LE PARISIEN
Le Parisien est cet homme, ce flâneur» ce premier venu qui passe rue Richelieu et qui s'arrôte devant la Bibliothèque, en y voyant entrer successivement plusieurs personnes.
— Tiens I se dit le Parisien , comment se fait-il que je n'aie point encore songé à visiter Vintérieur de ce monument ?T\ est vrai qu'en ma qualité do Parisien je ne connais pas davantage la Sainte-Chapelle, le musée de Cluny et les Gobelins. Ne laissons pas au moins échapper aujourd'hui l'occasion de connaître la Bibliothèque.
Il dit, et franchit la porte. A sa démarche incertaine, le suisse ou concierge, qui est un ancien militaire décoré, ouvre bruyamment le vitrage de sa loge et lui demande oh il va. Mais le Parisien et le concierge se reconnaissent bien vite : il leur suffit d'un coup d'œil pour cela, — et d'une grimace. Le Parisien continue d'avancer, lorsqu'un second vitrage s'ouvre à sa gauche; une voix de femme Tinvite avec douceur à déposer, selon le règlement, ses armes, canne ou para*
pluie au vestiaire. — Cher parapluie 1 faut-il que le Parisien se sépare de toi? — Il hésite un moment, mais Fenvie de voir la Bibliothèque est la plus forte. Il dépose son parapluie , de l'air d*un héros qui rend son épée ; il va même plus loin ; il veut être généreux : il offre deux sous, — que madame Rôtie refuse, à son grand étonnement.
Le Rubioon est franchi. — Voici le Parisien dans la cour ; il monte l'escalier de la salle de lecture et se sent aussitôt saisi d'une terreur sacrée à l'aspect des hiéroglyphes et des bas-reliefs qui décorent les muraiUes. Peu s'en faut que le bruit de ses pas ne l'épouvante. Il n'en pousse pas moins la porte , mais il oublie de la refermer, ce qui soulève un orage de réclamations. Un garçon de salle l'engage du reste à retourner sur ses pas. La porte refermée, le Parisien demeure indécis ; il se décide pourtant à aller au pupitre oli M. Combette lit le Musée des Familles,
— Monsieur... murmure timidement le Parisien.
Sans le regarder, sans lui répondre, sans interrompre sa lecture, M. Combette tend vers lui la main. Confondu, et se demandant quels sont ses droits à une marque aussi honorable de familiarité, le Parisien va pour serrer cette main , quand M. Combette lui demande :
— OU est votre bulletin ?
— Mon bulletin , monsieur? répète le Parisien , la main toujours avancée.
— Oui, il faut un bulletin ; apportez-moi un bulletin ; vous reviendrez quand on vous en aura donné un. Comprenez-vous ?
LÀ BIBUOTHÈQUE 57
— Mais..,
— Parlez au garçon de salle, dit M. Combette en se replongeant dans le Musée des Familles.
Le garçon de salle indique au Parisien le bureau central, oU plusieurs personnes sont engagées en con* versation avec les bibliothécaires. Le Parisien croit de AsL politesse d'attendre ; à cet instant, ses yeux tombent sur un avis ainsi conçu : « On est prié de ne pus stationner devant le bureau. » — Il se retire à Técart, et il y serait encore si un deuxième garçon ne venait à lui :
— Qu'est-ce que vous attendez?
— Un livre, répond le Parisien.
— L'avez-vous demandé?
— Non.
— Adressez- vous à ce monsieur à barbe blanche. C'est à Mr Richard que le .garçon Tenvoie.
— Monsieur, dit le Parisien, je désirerais lire les Victoires et Conquêtes.
M. Richard donne au Parisien un petit papier imprimé, avec des blancs à remplir; et, comme il remarque son incertitude, il ajoute :
— Ecrivez là-dessus votre demande.
— Oh? comment? semble dire le regard du Parisien.
— Vous trouverez , sur un de ces pupitres, tout ce qu'il faut pour écrire.
Le Parisien se rend au pupitre indiqué. En chemin, il lit le bulletin qu'il vient de recevoir, et qui est rédigé comme suit :
Indiquer atun exactement et ousêi liêiblement que poisihle dan»
la colonne cicontre :
lo Les nom et prénoms de l'auteur ;
2o le titre, le Heu, la date de publication et le format de l'ouvrage demandé.
9o Le nom et le domicile du demandeur.