‹ Les tréteaux de Charles Monselet: avec un frontispice dessiné et gravéChapitre 27 sur 44 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

{Chez M. EdoiMrd Foumier. Des livres, rien que des livres ; des livres jusqu'au plafond ; des livres sur le plancher. Un pupitre surchargé de livres. On sonne. Rien ne bouge.)

Le Jeune Homme pauvre, entrant ^ un cordon de sonnette à la main, — Monsieur, je vous demande mille fois pardon ; mais on m'a affirmé que vous étiez chez vous, et... Personne. C'est étrange : il me semble

i06 LA SEMAINE

pourtant entendre comme le bruit d^une plume sur le papier. Après cela, on m'a dit que ce monsieur Edouard Fournier était si petit, si petit, qu'il n'y a peut-être rien d'extraordinaire h ce que je ne l'aperçoive pas du premier coup d'œil. Cherchons bien. Hum... Brrrm! m s'atance près du pupitre et dérange un exemplaire du Dictionnaire des Contemporains, de M. Vapereau.)

Une voix. — Il y a du monde I

Le Jeune Homme pauvre. — C'est lui. [Un échafaudage de volumes s'écroule et laisse voir la ttte de M, Edouard Fou/mier, écrivant.) Monsieur, si je suis indiscret, je me retire.

Edouard Fournier. — Non, demeurez. Je vous avais vu entrer, mais comme je prenais une note au môme instant, je n'ai pas eu le loisir de vous répondre. Asseyez-vous, je vous prie.

Le Jeune Homme pauvre , cherchant des yeux un siège, — Mais je ne vois rien oh...

Edouard Fournier. — Là, sur les Douze Années de Journalisme de M. Emile de Girardin.

Le Jeune Homme pauvre. — Je vous remercie.

Edouard Fournier. — Ainsi, monsieur, vous venez chez moi pour savoir du neuf, comme on dit vulgairement.

Le Jeune Homme pauvre. — Je l'avoue.

Edouard Fournier. — Ou, à défaut, du vieux-neuf .

Le Jeune Homme pauvre. — Du vieux-neuf, soit.

Edouard Fournier. — Car, pour du nouveau absolu , il n'y en a plus. Nous ne vivons pas, nous revivons ; nous ne bâtissons pas , nous rebâtissons ; nous n'imprimons pas, nous réimprimons; nous...

Le Jeune Homme i^auvre. — Oui; et ainsi de suite.

Edouard Fournier. -^ Vous lirez de moi demain des renseignements complètement inédits sur la rue Grenier-sur-Feau. C*était un fief de Lothaire, qui...

Le Jeune Homme j^auyre. — La rue Grenier-surfeau?

Edouard Fournier. — Vous ne la connaissez pas, vous ne pouvez pas la connaître, il n'y a que moi qui la connais. Figurez-vous un égout, un cloaque, quelque chose de hideux et d*inutile. Une vraie perle pour un historien.

Le Jeune Homme pauvre. — Pouah!

Edouard Fournier. — J*ai passé sept ans à m'enquérir des habitants du n® 1 ; aujourd'hui il m'est parfaitement démontré qu'il n'y en a jamais eu.

Le Jeune Homme pauvre. — Voilà un beau résultat.

Edouard Fournier. — Vous croyez railler, mais, par Branthôme, c'est une découverte inestimable pour un archéologue 1

Le Jeune Homme pauvre. — Je vous croyais un chroniqueur?

Edouard Fournier. — Je le suis en effet; je suis tout ce qu'on veut et tout ce qu'il est possible d'ôtre. Voulez-vous que j'ôte ma casaque de bibliophile? vous allez voir le critique de théâtre et même le parolier d'opéra-comique. Sachant tout et ayant lu tout, je puis parler de tout. Commandez, faites-vous servir!

Le Jeune Homme pauvre. — Eh bien ! parlez-moi des livres qui ont le- plus de vogue cette année ; de cette façon , nous ne quitterons pas votre élément favori.

Edouard Fournier. — Comment désirez-vous que je TOUS en parle, en prose ou en versf

Le Jeune Homme pauvre. — Je n'ai pas de préfé* rence.

Edouard Fournier. — Nous avons eu ce printemps, (retenez bien la date), le Roi Voltaire , par H. Ârsèoe Houssayé.

Le Jeune Homme pauvre. — Le Roi Voltaire? nn excellent titre.

Edouard Fournier. — C'est ce que tout le monde a dit.

Air : Pour la baronne.

Le roi YoUwre Etait jadis un petit vieux. En markre, assis près du parterre, Comme un contrôleur envieux,

Le roi Voltaire,

Le roi Voltaire, De par Houssayé, est pim joli :

On dirait presque un mousquetaire:

De roses il est embelli,

Le roi Voltaire!

Le Jeune Homme pauvre. ^- Je me procurerai cet ouvrage, et, s'il est orthodoxe, j'en permettrai la lecture à Marguerite. Après?

Edouard Fournier. — Nous avons eu : bn An de Révolution, par lord Normanby.

Le Jeune Homme pauvre. — Heu! heul les révolutions ne-sont pas mon fort.

Edouard Fournier^ — Lord Normanby est un personnage très-distingué.

L% Jeune Homme pauvre. — Est-ce celui de la chanson?

Edouard Fournier. — Quelle chanson? On a fait une chanson sur lui, e.t je l'ignorais...

Le Jeune Homme pauvre. — Vous savez bien :

Je ffûia revoir lord Normanbif !

Quand l'hvrondtUe est de retour, Quand la nature est reverdie...

Bdouard Fournier. — Et vous vous faites passer pour un provincial, malin?

Le Jeune Homme pauvre. — Je ne le ferai plus. Voyons la suite de votre catalogue.

Edouard Fournier. — Les Mauvais Ménages, par Louis Jourdan, un succès domestique.

Le Jeune Homme pauvre. — Huml les Mauvais Ménages.,, il y a peut-être une idée de proverbe làdedans. Il faudra que je lise cela. Est-ce tout?

Edouard Fournier. — Ecoutez donc , on ne les remue pas à la pelle, les bons livres. Mais j'entends un de mes confrères, qui aidera ma mémoire.

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