‹ Les tréteaux de Charles Monselet: avec un frontispice dessiné et gravéChapitre 15 sur 44 · LES · texte numérisé non relu

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Le duc de Richelieu. — Veuillez prendre ce siège, Dfionsieur, et vous asseoir. Je suis aise de m'entretenir pendant quelques instants avec un écrivain moderne. S m'a été parlé de vous comme d*un homme fort épris des mœurs d'un siècle dont je fus, pendant quatrevingts ans, le représentant le plus ïîomplet ; je peux dire cela aujourd'hui que je suis mort. En outre, vous avez administré la Comédie-Française, pour laquelle j'ai signé autrefois bien <ies ordres de débuts ; c'est un point de contact avec moi et un titre qui vous rend doublement intéressant à mes yeux. Asseyez-vous donc , monsieur Houssaye.

M. Arsène Houssaye. — L'ombre de M. le duc me permettra-t-elle, auparavant, de lui faire hommage de la nouvelle édition de mon Violon de Franjolé ?

Le duc de Richelieu . — Très-volontiers.

M. Arsène Houssaye. — Et de mon Repentir de Marion ?

Le duc de Richelieu. — Certainement.

M. Arsène Houssaye. — Ainsi que de ma Vertu de Rosine ?

Le duc de Richelieu. — La Vertu de Rosine aussi. Voilà des titres du dernier galant, et je vois avec satisfaction que vous n*avèz rien de noir dans Fesprit.

M. Arsène Houssaye. — Ni dans le cœur, monsieur le duc. J*ai mordu aux pommes de l'arbre de science, qui est Tarbre de Tamour et de la poésie ; mais ma lèvre n'en a gardé aucune amertume. J'ai poursuivi l'idéal sous le pampre invisible et vers le divin rivage où chantent les sirènes ; mais les rameaux de la désespérance n'ont jamais desséché mon front tout baigné de cheveux d'or. Lorsque les floraisons d'avril...

Le duc de Richelieu. — Si je vous comprends bien, cela veut dire que vous ôtes blond. Je vous aurais cru moins barbu, moins élancé; néanmoins, on retrouve en vous le caractère mythologique du dix-huitième siècle : vous avez l'dr d'un grand faune I

M. Arsène Houssaye. — N'est-ce pas? J'aurais voulu vivre, en effet, au temps oh Diane, la neige au sein et l'arc doré sur l'épaule , suivie de ses lévriers blancs, s'aventurait dans la forêt touffue des passions mystérieuses et inassouvies. .

Le duc de Richelieu. — Bah ! contentez-vous de vivre dans ce temps-ci, oh il vous reste, comme par le passé, des femmes charmantes et qui ont sur celles d'autrefois l'avantage de n'être pas des déesses, ce qui leur permet de s'humaniser plus souvent. Je gage

qu'en ce qui vous concerne, vous n'avez eu que rarement Foccasion de vous plaindre de la vie.

M. Arsène Houssaye. — Eros m*a blessé.

Le duc de Richelieu. — Et moi aussi, parbleu 1 J'aurais été désespéré qu'il m'oubliât ; on m'aurait vu voler au-devant do ses flèches. Mais ce ne sont là que blessures passagères. Dites-moi votre histoire ; je suis curieux de connaître une existence littéraire d'à-présent.

M. Arsène Houssaye. — Mon histoire, monsieur le duc?

Le duc de Richelieu. — Oui. Contez-moi cela. (// tire de sa veste une botte d'or avec laquelle il joue.)

M. Arsène Houssaye. — C'est que.,, je l'ai déjà contée si souvent.

Le duc de Richelieu. — A qui?

M. Arsène Houssaye. — A mes lecteurs.

Le duc de Richelieu. — Qu'est-ce que cela fait? Je n'ai jamais écrit que la môme lettre d'amour, et j'ai écrit à plus de six cents femmes.

M. Arsène Houssaye. — Un tel exemple est propre à in'enhardir.

Le duc de Richelieu , ouvrant sa boîte d'or et la présentant à M. Arsène Houssaye. — Avant de commencer, monsieur Houssaye, une praline.

M. Arsène Houssaye. — C'est trop de bontés, monsieur le duc. (Il prend une praline et la croqua,) Exquise I

Le duc de Richelieu. — Je vous écoute.

M. Arsène Houssaye. — Je suis né dans un moulin...

Le duc de Richelieu , riant. — Tout moalin mène à la Comédie-Française.

M. Arsène Houssaye. — Dans un moulin du Yermandois. Le moulin faisait tic tac, et mon cœur De tarda pas à faire tic tac comme le moulin. Le vent soufflait sur le moulin, Tamour souffla sur mon cœur. Mon cœur et le moulin tournèrent bientôt à la fois.

Le duc de Richelieu, croisant une jambe sur l'autre. — C'est très-joli. Continuez.

M. Arsène Houssaye. — Cécile venait tous les jours au moulin. Les roses du printemps avaient à peine quinze fois fleuri sur ses joues ; elle avait des yeux bleus oli Platon aurait voulu lire le poëme de la vie...

Le duc de Richelieu , étonné, — Platon ?

M. Arsène Houssaye. — Oui, Platon; cela fait bien. Par malheur, Cécile avait des ailes comme le moulin. Un matin, Cécile s'envola, sans dire oîi elle allait. Peutêtre ne le savait-elle pas elle-même. A quinze ans, sait-on oU l'on va? Ahl Cécile, que n'étais -je du voyage 1

Le duc de Richelieu. — Et le moulin aussi I

M. Arsène Houssaye. — Hélas I je restai seul dans le moulin , en tête à tête avec la Muse de la Mélancolie. Depuis le départ de Cécile, ce moulin me semblait le paradis perdu. Dans le moulin, il y avait un violon, qui avait appartenu à mon grand-père; je pris le violon et j'allai jouer sur la montagne un vieux air dont je ne puis me souvenir sans pleurer.

Le duc de Richelieu. — Remettez-vous, monsieur Houssaye.

M. Arsène Houssaye. — Je ne suis pas ému. Quand j'eus asfiez longtemps joué du moulin...

Le Souffleur.. — Du violon I

M. Arsène Houssaye. — Oui, du violon, je dis adieu à Fhorizon natal, tout imprégné de senteurs agrestes, et je partis aussi pour faire le tour du monde; mais à peine si j*ai pu faire le tour de mon cœur.

Le duc de Richelieu. — Vous êtes cependant arrivé à Paris?

M. Arsène Houssaye. — Par les Sentiers perdus.

Le duc de Richelieu. — On m'a dit que vous aviez habité la maison de Voltaire.

M. Arsène Houssaye. — Au coin de la rue de fieaune r en effet. Mais ce que j'ai encore plus habité, ce sont ses œuvres.

Le duc de Richelieu. — Vous logiez dans les mansardes, apparemment.

M. Arsène Houssaye. — Eh non! j'occupais le premier étage; je couchais dans la chambre môme du grand philosophe. Que de fois ne m'est-il pas apparu au mUieu de la nuit, grimaçant et drapé dans ce suaire de marbre que lui a taillé Houdon !

Le duc de Richelieu. — Vous a-t-il parlé?

M. Arsène Houssaye. — Je le crois bien. Est-ce que Voltaire aurait pris la peine de revenir au monde pour se taire, — sans murmurer?

Le duc de Richelieu. — Que vous a-t-il dit?

M. Arsène Houssaye. — Il m'a dit : Tu seras directeur de la Comédie-Française I

Le duc de Richelieu. — Et vous, lui avez-vous répondu?...

M. Arsène Houssaye. — Rien du tout. J'ai remis ma tête sur mon oreiller^ en riaot de toutes mes forces. Je connaissais tant les mystifications de ce vieil ArouetI Le lendemain, je me vengeai en signant de son nom une nouvelle dans la Itevue de Paris,

Le duc de Richelieu. — Vous êtes méchant.

M. Arsène Houssaye. — Que voulez-vous? Même au sein du luxe et sous les lambris dorés de Voltaire, je regrettais toujours Theureux temps oh je vivais dans mon violon.

Le Souffleur. — Dans mon moulin.^

M. Arsène Houssaye. — Oui, dans mon moulin.

Le duc de Richelieu. — Violon, moulin; moulin, violon ; sortons de là, monsieur Houssaye, et causons d'autre chose.

M. Arsène Houssaye. — Causons des roses, alors.

Le duc de Richelieu. — Des roses, soit.

M, Arsène Houssaye. — En ce temps-là, j'avais trente ans, et j*écoutais chanter mon cœur. Que chantait-il? l'hymne immortel, Thymne de Tart. J'aimais Corrège, Prud'hon, Saint-Just, Boucher, sainte Thérèse, mademoiselle Camargo, l'herbe mouillée, et M. de Rémusat. Sur ces entrefaites, j'achetai le journal V Artiste, et j'en fis une guirlande de roses. J'allai chercher des poètes dans les halliers ,. et je les payai à raison d'une rose la ligne ; quatorze roses pour un sonnet. Quelques-uns de mes rédacteurs se faisaient de cent cinquante à deux cents roses par mois. La prose n'était pas rétribuée avec moins de luxuriance et d'épanouissement : un bouquet de violettes la colonne. Aussi quel style! quelles métaphores I quel gracieux bour-

donnement d'abeilles en goguette sur le mont Hybla I Chaque dimanche , j'attachais coquettement le numéro de V Artiste avec un ruban, et mes porteurs allaient le fourrer sous le nez des abonnés. Mes bureaux ressemblaient à un porche de cathédrale le jour d'une procession : on marchait sur des branches , on écrasait des parfums. Toutes les jeunesses littéraires ont fleuri dans ce petit entresol de Thôtel de Bouillon, sur le quai Manquais. Les passants s'arrêtaient sous nos fenêtres pour écouter le son de nos guitares, et quelquefois aussi les passantes. Ah I Sylvia I ah ! Dafné I ah 1 Ninon! Sirènes à votre tour charmées, filles d'Eve arrêtées sous le pommier du serpent, portraits divins après la lettre!

Le duc de Richelieu. — Monsieur Arsène Houssaye, encore une praline.

M. Arsène Houssaye. — Je vendis à Charpentier deux volumes sur le dix-huitième siècle. U me les paya grassement.

Le duc de Richelieu. — En roses?

M. Arsène Houssaye. — Non, en francs.

Le duc de Richelieu. -— Je me souviens d'avoir feuilleté vos Philosophes et Comédiennes, et j'y ai pris plaisir; vous avez la légèreté et l'attrait; Buffon vous a prêté ses manchettes et Dorât sa poudre d'or. Mais parlez-moi de la Comédie-Française.

M. Arsène Houssaye. — J'allais y venir.

Le d,uc de Richelieu. — Que fîles-vous pendant votre administration?

M. Arsène Houssaye. — Je collectionnai des tableaux.

Le duc de Richelieu. — Mais ensuite?

M. Arsène Houssaye. — Je mis l'entrée de Tadminisiration sur la rue Richelieu, et je fis placer au-dessus de la porte une marquise délicatement ouvragée.

Le duc de Richelieu. — Très-bien. Après?

M. Arsène Houssaye. — Ces dispositions prises, j'allai me placer régulièrement tous les jours, de midi à trois heures, dans Tinlérieur de la Bourse, sous le troisième pilier à gauche, et j'y fis fortune.

Le duc de Richelieu. — Et la Comédie-Française?

M. Arsène Houssaye. — Elle fit fortune aussi.

Le duc de Richelieu. — C'est prodigieux.

M. Arsène Houssaye. — Vous trouvez, monsieur le duc? Il est vrai ; je suis quelquefois étonné moi-môme de ma chance. Tout me réussit. Ma gestion dura cinq ans ; elle fut marquée par des événements de la plus haute importance ; je suspendis une chaîne d'argent au cou de Lachaume, et je fis tendre en tapisserie mon cabinet de travail.

Le duc de Richelieu , rapprochant son fauteuiL — Ah çà! et les femmes?

M. Arsène Houssaye. — Les femmes?

Le duc de Richelieu, fermant à demi les yeux* — Oui, les femmes, les actrices, vous m'entendez bien. Il y en a d'adorables par là , le bruit m'en est venu aux oreilles; des ingénues ravissantes, des coquettes incomparables, tout Cythère. Ah 1 si je n'étais pas une ombre 1

M. Arsène Houssaye. — Il y a d'illustres ombres qui ont gagné des batailles, monsieur le duc.

LES PASTILLES DE RICHELffiU 407

LÉ DUC DE Richelieu. — Pas dans les coulisses, monsieur. Mais voyons : vous ne m*avez soufflé mot ni de Célimène, ni d'Agnès, ni de Suzanne. Pourquoi cola?

M. Arsène Houssaye. — N'ai-je paç eu l'honneur de dire à monsieur le duc que tout me réussissait !

Le duc de Richelieu, souriant. — C'est juste. Et maintenant...?

M. Arsène Houssaye. — Maintenant, je suis inspecteur des musées de province.

Le duc de Richelieu. — A la bonne heure! Mais que faites-vous pendant vos inspections?

M. Arsène Houssaye. — Je fais des comédies.

Le duc de Richelieu. — C'est logique.

M. Arsène Houssaye , de plus en plus troublé. — Monsieur le duc, monsieur le duc...

Le duc de Richelieu. — Qu'avez-vous, monsieur Houssaye, on vous dirait inquiet, agité.

M. Arsène Houssaye. — Non... mais... Permettezmoi une question, monsieur le duc... Ces bonbons que vous m'avez offerts tout à l'heure...

Le duc de Richelieu. — Mes pralines? Eh bien? {Riant.) Etourdi que je suis I ce sont mes pralines de rendez-vous. J'aurais dû vous offrir de l'autre boîte , celle-ci n'étant que pour moi seul. Rassurez -vous, monsieur Houssaye, vous ne courez aucun danger; loin de là.

M. Arsène Houssaye. — Je suis tout rassuré, monsieur le duc.

Le duc de Richelieu , avec un soupir. — Ah ! oui, la jeunesse et les roses I les cheveux blonds et les joues

108 LES PASTILLES DE RICHELffiU

fleuries! les violons et les moulins! Vous avez raison, monsieur Houssaye; tout est là! tout n'est que là! J'achèterai vos œuvres complètes.

« Le critique c'est celui qui, au lieu de vous montrer l'homme bien assis dans son fauteuil, bien envelopj^é dans son manteau, bien boutonné dans son habit, lui tire son fauteuil, lui arrache son manteau, lui met bas son babit^ qui l'examine d'abord tel que la nature l'a fait, lui met k main sur le cœur, le doigt sur le crâne, et dit : « Voilà, la part du tempérament, Toilà la part de l'éducation, voilà la part de l'art. »

(Alexandre Dumas père. — Premier numéro du Mousquetaire^ 12 novembre 1853.)

(Le théâtre représente un cabinet très-richement et trèsartistiquement meublé. Une table recouverte d'un tapis ; tout ce quil faut pour écrire. Portes à droite et à gauche pour les collaborateurs ; porte au fond pour le public, A la glace, une carte de visite : celle de madame Bader. — Au lever du rideau, un homme ou plutôt un géant, Alexandre Dumas père, en petite veste, écrit sans s* arrêter. La s/ueur dégoutte de S(m front» Et pourquoi se donne-t-il tant de mal, bon Dieu ? Pour rédiger des tranquillités à peu près conçues dans le goût suivant.)

« Chers lecteurs, » Vous rappelez-vous oii nous en sommes restés de notre dernière causerie?

» Si vous ne vous le rappelez pas, je vous le dirai, moi.

» Si vous vous le rappelez, je vous le dirai encore.

» Car j*ai une mémoire prodigieuse, moi.

» Tenez, je vais vous en donner un exemple.

» Vous connaissez Leuven, — Adolphe de Leuven, un rare et excellent cœur, en même temps qu'un rare et excellent esprit.

» Leuven est mon ami depuis vingt-cinq ans.

T> Vous savez que j*ai cinquante mille connaissances, mais que je n*ai que cinquante amis.

» Encore est-ce beaucoup !

» Eh bien1 Leuven est à la této des cinquante.

» Une supposition, chers lecteurs.

» Supposons, si vous voulez, que j'aie besoin de cent mille francs.

>> Une bagatelle I

T> Supposons qu'il me les faille immédiatement, non pour moi, bien entendu, mais pour quelques-unes de ces bonnes actions dont vous m'aidez si fréquemment à porter Je fardeau, chers lecteurs.

» Comment me les procurerai-je?

» C'est bien facile et bien simple, allez.

» Regardez-moi seulement.

» Je fais un signe à Leuven, — tenez, comme cela, — et je dis : Pssst !

)> Rien de plus, rien de moins.

» Au bout de cinq minutes, s'il est à Paris ; au bout d'une heure, s'il est à Versailles; au bout de quatre heures, s'il est à Orléans ; au bout de quinze heures, s'il est à Lyon; au bout de trente heures, s'il esta

Marselllef Leuven arrive et m'apporte les cent mille francs demandés.

» A moins cependant qu'il ne m'en apporte deux cent mille.

» Ce qui est fort probable.

» N'est-ce pas Leuven ?

(Après cent lignes de cette force^ Alexandre Dumas père été sa cravatte; après deux cents lignes, il été ses bottes. Quand Varticle est fini, il n*a plus rien à ôter. Alors il sonne son domestique. — Domingo parait.)

Alexandre Dumas père. — Domingo!

Domingo. — Monsieur?

Alexandre Dumâs père. — Tu vas me faire une commission.

Domingo. — Laquelle, monsieur?

Alexandre Dumas père. — Très-bien. Tu commences à avoir une idée du dialogue. Pour peu que tu continues, je te mettrai aux scènes d'hôtellerie et ensuite aux duels. Tu feras mes provocations.

Domingo. — Ah ! monsieur, que de gratitude 1

Alexandre Dumas père. — Que de gratitude est vaudeville. Un Moi, monsieur? eût été préférable. Songe que tu n'es qu'un serviteur, et ne crains pas de blanchir tes répliques.

Domingo. — Oui, monsieur.

Alexandre Dumas père. — A la bonne heure. (Lui désignant la table,) Tu vois ces papiers.

Domingo. — Ces papiers?

Alexandre Dumas père. — C'est de la copie pour mon journal. Tu vas la prendre.

Domingo. — Voilà.

Alexandre Dumas PÈRE. — Ensuite...

Domingo. — Ensuite?

Alexandre Dumas père. — Tu la porteras...

Domingo. — Où?

Alexandre Dumas père. — Bravo I Chez Timprimeur.

Domingo. — M. Dubuisson?

Alexandre Dumas père. — Et compagnie.

Domingo. — Rue...

Alexandre Dumas père, vivement, — Coq.. .

Domingo, de même. — Héron...

Alexandre Dumas père, plus vivement encore, —

Domingo, de même. — 5.

Alexandre Dumas père, piqué au vif. — !

[Ija scène reste vide pendant quelques instants. Aleaxindre Dumas père, n'aimant pas les monologues parce qu'ils prennent un temps considérable sans faire avancer V action, est aUé se rhabiller dans une cÀambre à côté. Il réparait, avec un grand gilet blanc; et il sort en faisant : Broum ! broum ! — Le théâtre change et représente les boulevards.)

Alexandre Dumas père, à droite et à gauche. — Bonjour, cher, bonjour... Je suis pressé... Tiens 1 Bénédict Massonl mon cher enfant, j'ai parlé de vous l'autre jour à Niewerkerke.-, allez le voir... adieu! {A un autre.) Baisez pour moi les belles mains de madame Porcher, n'est-ce pas ?

Un Gamin, s'approchant. — La charité, mon bon monsieur.

Alexandre Dumas père. — Hein?

Le Gamin. — La charité, s'il vous plaît.

Alexandre Dumas père. — Tu me demaudes la charité ?

Le Gamin. — Oui, moDsieur.

Alexandre Dumas père. — Tu sais donc qui je suis?

Le Gamin, étonné. — Non, m'sieu.

Alexandre Dumas père, très-haut. — Prends ce louis; tu diras que c'est Alexandre Dumas qui te l'a donné.

Le Gamin. — Oui, m'sieu. {Le gamin s'éloigne^ en criant : Vive M. de Lamartine!)

Alexandre Dumas père. — Chez moi, l'homme de lettres n'est que la préface de l'homme généreux !

(Personne ne se retourne. Un peu contrarié, M. AleoMndre Dumas père continue son chemin. Il se trouve fdce à face avec un critique de sa connaissance. Le fécond romancier fronce légèrement le sourcil, car il n'aime pas les critiques.)

Le Critique. — Monsieur Dumas, je vous salue.

Alexandre Dumas père. — Comment dites-vous cela, très-cher? Répétez, je vous prie.

Le Critique. — Je dis : Monsieur Dumas, je...

Alexandre Dumas père, avec amertume. — Monsieur Dumas ! J'avais bien entendu. Allez, vous êtes un ingrat, comme les autres.

Le Critique. — Un ingrat?

Alexandre Dumas père. — Voilà trente ans que je travaille pour que vous ne m'appeliez pas monsieur.

Le Critique,, «ourian^ — Eh bien? mon cher Dumas, pardonnez-moi. Désormais vous pouvez compter sur ma familiarité. Comment se fait-il qu*on vous rencontre aujourd'hui, vous l'homme le plus enfermé de France ?

Alexandre Dumas père. — Je vais mettre en scène à la Gaîté un drame que j'ai écrit en quatre-vingt-six heures trente-huit minutes.

Le Critique. — Diable I on dit que vous avez donné une chose charmante à Montigny.

Alexandre Dumas père. — L'Invitation à la Valse?

Le Critique. — Je ne sais pas. Jo ne vais plus au Gymnase, je vais au Vaudeville.

Alexandre Dumas père. — Merci.

Le Critique. — A propos de cette pièce...

Alexandre Dumas père. — Eh bien !

Le Critique. — J'avais hâte de vous voir pour vous dire combien je suis affligé...

Alexandre Dumas père. — De quoi?

Le Critique. — Vous savez,., de cet odieux article qui a paru ce matin contre vous.

Alexandre Dumas père. — Bah! ce n'est que cela? un article 1

Le Critique. — Atroce... abominable... pas malfait cependant. . .

Alexandre Dumas père. — Eh bien! très-cher, cessez de vous affliger. J'ai pour principe, encore plus que pour habitude, de ne lire aucun journal. Par conséquent, je n'ai pas lu l'article dont vous parlez, et maintenant surtout que me voilà averti, soyez certaia que je ne le lirai pas

Le pjerfide Critique. — On va un peu loin...

Alexandre Dumas père, lui frappant en riant sur l'épaule. — Avouez une chose, très-cher.

Le Critique. — Quelle chose?

Alexandre Dumas père. — Avouez que vous avez le numéro du journal dans votre poche.

L'affreux Critique. — Oh I par hasard I

Alexandre Dumas père. — Par hasard, bien entendu. C'est toujours par hasard. Mais convenez d'une autre chose, très-cher.

Le Critique. — Une autre chose?

Alexandre Dumas père. — Convenez que vous veniez chez moi* tout exprès pour me le communiquer.

L'iNFAME Critique. — Dans votre intérêt!

Alexandre Dumas père. — Cela se' comprend.

Aussi, très-cher^ je mets mon cœur dans ma main> et je vous dis : Merci. Maintenant, gardez votre journal.

Le Critique. — A votre place, je ferais un procès.

Alexandre Dumas père. — Un procès à Planche?

Le pale Critique. — L'article n'est pas de Planche.

Alexandre Dumas père. — Bah I il est donc de Janin?

Le Critique. — Pas davantage.

Alexandre Dumas père. — De Sainte-Beuve, alors?

Le Critique envieux. — Non.

Alexandre Dumas père. — Dans ce cas, très-cher, qu'est-ce qpie vous venez me chanter ? S'il n'est ni de Planche, ni de Janin, ni de Sainte-Beuve, il n'est de personne.

Le Critique. — C'est un jeune homme très...

Alexandre Dumas père. — Il n*y a pas déjeunes gens!

Le Critique, révolté. — Ah ! il y a Philibert Audebran d.

Alexandre Dumas père, radouci. — C'est vrai.

Mais Tarticle n*est pas de lui ?

Le Critique. — Oh ! non, non, non,

Alexandre Dumas père. — Vous voyez bien que cela n'a rien qui m'intéresse. La critique, quelque chose qu'elle puisse dire de moi, n'empêchera pas que je n'aie fait Anioni/, Angèle, Richard (VArlingtorij Teresa, Mademoiselle de Belle-Isle, Catherine Howard^ je ne sais plus combien de succès encore.

Le Critique livide. — Mais vos collaborateurs...

Alexandre Dumas père. — Mes collaborateurs ?

Le Critique. — Oui.

Alexandre Dumas père. — Qu'est-ce que cela prouve? J'ai eu des collaborateurs comme Napoléon a eu des généraux.

Le Critique, abasourdi. — Ah ! [Ses bras tombent.)

Alexandre Dumas père. — Un conseil, très-cher. Si vous tenez absolument à avoir le placement de votre journal, faites une chose. Venez chez moi ce soir. Nous serons plusieurs, des confrères, des amis. Vous ne pouvez pas vous dispenser d'être là. Apportez l'article de ce monsieur, de votre jeune homme. De mon côté, je ferai venir un punch. Vous comprenez, n'est-il pas vrai? Ceci allumera cela, comme dit Hugo, dans sa Notre-Dame de Paris.

Le Critique. — Je crains qu'il ne me soit pas possible de...

Alexandre Dumas père, l'interrompant, — Faisons mieux encore. Amenez le jeune homme, aussi. Il doit m'exécrer, me considérer comme un exploiteur et comme un vampire. Oh ! je sais Fopinion de la critique sur mon compte ; mais je n'ai, comme Hercule, qu'à la soulever de terre pour Tétouffer. Eh bien I très-ch«r, je vous propose une gageure. Nous allons mettre chacun de notre côté un nombre égal de napoléons, ou de doubles napoléons, comme vous voudrez et autant que vous voudrez. Si, avant la fin de la soirée et du punch votre jeune homme ne me saute pas au cou et ne se proclame pas mon meilleur ami^ — mon meilleur ami, vous entendez bien, — les napoléons qui seront à mon côté passeront au vôtre. Et dans le cas contraire...

Alexandre Dumas fils, entrant dans la conversation comme un physicien dans un cercle formé sur la voie publique. — A qui le valet de carreau?

Alexandre Dumas père. — Toi !

Alexandre Dumas fils. — Bonjour, père.

Alexandre Dumas père. — Bonjour.

Le Critique, profitant de cette rencontre pour sortir d'un pas difficile, — Adieu, mon cher Dumas.

Alexandre Dumas père. — C'est convenu, hein? A ce soir, très-cher I

(Le critique ne répond pas, et s* esquive, Alexandre Dumas père rit comme une grosse caisse,)

Alexandre Dumas fils. — Comment vas-tu?

Alexandre Dumas père. — Comment je vais ? Je rajeunis.

Alexandre Dumas fii^. — Peste I Faonée prochaine tu seras donc revenu à l'état embryonnaire.

Alexandre Dumas père. — Veux-tu connaître mon secret?

Alexandre Dumas fils. — Dame I

Alexandre Dumas père. — Travaille comme moi.

Alexandre Dumas fils. — Comme toi ou autant que toi?

Alexandre Dumas père. — Une épigramme?

Alexandre Dumas fils. — C'est pour né pas perdre la main. (Ils marchent,)

Alexandre Dumas père. — As-tu lu mon roman des Compagnons de Jéhu?

Alexandre Dumas fils. — Non, papa; et toi?

Alexandre Dumas père. — Ah I Piren d'enfant ! C'est égal, fraDchement, là, tu as tort.

Alexandre Dumas fils. — Pourquoi ai-je tort?

Alexandre Dumas père. — Parce que c'est trèsréussi. Figure-toi huit volumes de deux cent cinquante mille lettres chacun, soit deux millions de lettres pour la totalité. Mets quarante lettres à la ligne^ cela fait six mille deux cent cinquante lignes par volume, et cinquante mille pour le tout. A vingt lignes la page, nous avons trois cent douze pages le volume, ce qui, pour les huit volumes, donne deux mille quatre-vingt-seize pages. Qu'en dis-tu?

Alexandre Dumas fils. — Ah I ce doit être un bel ouvrage.

Alexandre Dumas père. — N'est-ce pas?

Alexandre Dumas fils. — Seulement, à ce compte, le serpent de mer est un bel ouvrage aussi.

Alexandre Dumas père, riant, — Oui, mais il n*est pas signé. (Le prenant par le bras.) Et toi, qu'est-ce que tu fais? on n'entend plus parler de toi.

Alexandre Dumas fils. — Tu es bien exigeant en matière de bruit. J'ai pourtant fait un mot hier.

Alexandre Dumas père. — Un mot?

Alexandre Dumas fils. — Oui.

Alexandre Dumas père. — Préte-le moi ; j'en ferai un roman.

Alexandre Dumas fils. — Laisse donc! Je n'aurais à mon tour qu'à te demander tes romans pour en faire des mots.

Alexandre Dumas père, sévèrement. — Alexandre!

Alexandre Dumas fils. — Papa?

Alexandre Dumas père. — Tu as trop d'esprit.

Alexandre Dumas fils. — Il faut bien avoir quelque chose. Tu ne m'as laissé que cela à prendre.

Alexandre Dumas père. — Serpent I

Alexandre Dumas fils. — Voyons, ne tourne pas au Géronte. Est-ce que je t'empêche, moi, de blaguer ma Question d'argent?

Alexandre Dumas père. — Mais, cher enfant, Alexandre bien-aimé, voilà où la raison t'abandonne complètement. La. Question d'argent, c'est ce que tu as écrit de mieux.

Alexandre Dumas fils. — Merci. Je la connais celle-là. On Ta assez faite à Augier pour le Mariage d'Olympe,

Alexandre Dumas père. — Je le jure...

Alexandre Dumas fils. — Fi ! papa, ne donne donc pas dans ces rengatnes.

Alexandre Dumas père. — Cependant...

Alexandre Dumas fils. — Cesse, ou je te demande des nouvelles de Xavier de Montépin I

Alexandre Dumas père. — Il suffit. Je me lais. [Chemin faisant, il salue et distribue des poignées de main,)

Alexandre Dumas fils. — Quelles diables de connaissances as-tu là?

Alexandre Dumas père. — Comment^ quelles diables de connaissances? Ce sont des artistes, des brates gens.

Alexandre Dumas fils. — Ab! oui, de ceux qui t'appellent : Cber maître. [Il Ht,)

Alexandre Dumas père. — Que veux-tu? ils m'adorent.

Alexandre Dumas fils. — Tu crois cela?

Alexandre Dumas père. — Ils me récrivent.

Alexandre Dumas fils. —Pour que tu l'imprimes. Ab çà, papa, oU as-tu appris la vie?

Alexandre Dumas père. — Je me suis bien gardé de l'apprendre. Où aurais-je pris le temps d'écrire? D'ailleurs, sait-on jamais la vie?

Alexandre Dumas fils. — Un paradoxe ! Renvoyé à Gozlan.

Alexandre Dumas père. — Qu'est-ce que tu as donc découvert de si important dans la vie, toi? De quoi se .compose ton expérience ! Au fond de tous tes ouvrages, qu'y a-t-il? Un coupé, un cabinet ebez Vachette et une crinoline ; ou une crinoline, un cabinet chez Vachette et un coupé ; ou un cabinet chez Vachette, un coupé et une crinoline. Tourne et retourne tes romans tant que

tu voudras, en voilà rélément principal. Le reste est fait avec un peu de passion, beaucoup de cigares et des phrases d'atelier. Tu appelles cela être moderne. J*y consens. Mais veux-tu que je te dise ma pensée tout entière? Eh bienl j'ai toujours, malgré moi, des inquiétudes pour ma santé, quand je sors d'un de tes livres ou d'une de tes pièces.

Alexandre Dumas fils. — Des grrrandes dames I de bien grrrandes dames !

Alexandre Dumas père. — Ahl tu me rappelles le bon temps. Il n'y avait alors que deux hommes en France : Hugo et moi. Encore Hugo n'a~t-il jamais su charpenter un drame.

Alexandre Dumas fils. — Pauvre Hugo !

Alexandre Dumas père. — Tu, crois que je plaisante?

Alexandre Dumas fils. — Non pas !

Alexandre Dumas père. — Alors, tu crojs que j'y mets de l'amour-propre ?

Alexandre Dumas fils. — Ohl

Alexandre Dumas père. — Si, tu le crois. Eh bien t quand cela serait?

Alexandre Dumas fils, r- Au fait I

Alexandre Dumas père. — Quand j'aurais de la va-# nité, de l'orgueil même ? Qu'importe, si c'est là une des conditions de mon talent! Tu me connais, toi, je suis comme les ballons : je ne m'élève que tout autant que je suis gonflé.

Alexandre Dumas fils. — A qui en as-tu, cher père? Tu vas ameuter les passants.

Alexandre Dumas père. — Tant mieux; c'est ce

m LES DEUX DUMAS

que je désire. Ils me reconnaîtront, je leur chanterai : Mourir pour la patrie! un refrain avec lequel j'ai fait une révolution. Tu n*as pas fait une révolution, toi?

Alexandre Dumas fils. — Pas encore. Mais taistoi, papa. Sais-tu à qui^ tu ressembles en ce moment?

Alexandre Dumas père. — Non.

Alexandre Dumas fils. — Au Jupiter tonnant. Montons plutôt en voiture, et viens avec moi.

Alexandre Dumas père. — Oh cela?

Alexandre Dumas fils. — Monte toujours. Je te le dirai en route.

Alexandre Dumas père , montant en voiture, — C'est égal, Alexandre, lis les Compagnons de Jéhu.

(Des passants narquois entendent les derniers mots,)

Premier Passant narquois. — J'ai eu... bien du mal...

Deuxième Passant narquois. — D'enfant... tassin... , Troisième Passant narquois. — Quactes et douze tableaux.

{Un troisième Dumas [Adolphe] traverse la chaussée. Il reconnaît dans la voiture le père et le fils, et, désirant faire route en leur compagnie^ il dit au cocher d'arrêter. Mais le cocher lui répond qu'il n*y a de place que pour deux, Adolphe Dumas soupire et reste sur le pavé. Tableau.)

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