SCENE I
Galimard fils, Le Choeur
{Le théâtre représente un site vague, comme les rivages de la tragédie. Au lever du rideau, une cinquantaine d^hommes se pressent en tumulte autour de Galimard /Os.)
Galimard fils. — Vous plaît-il que je parle, messieurs?
Le Choeur. — Parle, divin jeune homme ; la sagesse semble siéger sur ton front, et chacun de tes mouvements est empreint d'une incroyable sérénité. Parle, car nous sommes curieux de savoir à quelle intention tu nous as convoqués ici.
Galimard fils. — Mon nom ne vous est peut-être pas inconnu... Je suis Galimard fils...
Le Choeur. — Galimard 1 Non, sans doute. Galimard ûls 1 Diable I
Galimard fils. — Mon père est ce Galimard fameux qui peint sur les vitraux d'église de petits saints avec des casquettes d'or et des robes rouges. Longtemps, vous avez pu lire sur les murs de Paris cette inscription, dont un puéril calembourg essayait vainement d'atténuer la portée symbolique : Galimard mythe.
Le Choeur. — En effet, nous l'avons lue. Nous avons lu autre chose encore. Et toi-môme nous te reconnaissons à présent. Oui. Comme tu as grandi! Continue.
Galimard fils. — Vous vous rappelez par quel miracle j'échappai à cette horde d*assassins qui s'étaient introduits dans Fatelier de mon père pour égorger son tableau de Léda. Ds s'emparèrent de moi malgré ma résistance, et ils me bâillonnèrent. Par bonheur, mon père avait eu le temps d'accourir à mes cris ; se jeter sur eux, les désarmer et les mettre en fuite fut pour lui l'affaire d'un moment.
Le Choeur. — Oh ! ce fut un spectacle horrible, nous nous en souvenons ! Mais ce ne peut pas être pour nous le retracer de nouveau que tu nous as rassemblés.
Galimard fils. — Non, sans doute.
Le Choeur. — Alors explique-toi, Galimard flls.
Galimard fils. — Vous connaissez tous M. Legouvé fils, n'est-ce pas?
Le Choeur. — Certes, nous le connaissons. Ernest Legouvé, l'auteur (ÏEdith de Falsen, Oui, oui. Il cornpose aussi des tragédies. Grenre estimable. C'est un immortel. Eh bien! que lui est-il arrivé, à Legouvé fils?
Galimard fils. — Il lui est arrivé un petit-fils.
Le Choeur. -—Ah ! ah I nous lui en faisons notre compliment. Un petit-fils, tant mieux. C'est un bâton qui pousse pour sa vieillesse. Mais en quoi cela nous concerne-t-il?
Galimard fils.* — Comment 1 en quoi cela vous concerne, chœur indifférent? Vous ne comprenez donc pas que ce n'est point un enfant qui vient de naître à M. Legouvé : c'est une idée! Vous ne comprefidz donc point que ce poupon n'est pas un poupon : c'est un principe ! Il inaugure la tribu des petits-fils, il con-
sacre l'hérédité du talent. A ces titres, pouvons-nous ne pas nous associer à la joie profonde, ineffable, de l'auteur de Médée et du Pamphlet?
Le Choeur. — Non I
Galimard fils. — Pouvons-nous ne pas célébrer cet événement qui promet de perpétuer un nom jusqu'à la dixième génération?
Le Choeur, avec force. — Non.
Galimard fils. — Songez que, dans un siècle, on dira Legouvé V ou Legouvé VI, comme on dit en Belgique Vilain XIV !
Le Choeur. — C'est vrai pourtant.
Galimard fils. — Hâlons-nous de porter nos compliments et nos vœux à M. Legouvé! Nous, les fîls, . soyons les premiers à saluer l'ère glorieuse des petitsfils!
Le Choeur. — Qu'il s'exprime éloquemment, ce Galimard I Le miel coule de ses lèvres ! de ses lèvres , vraiment ! Epithètes choisies. Incidences sobrement et heureusement ménagées I II vaudra son père , qui a écrit dans la Patrie, sous le pseudonyme de Judex. Une belle époque pour les arts, alors !.
Galimard fils. — Ne petdons pas un instant, messieurs ; mettons-nous en route !
Le Choeur. — Mettons-nous en route; soit. Nous le voulons bien, Galimard. Conduis-nous. Montrenous le chemin ; nous emboîtons tes pas , fils de Index. Demeure-t-il bien loin, Ernest Legouvé...? [Le Chœur à* éloigne.)