque les coupes. Le fidèle de Mars rit en se frottant les mains.

Le résultat de sa ruse ne se fait pas attendre ; à peine les lèvres de l'ermite ont-elle touché le bord du lianap, qu'il chancrlle, balbutie et s'affaisse sur luimême. Buloz le regarde d'un œil étonné (le bon) et croit qu'il se trouve mal ; il se lève et veut appeler du secours ; mais quelle est sa surprise en voyant sortir de dessous le tapis le fidèle de Mars en personne!

Le fidèle de Mars met un doigt sur la bouche, s'assure du profond sommeil de l'ermite, puis, lui décrociiant sa barbe et lui rejetant son capuchon en arrière, il montre à Buloz stupéfait la figure du chef des réalistes. Coup de théâtre. Buloz frappe sur un timbre. On accourt, on s'empare de Champfleury ; le fidèle de Mars saisit sur lui un cahier intitulé : les Sensations de Josquin; c'était celui qu'il voulait substituer à la prétendue relation de la Terre-Sainte. Champfleury est garrotté, et, toujours endormi, on l'enferme dans la tour du Nord.

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