LA SALLE DE LECTURE. — LES EMPLOYES-PHARES
M. GOMBETTE, M. GHERON , M. YINTRE.
Nous ne décrirons pas cette salle immense, ou plutôt cette galerie, connue de toute l'Europe savante; les livres en constituent d'ailleurs Tunique décoration. — L'œil y découvre, après le premier examen dû à l'ensemble , un bureau central ot trois autres petits bu* reaux, placés de distance en distance comme des phares, et occupés par des employés solitaires.
Le premier de ces employés, faisant face à la porte d'entrée, est M. Combette , — ou le phare de BréhaL
Le second de ces employés, situé au milieu de la salle, est M. Paul Cbéron, — ou le phare de Cordouan.
Le troisième, relégué à l'autre extrémité, est M. Vintre, — ou le phare de Biarritz.
Consacrons quelques lignes à chacune de ces phy* sionomies.
M. Combette est l'homme impassible par excellence : rien ne l'émeut, rien ne l'étonné. A peine entré, il quitte ses bottes^ — de fortes bottes, avec de fortes empeignes, de fortes semelles et de fortes tiges, -^ et il met des chaussons de lisière. Dans un âge plus candide , M. Combette , ignorant le mal et les méchants , abandonnait ses bottes dans les salles d'en-bas ; mais ,, depuis un événement odieux et qui se refuse à toute
narration , il ne les perd plus du regard ; elles repo* sent, comme de fidèles compagnes, à côté de son bureau.
Une calotte de couleur ponceau orne le chef placide de M. Combelte. Dans les intervalles de repos que lai laissent les habitués de la Bibliothèque , il dévore la collection du Mvsée des Familles, il en fait sa substance, son tout. — Pour lui, la vie est bornée au nord par le Musée des Familles; au sud , par le Musée des Familles; à Test et à l'ouest, encore par le Musée des Familles, Le Magasin pittoresque l'effraie un peu : ce mot de pittoresque ne lui semble pas avoir une allure et une prononciation orthodoxes ; cela sent le romantisme, — tandis que le Musée des Familles, cela est plus bourgeois, plus digne, plus rassis. Il l'abandonne cependant quelquefois , mais c'est pour aller se chauffer devant une des bouches du calorifère. M. Combette traîne un fauteuil bien en face du conduit calorique , il s'y installe , appuie les paumes de ses mains sur ses genoux et les descend le long de ses tibias avec une certaine vigueur, en poussant de petits cris de satisfaction ; il les remonte lentement et recommence ce manège pendant quelques minutes; sa figure revôt une expression béate , il ferme les paupières , il frissonne de volupté , il produit des gonflements avec ses joues. C'est un homme heureux , — jusqu^à ce qu'un lecteur impitoyable le renvoie à son pupitre.
Ce que M. Combette donne le plus et le mieux, ce sont les manuels-Roret. En dehors de cette spécialité, il est tout despotisme ou tout caprice.
Un jour, un de nos amis eut besoin, pour une étude
sur un personnage très-connu , de consulter Adèle et Théodore, Dans ce roman , madame de Genlis donne quelques détails assez curieux sur Tenfance du per* sonnage en question. Après avoir, à force de diplooiatie, conquis l'autorisation des conservateurs, notre ami se rond près de M. Combette et lui remet son bul. letin. -» M. Combette le lit attentivement, part, et revient avec les Veillées du Château.
— Mais ce ne sont pas les Veillées du Château que' je vous ai demandées ; c'est Adèle et Théodore,
— Eh* bien! répond M. Combette, vous voulez lire madame de Genlis, n*est*ce pas? voilà un ouvrage de madame de Genlis !
Et M. Combette se remet tranquillement à la lecture du Musée des Familles, .
Un autre jour, un lecteur lui présente un bulletin ainsi conçu : les Grandes Chroniques de France. Tout le monde sait qu'il s'agit de la Chronique de Saint- Denis. M. Combette fait un signe d'intelligence, part, et revient avec Froissart. Vives réclamations. Cette fois, M. Combette eut un léger mouvement d'impatience, et ce fut avec une nuance d'aigreur assez prononcée qu'il répondit :
— Eh bien! vous demandez des chroniques, n'estce pas? en voilà une ; lisez d'abord celle-ci, je vous en donnerai une autre après...
M. Paul Chéron, l'employé du milieu de la salle, n'est occupé qu'à se dissimuler le plus possible aux yeux du public. Pour cela , il s'entoure d'une citadelle' de livres , qui ne laissent voir qu'une tête jaune ; le reste de son corps est engouffré dans un fauteuil im-
menso. Son vœu serait de passer pour un lecteur ordinaire, pour le premier venu. Lorsqu'on Vinterroge , il ne répond pas ; in^iste-t-on, il gémit, il lève les yeux au ciel , il frappe du pied. 6ardez*vous de lui demander aucun renseignement! — Est-il frappé en pleine poitrine par un bulletin lancé du bureau central , M. Chéron se résigne; il s'arrache lentement à son fauteuil, il prend le bulletin des mains du quidam, sans le regarder, sans l'écouter. Ce quidam a dérangé M. Cbéron, — M. Chéron ne pardonnera jamais à ce quidam.
De quelle occupation cependant a-t-on détourné M. Chéron? M. Chéron refait la France littéraire de Quérard, — que M. Quérard refait lui-même de son côté. Mais cela est bien égal à M. Chéron!
- Le troisième employé, M. Vintre, occupe, comme nous l'avons dit, le fond de la galerie, à côté de la salle vitrée, dite salle du Parnasse. M. Vintre n'a que deux manies : — la première, c'est de vous dissuader do prendre l'ouvrage que vous lui demandez ; — la seconde, c'est, lorsque la première n'a pas réussr, de vous envoyer vous-même chercher votre livre , sous l'escorte d'un frotteur.
A l'aide de ces trois silhouettes, on peut déjà formuler l'axiome suivant :
Tout bibliothécaire est ennemi du lecteur.
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LE BUREAU CENTRAL. — MM. PILLON , DE MANNE , RICHARD ,.BAUDEM«NT. — M. DAURIAC OU D*AURIAC.
Le bureau central est assez spacieux pour recevoir quatre ou cinq conservateurs à la fois. U est exhaussé comme une estrade et adossé au jour. — C'est là que trônent à tour de rôle HM. Pillon, de Manne, Richard et Baudement.
M. PilIon est le plus petit homme de la Bibliothèque : il est gris, sa tête est ronde, son œil est vif. Usait le grec, ma sœur! il a composé des ouvrages sur le grec; demandez-lui un ouvrage en grec , et vous surprendrez aussitôt un reniflement de sa narine gauche , — signe infaillible de son contentement. L9 conséquence de cette hystérie hellénique est un mépris souverain pour ceux qui lui demandent Musset ou Victor Hugo. Pourtant M. Pillon n*est pas tellement détaché des choses de ce siècle qu'il ne s'amuse encore, — comme feu son père, — à écrire des comédies en vers français, qu'il apporte pieusement au Théâtre Français , lequel les lit, les reçoit, et... voilà tout. — Signe particulier : une loupe en verre, qui lui sert à déchiffrer les bulletins.
Le torse redressé, le front découvert, l'œil belliqueux, tel est M. de Manne, la fleur des pois des conservateurs, l'homme du monde des Imprimés, celui que ses confrères interrogent pour savoir les modes ,
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la chronique des ruelles, ce qui se dit au dehors. — Il écrit toujours quantité de lettres, ce qui lui est un prétexte pour renvoyer le public à son voisin. — Dans sa jeunesse, M. de Manne annonçait des dispositions à la gaieté en s'introduisant dans Thorloge de la Bibliothèque, dont il faisait tourner les aiguilles.
M. Richard, tôte de Moïse, — nature pacifique; -^ un mélomane.
M. Baudement est furieux d'avoir été transporté de la Bibliothèque Mazarine, un Ëden, à la Bibliothèque Impériale, un purgatoire i — Il s'en console en collectionnant, assure-t-on, toutes les demandes drôles qui lui arrivent. (Et les réponses drôles, qui est-ce qui les collectionne ? )
Gomme un spectre , long , noir , indéfinissable , barbu, sans yeux sous ses lunettes, M. Dauriac ou d'Auriac sort tout à coup du double plancher du bureau central. Il est en quête d'une éphéméride. L'éphéméride trouvée , au moment de la signer et de l'envoyer au Siècle, il se penche vers M. de Manne, et lui demande à voix basse des nouvelles du monde politique. Selon sa réponse, M. d'Auriac maintient ou supprime l'apostrophe de son nom. C'est un baromètre que consultent beaucoup d'abonnés. — A propos de ces variations orthographiques, un habitué de la Bibliothèque, qui juge les hommes sur leur style, s'étonnait que cet écrivain ne signât pas : d'Aurillac,
Il y a encore d'autres conservateurs au département des Imprimés, mais ils ne se tiennent pas dans la grande salle et ils n'arrivent qu'à midi. Nous en parlerons au chapitre de la Réserve. — En attendant, tour*
noDs nos yeux vers le public ; et, afin de douner une idée des formalités indispensables pour obtenir communication d'un livre, introduisons un personnage allégorique , — Thomme à tiroir des Revues , — le Parisien.