SCENE P
(Le théâtre représente une chambre modeste. Il est neuf heures, du matin. Le jeune et stérile écrivain Bruno dort d'un sommeil implacable. On frappe.)
Bruno, à demi réveillé, — Entre... ou entrez. (Deux messieurs paraissent, mûrs tous deux, graves tous deux, vêtus de noir tous deux et boutonnés jusqu'au menton.)
Premier Monsieur. — Est-ce à M. Bruno que nous avons Tavantage de parler?
Bruno. — Oui, messieurs.
Second Monsieur. — A monsieur Bruno, Thomme de lettres ?
Bruno, étonné. — L'homme de lettres ; oui, messieurs.
Premier Monsieur. — Alors, monsieur, c'est bien vous qui êtes l'auteur de l'article inséré, le S2 de ce
mois, dans le journal le Trombone artistique et littéraire , et dirigé contre M. Âmédée Butireux?
Bruno. — C'est-à-dire contre le dernier ouvrage de M. Amédée Butireux.
Premier Monsieur. — N*épiloguons pas, monsieur. Ily a dans votre article des attaques et des insinuations qui sortent tout à fait des bornes d'une critique convenable.
Bruno. — Lesquelles, monsieur?
Premier Monsieur. — Entre autres, le passage où vous traitez M. Amédée Butireux de « dernier des pitres » et oU vous avancez que son livre semble avoir été écrit par « un fumiste en démence. »
Bruno. — Eh bieni messieurs?
Premier Monsieur. — Eh bien! sont-ce là les expressions dont un galant homme doit se servir visà-vis d'un de ses confrères?
Second Monsieur. — Et surtout vis-à-vis d'un homme aussi distingué que M. Butireux?
Bruno, piqiié. — L'article a eu cependant beaucoup de succès.
Premier Monsieur. — Dites un retentissement fâcheux dans ces réunions qu'affriande sans cesse le scandale. Mais les honnêtes gens, monsieur, les honnêtes gens, vous les avez navrés I
Second Monsieur. — Ohl bien certainement.
Bruj<(o. — Enfin, messieurs, que me voulez-vous?
Premier Monsieur. — Notre mission est pénible, mais nous avons dû l'accepter. Nous venons, au nom de notre respectable ami M. Amédée Butireux, vous
demander réparation de l'article du Trombofie artis" tique et littéraire.
Bruno. — Quelle réparation, messieurs? car il y en a de plusieurs sortes.
Premier Monsieur. — C'est juste ; aussi M. Butireux, qui comprend jusqu'à un certain point les entraînements de la plume et les nécessités de la vie littéraire, se contenteraif d'une lettre d'excuses rendue publique par l'impression, et dans laquelle vous déclareriez retirer les termes offensants dont vous vous ôtes servi à son égard.
Bruno, devenu rouge, — Bien que cela ? M. Butireux n'est pas exigeant.
Second Monsieur. — C'est un homme de bonne compagnie, avant tout, monsieur.
Bruno. — Il a tort de se gêner. Que ne me demandet-il de fendre son bois et d'aller au marché pour lui?
Les deux Messieurs. — Monsieur!...
Bruno. — Il y met trop de discrétion, parole d'honneur. A sa place, j'exigerais que le folliculaire fît amende honorable tout le long des boulevards, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, un cierge de cinquante livres à la main.
Premier Monsieur. — La raillerie est hors de saison, monsieur, et vous nous forcez à changer notre rôle de conciliateurs contre celui de témoins.
Bruno. — Je bats des mains à cette métamorphose.
Premier Monsieur. — Voici nos cartes ; f attendrai personnellement jusqu'à demain midi vos fondés de pouvoirs.
Bruno. — C'est bien, messieurs.
tu LE DUEL
Pbem 1ER HopisiECR. -^ Monsiour, nous tous saluons.
Second Monsieur. — C*est avec regret, monsieur, que nous vous voyons persister dans cette attitude agressive r nous ne croyons cependant pas que H. Amôdée Butireux ait eu des torts personnels envers vous. S*il en était ainsi, nous vous prierions d'éclairer notre conscieùce à ce sujet.
Bruno. — Je n'ai jamais vu Iff. Butireux, môme en peinture, et j'en remercie le ciel chaque jour.
Second Monsieur. — Pourquoi cela, monsieur?
Bruno. — Parce qu'il en est pour moi de M. Butireux comme des épinards^ que je déteste sans les connaître. Si je les connaissais, j'en mangerais peut-être, et rien ne me contrarierait davantage, puisque je les déteste.
Second Monsieur. — Alors, monsieur, vous convenez n'avoir été poussé dans' votre incroyable article...
Bruno. — Incroyable I
Second Monsieur. — Par aucun motif sérieux ni par...
Bruno. — Permettez, je n'ai pas dit cela! En outre de la légitime aversion que m'ont toujours inspirée les ouvrages de M, Butireux, j'ai à alléguer un grief contre leur auteur.
Second Monsieur. — Ah I
Premier Monsieur. — Quel grief, monsieur?
Bruno. — Celui de m'avoir exposé à mettre le feu aux rideaux de mon lit, un soir que je m'étais endormi sur une de ses productions.
Premier Monsieur. — .Assez, monsieur; nous ne
pouvons tolérer plus longtemps que vous déversiez le ridicule sur une des gloires les plus pures du pays.
Bruno. — Oh I Butireux, une gloire !
Second Monsieur. — Un homme que la postérité classera à côté de Chateaubriand et d*Ancelot. {Bruno se dresse sur son séant.)
Premier Monsieur. — Jeune comme vous Têtes, monsieur, il est douloureux de vous voir juger avec tant d*injustice les réputations les plus solidement établies. Si vous connaissiez M. Butireux..,
Second Monsieur. — C'est le meilleur des hommes I
Bruno, jetmit les yeitx sur la pendule. — Dix heures déjà?
Premier Monsieur. — Maintenant que nous avons rempli notre devoir, il ne nous reste plus qu*à nous retirer.
Bruno. — C'est cela.
Les deux Messieurs, s'inclinant. — Monsieur...
Bruno. — A demain, messieurs, à demain.