ACTE PREMIER
Le théâtre représente le cabinet de la rédaction de la Revue des Deux Mondes, au premier étage d'une sombre maison de la rue Saint-Benoît. Décoration d'une simplicité austère.
Au lever du rideau, les principaux rédacteurs sont groupés dans des positions différentes autour du secrétaire, le fidèle de Mars. Ils lui témoignent par leurs gestes un respectueux empressement. Celui-ci les accueille avec bonté et leur apprend que le maître va bientôt se rendre dans cette galerie : s'il est en retard^
c'est que sans doute il aura veillé plus que de coutume en lisant un travail de Saint-René-Taillandier.
Un bruit de cor se fait entendre : Buloz paraît à la porte du fond, il est pensif et farouche ; à peine s'aperçoit-il de la présence de ses rédacteurs. Le fidèle de Mars s'approche avec précaution et lui demande le motif de sa mélancolie ; à la seconde interpellation seulement, Buloz relève la tête, promène ses regards autour de lui; de lugubres pressentiments l'assiègent. Enfin, pressé de questions par Mazade et Montégut, qui se joignent au fidèle de Mars, il leur apprend que depuis quelques semaines on a vu rôder dans la contrée une horde de féroces réalistes, sous le commandement du terrible Champfleury. Anxiété générale parmi les rédacteurs.
— Ce n'est pas tout, ajoute Buloz ; les dernières nouvelles que je viens de recevoir me donnent l'avis qu'une attaque sera prochainement dirigée par ces mécréants contre la Revue des Deux Mondes, où ils ont juré de planter leur infâme drapeau. Tenons-nous donc sur nos gardes ; redoublons de surveillance ; que les postes soient doublés, et que par ruse ou par force aucun réaliste ne puisse pénétrer dans cette enceinte du bon goût et de la saine tradition !
Tous les rédacteurs applaudissent à ce discours mimé avec une grande énergie. Mazade et Montégut tirent leur plume et jurent de verser jusqu'à la dernière goutte de leur encre pour une si noble cause. Ils sont imités par tout le monde, excepté par le fidèle de Mars, — qui n'a pas de plume.
Les rédacteurs sortent en tumulte, laissant Buloz
seul. Il s'asseoit dans son fauteuil do cuir en rêvant aux destinées compromises do la Revue. Tout à coup un inconnu se présente, sans qu'on puisse savoir par où il est entré ; son aspect est celui de l'honnêteté, sa livrée est celle du talent. Il tire modestement de sa poche et offre à Buloz un manuscrit intitulé : la Soupe au fromage. Indignation do Buloz. L'iconnu soupire et tire d'une autre poche un second manuscrit, sur lequel on lit : les Douleurs d'uyi tripier de la rue de In Harpe. La fureur de Buloz est sans bornes; il va éclater, mais une idée le saisit, un soupçon traverse son cerveau : il demande son nom à l'inconnu. — Champfleury ! répond celui-ci. Coup de lam-tnm à l'orchestre.
Buloz se lève de son fauteuil de cuir et l'œil étincelant (le bon), il montre la porte au profane. Champfleury veut réclamer ; mais Buloz, par un geste superbe, étend le bras vers un cordon de sonnette et Tagite avec frénésie. Le fidèle de Mars paraît. Champfleury sort, la rage dans le cœur, après avoir juré de se venger, et en semant des manuscrits sur son passage !
Epuisé par cotte dernière émotion, Buloz s'est évanoui; le fidèle de Mars cherche à le ranimer. Tout le monde est accouru et s'empresse autour de lui. Forgues propose de lui fourrer dans le dos la Clef du Car eau; on le repousse avec dédain. Mieux inspiré que les autres, Milccnt s'avise de lui faire respirer VAnnuaire. Buloz revient insensiblement à lui. Musique douce. 11 raconte la visite du chef des réalistes ; chacun frémit à l'idée du péril qu'il a couru; Mazade dé-
clare qu'il convient d'écrire sur le fronton du cabinet de la rédaction ces mots : laRkvue des Deux Mondes EST EN DANGER ! Cette mesure, fortement appuyée par Pavie, est adoptée à l'unanimité. Elle est suivie de quelques précautions décrétées d'urgence; après quoi on se sépare.
Le théâtre change et représente l'antre des réalistes. C'est une brasserie de la rue Hautefeuille, éclairée par un seul quinquet; à droite, un énorme tonneau orné de feuillages et de rubans ; au plafond, des guirlandes de jambons et de chapelets de saucisses. Les réalistes sont couchés çà et là sur des bancs de bois ; ils affectent des poses triviales et sont chaussés d'épais sabots ; quelques-uns fument des pipes grossièrement façonnées en buvant de la bière. Aucun n'est joli.
Leur lieutenant, Max Buchon, semble agité : il ne voit pas revenir Champfleury ; il craint qu'il n'ait donné dans quelque embuscade de romantiques. Il communique, ses inquiétudes à Duranty et à Trombouillot, qui veulent aussitôt se remettre à la recherche de leur chef, malgré l'orage qui gronde au dehors et les éclairs qui sillonnent la nue à chaque instant.
Au moment où ils vont pour sortir, la porte s'ouvre avec fracas, et Champfleury apparaît, pâle, mais calme; il se débarrasse de son manteau ruisselant de pluie, et serre, les unes après les autres, les mains calleuses de ses compagnons. La fille de l'hôtesse lui apporte un moos qu'il vide d'une seule rasade.
Cependant Max Buchon l'observe en silence et devine, à l'altération de ses traits, qu'il vient de se passer quelque chose de grave. Il lui frappe sur l'épaule et
l'engage à se conlîor i'j lui. Chanipllonry, aprùs quelques hésitations, se décide à lui raconter son entrevue avec Buloz et l'affront qu'il en a reçu. Max Buchon récoule en serrant les poings et en donnant tous les signes de la plus violente colère. — Oui, vengeance I s'écrie-t-il à son tour, et ce mot, répété de rang en rang par les réalistes, rallume leurs rancunes contre la Retue des Deux Mondes, où tous ils ont ou un article refusé.
Mais Champfleury, qui unit à la valeur d'un chef de parti l'habileté d'un homme d'Etat, se h;Ue de réprimer cet élan. Selon lui, l'heure d'agir par la force n'est pas venue; une tentative prématurée pourrait tout perdre. Il se retire dans la salle de billard avec Max Buchon pour lui faire part de ses projets, pendant que les réalistes retournent à leurs chopes, et que l'orchestre joue en sourdine l'air de la Muette : le roi des mers ne t'échappera pas. L'orage gronde toujours au dehors.